VIII
Bien des années s'étaient écoulées depuis la nuit où Maryan Janowski, près de mourir, avait salué le printemps, lorsque je fis connaissance avec la baronne Bromirska. L'incident qui me conduisit chez elle était des plus simples; il s'agissait de lui présenter une liste de souscriptions ouverte par quelques amis des arts en vue d'envoyer un jeune peintre d'avenir étudier sous le ciel et au milieu des chefs-d'oeuvre de l'Italie. L'un des premiers noms inscrits sur la liste était celui de la baronne. Je me présentai chez elle dans l'après-midi. Cette chaleur tropicale qui distingue l'été gallicien, aussi court qu'il est ardent, desséchait la terre, qui, soulevée par le sabot de mon cheval, tourbillonnait autour de moi comme un nuage de fumée. Le ciel, d'un bleu foncé pur et puissant, resplendissait des feux implacables du soleil. On ne sentait aucun souffle d'air; aucun chant d'oiseau ne se faisait entendre; l'herbe semblait brûlée au bord des ruisseaux taris. A l'horizon se détachaient, nettement sculptées, les cimes des Karpathes.
J'éprouvai une sensation de soulagement délicieuse en m'enfonçant sous les futaies de Separowze: les vieux chênes formaient une voûte de verdure que perçaient çà et là des flèches de lumière dorée; du fond des ravins où roulait le torrent, une douce fraîcheur monta vers moi, mêlée à des arômes de miel sauvage. Ma surprise fut grande cependant, en atteignant une clairière non loin de la seigneurie, de me trouver au milieu d'un abatage qui permettait aux rayons du soleil de pleuvoir en liberté. Les souches grises, avec leurs longues barbes de mousse et leurs racines largement étirées, faisaient penser à une armée de gnomes prête à entrer en bataille contre les géants de la futaie. Partout s'alignaient des bûches toisées ou de grands troncs abattus. De distance en distance, un Titan renversé, ses rameaux encore parés de quelques feuilles sèches, barrait le chemin; des centaines de coléoptères en cuirasse vert doré fourmillaient dessus, et l'écorce fendue laissait couler la résine comme coule le sang d'une blessure mortelle. Deux bûcherons étaient en train de mutiler un beau vieux chêne. Un pic au plumage bleuâtre semblait parodier leur travail en frappant du bec contre le tronc d'un autre arbre avec un bruit mesuré.
—Qui donc fait abattre ce bois magnifique? demandai-je aux bûcherons.
—Qui? répéta l'un d'eux en posant sa pioche pour essuyer la sueur qui couvrait son visage. Qui serait-ce, sinon la dame de Separowze? Elle a besoin d'argent pour l'enfermer dans ses coffres; elle n'en a jamais assez.
Ce que je vis à Separowze ne s'accordait que trop avec le jugement du bûcheron. On eût dit que la guerre venait de traverser la seigneurie et que les ravages du canon avaient été à peine réparés. Un habit de mendiant, rapiécé de toutes couleurs, n'est pas plus bigarré que ne l'était le château de cette riche baronne Bromirska, dont tout le monde enviait l'opulence. Le fronton de la maison, primitivement peint en rouge rehaussé de bleu de ciel, avait laissé tomber par places cet enduit et ressemblait à quelque écran de tapisserie rongé par les teignes.
La toiture avait évidemment besoin des soins du couvreur; la cheminée croulante, réduite à la moitié de sa hauteur primitive, semblait s'accroupir, telle qu'un vieux chat noir. Les vitres salies étaient en maint endroit remplacées par des morceaux de papier collé. Ici, un bouchon de paille remplissait quelque trou. On avait barré plusieurs fenêtres avec des planches qui leur donnaient un air de prison.
Entre les lames d'une jalousie couverte de poussière passaient et repassaient une myriade de moineaux, qui avaient installé leurs nids derrière ce rempart mobile. Un autre volet ne tenait plus que par un seul gond et semblait destiné à remplacer dans la tempête la grinçante girouette qui manquait au toit, bordé de ce qui semblait d'abord un étrange travail de sculpture, de ce qui n'était en réalité qu'une guirlande pressée de nids d'hirondelles.
Les hirondelles apportent le bonheur, selon une croyance populaire, aux maisons qu'elles choisissent; pour cette raison sans doute, la baronne les tolérait. La grange, construite en longueur auprès de l'habitation, rappelait par ses poutres détachées, ses bardeaux pourris qui laissaient entrevoir la nudité des solives, la carcasse gigantesque d'un animal antédiluvien.
De l'autre côté de la seigneurie s'étendait un jardin mal entretenu, où le plantain et les orties obstruaient les anciennes allées; on cultivait maintenant des légumes dans les plates-bandes, de sorte qu'entre les choux et les raves jaillissaient encore quelques touffes de roses et de giroflées. Je confiai mon cheval à un gars costumé en jockey, qui m'apprit que sa maîtresse était chez elle, et je montai avec précaution l'escalier dont les marches en bois formaient presque autant de bascules. Le valet, occupé dans l'antichambre à attraper des mouches, me conduisit, en souriant avec complaisance, par une enfilade de pièces délabrées où se reflétait le caractère de celle qui en faisait son gîte. Les murs semblaient crier des maximes d'économie:—Ne jetez rien! ne réparez rien!—Çà et là, ils laissaient pendre leurs tapisseries en morceaux, comme des affiches déchirées au coin des rues. Dans tous les angles se tendaient de grandes toiles d'araignée dont les fils couraient d'un tableau à l'autre: les araignées aussi portent bonheur. Tous les sièges se dérobaient sous des housses de toile grise rappelant la cendre des Juifs au jour de la réconciliation. Dans les bahuts et sur les étagères se mêlaient à la vieille argenterie les objets les plus hétérogènes: souliers de bal sans semelles, peaux de lièvres, bouquets flétris, vieux journaux, éventails cassés, squelettes de chapeaux, un bras de statuette, un collier de chien, un jouet d'enfant, la moitié d'un peigne, de vieux clous, des noisettes sèches, des brosses à dents usées. Un serin de mauvaise humeur piquetait du bec quelques graines de lin dans sa cage, dont les fils de fer étaient remplacés par un entrelacement de ficelles. Auprès d'une fenêtre jaunissait un calendrier de 1840. Le secrétaire supportait quelques belles pièces de vieux Saxe plus ou moins ébréchées, mais aussi de grands ciseaux couverts d'une rouille pareille à des taches de sang, de vrais ciseaux de Parque destinés à trancher la vie des mortels, un encrier d'argent barbouillé d'encre, un vieux has qui servait d'essuie-plume, et un amas de papiers saupoudré de tabac à priser.
On respirait dans cette étrange demeure l'odeur mixte qu'exhale un fruitier et un garde-manger: en effet, des poires et des pommes à demi mûres étaient dispersées au bord de toutes les fenêtres et sur toutes les tables où elles pourrissaient, tandis que des débris de victuailles de toutes sortes, soigneusement conservés, se décomposaient de leur côté en attirant une multitude de mouches.
Warwara Bromirska me reçut dans sa chambre à coucher, où elle était en train de s'attifer devant une grande glace. Elle me tendit sa belle main, froide comme le marbre, et m'invita poliment à m'asseoir auprès d'elle, sur un petit divan d'où sortaient de tous côtés des mèches d'étoupe. À la tête du large lit italien s'entre-croisaient deux sabres recourbés autour d'un révolver; sur la table de nuit était jeté un poignard. La pendule marquait onze heures et demie.
Je trouvai madame Bromirska belle encore pour son âge; elle n'avait perdu ni ses cheveux, toujours frisés avec art, ni ses dents sans défaut; il lui restait même une certaine fraîcheur à laquelle le fard contribuait sans doute, mais son visage avait pris avec l'âge une étrange expression de méfiance et de méchanceté.
Deux plis profonds allaient des coins de sa bouche au bas du menton, dessinant ce qu'on eût pu prendre de loin pour une sorte de moustache sarmate. Ses yeux brillaient comme le tranchant d'un couteau; en vérité, ils se plongeaient dans votre coeur ni plus ni moins que le glaive le mieux aiguisé pour disséquer ce coeur sans miséricorde; mais, ce qu'il y avait de plus remarquable en elle, c'était sa toilette. Je n'en avais jamais rencontré de pareille; évidemment elle portait, pour ménager ses robes neuves, des vieilleries du passé, des vieilleries d'apparat: une mantille de velours bleu qui laissait la ouate s'échapper aux coutures, une vieille robe rose d'où pendait un falbalas, décousu peut-être dans un bal par le pied de quelque cavalier maladroit, il y avait de cela vingt ans et plus. Sur sa tête était posé un fez turc, et la finesse de ses pieds se perdait dans de grosses pantoufles en feutre.
Je lui dis d'abord le chagrin que m'avait fait éprouver l'abatage de sa magnifique futaie, en cherchant à lui persuader que ce sacrifice était mal entendu, même au point de vue de l'économie.
Elle tira une longue bouffée de sa cigarette:
—Oh! répliqua-t-elle, je sais tout cela, mais je sais aussi que je ne vivrai point éternellement. Je veux donc jouir de mes biens tandis que je vis. Ce n'est pas l'abatage de ma futaie qui vous amène. En quoi puis-je vous être agréable?
Tirant de ma poche la feuille de papier où s'alignaient déjà plusieurs souscriptions, je me mis en frais de rhétorique.
Elle sourit, un peu embarrassée.
—Je veux bien contribuer à cette oeuvre selon mes moyens, dit-elle enfin. On m'a déjà parlé de votre peintre; je ne doute pas de son génie, mais, pour parler franchement, ce génie, ne craignez-vous pas de l'étouffer?
—Ah! madame, vous ajoutez donc foi, vous aussi, à cette sotte redite que le talent ne grandit que dans la misère? Il est prouvé cependant que les plus grands esprits ont été ceux que ne tourmentaient pas le besoin de produire pour satisfaire aux nécessités vulgaires de la vie.
—C'est possible! répondit-elle en cherchant dans ses poches quelque menue monnaie de cuivre; puis elle prit la feuille, s'approcha du secrétaire, écrivit deux ou trois mots qu'elle sécha au moyen d'une pincée de sable prise dans le crachoir, compta et se relut encore une fois, puis me rendit en soupirant la liste, plus cinquante kreutzers.
—Tout ce que je vous demandais, c'était de me dire si le jeune homme était vraiment digne de notre compassion, de nos secours. Vous êtes-vous bien assuré de sa reconnaissance? Vous paraissez avoir un bon coeur. Les gens en abuseront souvent.
Elle se laissa retomber négligemment sur le sofa auprès de moi:
—Quand on montre tant de sensibilité à propos de quelques méchants arbres, qu'est-ce que cela doit être, bon Dieu, quand il s'agit d'un homme! Permettez cette observation à une vieille femme: je ne vous crois pas un garçon pratique... eh! eh! cela viendra, monsieur, avec le temps!... Il faudra que vous vous pénétriez d'une chose: c'est que dans ce monde il ne s'agit pas de coeur bon ou méchant, mais d'une loi de nature. Celui-ci profite de celui-là tant qu'il peut. Il n'est personne qui hésite à se servir, pour atteindre au plus haut, d'une échelle vivante, oui, oui, d'une échelle formée de têtes d'hommes!
Elle fit un mouvement du pied; on eût dit que ce pied se posait avec joie sur la nuque d'un des malheureux qu'elle avait renversés impitoyablement comme les chênes séculaires de sa forêt.
—Permettez-moi, madame, de vous contredire à mon tour, répliquai-je en m'efforçant de rester poli; l'expérience nous enseigne à aider le prochain, ne fût-ce que par intérêt personnel, afin d'être secourus nous-mêmes le cas échéant.
—C'est tendre la main à la paresse, à la sottise, s'écria madame Bromirska, tout agitée. L'indigent ne peut s'en prendre de son indigence qu'à lui-même.
—Pas toujours. Il y a une sorte de pauvreté qui, comme la richesse, étouffe nos élans, paralyse nos forces.
—Ah! vous êtes aussi des ennemis de la richesse? Vous nourrissez ces dangereuses idées modernes qui conduisent au communisme, vous vous faites l'apôtre du partage universel?
—Vous vous trompez, madame, répondis-je. Je crois impossible de rendre tout le monde riche, car si chacun était riche, tout le monde manquerait du nécessaire, personne ne voulant plus travailler. Jusqu'ici, malheureusement, ni les philosophes, ni les économistes, n'ont réussi à résoudre le grand problème d'un partage équitable de la propriété, mais il me paraît hors de doute que, dans la classe moyenne seulement, la vie d'un peuple, celle de l'humanité tout entière pousse de saines racines. La pauvreté, comme la richesse, a toujours arrêté le progrès. Richesse et pauvreté sont les différentes formes de la même maladie. La santé n'existe que là où vous trouvez en équilibre le travail et le gain, et là aussi est la liberté. La propriété sans le travail engendre la tyrannie, et le travail sans la propriété conduit à l'esclavage.
—Mais c'est tout à fait selon la nature, décida la baronne en roulant une nouvelle cigarette.
—Le croyez-vous, madame? Moi, je crois tout le contraire. D'où vient que les descendants de familles riches déclinent à la seconde ou troisième génération, tandis que les descendants des pauvres s'élèvent tout aussi sûrement, de sorte que la nature, en somme, tient la balance égale entre la richesse et la pauvreté? Il faut que dans la première il y ait quelque chose de démoralisant, et dans la seconde une force qui nous pousse et nous fait aspirer en haut.
—Vous avez raison, répliqua la baronne: j'ai eu l'occasion d'observer cela par moi-même. Jetons seulement un coup d'oeil sur notre pays. Voyez comme tout a changé ici pour les deux grandes races dominantes, la noblesse polonaise et le paysan petit-russien, depuis 1848. Notre noblesse déchoit de plus en plus, tandis que le paysan prospère.
—Vous reconnaissez donc que la circulation de l'argent s'accomplit selon les lois de la nature, tout comme la circulation de la vie?
—C'est pour cela, s'écria la baronne, c'est pour cela que je remercie Dieu de n'avoir pas d'enfants qui gaspilleraient les biens que j'ai su acquérir!
—Vous ne pourrez pourtant, madame, emporter votre argent là-haut.
—Malheureusement non, mais j'ai depuis longtemps réfléchi à ce que je ferais en cas...
Elle fut interrompue par les aboiements d'un petit roquet qui s'élança dans la chambre. Tout blanc et joliment rasé, il avait une crinière et une queue de lion; chaque poil de son corps se hérissa de colère à ma vue, comme s'il eût voulu me déchirer:
—Paix, Mika! dit la baronne en le caressant. Regardez cette chère petite bête, monsieur; tandis que les enfants nous coûtent tant d'argent, Mika m'a valu un héritage de dix mille florins.
—Comment cela?
Madame Bromirska leva ses regards vers le ciel ou plutôt vers le plafond, où se balançaient les toiles d'araignée.
—L'héritage de mon amie, la baronne Zatner. Elle ne voulait confier ce petit animal qu'à moi seule, qu'elle aimait tendrement; aussi donna-t-elle l'ordre de me le porter après sa mort avec une somme de dix mille florins. Mais Mika nous a interrompus... Où en étions-nous?...
Et la baronne se tourna vers moi en souriant:
—Que voulais-je dire? Oui, la richesse est, en effet, sous certains rapports, une cause de soucis. On possède et on ne jouit pas. Je ne peux pas manger mon argent; il faudra que je le laisse, sans emporter seulement une obole pour Caron. C'est triste!
—Eh bien! madame, vous voyez que cette seule pensée gâte pour vous les joies de la possession, et peut-être y a-t-il des jours où d'autres nuages se joignent à celui-là pour vous attrister. Vous admettez donc avec moi que les lots s'égalisent et que la nature est juste en définitive. Celui qui, avec une poche vide, a le coeur gai, tient sa part de félicité terrestre. Il donnera plutôt un oeuf sur les deux qu'il possède que le riche n'en donnera un sur soixante, et pourtant le plaisir de donner est infiniment supérieur à celui de recevoir.
—Quelles illusions! fit la baronne avec dédain. Si vous voulez que je sois sincère, j'avouerai que je n'ai ressenti aucun plaisir en faisant l'aumône à votre peintre. Ma grande crainte, c'est que le communisme ne soit vainqueur à la fin, mais j'espère bien ne pas voir cela. Nos paysans cependant ne se gênent pas déjà pour prendre du bois, du blé, des fruits, tout ce que Dieu fait croître, et ils ne croient même pas commettre de péché.
—Parce qu'ils s'imaginent que Dieu fait mûrir pour tous les fruits et les légumes, répliquai-je; le même homme, qui ne vous reconnaît pas le droit de poser une clôture à votre champ, vous rendra fidèlement votre portefeuille bourré de billets de banque si le hasard le lui fait trouver. Je ne justifie pas nos paysans de s'approprier sans scrupule ce que le riche leur enlève, à les entendre; mais rappelons-nous pourtant, madame, que saint Augustin a dit: «Le superflu du riche est le nécessaire du pauvre.»
—J'ai mon opinion sur ce point, répliqua la baronne. Vous ferez le signe de la croix si je vous la dis, car elle n'est ni chrétienne ni moderne, mais enfin c'est mon opinion. La misère sans adoucissement, sans espérance, sans secours, comme elle existe aujourd'hui, n'est qu'une conséquence de l'abolition de l'esclavage. Vous vous étonnez? C'est pourtant ainsi. Considérez la Russie, l'Amérique; vous ne pourrez me donner tort. Autrefois, le planteur soignait, protégeait son esclave; le serf, lui aussi, était fort bien traité par son seigneur; chez nous le noble vint en aide au paysan tant que celui-ci lui appartint; il l'aidait à rebâtir sa maison dévorée par le feu, il lui donnait du blé aux époques de disette. Que fait-il en sa faveur maintenant? Rien. Pour le pauvre, je le répète, l'esclavage est un bonheur, et jamais de cet esclavage on ne réussira, entendez-vous, à supprimer que les bienfaits; ses maux subsisteront, quoi qu'on fasse. De même que le peuple le plus fort et le plus riche soumet le plus faible et le plus pauvre, de même en est-il entre les individus. Chacun dispute à l'autre l'air, la lumière, la vie, comme font les arbres dans la forêt. Or, ne vaut-il pas mieux que le plus faible se rende, que le plus pauvre offre volontairement sa nuque au pied du riche? Les hommes grossièrement organisés, les hommes du peuple sont formés par la nature pour nous servir nous autres, qui sommes d'une constitution plus fine, plus délicate. Qu'ils travaillent afin que nous puissions vivre agréablement! C'est justice. Croyez-vous que les splendeurs du monde antique, qui excitent notre enthousiasme à un si haut degré, eussent été possibles sans l'esclavage? Chez nous, je parle du temps de la république polonaise, tout gentilhomme avait les mêmes priviléges qu'un citoyen libre de la Grèce et de Rome, et le paysan labourait pour lui afin qu'il pût se vouer sans réserve au bonheur de la patrie. Mais les idées philanthropiques ont gâté tout cela; quand il s'est trouvé des nobles pour pérorer sur les droits naturels et le contrat social... Bon! vous savez toutes ces choses mieux que moi, vous savez quelles révolutions ces philosophes bienfaisants ont provoquées, comment la Pologne a été déchirée, comment est née la Révolution française...
—Pardon encore, madame, hasardai-je, mais il me semble que la triple tyrannie de l'aristocratie, du clergé et des partisans de la cause polonaise a produit l'esclavage des paysans, la persécution des sectes dissidentes et des Petits-Russiens, la perte de la Pologne en un mot. Quant à la France...
—Je ne veux pas me disputer avec vous, interrompit la baronne; je n'ai prétendu dire que mon opinion. Je prête volontiers l'oreille, moi aussi, à celle d'un étranger, pourvu que la discussion n'entraîne ni contrainte ni violence. Cette façon de s'échauffer sur tout ne me plaît pas; elle ne me semble propre qu'à exciter du trouble et de l'agitation, tandis qu'un échange de pensées discret et mesuré peut contribuer à notre plaisir et à notre instruction. Finissons-en pour aujourd'hui. Si vous voulez venir quelquefois tenir compagnie à une vieille femme, vous ferez une bonne oeuvre. Que le Ciel vous bénisse!
Elle me baisa au front et me congédia de cette façon hautaine que les vieilles dames chez nous ont en commun avec les princes de l'Église et autres potentats.
Je regardai instinctivement la pendule. Elle marquait toujours onze heures et demie, Dieu sait depuis combien de jours!