V

»Ce fut dans la nuit du 9 octobre que nous commençâmes un voyage qui devait durer six jours ou plutôt six nuits. L'automne était d'une splendeur extraordinaire, et à midi le soleil piquait comme en été; nous étions trop lourdement chargés pour pouvoir affronter la chaleur; et puis, nous craignions d'être découverts. Pour ces raisons, nous nous cachions le jour dans la paisible obscurité de la forêt, et reprenions la nuit notre marche à la lueur des étoiles. Le maïs ou les pommes de terre qu'il nous arrivait de rencontrer servaient à notre nourriture, le chien-loup qui nous avait suivis veillait sur notre sommeil.

»Dans la matinée du cinquième jour, après avoir traversé la plaine et franchi des collines aux pentes douces, nous aperçûmes les Karpathes qui s'élevaient vers le ciel comme une fumée bleuâtre. La même nuit, nous pénétrâmes dans leur enceinte sacrée. Le chemin était rude, entrecoupé de racines, de buissons, de pierres et de ruisseaux. Vers minuit, nous descendîmes dans une vallée cultivée, à travers un village de Houzoules[10]. En me baissant près d'une fontaine pour boire, je remarquai un objet qui brillait sous la lune: c'était une hache laissée sur une bille de bois. Je la pris et mis à sa place les quarante kreutzers qui restaient dans ma poche.

Note 10:[ (retour) ] Les Houzoules mènent, comme les Cosaques, un genre de vie purement pastoral et guerrier; ils forment une population à part.

»Lorsque le soleil se leva lentement, comme avec effort, au-dessus des rochers surmontés de bois superbes, nous étions saufs. La forêt primitive nous avait accueillis; autour de nous s'étendait la solitude sans route frayée, silencieuse comme la mort. Nous nous trouvions sur l'un des points les plus méridionaux de la Gallicie qui s'enfonce à cet endroit entre la Hongrie et la Bukowine. En Hongrie régnaient un autre gouvernement et d'autres lois. Nous pouvions donc, si un nouveau péril venait nous menacer, imiter les haydamaks qui cherchaient refuge en Hongrie lorsqu'on les poursuivait dans leur pays, et qui franchissaient de nouveau les poteaux noirs et jaunes de la frontière aussitôt que les pandours étaient sur leurs traces. A l'abri des chênes séculaires qui ombrageaient un épais tapis de mousse, nous goûtâmes jusqu'à midi un sommeil paisible pour la première fois, car nous avions laissé le danger derrière nous. Au réveil, après avoir déjeuné de noisettes et de myrtilles, nous continuâmes notre marche. Il fallait gravir des escarpements abruptes, des rochers glissants, et passer quelquefois d'un arbre à l'autre, dans les endroits où le terrain était impraticable.

»Avant le coucher du soleil, nous avions gagné la cime plate d'une grande montagne boisée. Soudain un édifice immense se dressa devant nous au-dessus des sapins noirs; on eût dit un palais tout en or. Lorsque les rayons trompeurs du soleil commencèrent à s'éteindre, il nous sembla voir des ruines colossales perdues au milieu de la forêt. Aucun oiseau ne chantait, aucun papillon ne voltigeait dans l'air limpide. Les chênes gigantesques formaient des voûtes sombres comme celles d'une cathédrale; ils s'entremêlaient à de sveltes bouleaux vêtus de satin blanc comme des fiancées; une noire muraille de sapins environnait le tout; à nos pieds s'ouvrait un ravin qui séparait deux montagnes. L'une de ces montagnes n'était qu'une noire pyramide de sapins, l'autre portait les ruines qui avaient attiré notre attention; toute la profondeur semblait remplie de framboisiers, de genévriers, de noisetiers, de gentianes et de véroniques; on entendait le murmure d'une source; le chien descendit, nous le suivîmes. Sous une pente rocheuse jaillissaient des eaux magnifiques.

»Après nous être désaltérés, nous montâmes sur la hauteur où se dessinait le curieux monument que nous avions pris pour un château. Ce n'était pas un château élevé par la main des hommes, mais un de ces rochers comme il n'est pas rare d'en rencontrer dans les Karpathes, et dont les cavernes, les passages, les degrés, d'une grandeur toute architecturale, sont l'oeuvre de l'eau dévastatrice qui a jadis creusé ces masses calcaires. On prétend qu'elles ont servi de temples aux païens, que plus tard les ascètes chrétiens y abritèrent leurs vertus; ce qui est certain, c'est qu'au temps des invasions de Mongols et de Tartares, de même qu'au temps des guerres contre les Turcs, elles ont caché bien des fugitifs et que de nos jours les brigands en ont fait maintes fois leurs forteresses.

»Des contes fabuleux concernant ces antres ont cours parmi le peuple. Celui-ci fut longtemps la prison d'une princesse retenue en otage; dans celui-là, des nymphes, vêtues de leurs cheveux noirs comme d'un manteau de zibeline, entraînent les jeunes gens et les font mourir sous leurs caresses.

»C'était une de ces formations étranges que le hasard nous présentait. Trois rochers, à l'arrangement desquels on eût pu croire qu'une prévoyance humaine avait présidé, formaient sur le plateau une majestueuse demeure. L'un deux, du côté de l'ouest, était détaché des deux autres qui sortaient, comme il arrive fréquemment pour les arbres, de la même racine; ils se séparaient ensuite, puis étaient reliés près de la cime par une sorte de pont. Le rocher du milieu était muni d'un donjon naturel, tandis que son voisin, s'abaissant doucement vers l'est, formait un escalier de géants. En tournant autour de ce mystérieux monument des forces primitives, nous découvrîmes huit entrées différentes. Luba chercha du bois de sapin et prépara des torches que j'allumai pour descendre dans l'intérieur. Là je trouvai quelques cavernes et une enfilade d'ouvertures qui conduisaient à des galeries encombrées. Des ossements épars de tous côtés indiquaient que les bêtes fauves y avaient fait carnage. Pendant mes explorations, ma femme avait tourné le rocher du côté de l'est, où il formait une sorte d'autel qui avait bien pu servir de pierre à sacrifice. Du côté sud, une nouvelle entrée s'arrondissait en arc comme une porte d'église; à cette place, un fossé large et profond défendait le rocher. Nous pûmes le franchir sur un tronc de chêne énorme qui faisait office de passerelle.

»Tandis que Luba se reposait dans les hautes herbes, j'entrai, tenant une torche d'une main, un pistolet de l'autre. Je me vis dans une grande salle voûtée; une brèche me permit d'atteindre un autre compartiment rempli de décombres. J'allais rebrousser chemin, lorsque de larges degrés qui montaient m'apparurent; en faisant le signe de la croix, je m'y engageai avec précaution. Au premier étage, pour ainsi dire, de ce labyrinthe, il y avait un réduit qui recevait la lumière par deux ouvertures à peine plus grandes que les meurtrières d'un vieux château; tout autour, des bancs de pierres garnissaient les parois. Une porte étroite, deux marches encore, puis le pont de pierre aérien qui, jeté au-dessus du précipice béant, conduisait au rocher du milieu. Sur le second rocher, je trouvai une autre chambre presque semblable à la première, mais mieux aérée. J'atteignis enfin au plus haut sommet, au donjon de ce palais qui dominait la contrée sur une vaste étendue. Mon oeil, ébloui d'abord par le soleil, erra bientôt, enivré, par-dessus les forêts bruissantes, jusqu'aux montagnes voisines avec leurs murailles de granit verdâtre où scintillaient mille cristaux de quartz dans la lueur rose du soir. Au loin, vers l'ouest, un tapis diapré semblait jeté au milieu de la forêt; c'était sans doute la prairie florissante d'une polonina[11], où paissaient les vaches. Des corbeaux fendaient l'air comme d'étranges papillons noirs.

Note 11:[ (retour) ] Pacage.

»Plus loin se développait la ligne sublime des Karpathes, sombres et nues au sommet, ceintes à la base d'une zone de forêts bleues et de quelques ravins étincelants de neige. Le soleil se déroba, le soir commençait à tomber sur ces hauteurs et le froid augmentait déjà pour moi d'une manière sensible, tandis que des rayons dorés ruisselaient encore dans les vallées, dessinant distinctement les moindres détails, même par delà les promontoires boisés, dans la plaine sans bornes comme le ciel, un village, dont les fermes et les granges avaient l'air de maisons de cartes; la rivière qui le traversait brillait comme un serpent qui se chauffe au soleil. Lorsque je redescendis, Luba, enveloppée dans sa pelisse, me regardait en souriant; la pauvrette avait froid.

»—Dieu soit loué! dit-elle, te voici revenu. Allons-nous encore marcher? Je suis si lasse!

»—Ma chérie, lui répondis-je, remercions Dieu, en effet, qui a construit aux pauvres fugitifs une arche tout près de son ciel; tu peux te reposer, nous resterons ici.

»Ma femme me sauta au cou; nous étions encore heureux en ce moment.

»—Ici, continuai-je, nous serons en sûreté, il y a au moins un siècle que le pied de l'homme n'a foulé ce sol.

»—Comment le sais-tu? demanda Luba.

»—Parce qu'aucun sentier ne se laisse deviner et surtout parce qu'il ne croît de plantain nulle part; le plantain pousse sous les pas de l'homme, il disparaît là où l'homme ne se fait plus voir.

»J'allumai du feu dans la chambre de l'étage supérieur, et la fumée sortit à souhait par une ouverture du plafond, puis je fis un lit de feuilles et de mousse; je remplis d'eau nos bouteilles de campagne, et, ayant conduit ma femme dans sa nouvelle demeure, je bourrai la fenêtre de mousse, je barricadai toutes les issues avec des pierres apportées d'en bas à grand'peine, après quoi je partis en quête de notre souper. La nuit tomba sans que la forêt m'eût offert aucun gibier; il fallut nous contenter de poires sauvages que Luba fit cuire dans la cendre. Ayant mangé tant bien que mal, nous nous étendîmes sur le lit que j'avais fabriqué, sous nos épaisses fourrures; j'avais posé mon fusil près de ma tête, les pistolets à mes côtés, à nos pieds dormait le chien-loup. Pour la première fois depuis notre fuite, nous sentions au-dessus de nous un autre toit que celui du ciel. Longtemps j'entendis bruire la forêt, longtemps j'aperçus par la crevasse du plafond les étoiles paisibles.