V
Quelques jours après cet événement, la baronne et Maryan convinrent de s'éloigner du lieu qu'habitait madame Janowska. Ils partirent pour Vienne. Jusqu'au dernier moment, Warwara craignit que sa proie ne lui échappât; Maryan ne pouvait s'absenter une heure sans la retrouver en larmes, persuadée qu'il avait pris la fuite et qu'elle ne le reverrait plus. Pour le retenir, elle l'avait chargé d'une responsabilité matérielle, en lui remettant tout l'argent du voyage. C'était de la part d'une telle femme un acte de confiance extraordinaire.
—Mais, se disait-elle, jamais il n'emportera l'argent, et s'il me le rend, je serai avertie de ses desseins dont j'aurai le temps d'empêcher l'exécution. Ce portefeuille me répond de lui.
De pareilles précautions étaient bien inutiles. Maryan ne songeait guère à rompre ses indignes chaînes: il s'enivrait de son bonheur jusqu'à n'avoir plus ni honte ni remords. Rêver, étendu aux pieds de Warwara, lui dire ces mille folies qui font hausser les épaules aux gens de sang-froid et qui sont les délices des amants, vivre près d'elle dans un état de vague béatitude, c'était tout ce qu'il demandait. Les quinze premiers jours se passèrent ainsi troublés seulement par les énergiques remontrances d'Hermine à sa maîtresse.
On pourra s'étonner de l'humilité avec laquelle les supportait madame Bromirska. Mais, à cette époque, l'empire d'Hermine était définitivement établi: la baronne, qui jusque-là ne s'était attachée à aucune femme, aimait jusqu'à la rudesse de cette suivante au franc parler qui ne la flattait jamais, tout en lui marquant un dévouement absolu. Elle ne l'avait pas décidée sans peine à l'accompagner en Italie. Hermine lui avait reproché de sacrifier sa réputation à un aventurier, de s'afficher comme une courtisane, d'oublier la dernière pudeur et avait fini par déclarer qu'elle ne tremperait pas dans un tel scandale, qu'elle s'en irait. Les prières, les larmes de la baronne eurent raison de ces scrupules qui n'étaient peut-être que les susceptibilités d'un despote obligé à l'improviste de partager le pouvoir; elle resta, mais en témoignant à l'intrus un dédain écrasant, une froideur glaciale dont il affectait de ne pas s'apercevoir. Peu à peu l'attitude de cette singulière personne se modifia; elle observait Maryan et le mépris qu'il lui avait inspiré d'abord se changeait insensiblement en pitié. Plus d'une fois la baronne, qui l'emmenait partout avec elle, au théâtre, à la promenade, la traitant comme une soeur, remarqua, non sans en prendre ombrage, l'expression des yeux noirs d'Hermine lorsqu'ils s'arrêtaient sur Maryan.
Déjà la félicité des amants s'obscurcissait de quelques nuages: chez chacun d'eux commençaient à s'éveiller lentement des instincts ennemis qui semblaient vouer ces deux êtres unis par la passion à une haine future, à des hostilités réciproques et implacables. Maryan était plus amoureux que jamais, et cependant il avait des lueurs de raison, rares et fugitives sans doute, qui lui permettaient de discerner toutes les noirceurs, toutes les bassesses du caractère de Warwara. Son avarice surtout le révoltait. Dans la pauvreté même, il avait toujours été généreux. Un mendiant lui tendait-il la main, il donnait son dernier sou, sans demander d'abord:
—Es-tu digne d'être secouru? N'es-tu pas misérable par ta propre faute?
Warwara au contraire eût considéré comme une faiblesse coupable de venir en aide à un fainéant; elle engageait les infirmes à se faire recevoir dans quelque hospice, les vagabonds à travailler; celui-ci était trop bien vêtu, il devait mentir, les haillons de celui-là indiquaient une vie de désordre abject.
Il était curieux de l'entendre, en ces circonstances, faire de la morale comme si elle-même eût été sans reproche. L'assemblage des deux épithètes pauvre et honnête la faisait rire; elle trouvait ces qualités inconciliables.
—On ne doit jamais se laisser entraîner par le sentiment, disait-elle, jamais!
Maryan sifflait entre ses dents au lieu de répondre; ce langage était si déplacé dans la bouche d'une femme jeune, belle, aimée! Une sorte de mélancolie l'envahit peu à peu.
—Est-il malade? se demandait Warwara.
L'événement donna raison aux craintes qui la tourmentaient; une année à peine s'était écoulée dans des voyages et des plaisirs de toutes sortes, quand soudain, au milieu d'une fête, le sang jaillit des lèvres du jeune homme avec une violence épouvantable. On eût dit que le rouge torrent de la vie voulait s'échapper jusqu'à la dernière goutte. Les médecins furent appelés en toute hâte. Warwara s'enfuit; elle avait peur; elle ne voulait pas assister au dénouement terrible, et puis certains ennuis pouvaient s'ensuivre pour elle. L'accident était survenu à Vienne.
—Il faut, dit-elle à Hermine, que nous partions pour Separowze; il pourra m'y rejoindre, s'il guérit.
—Partez, répondit Hermine, moi je reste.
A la profonde surprise de sa maîtresse, elle s'obstina dans cette résolution: personne ne savait préparer aussi bien qu'elle des pilules de glace, ses soins étaient nécessaires au malade, elle ne le quitterait pas, c'était une question d'humanité.
Quand, à la fin du quatrième jour, le péril fut conjuré, Maryan promena autour de lui un regard éteint en prononçant le nom de Warwara. Ce fut Hermine qui répondit; il la regarda, sourit avec tristesse et lui tendit une main tremblante, presque diaphane, sur laquelle tomba un baiser mouillé de pleurs.
Warwara revint pour la convalescence avec de grandes démonstrations de tendresse et de joie. Tandis qu'agenouillée devant le lit de repos où gisait Maryan, elle lui parlait des angoisses qu'elle avait ressenties, Hermine la regardait avec des yeux qui s'élargissaient dans l'obscurité comme ceux d'une bête de proie. La baronne se releva pour allumer une cigarette dont la fumée fit aussitôt tousser Maryan.
—Pour Dieu! ne fumez pas! s'écria Hermine.
—Dis-moi si cela t'importune, fit Warwara s'adressant au jeune homme. Aucun sacrifice ne me coûtera, tu le sais.
Il secoua la tête et continua de tousser.
—Ne l'entendez-vous pas? dit brusquement Hermine.
—Mais je lui ai demandé...
—On ne demande pas, on sent ces choses-là!
Elle fit tomber des doigts de madame Bromirska la cigarette qu'elle écrasa par terre.
—Tu brûles le parquet, Minoschka.
—Mieux vaut brûler le parquet, ma foi, que ses poumons!
—A t'entendre on croirait que je suis une égoïste et sans coeur!
—Vous avez plus de nerfs que de coeur, en tout cas!
La baronne était habituée à ces sorties de la part de sa confidente. Elle haussa légèrement les sourcils.
Le médecin vint faire sa visite quotidienne. Warwara l'emmena chez elle et eut avec lui un entretien secret auquel prit part sans y être invitée la fine oreille d'Hermine.
—Ainsi, j'ai payé vingt mille florins une vie qui menace de s'éteindre à chaque instant! pensa la baronne lorsque le médecin lui eut déclaré que la santé de Maryan exigeait le séjour permanent dans un pays chaud.
—Que de dépenses! dit-elle à Hermine, et puis je ne vais plus avoir un moment de repos. Je l'aime tant, et je suis menacée de le perdre! Par quelle fatalité me suis-je attachée à un malade?
—Oh! madame, dit Hermine, vous parlez d'amour! et vous pensez à votre argent comme une juive, une vraie juive...
—Vas-tu encore me dire des injures?
—A votre place, moi, je vendrais ma vie pour pouvoir le sauver, le soulager seulement...
—Tu en parles à ton aise!
La baronne emmena cependant Maryan en Italie. Ils s'arrêtèrent d'abord à Venise, où le convalescent parut renaître sous l'influence des brises marines et surtout des impressions nouvelles. Il était sensible aux arts, à l'éblouissant spectacle qu'offrent ces palais flottants pour ainsi dire entre le ciel et l'eau, il riait comme un enfant quand les domestiques de l'hôtel l'appelaient le prince Janowski.
Le fameux portefeuille lui était toujours confié, il payait les notes de l'hôtel, les gondoles, les loges au théâtre, mais Warwara l'arrêtait s'il faisait mine de donner une piécette à quelqu'un de ces enfants qui s'empressent sur les pas de l'étranger pour rendre mille petits services, ou d'acheter des fleurs à la bouquetière de la Fenice. Elle lui enlevait la bouteille de vin de Bordeaux qu'il buvait par ordre des médecins, de crainte qu'il ne s'échauffât le sang, confisquait ses cigares dans l'intérêt de sa poitrine, venait éteindre avec un sourire la bougie qui brûlait pendant ses nuits d'insomnie, afin d'empêcher qu'il ne se fatiguât en lisant, et songeait parfois, quand il s'agenouillait à ses pieds, qu'il devait user sur le tapis ses vêtements neufs.
Maryan avait désiré monter à cheval:
—Il faut qu'il ait un cheval! dit Hermine.
—Un cheval à Venise? ce serait une anomalie, je lui donnerai un chien de préférence.
Mais le chien coûtant fort cher, elle s'avisa que cette vilaine bête infecterait l'air dans la chambre du malade; un chat vaudrait mieux, mais le chat valait dix florins, on avait vu des gens étouffés par des chats dans leur sommeil; elle finit par lui apporter un oiseau dont Maryan s'amusa, car il aimait tout être vivant comme font ceux qu'a déjà effleurés l'haleine froide de la mort.
Maryan observait et jugeait Warwara, mais en lui cherchant des excuses. Elle l'aimait, puisqu'elle avait soin de lui et que pour lui elle se résignait à l'exil.
En été, cependant, les voyageurs revinrent à Separowze, où la baronne n'avait plus de ménagements à garder envers le monde, puisque chacun y était au fait de la situation de Maryan. Alors, elle ressaisit tout naturellement la direction de sa fortune et lorsque, l'hiver revenu, l'inséparable trio reprit le chemin de l'Italie, le prince Janowski se trouva, par un tour d'adresse qui eût fait honneur à l'escamoteur le plus habile, relégué au premier rang de la domesticité; non que l'impérieuse baronne convînt de cette transformation avec lui ou seulement avec elle-même; elle l'accablait toujours de petits soins et de tendres caresses, il avait toujours la meilleure chambre de la maison, un médecin à ses ordres, tout le luxe que peut désirer un homme riche; si elle le chargeait de ses commissions, si elle le laissait au débarcadère remplir l'office de portefaix, c'était pour le forcer à un exercice salutaire. Il ne se plaignait pas du reste; sa mauvaise humeur, qui se traduisait en boutades et en railleries amères, était celle d'un malade, voilà tout. Jamais il ne manquait une occasion de faire le procès des richesses.
Le lieu qu'ils avaient choisi cette fois pour leur résidence était Rome. Un jour qu'ils visitaient ensemble la villa Ludovisi et les jardins de Salluste:
—Vous n'admirez rien, dit Maryan à Warwara, qui regardait les merveilles environnantes d'un air d'indifférence profonde. Vous êtes bien trop sage pour cela! Que le ciel me préserve de votre sagesse, qui rend aveugle et sourd! Si, au lieu de feuilles, des ducats bien brillants pendaient à ces arbres, vous ouvririez les yeux sans doute; vous diriez:—Le délicieux pays! Que la nature est belle!—Pauvre femme! je vous plains de tout mon coeur!
Et il éclata de rire.
—Devient-il fou? demanda Warwara inquiète à sa fidèle Hermine.
—Réponds! s'écria Maryan prenant brusquement la tête de Warwara entre ses mains pour la forcer à le regarder dans les yeux. Te sens-tu le coeur épanoui comme l'ont les pauvres? Es-tu heureuse?
—Oui, si tu m'aimes.
—Tu veux qu'on t'aime et tu n'aimes pas; c'est de l'eau de pavot qui coule dans tes veines; tu redoutes de rien prodiguer, même tes sentiments. Tu es économe de ton coeur comme de ton argent.
—Je ne t'aime pas?
—Non!
Warwara porta son mouchoir de dentelles à ses paupières humides:
—Pourtant, ton injustice me fait pleurer.
—M'aimes-tu? donne tout ce que tu possèdes et laisse-moi travailler pour toi, mendier pour toi si je n'ai plus la force de travailler. Tu verras comme nous serons heureux!
—Cet homme est fou décidément, pensa madame Bromirska.
Quelque temps après, comme elle se plaignait avec amertume d'un de ses paysans qui avait volé à la seigneurie de Separowze un sac de pommes de terre:
—Nourris-les mieux, dit Maryan moqueur, l'honnêteté veut manger quelquefois; la meilleure lampe risque de s'éteindre si l'on n'y renouvelle l'huile nécessaire.
—Tu défends toujours les gueux!
—Je n'en ai pas le droit, en effet, n'ayant plus les vertus de la pauvreté. Il faut que tu le saches pourtant, quand un pauvre cesse d'être honnête, il n'est pas toujours criminel, tandis que l'honnêteté du riche ne peut jamais être un mérite.
—Ce sont là, soupira Warwara, des idées de communiste...
Pendant une excursion qu'ils firent dans la campagne de Rome, Warwara ne cessa d'exprimer la crainte folle d'être attaquée par des brigands. Maryan cependant chantait un air de Fra Diavolo.
—Voilà, dit-il, la supériorité que donne une poche vide; on attend les bandits en chantant.
—Je crois vraiment que tu les appelles! balbutia Warwara qui se mit à prier.
Elle avait peur de ce qui lui semblait être chez Maryan un accès de démence autant que des bandits eux-mêmes. De plus en plus elle regrettait ses vingt mille florins. Au lieu de se rétablir, Maryan languissait, épuisé par un combat atroce, celui de la passion invincible et du mépris de lui-même.
Hermine le devinait. Elle parlait peu, restait à son égard dans une demi-réserve, mais elle était toujours là quand il souffrait, une tasse de tisane ou une drogue à la main.
—Ma petite bohémienne! disait Maryan.
Et elle se trouvait récompensée.
Parfois Warwara la chassait avec colère; la jalousie s'emparait d'elle:
—Si j'était soupçonneuse!... disait-elle.
—Que soupçonnerais-tu? demandait Maryan.
—Que tu me préfères cette chétive laideron au teint noir. Je ne serais pas la première femme trompée.
Maryan détournait la tête d'un air de lassitude. Qu'elle le comprenait peu! Comme s'il eût pu bannir un seul instant de sa pensée, de son coeur, dont elle torturait toutes les fibres, la cruelle idole à laquelle il s'était donné! Souvent, après des scènes de passion insensée, il l'éloignait de lui.
—Que tu es belle et affreuse à la fois! lui disait-il. Je ne te souhaite pas de devenir vieille! Quand les années auront eu raison de la volupté de ton corps, tout le monde te fuira. Tu mourras seule et abhorrée.
—Grand Dieu! ne me parle pas de mourir! s'écria-t-elle en cachant son visage dans ses mains devenues tout à coup froides et tremblantes.
—Non, parlons de la vie, de ta vie, car la mienne sera courte. Pourquoi essayerais-je de te conseiller, de t'exhorter? Rien ne nous change au moral, nous restons tels que nous avons été créés... D'ailleurs, je ne te verrai pas vieillir. Que m'importe donc ton avenir? Aujourd'hui tu m'appartiens, tu es jeune, tu es belle, je serais fou de ne pas trouver divin ton sein blanc parce qu'il loge un caillou au lieu d'un coeur.
Le langage de Maryan était souvent amer, ses bizarreries étaient souvent sinistres; si Warwara se montrait aussi patiente, c'est que jamais il n'avait été plus beau, le mal implacable qui le minait donnait à son visage amaigri un charme idéal qui, pour tout autre oeil que le sien, eût semblé de mauvais augure. En effet, un vomissement de sang plus terrible encore que le premier, mit le pauvre Maryan, vers la fin de l'hiver, aux portes du tombeau. Hermine redevint sa garde-malade assidue, silencieuse. Cette fois Warwara ne s'enfuit pas, elle remporta sur ses nerfs une victoire mémorable et alla le voir régulièrement chaque jour; mais sa visite ne durait guère que dix minutes, dix minutes dont le malade était reconnaissant et qui lui donnaient la force d'attendre le lendemain. Cependant, comme la crise se prolongeait et qu'après trois semaines, Maryan pouvait à peine quitter son lit pour aller, soutenu sous les deux bras, respirer au soleil sur la terrasse, Warwara finit par se lasser. Elle s'en remit à Hermine du soin de soigner et de distraire Maryan, et prit, quant à elle, son parti de se promener seule, d'aller seule au théâtre.
Ces façons indépendantes ne choquent personne dans la société russe et polonaise. Elle rencontra une élégante de Moscou, madame Iraleff, jeune veuve émancipée qui devint vite son amie intime. On n'aurait pu parler d'harmonie entre deux personnes de cette sorte. Madame Iraleff était comme madame Bromirska un instrument humain accordé à faux; mais enfin elles se comprirent. La jeune veuve avait un frère, véritable Adonis de style moderne, major dans l'armée russe, qui, à la suite d'un duel, avait obtenu un congé illimité dont il profitait pour dresser des chevaux et des chiens avec l'art d'un entraîneur de profession. Le comte Mirosoff ne quitta plus les deux dames et l'ennui de Warwara se dissipa soudain comme un mauvais rêve.
Le matin on visitait ensemble les musées, les églises, les palais, chacun se déclarant à l'envi transporté d'admiration, puis, c'étaient de petits dîners à trois, tantôt chez la baronne, tantôt chez madame Iraleff; dans l'après-midi, on allait en voiture au Corso, le soir à l'Opéra ou au bal. Bien souvent Warwara, toute prête à partir avec le comte, se rappelait soudain qu'elle n'avait pas vu Maryan de la journée; alors elle courait lui mettre un baiser au front pour disparaître ensuite comme une fée. Si par hasard elle passait une soirée chez elle, son amie moscovite lui tenait fidèle compagnie; étendues, nonchalantes, sur un divan, les deux inséparables fumaient leurs cigarettes, tandis que Maryan toussait à en mourir dans la chambre voisine.
—Comment pouvez-vous supporter cela? demandait madame Iraleff; c'est épouvantable! Pauvre jeune homme!
—Si j'avais le coeur dur, je l'aurais depuis longtemps congédié, répondait Warwara, mais je suis faible et bonne. On ne peut changer sa nature!
Enfin, Maryan provoqua une explication:
—Ne lui refusez pas cela, dit Hermine, voyez-le... il est si agité!
Hermine ayant parlé, Warwara dut se soumettre, mais elle craignait que l'explication n'irritât ses nerfs, et la remit au lendemain, au surlendemain, au jour suivant,... puis il se trouva que le jour suivant l'ambassadeur de Russie donnait une fête à laquelle il lui était impossible de manquer. Comme elle s'envolait, en grande parure, au bras du comte, Maryan apparut sur le seuil à l'improviste, très pâle, les cheveux en désordre:
—Madame, il faut que je vous parle.
Warwara rougit jusqu'au blanc des yeux.
—Qui est ce jeune homme? demanda le comte.
Maryan était plus âgé que lui en réalité, mais la phthisie rajeunit les malades en prêtant à leurs traits une expression qui n'appartient qu'à l'âge de l'enthousiasme.
—C'est un parent pauvre, dit tout has Warwara. Puis, se tournant vers Maryan avec un sourire:
—Aie patience jusqu'à demain, ajouta-t-elle, tu vois que je suis pressée.
—Je suis pressé aussi, moi!
—Permettez! murmura la baronne s'adressant à Mirosoff.
Elle suivit dans sa chambre l'importun Maryan, qui ferma aussitôt la porte à clef.
—Laisse-moi, commença-t-il, te raconter une histoire.
—Franchement l'heure est mal choisie.
—Mon histoire est courte et tu l'entendras.
D'un air de résignation, Warwara se posa dans l'embrasure de la fenêtre en frappant de son éventail la paume de sa main gantée.
—Au temps où lady Stanhope habitait son château de Dar-Dschun, sur la cime d'un rocher... tu sais, lady Stanhope, la nièce de Pitt, la reine de Palmyre...
—Continue, continue...
—Eh bien, il advint alors qu'un jeune voyageur rencontra dans certaine grotte du Liban un aigle aveugle à qui la vieillesse avait fait perdre tout son plumage. Une corneille cependant lui donnait la becquée.
La voix de Maryan et toute sa personne tremblaient.
—Est-ce fini? demanda Warwara.
Il fit un signe affirmatif.
—Réfléchis, ajouta-t-il. Un animal peut être doué de compassion, et toi, un être raisonnable, toi une femme, tu n'as point pitié d'un malheureux que tu aimes.
—Je t'en prie..., point de scène, balbutia Warwara, ménage mes nerfs.
Il éclata de rire.
—De quoi peux-tu te plaindre? ajouta la baronne; est-ce que je ne t'entoure pas de soins, est-ce que je ne t'ai pas fait mille sacrifices?
—Quant aux sacrifices, dit Maryan,—et il se leva d'un air de mépris indicible,—je ne connais que ceux que je t'ai faits.
—Mais lesquels?
—Le sacrifice de ma liberté, de ma réputation d'honnête homme, et avant tout, celui de ma propre estime.
Warwara haussa les épaules.
—Ta liberté, je te la rends si elle t'est si précieuse.
Il frémit encore, de grosses larmes roulaient malgré lui le long de ses joues creuses.
—Je me hais pour cela, dit-il, mais tu sais bien que je n'ai pas la force de me séparer de toi.
Warwara s'était élancée hors de la chambre; elle revint avec un portefeuille qu'elle jeta devant lui d'un geste magnifique, de sorte que les billets de banque s'échappant voltigèrent de ça et de là comme de grands papillons:
—Voilà, dit-elle d'une voix étouffée, voilà mon argent. Je sais qu'il ne s'agit que de cela, prends-le, je te donne tout volontairement, mais ne me tourmente plus ainsi.
Maryan la toisa d'un regard qui la brûla comme un fer rouge et qui lui fit sentir pour la première fois qu'elle avait un coeur.
Tandis que, repoussant du pied le portefeuille, il sortait sans répondre, Warwara se jeta dans le fauteuil et se mit à sangloter. Hermine accourut haletante:
—Il s'en va, et vous en êtes cause. Il s'en va! Oh! madame! Outrager un mourant!...
—J'ai eu tort! s'écria la baronne, ne me ménage pas les reproches, je les mérite tous!...
Hermine alla droit au salon où le frère de madame Iraleff attendait toujours, et, avec l'aplomb qui lui était propre:
—Madame la baronne est malade, dit-elle; M. le comte voudra bien l'excuser.
Mirosoff leva ses sourcils dédaigneux, prit son chapeau, alluma un cigare et battit en retraite.
—Et maintenant, dit Hermine courant rejoindre sa maîtresse, vous lui demanderez pardon.
—Oui, oui, répondit Warwara, qui avait essuyé ses larmes, mais d'abord ramasse l'argent.
Hermine ramassa les billets de banque, et la baronne se mit à les compter.
—Il y a cent florins de moins, murmura-t-elle, les aurait-il pris?
—Bon Dieu! s'écria Hermine, ne prêtez donc pas à autrui vos viles pensées, il y a encore au monde des gens qui gardent une dernière étincelle d'honneur, bien que vous paraissiez l'ignorer. Puisque vous le jugez ainsi, laissez-le donc partir, cela vaudra mieux; mais je partirai avec lui, entendez-vous?
—Tout le monde m'abandonne! gémit Warwara, éclatant de nouveau en lamentations.
Elle errait par la chambre au hasard, fiévreuse, désespérée. Tout à coup elle s'arrêta.
—Ah! fit-elle, voilà mon billet de banque?
Il était allé, en effet, s'accrocher aux épines d'un cactus. Aussitôt cette grande agitation se calma.
—Je le retiendrai, dit la baronne, et rien ne sera changé, ma petite Hermine.
—Comme vous voudrez, grommela sourdement la bohémienne.
Maryan venait de rentrer d'un air fier et glacial.
—Daignez me faire connaître la somme que vous avez dépensée pour moi, madame la baronne, dit-il gravement. Elle vous sera rendue. C'est pour moi une dette sacrée.
—Mon Dieu! interrompit Hermine, que venez-vous nous raconter là quand madame ne pense qu'à implorer votre pardon? Mais parlez-donc, madame...
—J'ai été trop vive... les intentions que tu me prêtes sont loin de ma pensée, balbutia la baronne. Tu prends si tragiquement toutes choses!
—Je vous pardonne, mais je ne resterai pas ici un jour de plus.
—Eh bien! partons ensemble!
—J'ai dit que je ne resterais pas un jour de plus auprès de vous.
—Maryan!...
Il secoua la tête.
—Tu ne m'aimes donc plus? sanglota Warwara, se jetant à ses genoux tout éplorée.
Il la laissa un instant dans cette attitude. Une joie sombre, involontaire s'était peinte sur ses traits décharnés; puis, la relevant, il la tint pressée contre sa poitrine.
—Méchant! dis-moi que tu m'aimes encore!
Hermine lui jeta un regard où se mêlaient l'indignation, la haine et l'envie.
Tout en attirant le jeune homme sur le divan, Warwara pensait en elle-même:—Que dira Mirosoff? Il sera furieux. Mais Maryan! J'ai tant dépensé pour lui! Et s'il m'échappe... D'ailleurs, c'est un plus grand plaisir de faire perdre la raison à un homme que de causer à l'ambassade des agitations de l'Italie ou de l'empereur Napoléon, avec une Excellence édentée ou un cardinal obèse. Dieu sait si le pauvre garçon durera longtemps encore!
Jamais elle ne s'était faite pour lui plus coquette, plus séduisante, et, tout en l'entourant de voluptueuses câlineries, elle n'oubliait pas l'essentiel, la question d'argent.
—Puisque tu l'exiges, cher amour, nous ferons ce compte, mais ne t'en préoccupe pas d'avance! Loin de moi la pensée de te demander... C'est une bagatelle. J'ai tout noté... le total est de cinq mille six cent quarante-deux florins, vingt-trois kreutzers. D'ailleurs tu vérifieras toi-même.
—Quelle idée!...
Comme elle avait passé un bras autour de son cou, Maryan n'entendait que la douce musique de sa voix, sans s'arrêter aux paroles:
—Puisque tu y tiens tant et pour l'ordre seulement, finit-elle par ajouter, je te permets de me souscrire un billet. Tu seras calme ensuite? Tu ne diras plus que je ne te traite pas en homme d'honneur?
Le sourire de Warwara était si délicieux, son étreinte si tendre, que Maryan prit machinalement la plume qu'on lui tendait. Tandis qu'il écrivait, Warwara affectait de son côté un air d'indifférence: elle étirait avec un léger bâillement ses membres magnifiques. Quand Maryan lui remit le billet, elle le posa sur la cheminée sans y jeter un coup d'oeil; blottie plus près encore de son amant, elle reprenait sur ce malheureux, par tous les sortiléges dont elle savait la puissance, son diabolique empire.
Cette nuit-là, Maryan fut arraché au premier sommeil par le contact léger d'une main froide comme un flocon de neige. Warwara était debout devant son lit.
—Ne te fâche pas si je te trouble encore une fois, dit-elle; mais, cher, tu as oublié dans ton billet les vingt-trois kreutzers.
Maryan sourit faiblement. Elle fit de la lumière, lui apporta le précieux papier et trempa elle-même la plume dans l'encre.
—Combien as-tu dit?...
—Vingt-trois kreutzers... tu sais bien.
Les ayant notés, elle lui donna deux baisers brûlants et s'en alla toute joyeuse.
Le lendemain, on la vit à l'Opéra, en compagnie de Mirosoff et de sa soeur.
Hermine, qui, lorsque rentrait sa maîtresse, avait fait d'ordinaire un premier somme, fut éveillée vers dix heures ce soir-là par un bruit insolite dans la chambre de Maryan. Elle craignit qu'un malheur ne fût arrivé, jeta autour d'elle une robe de chambre et courut frapper à la porte du jeune homme. Quelle fut sa surprise de le trouver tout habillé! Il avait endossé ses vieux vêtements d'autrefois, dont jamais, au grand étonnement de Warwara, il n'avait voulu se séparer; son manteau gris en bandoulière comme un soldat, il tenait à la main un bâton de voyage.
—Jésus-Marie! s'écria la bohémienne, quel projet est le vôtre?
—C'est facile à deviner. Je m'en vais.
—Où donc?
—Chez moi.
—Vous n'y pouvez songer, malade comme vous l'êtes!
—Je me trouve très-bien. Jamais je n'ai eu l'esprit plus sain: c'est l'essentiel.
—Vous n'atteindrez pas la frontière seulement... Un si long voyage! Savez-vous ce qu'il coûte?
—J'irai à pied.
—A pied de Rome à Kolomea!
—N'aie pas peur. Je trouverai des gens compatissants qui me nourriront. Il ne m'en faut pas davantage.
—Et vos bagages?
—Je n'emporte que ce qui m'appartient.
—Faites-moi une grâce... Toutes mes épargnes sont à votre disposition.
—Merci, petite! Dieu te récompensera. Moi, je n'ai besoin de rien. Sois heureuse.
Hermine fondit en larmes. Il l'embrassa fraternellement. Elle s'attachait à lui toute frémissante; mais il l'éloigna avec douceur et partit en jetant un dernier regard dans la chambre, où elle s'était laissée tomber à genoux. D'en haut, Hermine l'entendit chantonner le vieux refrain:
Courage, Cosaque, sois gai,
Tu es toujours jeune et vaillant!
Il s'éloignait en chantant; il voulait revoir sa patrie, cette patrie à laquelle le coeur de chacun de nous reste attaché, quoiqu'elle soit rude et pauvre. Ce fut ainsi qu'il se dirigea vers les Karpathes bleuâtres, vers les eaux vertes du Dniester, vers la steppe.