X

Depuis lors, il comprit les maux de sa maîtresse. Tout le monde pour lui était nerveux, jusqu'au couvreur qui se tua en se laissant choir du haut du toit de l'église.

—Les nerfs, murmurait-il, les nerfs!

Nerveux comme il prétendait l'être, ce singulier garçon avait pour principal talent d'agacer les nerfs des autres. Martschine avait été longtemps soldat et se vantait d'avoir vu de loin la bataille de Solférino comme sur une image. Du service militaire il lui restait le goût de la propreté d'abord, l'habitude de l'obéissance ensuite.

Le premier dimanche qui suivit son installation chez la baronne, celle-ci lui ayant demandé:

—Ne fais-tu pas un tour après dîner?

Il répondit debout, en position et la tête à droite:

—Madame commande que je me promène?

Quelque temps après, comme il psalmodiait, assis sur les marches du perron, une sorte de chant funèbre:

—Est-ce que tu as du chagrin? demanda la baronne, ouvrant la fenêtre.

—Comment serais-je heureux, madame? répliqua Martschine. Je n'ai ni père, ni mère, ni frère, ni soeur, pas même une bonne amie. Je suis en effet très-malheureux. Madame ne me commande pas de n'être point malheureux, j'espère!

Il était taquin ou stupide.

La baronne ne souffrait pas que le mot de mort fût prononcé devant elle, pas plus que les mots d'agonie, de tombeau, etc. Si quelque voisin tombait malade, Hermine avait coutume de dire:

—Il fait un petit voyage de plaisir.

S'il mourait:

—Il est parti pour l'Italie.

La petite chienne ayant refusé sa pâtée, Martschine ne manqua pas de déclarer que Mika pensait faire un voyage de plaisir. Mais, d'autre part, sous prétexte de propreté, il imagina un jour de tapisser les murs salpêtrés d'un pavillon, où la baronne allait volontiers l'été faire la sieste, de tous les billets mortuaires bordés de noir qui s'étaient accumulés dans la seigneurie depuis des années. La baronne faillit s'évanouir à ce spectacle.

Elle ne craignait pas seulement la mort, elle craignait la vue de la misère, et cependant tous les vendredis une troupe de mendiants se présentait à Separowze. C'était un usage immémorial, et Warwara, qui tenait à passer pour dévote, n'eût pas osé l'abolir. Charger ses gens de distribuer les aumônes répugnait trop à sa méfiance. Elle imagina donc de faire déposer dans le vestibule un habillement complet qui avait appartenu à feu son mari et une de ses propres toilettes, usée, chiffonnée, on peut le croire.

Chaque mendiant, l'un après l'autre, endossait ces oripeaux sous la surveillance de Martschine, de sorte qu'au lieu d'une vingtaine de misérables en haillons elle recevait chaque vendredi huit messieurs en pantalon de nankin, frac bleu et souliers de bal, et douze dames en robe à queue. Dans chacune des mains salement gantées qui se tendaient vers elle, la baronne déposait deux kreutzers. Il arriva que, certain vendredi, l'un des messieurs en frac bleu manquait à l'appel.

—Qu'est devenu ce vagabond? demanda la baronne.

—Il ne pourra venir, répondit Martschine. Il est parti.

—Parti?

—Oui, pour l'Italie. J'espère que madame ne le trouve pas mauvais?

—Imbécile! que veux-tu me faire accroire là?

—Eh bien, il est parti pour un autre pays; mais ce qui est sûr, c'est que je l'ai vu partir, de mes propres yeux vu!

—Si tu dis vrai, c'est un ingrat de n'être pas venu prendre congé de sa bienfaitrice.

—Il est assez difficile de se montrer reconnaissant et poli, dit Martschine, éclatant tout à coup, quand on est mort...

—Quoi! il est mort?...

—Oui, mort! Madame s'y oppose-t-elle?

—Brute, me dire cela, à moi! s'écria la baronne. Va! retire-toi de ma présence!

Et elle eut encore une attaque de nerfs.

Un matin, Martschine apporta une lettre à sa maîtresse tandis qu'on la coiffait. Hermine, qui justement était de mauvaise humeur, lui tirait les cheveux de toutes ses forces. Martschine, ayant remis la lettre, resta debout les yeux attachés sur la baronne.

—Pourquoi ne t'en vas-tu pas? dit enfin celle-ci, pourquoi me regarder de cet air ahuri?

—Parce que j'ai grand'pitié de madame, répondit gravement Martschine; j'espère que madame ne me défend pas d'avoir pitié d'elle?

—Si fait, je te le défends! s'écria Warwara, rouge de colère. Tu es ici pour me servir, non pas pour avoir pitié de moi.

—Mais je ne peux faire autrement, répliqua Martschine avec une émotion profonde; j'ai un si bon coeur et je suis si nerveux: comment n'aurais-je pas pitié de madame?

Et il se mit à sangloter.

L'exemple de Martschine fut contagieux. Piotre, le cocher, s'avisa lui aussi d'avoir des nerfs; seulement il ne les sentait qu'à la pleine lune. Une fois, il attela les chevaux au carrosse d'apparat comme minuit sonnait et serait allé Dieu sait où, si Martschine ne l'eût réveillé à temps. Une autre fois, on le vit, blanc comme un sylphe, dont il n'avait pas la taille du reste, assis à la lucarne du grenier, les pieds pendants, une ligne à la main. Il pêchait dans la cour.

La petite chienne blanche Mika était encore le plus nerveux de tous les hôtes de Separowze. La moindre chose excitait sa méchanceté; mais il suffisait, pour que cette méchanceté devînt de la rage, que Martschine glissât sur le parquet ciré une brosse à chaque pied. Alors les mollets de l'imprudent couraient un danger réel.