EN HONGRIE
Descendre le Danube, de Vienne à Budapest, c’est, tout un long jour, s’avancer sur une large avenue d’eau, entre des berges monotones qu’interrompent à peine deux ou trois défilés. Loin de la mer, en plein centre européen, cette interminable perspective fluviale, semée de moulins flottants, sert au cabotage d’onze peuples divers et ennemis. Au-dessus, s’ouvre l’immense ciel des pays de plaine, qui est solennel et mélancolique.
Le jour de mon trajet, des nuages jusque-là dispersés s’assemblèrent vers le soir pour prendre ensemble les couleurs du crépuscule. De la dunette du bateau, nous levâmes vers leurs architectures nos regards fatigués par trop de platitude. Puis vint la nuit, une nuit étrangère que nous crûmes plus profonde qu’ailleurs. Et tandis que fraîchissait le courant d’air sur les eaux que nous descendions toujours, dans les groupes de passagers que nous ne discernions plus, résonnaient des voix incompréhensibles. Enfin des lumières apparurent, se multiplièrent en rangs superposés ; nous passâmes sous l’ombre plus noire de ponts gigantesques. A droite, touchant les étoiles, se leva la haute colline de Bude. A gauche, où nous abordâmes, retentissait l’allégresse nocturne de Pest.
Panorama de grand style élargi sur les deux rives d’un fleuve majestueux, Budapest impose son prestige au voyageur. Celui-ci se promène dans de vastes rues rectilignes, bordées d’arbres, pavoisées de hautes affiches aux orthographes bizarres. Partout des palais, des théâtres, des banques, de riches magasins, des cafés surpeuplés. Rapide va-et-vient de tramways qui sonnent, d’autos lancées à toute vitesse, de fiacres à deux chevaux bien attelés et dont le trot vif claque sur le macadam. Budapest, qui n’avait que deux cent mille habitants en 1850 et en compte aujourd’hui plus d’un million, présente un aspect massif et cossu. Sa prospérité date d’une mauvaise époque. En dehors des jardins et du Danube, seules beautés, c’est un entassement de moellons, un excès de lourds monuments. L’intérêt, ici, n’est pas dans le décor, il est dans les personnages.
Très vite, à regarder la foule, animée, bavarde, on est frappé par ces visages sombres ou blancs, par ces yeux noirs qui insistent. Pas de teints roses : de la pâleur mate ou du hâle, du feu sous la peau, des traits marqués. Les hommes sont sveltes. Si l’on note chez les femmes de la nonchalance, qui annonce l’Orient, elle est presque toujours relevée par une soudaine brusquerie. Dans d’autres pays, avec de l’anglais, de l’allemand, ou quelques bribes de latin, on parvient à deviner les inscriptions, les journaux, les dialogues. Mais le langage hongrois vous est totalement interdit. Alors, sans s’attarder à écouter, on n’observe plus que les figures et les gestes, et, n’étant plus distrait, on remarque qu’à leur insu les regards des êtres ou les mouvements de leurs mains sont plus éloquents que leurs paroles. Sur ces faces magyares, j’ai vu passer les plus belles expressions de la douleur et de l’orgueil.
La Hongrie d’après-guerre offre le spectacle qui émeut, qui effraye, d’un fauve blessé de toutes parts et qui se retient de rugir. Elle renferme en elle une humiliation dont l’Occident se doute mal. C’est cette brûlure intérieure de honte et de colère, et, en même temps, cette façon si fière de dissimuler la plaie de leur fierté, qui donnent tant de caractère aux Hongrois. Leur malheur, loin de les abattre, leur a communiqué une fièvre dont les soudaines poussées les exaltent. Jusque dans leur abaissement, ils montrent de la hauteur. Ajoutez le tour romanesque de leur imagination, leur goût héréditaire de la nostalgie. Quiconque s’intéresse aux passions doit venir ici, sur place, les observer toutes.
Certes, elle est légitime la susceptibilité de cette race unique en Europe au point qu’elle ne se reconnaît de parenté, et lointaine, qu’avec les Finnois. Dans la vaste arène cerclée par les Carpathes, elle s’est établie dès le XIe siècle. Elle se proclame la maîtresse dix fois séculaire de cette terre imbibée de son sang. Elle s’est battue contre le Turc qui l’a asservie durant deux cents ans, contre l’Autriche qui fit d’elle sa captive et ensuite sa complice, contre la Russie, contre tant d’autres ! Paysanne et guerrière, elle a le double amour-propre du terrien et du soldat. De toutes les extrémités qu’elle a connues, elle tire une leçon d’orgueil. Et si elle a abusé de ses victoires, c’était pour mieux oublier ses défaites.
Parce qu’il est terriblement seul au milieu des peuples qui le détestent quand ils ne le craignent pas, le Hongrois se sent enfermé dans sa race et solidaire de tous ses compatriotes — de là peut-être, en Hongrie, ce tutoiement universel. Persuadé d’être supérieur à ses voisins plus nombreux, le Hongrois leur a longtemps imposé sa langue et sa culture. On conçoit l’indignation d’une minorité énergique et jusque-là triomphante à se voir aujourd’hui dépossédée. « Je n’ai pas été défait par un égal, pense le Magyar, en un tournoi chevaleresque, mais frappé dans le dos. Je suis la victime de mes inférieurs. » C’est selon cette perspective qu’il faut consulter les brochures, albums, statistiques, qu’il met sous vos yeux. Il lie à son sort le sort même de la civilisation ; il compte chez ses ennemis les illettrés ; il vous raconte l’histoire de l’université de Kolosvar, en Transylvanie, académie de philosophie et de droit dès le XVIe siècle, et d’où les Roumains, dit-il, ont chassé les professeurs, des savants illustres, pour y mettre des pions de lycée, des médecins de province, et, à la tête des cliniques, des étudiants sans diplômes. Ces voisins qui lui parlent aujourd’hui sur le ton du commandement, qui l’ont dépouillé et le menacent encore, comment oublierait-il qu’ils furent ses subordonnés ? Serfs qui fouettent leur seigneur ! Quelle infâme rébellion domestique… Et il ne se demande pas si ses fautes ne motivent pas en partie un pareil scandale : il est trop stupéfait de l’insulte. A l’amertume d’être battu, se mêle l’humiliation d’être dégradé. Son honneur est atteint.
« Les Serbes, vous disent des interlocuteurs aux yeux brillants de haine et qui ne pardonneront pas, les Serbes ont montré du courage, mais ce sont des bergers de cochons. Les Croates, qui se prétendent ententophiles, se sont farouchement battus contre les Italiens ; les Slovaques sont des lâches, les Tchèques sont des traîtres, les Roumains, ah, les Roumains, ils sont cruels, fourbes et voleurs… Tous, dans leur bassesse peureuse, sont embarrassés de leur victoire ; et, notre autorité leur manquant, ne savent comment mettre debout leurs nouveaux États. Nous étions l’élément viril de la double monarchie : sans nous, ces peuples seront inféconds. » En vain fait-on remarquer que ces débutants, à la longue, organiseront leurs forces, constitueront leurs cadres. Il faut leur laisser le temps de s’adapter. Mais le Hongrois sourit de dédain. En vain fait-on remarquer que Slovaques, Transylvains, Croates, proclament leur joie d’avoir échappé à l’hégémonie magyare : il hausse les épaules et prophétise que ce bonheur ne durera pas. Aucune de vos objections ne le touche. Il est buté.
Loin de composer avec l’inévitable, le Hongrois demeure irréductible dans son deuil. Il le veut tout entier, il se gorge de honte. Repoussant les consolations, il énumère tous les motifs d’avoir mal, toutes les pointes de son supplice. C’est le propre des natures hautaines de ne pas consentir de rabais sur ce qu’il faut souffrir. Et j’admire ce courage implacable à ne rien se dissimuler, à contempler exprès, et dans chacun de ses détails, la catastrophe. Un tel stoïcisme est un des plus beaux fils de l’orgueil.
Je l’ai vu pourtant fléchir. C’était lorsque mes interlocuteurs, cessant leurs dures invectives, me demandaient pourquoi les Alliés, non contents de leur prendre des Slovaques et des Transylvains, leur avaient encore enlevé des Magyars de pure race. L’évocation de ces frères perdus faisait naître leurs larmes. Car il est vrai que plus de trois millions de Hongrois, dont deux en bordure même des nouvelles frontières, ont été arrachés à leur patrie. Fallait-il, comme le proclame une affiche, créer de nouvelles Alsace-Lorraine ? Pourquoi réparer une injustice par une autre injustice ? Pourquoi ?
A ces questions pressées, dont il est impossible de contester la logique, on ne peut répondre que par la phrase brève et brutale qui ne résout rien :
— Parce que vous avez été battus…
Le traité de Trianon a enlevé à la Hongrie les deux tiers de son territoire, les deux tiers de sa population. De grande puissance associée à d’autres grandes puissances, elle est tombée à l’isolement d’un petit État détesté sans être craint, qui ne compte plus que sept millions d’habitants. Des commissions militaires la surveillent. Son armée est réduite à trente-cinq mille hommes. Ses frontières sont ouvertes : la ligne de démarcation a été si étrangement tracée qu’en bien des endroits elle n’obéit à aucune considération légitime, passant ici au hasard à travers une plaine, ou là, à Satocalja-rejhely, séparant une ville de sa gare. La Hongrie ne comprend pas pour quelle raison, d’entre toutes les nations vaincues, c’est elle la plus durement traitée. Elle remarque qu’on a recouru à des plébiscites avant d’attribuer des territoires allemands contestés : l’Allemagne est la moins punie d’entre toutes les nations vaincues.
J’ai entendu exprimer ces arguments par un jeune Hongrois, qui a été soldat après avoir rêvé d’être poète et qui fait aujourd’hui de la politique par motifs d’ambition et de patriotisme. Caractère ardent qui s’oblige au réalisme, il goûte de fortes jouissances à exercer, dans une fonction qui n’attire pas l’attention, une véritable influence sur les affaires publiques. Une fois par semaine, dans l’île Sainte-Marguerite où j’ai dîné avec lui, il groupe des amis de son âge qui, dans l’armée, dans la presse, dans les ministères, poursuivent avec la même ferveur le relèvement magyar.
Comme il protestait que Vienne seule, appuyée par Berlin, avait été belliqueuse et non pas Budapest, je ne pus m’empêcher de lui dire qu’après tout la Hongrie a longtemps touché les dividendes du Syndicat austro-allemand. C’est le bloc des empires centraux, dont elle faisait partie, qui a été l’auteur du conflit. D’ailleurs, qu’elle s’en rendît compte ou non, sa politique anti-serbe ne poussait-elle pas à la guerre ? Mon interlocuteur me rétorqua :
— Vous autres, en Occident, vous êtes habitués aux nations homogènes et proportionnées à leur territoire. Mais dans le centre de l’Europe, les peuples ne se bornent pas à leur aire géographique, ils débordent les uns sur les autres. Certes, les races se détestent toujours, mais plus encore quand elles se trouvent mélangées. Ici, rien n’est fondu, cohérent. Votre voisin de palier, ou de wagon, ou de restaurant, parle une autre langue que vous, obéit à une autre conscience historique, et il médite probablement votre perte. Il faut pour la paix que l’un de nous deux soit le plus fort : je préfère que ce soit moi. Si encore une pareille inextricabilité n’eût entraîné que des guerres civiles : un cynique a dit que c’étaient les plus belles. Mais chacune de ces fractions ethniques se réclamait d’un plus vaste ensemble, situé en dehors de nos frontières. Nous avons souffert, nous souffrons encore de l’ombre froide du colosse russe…
Et comme je lui demandais si la Russie lui paraissait vraiment menaçante aujourd’hui, pour son pays, ce futur homme d’État s’écria :
— Monsieur l’Occidental, craignez la Russie. La profonde volonté organique de ce grand et lourd empire a toujours été d’atteindre la mer chaude. Tantôt le Pacifique, et tantôt la mer Noire ou l’Adriatique. Naguère, nous comptions parmi nous vingt millions de Slaves, excités par Pétersbourg, et voisins de Slaves libres. Nous avons pesé dessus, c’est vrai, mais pour empêcher une terrible explosion. Les Serbes ont fini par allumer la mèche et tout a sauté. Nous voilà en morceaux. Le malheur de la Hongrie est d’être sur le passage des grandes migrations slave et germanique en route vers le Sud. Le soleil a des conséquences politiques. Et les peuples sont toujours nomades : sauf que dans les temps modernes ils s’étendent au lieu de se déplacer. Situés à la croisée de deux races expansives, nous nous sommes alliés à l’une pour subsister contre l’autre.
— Et si vous vous mettiez en quête maintenant d’autres alliances ?
— Personne n’accepterait notre amitié parce que personne n’a encore besoin de nous.
Ses yeux s’attristent. C’est vrai que tout le monde tourne le dos à cette nation qui fut riche, recherchée, et difficile. N’être plus reçue nulle part alors qu’elle est si hautaine, quelle profonde brûlure de plus à l’orgueil. La Hongrie apprend aujourd’hui la différence qu’il y a entre haïr d’en haut, en maître, et haïr d’en bas, en condamnée, haïr sans que quiconque y fasse attention. Au milieu de l’univers, elle est seule. Personne ne s’intéresse à elle : ses appels au secours, à la justice ne rencontrent pas d’écho. Un vieux savant illustre me disait : « On ne nous a pas traités en connaissance de cause. Je viens de recevoir une lettre du propre secrétaire de la Société de Géographie de Paris qui m’écrit : à Budapest, Autriche. Les auteurs de la paix savaient-ils ce qu’ils ont fait, puisque même les géographes… » Parmi tant d’humiliations, cette indifférence est d’autant plus cruelle au Hongrois qu’il a des curiosités cosmopolites. Il parle aisément plusieurs langues. Naguère il voyageait beaucoup. Maintenant il souffre d’être séquestré dans sa défaite et sa ruine, privé de relations.
Invité par le comte Nicolas Banffy, ancien ministre des Affaires Étrangères, j’ai déjeuné au Nemesti Casino, qui est le cercle de la haute noblesse. On croirait un club de Londres, avec ses laquais silencieux, stylés, ses profonds fauteuils de cuir, ses trophées de chasse — peaux de tigres et ramures — sans oublier, entre les portraits de François-Joseph et de l’impératrice, celui, en pied, d’Édouard VII comme prince de Galles. Nous commençons par échanger des propos sur la politique, mais bientôt le comte Banffy qui, avant d’être ministre, a écrit pour la scène et dirigé l’Opéra, me parle des ballets russes, de Nijinsky qu’il a connu, et de leurs peintres. Il m’explique la fameuse mise en scène qu’il a inventée pour le premier acte de l’Or du Rhin. Et il compare avec compétence les grands théâtres d’Europe.
Ailleurs, au cours d’un dîner qui groupait des femmes d’une rare beauté (que de perles, que de titres princiers, que de fleurs, et quel dommage, me disais-je, de ne pas être snob pour jouir complètement de ce spectacle raffiné) le maître de la maison s’écriait, en un français dénué d’accent :
— Les jeunes écrivains de Paris me plaisent beaucoup. Mais qu’ils sont difficiles. L’un d’entre eux que je lisais aujourd’hui emploie l’expression en avoir marre. Je ne comprends pas.
Puis, se penchant vers sa voisine :
— Et pourtant, des mots d’argot, j’en sais des flottes…
Il est sensible chez tous ces aristocrates, le désir inquiet de suivre, comme auparavant, la mode, de saisir toutes les nuances du comme il faut occidental. Je note aussi la coquetterie d’être polyglotte, le rappel insidieux des voyages d’autrefois à Paris, à l’île de Wight, à Cannes. Ces grands seigneurs se trouvaient à leur aise partout : ils ne sont plus chez eux nulle part, ou presque. Leur goût d’une sociabilité internationale ne peut plus se satisfaire, sinon dans l’accueil qu’ils font à l’étranger. Aussi reçoivent-ils celui qui vient du dehors comme le messager de tout ce qu’ils regrettent. Ils l’interrogent, ils le caressent avec une courtoisie d’ancien régime et une grâce qui fait semblant d’être familière. C’est de la « propagande » bien comprise, disent leurs ennemis. En effet, comment n’éprouverait-on pas de la sympathie pour des gens mélancoliques dont le visage s’éclaire à votre approche ? D’ailleurs, tout le monde, aujourd’hui, fait de la propagande, et il est permis de préférer des plaidoiries, où l’amabilité de surface enveloppe une ferveur violente, aux réquisitoires dogmatiques et méprisants.
Le Magyar n’a pas été meurtri seulement, après ses ennemis, par ses anciens compatriotes slaves, saxons et roumains. Ces « nationalités » s’étant évadées, il s’en est révélé une, qui, elle, ne s’évadait pas : le Juif. Celui-ci qu’on méprisait plus encore que les autres, il a, comme les autres, piétiné la Hongrie ; lui aussi, claquant le fouet au-dessus de sa tête basse, il l’a forcée d’obéir.
Le comte Jules Andrassy, qui m’a raconté comment, est un vieillard faible et las, endormi dans sa barbe blanche, la mine lourde d’amertume. Fils du célèbre ministre dont la statue équestre s’élève près du Parlement, il a consacré à son tour son existence à la politique. Mais sans succès. Quand il réussit enfin à être ministre, ce ne fut que pour trois jours. Germanophile et légitimiste, il a assisté à la ruine allemande, à la destruction de l’empire austro-hongrois, à la fuite répétée des Habsbourg. Sa physionomie éteinte ne s’éveille qu’à propos des Juifs.
« Aucun État, m’affirme-t-il, n’a été plus libéral à leur égard que le nôtre. Moi-même j’ai tout fait pour défendre leurs droits. Aussi sont-ils venus en masse chez nous déversés par la Galicie. Ils représentaient le quart de la population de Budapest. Ils avaient entre leurs mains la presse, le petit et le grand commerce, l’industrie, la Bourse, les professions libérales. Quand ils se naturalisaient ou se convertissaient, quand ils prenaient des noms magyars, nous pensions qu’ils devenaient de loyaux compatriotes, qu’ils épousaient nos traditions… Ah, monsieur, quelle terrible erreur, et comme je suis revenu de mon libéralisme ! Ce sont les Juifs qui ont déchaîné le bolchevisme chez nous afin de tout détruire. Sur vingt-deux commissaires du peuple, vingt étaient Israélites, et l’on disait que les deux derniers n’avaient été choisis que pour suppléer les autres le jour du sabbat. Cette abominable terreur a duré quatre mois : puis les chefs se sont sauvés. Mais, de Vienne et d’ailleurs, ils conspirent encore contre la patrie qui les avait réchauffés dans son sein. Bela Kun, aujourd’hui en Crimée, martyrise nos malheureux prisonniers de guerre retenus depuis sept ou huit ans par la Russie. Sept ou huit ans ! Que ces bandits aient régné sur le royaume de Saint Étienne, quelle ignominie ! »
Et le comte Andrassy agite des mains tremblantes. Au désastre militaire de 1918 ont en effet succédé d’affreuses tragédies. Une romancière de grand talent, Mme Cécile de Tormay, nous en a décrit les horreurs d’une voix pathétique. Et d’abord elle a évoqué son cousin Karolyi, bizarre figure d’aristocrate et d’aventurier, qui prit le pouvoir dans le désordre de l’armistice en spéculant sur ses sympathies ententophiles. Les Hongrois, comme d’ailleurs la plupart des belligérants et des neutres, avaient ainsi des équipes de réserve pour le cas où la victoire tournerait dans un sens inattendu. Très intelligent mais névrosé, vaniteux à l’extrême, susceptible, menteur, Karolyi, poussé par une femme ambitieuse et très belle, rêva de jouer un rôle néronien. Dédaigneux au point, pendant la guerre, de refuser la main aux officiers blessés lorsqu’ils appartenaient à l’infanterie — arme peu chic, — cosmopolite au point de se prétendre tantôt Anglais, tantôt Français et non Magyar, ce magnat nihiliste se déclara soudain patriote et démocrate. Son « patriotisme » ne l’empêcha pas de licencier l’armée au lieu de la démobiliser, alors qu’elle pouvait tenir encore. « Je ne veux plus voir de soldats », criait-il d’une voix de fausset. Et il témoignait sa simplicité « démocratique » en venant au Conseil des ministres en babouches, et en passant le temps des délibérations à gratter ses pieds nus. Sur sa voiture il avait fait mettre une inscription : Ici se trouve la fortune de la Hongrie. Pendant ce temps, le pays se décomposait, les soldats, non désarmés, assaillaient les gens et pillaient les maisons, la famine, la misère s’aggravaient de jour en jour. Il n’y avait plus de chefs ; l’angoisse, le désespoir étaient partout. Alors, joueur sinistre, Karolyi passa la main aux bolcheviks.
Mme de Tormay est d’une émouvante beauté lorsqu’elle évoque ces infernales conjonctures. Puisque les hommes, brisés par la guerre, semblaient frappés d’une morne stupeur, elle résolut de grouper les femmes. De porte en porte, et jusque dans les quartiers les plus pauvres, elle alla les chercher, les exhorter au nom de la patrie. L’association qu’elle fonda groupe maintenant plus d’un million d’adhérentes à son programme national, familial et religieux. Mais cet hiver 1918-1919, avec ses longs brouillards jaunes, les coups de feu au coin des rues, les bustes gigantesques de Lénine et de Karl Marx érigés aux carrefours, les proclamations monstrueuses et stupides, les perquisitions, les supplices ; cet hiver où l’on voyait sur les édifices, en drapeaux, en bandes de calicot accrochées aux balcons, flotter partout du rouge, cet hiver apporta l’horreur d’une fin du monde. Karolyi avait déclaré d’un ton suraigu : « Je ne crains personne, sauf Cécile de Tormay. » Il recommanda à Bela Kun de la pendre, avec Teleki, Bethlen et quelques autres. Prévenue à temps par la femme d’un commissaire du peuple, elle put s’enfuir. Tandis que sa mère qu’elle avait dû abandonner, agonisait à Budapest, elle, évadée, déguisée, disputa au hasard son existence menacée.
Et ce ne fut pas encore assez. Après la défaite, après la révolution politique, après la révolution sociale, la Hongrie connut l’occupation roumaine. Je me borne à rapporter les paroles que j’ai entendues sans les prendre à mon compte : tout le monde à Budapest affirme que cette domination étrangère fut l’étape dernière, le fond de la coupe après lequel il ne reste qu’à mourir. Et l’on vous dénonce les déprédations, les rafles systématiques qui déménageaient les bureaux, les usines, les magasins, les appartements : au total, pour quatorze milliards. « Ils prenaient tout, jusqu’aux appareils téléphoniques, qu’ils arrachaient, fils pendants. » Sans l’intervention du général américain Bandholz ils auraient fait sauter le monument de Saint Étienne. Jusque-là, la Hongrie saignante, râlant presque, gardait dans sa souffrance un reste de fierté ; mais cette demi-morte, le soldat ennemi la viola.
Même en faisant la part des exagérations tendancieuses ou des erreurs de mémoire et tout en se réservant de questionner un jour des Tchèques et des Roumains, il est impossible de ne pas être saisi de compassion, en dépit de ses fautes, pour cette race noble, trahie par les siens, traînée de la douleur à l’infamie. Traînée à la misère aussi. Ce qui lui rend plus sensible le degré ignominieux où elle est tombée, ce sont les nécessités implacables de se nourrir et de se vêtir. Malgré la pudeur et l’amertume de mes interlocuteurs, je découvre leur détresse. Beaucoup d’entre eux dont les propriétés et les fortunes ont passé sous la loi de leurs ennemis, se sont vus expropriés. Le coût de la vie a pris des proportions fantastiques tandis que les salaires n’augmentaient que de peu. Un professeur d’université reçoit par mois un traitement qui équivaut à cent francs ; les ministres touchent deux cent cinquante francs. Comment font les employés, les intellectuels, les fonctionnaires, les officiers licenciés, ceux qui ont des charges, qui doivent élever des enfants ? Beaucoup ne mangent qu’une fois par jour, vendent pièce par pièce leur mobilier. Impossible de s’expatrier : un voyage lointain exigerait une fortune. Tel ex-ambassadeur, apparenté à une famille royale et qui a ébloui de son faste une grande capitale, porte un veston élimé, un pantalon qui fait poche aux genoux. Et comme je causais avec un personnage officiel, à une cérémonie, je remarquai qu’en dépit de ses titres et de ses décorations, ses manchettes étaient effrangées.
Mais si elle inspire, bien contre son gré, une pitié dont la seule expression doit faire rebondir sa rage, la Hongrie — et, là, peut-être s’adoucirait-elle à l’entendre — vous inspire confiance dans son avenir. Il est vrai qu’elle est à la veille d’une catastrophe économique, que des essais de réorganisation financière n’ont pas abouti, qu’elle quémande en vain un emprunt. D’autre part, je préviens que je n’ai pas compulsé de rapports commerciaux, que j’ignore le rendement du sol, la statistique des douanes. Mais j’ai cette supériorité sur les économistes de savoir que je ne sais rien en économie politique. Une erreur de notre temps consiste à toujours s’en remettre aux experts techniques, à trop croire aux chiffres et insuffisamment aux âmes. La finance et l’industrie ne sont pas les réalités dernières. L’avenir d’un pays dépend de ses hommes. Et c’est eux qu’il faut observer.
Des haines, brûlées au paprika, qui fermentent dans le bassin du Danube, se dégage l’indomptable résolution d’une race ancienne qui ne veut pas mourir. Cette Hongrie dépecée et mortifiée, l’orgueil qui l’a perdue la redresse pour la sauver. Même les désastres précédents de sa dramatique histoire lui servent de raisons d’espérer. Elle n’oublie pas que, par une étrange concordance, le territoire délimité par le traité de Trianon est exactement celui de la Hongrie sous la domination turque. Or le Turc a été chassé.
De cette volonté unanime, le chef de l’État, l’amiral Horthy, est un beau modèle. Il habite une partie de l’ancien palais royal, où l’on est reçu avec un certain appareil militaire. Au détour des escaliers se tiennent des sentinelles immobiles ; c’est un officier qui vous accompagne, un autre qui vous reçoit dans le grand salon d’attente. Tout à coup une porte s’ouvre à deux battants, on entend venir un pas impérieux, napoléonien. Son Altesse Sérénissime, dans l’uniforme bleu-sombre et or d’une marine périmée, présente une tête droite, un visage rasé aux sourcils touffus, une bouche rentrée sous un nez qui proémine. La tenue, l’expression franche des traits, l’accent de la voix, l’insistance du regard annoncent le chef. Pendant qu’il parle, avec beaucoup de sérieux et d’énergie, il frappe une main contre l’autre, dos contre paume, et ses paroles sont scandées par ce geste régulier, ainsi que par le bruit métallique de ses décorations qui, à chaque mouvement, se heurtent sur sa poitrine. L’amiral ne se lamente pas. Ce calviniste stoïque déclare même que l’épreuve sera salutaire pour retremper le caractère magyar… Et j’ajoute qu’en d’autres occasions il n’hésite pas à exciter chez ses compatriotes des espérances intrépides qui ne sont pas sans danger pour la paix. Avec audace, il évoque le jour où le drapeau vert-blanc-rouge flottera de nouveau aux sommets des Carpathes. Toute une jeunesse frémissante écoute ce soldat qui n’est pas moins ambitieux pour elle que pour lui-même.
Beaucoup plus mesuré est le premier ministre, le long, maigre et ravagé comte Bethlen. Mais je ne l’ai entrevu que dans une soirée diplomatique où les paroles ne signifient pas grand’chose. Et puis, je l’avoue, je me suis surtout intéressé à la suite de salons clairs, ornés de Gobelins raffinés et pâlis, où trônaient des créatures dédaigneuses, et où circulaient, avec un fin bruit d’éperons, des houzards de service en rouge framboise et soutachés d’argent. Une musique douce venait de loin, portée sur un bruit de conversations indistinctes. Et je me bornais, devant les scènes mythologiques de Boucher transposées en tapisseries, à écouter un officieux me dire la prudence et la bonne foi des personnages au pouvoir.
Si l’on ajoute à l’exposé de la thèse gouvernementale, celui des thèses libérale, socialiste, juive, on se représente que la Hongrie est dirigée, d’une manière d’ailleurs intelligente, par une droite modérée, qu’inquiètent souvent les excès de patriotes exaltés, qu’elle n’ose ni ne veut réprimer trop sévèrement. Le gouvernement actuel est décidé à exécuter les traités. Mais la Hongrie au sang chaud n’a pas l’habitude des politiques modestes. En face de difficultés redoutables qui réclameraient beaucoup de patience et des calculs compliqués, elle éprouve parfois un sursaut du vieil instinct militaire. Le goût du sabre est invétéré chez ces hommes à brandebourgs qui aiment le risque, le luxe, et sont sensibles au grand style. Et peut-être les Hongrois les plus opposés ne divergent-ils que par les méthodes : les uns, et ils n’ont pas la majorité, espèrent en la violence ; les autres, beaucoup plus nombreux, comprennent qu’il faut procéder avec sagesse. Mais tous sont d’accord pour souhaiter opiniâtrement que leur patrie se relève.
Cette volonté opiniâtre, elle inspire la classe agricole. Et quand on a parcouru la Hongrie, on pèse l’importance du fait. Ces magnifiques contrées verdoyantes, ces nappes de blé ondulant d’un horizon à l’autre ne conviennent pas aux expériences du désordre. Le traité de Trianon a enlevé au pays presque toutes ses matières premières, mais les céréales sont là, et la vigueur des bras rustiques. La moisson de 1919, les Roumains l’avaient razziée, comme ils ont emporté les machines agricoles, emmené les troupeaux, et jusqu’aux étalons des haras. Pauvres haras ! Le colonel mélancolique, mince dans son dolman et son pantalon à sous-pieds, qui nous fit visiter le plus célèbre, ne pouvait faire amener sur la piste que d’antiques héros, des reproducteurs ancestraux fléchissant sur les genoux. Et sa badine tremblait en les désignant… Les années 1920 et 1921 se passèrent à remettre en train, tant bien que mal, les cultures et l’élevage. Aujourd’hui les champs, les jardins sont en plein rapport, le cheptel se reconstitue. Partout on voit des bœufs aux longues cornes en lyre promener leur satisfaction, des troupeaux d’oies s’éparpiller avec des clameurs, et des poulains fragiles galoper en zigs-zags dans les paddocks. Les villageois bottés se reprennent à danser et à boire. Un soir que nous dînions sur une terrasse, au bord du Balaton — ce lac plus vaste que le Léman et pas plus profond qu’une baignoire — un Magyar ardent à revivre me disait son émotion, en revenant sur ses terres, de découvrir ses paysans qui, pour abattre plus de besogne encore, travaillaient au clair de lune.
Une autre source du courage des Hongrois réside dans leur puissance d’illusion. J’ai dit que leur sort les frappe de stupeur. Mais aussi ne peuvent-ils admettre qu’il soit définitif. A leurs yeux il y a trop d’absurdité dans leur malheur pour qu’il dure bien longtemps.
« Il est vrai, me déclarait un des principaux journalistes de Budapest, que nous voici terrassés, amputés. Notre pays est un « pays-tronc » : un torse dont on a détaché bras et jambes. Soit. Mais il reste une tête et un cœur, de quoi réfléchir et rêver. Le traité qui nous massacre est irréalisable. Nos voisins ne pourront ni absorber leurs nouvelles provinces ni leur accorder les libertés nécessaires. Les Tchèques tourmentent les Slovaques. Les Croates vont se révolter. Les Roumains ne savent même pas faire marcher leurs chemins de fer. Il nous suffit d’attendre. Nos ennemis, par la fatalité de la géographie et des lois économiques, sont à la veille de se décomposer. »
Ces chimères donnent aux Hongrois la force d’espérer. J’ajoute qu’ils impriment à leurs illusions un tour poétique qui est bien dans la race. Ils croient arguer de façon objective à l’instant où ils vous imposent une vue passionnée. Jusqu’aux faits qu’ils citent prennent la couleur de leur imagination. Et ils ont raison. Puisque leur salut est en eux-mêmes, il leur faut entretenir leur propre ferveur.
Ainsi pour démontrer l’irréalité du traité de Trianon, ils affirment que les oiseaux migrateurs qui habitent sur le versant méridional des Carpathes, se réunissent en grandes troupes à ceux de la plaine et s’en vont ensemble hiverner en Égypte. De l’autre côté des cols, la même espèce d’oiseaux s’oriente vers la Suède. C’est à la limite de cette divergence, disent-ils, que doit passer la frontière. On a beau avoir donné aux Tchécoslovaques les territoires du Sud : les oiseaux y demeurent magyars. Un jour, à l’image de leurs retours, les provinces perdues reviendront à la couronne de Saint-Étienne.
C’est avec la même méthode que les Hongrois invoquent la mission historique qu’ils ont accomplie au cours des siècles, et qu’ils voudraient bien continuer d’assumer. Leur prépondérance et leur bravoure, m’a dit le comte Apponyi, ont toujours été au bénéfice de l’Europe.
De taille gigantesque, la barbe blanche et rectangulaire, les narines ouvertes, les mains énormes, le comte Apponyi est un orateur et un avocat, prêt à exposer, avec une égale perfection dans n’importe quelle langue, et beaucoup de netteté logique, le point de vue national. Pour lui, la Hongrie est un soldat de frontière qui protège l’Occident contre les barbares orientaux. Elle s’est toujours étroitement attachée à la culture gréco-latine, au christianisme romain ou réformé (le tiers des Hongrois est calviniste ou luthérien), aux institutions germaniques. Elle fut militaire parce qu’elle était exposée, mais parlementaire aussi, et dès ses origines. En l’amoindrissant, les Alliés ont reculé à leur détriment les limites de leur propre civilisation.
La haute idée que les Magyars se forment de leur valeur civilisatrice se trahit dans leur constant souci de vous faire visiter leurs musées, leurs bibliothèques, leurs cliniques, leurs établissements d’instruction supérieure. Je ne parlerai ici que du Collège Eötvos, qui a été créé en 1895 sur le modèle de l’École normale de la rue d’Ulm. La bibliothèque française y est l’objet de soins assidus et, à la parcourir, on constate non sans ironie de quelle façon imprévue les gloires littéraires se propagent à l’étranger. Comme le directeur m’avait prié de dire quelques mots à ses élèves, je leur parlai de l’éminente dignité du langage français, je leur montrai comment il était l’expression la plus directe des vérités psychologiques et des raisonnements de bon sens. Après, nous causâmes. Ces jeunes Magyars, dont plusieurs avaient commencé leurs études dans des camps de prisonniers, m’expliquèrent leurs travaux en cours. L’un d’entre eux s’était consacré à Stendhal, un autre à André Gide. Et c’était vraiment touchant, l’effort de ces voix accentuées pour bien parler français, leurs curiosités un peu timides, le désir mêlé d’angoisse et qu’on rencontre partout ici, de rester en contact avec le reste de l’univers, avec les grands trésors humains. Mais la ruine hongroise s’aggravant, le Collège Eötvos, si studieux et recueilli, va sans doute fermer ses portes.
Cette foi incoercible en la destinée hongroise, qui palpite en chaque Magyar, je la trouve symbolisée dans la musique natale. Assurément celle-ci a souvent été détournée de son mysticisme confidentiel. J’avoue même qu’elle me causa d’abord une vraie déception. Comment, dans ce pays si malheureux, retentissent tant d’orchestres ? Promenez-vous le soir sur le quai du Danube, le long du Bristol, de l’Hungaria, du Ritz : à ces terrasses, groupée autour des tables de dîner, parmi les violences des czardas et dans l’odeur de la sauce béarnaise, rit une foule d’hommes en vêtements de tussor, les faces maigres et bronzées, empressés auprès de belles femmes heureuses, aux bras nus posés sur les nappes. Ailleurs, l’île Sainte-Marguerite est un parc consacré au plaisir, où roulent d’élégantes voitures, où se succèdent des restaurants illuminés, et, là encore, la langueur complaisante des violons monte vers les étoiles que personne ne regarde. Allez au Casino de Paris — naguère Casino de Berlin, — dans les dancings, les cafés, même prostitution de la musique, même réjouissance : l’après-midi on s’est reposé, tous les bureaux fermés, maintenant c’est la flânerie des heures fraîches, la familiarité gracieuse qui s’échange d’une table à l’autre. Au Bois de la Ville, chez Gerbeaud, parmi les vives lanternes de couleur, sur une estrade de bois entourée d’une colonnade, on dirait un finale d’opérette viennoise : cohue grouillante et bavarde de danseurs, taches claires et mobiles que rehaussent les dolmans noirs ou marrons des officiers, et dont une musique enragée couvre les voix et les rires. Et des autos qui se suivent sous les grands arbres, débarquent de nouveaux danseurs, encore des femmes aux chevelures sombres, des quantités de femmes dont les présences innombrables ajoutent à la douceur de la nuit de juin une immense séduction facile.
J’ai confié à quelques Hongrois que ce charmant spectacle de fête, dont je prenais ma part, contredisait étrangement la détresse et la résolution farouches que j’avais constatées ailleurs. Comment concilier le deuil et le tango ? Ils s’efforcèrent de me persuader que ces fêtards étaient des juifs et des mercantis. — Mais les officiers ? — Les pauvres gens vont être licenciés : ils s’étourdissent… Cependant, je demeurais un peu étonné. Alors on me fit passer les ponts, vers les hauteurs de Bude. Là, dans de petites rues désertes, vous attendent des restaurants aux noms bizarres, la Fiancée de marbre, le Cordonnier politique, où la musique, née de cœurs véritablement hongrois, sait parler à celui qui l’écoute. Et je retrouvai enfin, transposés en langage de violon, s’élevant seuls dans le calme nocturne, la souffrance, l’orgueil et l’espoir que j’avais profondément admirés chez certains de mes interlocuteurs.
« Le Hongrois, dit un proverbe de là-bas, s’amuse en pleurant. » Sa musique de même. Elle semble prendre texte des déceptions, des échecs, des nostalgies, et s’y complaire. Tout en elle est mélancolique, mélancolie de la chair comme de l’âme. Si, quelquefois, elle s’abandonne par mégarde au bonheur, l’inquiétude naît bientôt de son allégresse même, et, de mesure en mesure, grandit au point d’exister seule. Ses consolations sont désespérées. Et puis, de nouveau, aux râles succède un élan sauvage, plus amer qu’un regret, et avide d’impossible. Va-et-vient tantôt langoureux, tantôt brutal, qui vous balance de l’abîme aux sommets. L’histoire entière de la Hongrie se raconte dans cette alternative : on croyait entendre une destinée individuelle, et c’est la destinée d’une race. Les Magyars accoudés, les yeux clos, qui écoutent autour de moi, y reconnaissent leur passé, celui de leurs pères : pourquoi n’y reconnaîtraient-ils pas l’avenir de leurs fils ? Car toujours recommence cette mélodie qui ne finit pas, toujours elle remonte du gouffre où elle replongera sans tarder. Le tzigane paraît-il épuisé de musique, va-t-il accepter le silence, que déjà il repart, possédé par le rythme éternel. Et la spirale de la musique, tournant une fois de plus autour de votre cœur, le garrotte.
Un soir, je dis à un compagnon :
— Cette tristesse qui atteint les sources mêmes de la vie, c’est la tristesse des Russes. Votre musique, comme la leur, s’élève d’un pays de plaines. Comme eux vous aimez caresser votre douleur ; à l’affreux désenchantement d’aujourd’hui ne se mêle-t-il pas une délectation secrète ?
— Pardon, répondit-il. Alors que le Russe s’abandonne, nous résistons. Certes, nous connaissons le désespoir. Il est là, tout autour de nous, et parfois si tentant ! Mais nous nous refusons à son vertige. Tel est le rythme de notre musique : à toutes les mélancolies qui l’envahissent, elle oppose une révolte, une revanche. Eh bien ! notre histoire, pareille à notre musique, est remplie de désastres auxquels nous n’avons pas consentis…
Et comme à grands coups d’archet fiévreux et volontaires, il me redit la prière nationale que chaque Hongrois répète chaque matin, qui est affichée sur les murs, qui est imprimée dans les journaux, et que voici, nette, âpre, fervente :
Je crois en un seul Dieu
Je crois en une seule patrie
Je crois en la divine justice éternelle
Je crois en la résurrection de la Hongrie
Amen.
CINQ JOURS A BERLIN
(Été 1923)
… Peut-être le contraste est-il plus grand pour moi qui arrive de Suède, où tout le monde est poli, bien portant et bien vêtu. Berlin, c’est un tableau de misère, de souffrance et de laideur.
Faces en mie de pain, mortes derrière des lunettes d’acier ; fronts gonflés, mentons fuyants ; petits nez retroussés et pointus, parfois d’un rouge malsain. Visages débordants et flasques, ou bien osseux, ravagés, de couleur et de texture analogues au parchemin. Beaucoup d’oreilles décollées. De gros ventres balancés entre des jambes maigres. Les cheveux tantôt partagés par une raie médiane, tantôt rasés pour que le crâne soit nu. Abondance de jeunes gens en bandes molletières et en guêtres de cuir : presque une tenue de campagne. Certains passants portent des cols hauts et droits avec un costume de loden, d’autres ont revêtu des redingotes fripées, qu’ils harnachent de lorgnettes en bandoulière. Tels individus affectent des airs terribles, les moustaches dressées sous des feutres en bataille, d’autres montrent une mine bonasse, incapable de frémir. Mais surtout on se heurte, et souvent avec pitié, à des expressions tourmentées, hagardes, fiévreuses, plaintives, quelques-unes proches du désespoir. Ici la créature a perdu sa forme normale. Cette angoisse et cette férocité, c’est proprement le physique expressionniste.
Hâve et parfois déguenillée, silencieuse, marchant vite et sentant fort, la foule déambule dans des rues macadamisées, sombres, que relèvent d’innombrables annonces, blanc sur noir ou noir sur blanc, en caractères typographiques épatés. Les étalages sont défraîchis. Des mendiants vous tendent de mauvaises boîtes d’allumettes. Entre les trottoirs couverts de piétons, les chaussées apparaissent presque vides et, même au centre de Berlin, on les traverse sans avoir à regarder à gauche et à droite. Très peu d’autos particulières. Aux abords des gares, des voitures démodées, attelées bizarrement, amènent les gens avec leurs bagages. Quelques taxis. Des fiacres grinçants et décousus, conduits par des cochers centenaires sous leurs hauts de forme en cuir bouilli.
Longues files d’édifices, copiés d’après divers styles, mais toujours massifs, maussades et solennels, palais juxtaposés et qui se dégradent ensemble, perspectives droites, trop larges, alignées comme une troupe sous commandement. Sur les places, des monuments accablés par leur propre lourdeur, presque tous consacrés à des souverains et à des généraux. Mais nul uniforme ne répond à leur appel. Berlin est désormais en civil. Guérite vide. La Königswache, où se déroulaient, paraît-il, d’admirables relevés de garde, est close, muette.
Le seul personnage en tenue, c’est, au coin des rues, en képi ciré et vêtu de vert-bleu, brodé de rouge au col, l’agent de police.
Levant les yeux au hasard pour lire le nom d’une rue, j’ai tressailli : Wilhelmstrasse. Ce nom, détesté des mères ! Je cherche le palais des Affaires Étrangères, la Chancellerie derrière ses grilles, l’ambassade d’Angleterre. A deux pas, sur la Pariserplatz, je vais contempler l’ambassade de France, avec son porche à colonnes. Dans Unter den Linden, voici, fraîchement repeinte en blanc, l’ambassade de Russie que Rathenau a donnée aux bolchévistes.
Je ne suis pas un historien. Ni un écrivain politique. Je suis un romancier, qui regarde, qui imagine. En juillet 1914, sont apparus ici les prolégomènes de l’écroulement européen. Derrière ces fenêtres indifférentes, M. de Bethmann-Hollweg a annoncé la guerre à Sir Edward Goschen et a essayé d’obtenir la neutralité anglaise. M. Cambon a tourné ce coin de rue pour aller voir M. de Jagow, le 30 juillet. Il y est retourné le 31. Sous ces tilleuls que je touche se sont dispersés les crieurs du Lokal Anzeiger, proclamant la mobilisation générale de l’armée et de la flotte. Soudain il me semble entendre la Wacht am Rhein et les vivats d’une colonne de manifestants, lors du départ des diplomates alliés. C’étaient des étudiants qui chantaient. Où sont leurs os ?
Autour de moi, qui m’hallucine, la foule passe, oublieuse d’hier, craignant demain, vouée à aujourd’hui.
Un collaborateur de la Revue de Genève a organisé, à l’occasion de mon passage, un dîner qui groupe le directeur d’un des plus importants journaux berlinois, un des principaux collaborateurs de la Gazette de Francfort, un chef de service des Affaires Étrangères, un diplomate, un général, un des chefs de l’Agence Wolff, le directeur du bureau de presse du Chancelier.
Impossible de rapporter ici le détail d’une conversation qui a duré jusqu’à minuit. Occupant des points de vue opposés, nous admîmes, dès le début, que la franchise serait de règle. Mes interlocuteurs m’ont courtoisement laissé dire ma pensée, et je me plais à reconnaître leur intelligence et leur culture, plus historique, il est vrai, que psychologique, plus documentée qu’intuitive. Ce que j’ai recueilli de leurs bouches, d’ailleurs, n’a rien d’imprévu.
« Nous paierons, certes, mais nous avons déjà beaucoup payé. Est-ce notre faute si les frais de l’occupation mangent les recettes, si le Comité des houillères françaises, chargé d’expertiser nos charbons, les a systématiquement dévalorisés. Lisez l’Information, dont la campagne récente, à ce sujet, s’est brusquement interrompue… Oui, nous paierons… Mais il nous faut du temps. En occupant la Ruhr, la France empêche l’emprunt international. C’est pourtant par l’emprunt international qu’elle-même s’est libérée en 1871… Qu’on vienne expertiser notre capacité de paiement. Nous ne demandons pas mieux. »
Un autre reprend : « Les réparations ne sont qu’un prétexte. La France veut notre ruine et notre désagrégation. M. Poincaré se moque de sa créance, il cherche une annexion. » Justement, quelque temps auparavant, un Français en qui j’ai confiance, m’avait rapporté les propres termes employés par M. Poincaré lui-même, tête-à-tête, pour lui affirmer qu’il quitterait la Ruhr sitôt payé. Sans nommer mon informateur, je cite le propos. Alors, on me répond : « Monsieur, nous ne croyons pas à votre anecdote. Sauf le léger recul de 1870-71, toute l’histoire de France, c’est une marche vers l’est. »
Dès qu’ils parlent de l’occupation de la Ruhr, une douleur sincère les remplit tout entiers. « Quelle honte pour nous ! C’est une souillure de notre territoire. Aussi, la haine contre la France s’accroît-elle avec rapidité. Hors d’Allemagne, vous imaginez mal l’intensité de cette passion. Nous sommes tous unanimes à faire front en attendant de nous venger. Sans doute, allons-nous vers une catastrophe économique. Ce sera alors le bolchévisme, mais un bolchévisme national, un déchaînement de fureur patriotique… Monsieur, je suis général. Mais j’embrasserai le drapeau rouge si c’est le seul moyen de recouvrer notre indépendance.
— La revanche, alors ?
— Comment la prendre ? Nous n’avons ni recrues, ni matériel.
Cette objection ne m’arrête pas. « Vous avez des millions de vétérans, leur dis-je, et vous fabriquez du matériel hors d’Allemagne. — Où cela ? — Chez Poutiloff, à Toula. Vos laboratoires de chimie, vos ateliers d’aviation travaillent. Vos anciens états-majors pourraient encadrer les masses russes. » Ils se récrient : « C’est impossible. Si nous nous faisons bolchévistes, nous aurons bien sûr des relations de toutes sortes avec les Russes. Mais ils ne viendront pas sur le Rhin. »
Je leur explique les raisons de ma méfiance. Personne n’ignore en Europe que leurs extrémistes de droite s’arment, exécutent des manœuvres militaires, et assassinent sans que le gouvernement intervienne. « Notre gouvernement ! Mais il est désarmé. Il n’a même pas de police. » Et ils me font le tableau d’une Allemagne houleuse et partagée entre les États et les partis, entre les classes, entre les groupements économiques, les fédérations d’ouvriers et celles des patrons — une Allemagne de grands féodaux, où le pouvoir central, faible et menacé, est incapable d’imposer ce qu’il veut.
Et puis, ce qui ressort de leurs propos, c’est l’inquiétude qu’ils éprouvent pour leur unité nationale. Persuadés que la France veut ériger la Rhénanie en État indépendant, ils tremblent que la Bavière ne s’insurge contre le Reich. L’unité est leur préoccupation suprême, parce qu’elle est leur garantie qu’un jour ils redeviendront tout-puissants. Pour la sauvegarder, ils paieraient tout de suite les réparations. Ils ont sacrifié le régime impérial à l’unité ; ils y sacrifieraient l’ordre social.
Ensuite, parce qu’ils savent que je vais regagner Genève, ils m’attaquent sur la Société des Nations, « qui a réduit l’Autriche en esclavage ». Étrange chose : en France, on suspecte la Société des Nations d’être germanophile ; en Allemagne, on la dénonce comme une machine à dominer l’Europe au profit de l’Entente. D’ailleurs, disent-ils, l’Allemagne ne manquera pas, avec la Russie et en ralliant certains États centraux, et peut-être la Suède, de créer une autre Société des Nations, la vraie, celle-là… (Mes interlocuteurs appartenant presque tous aux partis de gauche, si telle est la virulence de leurs propos, je me demande ce que j’aurais entendu de la part de gens de droite. Peut-être y a-t-il eu « deux Allemagnes ». Depuis la Ruhr, et aujourd’hui, et demain, il n’y en a plus qu’une.)
Ah, j’oubliais encore ceci. « Le traité de Vienne, disent-ils, le traité de Francfort ont entraîné de longues périodes de paix, tandis que le traité de Versailles est incapable d’organiser le monde. Pourquoi ? Parce que, au rebours des deux autres, la paix de Versailles a été dictée et qu’elle est trop dure pour les vaincus. » Alors je leur demande doucement quelles eussent été, en cas de victoire, quelques-unes de leurs conditions. « Presque rien : annexion de Liège et du bassin de Briey, démantellement des forteresses de l’État français. » Je leur rappelle le mémoire des grandes associations, de 1915. « Cela n’était pas sérieux. » Ils rient, ils haussent les épaules à l’évocation des anciens programmes du pangermanisme. De même, ils font taire l’un d’entre eux qui affirme que les Alsaciens regrettent les Allemands et que les députés alsaciens à la Chambre ont été nommés par l’autorité militaire, ou un autre qui soutient que les Belges sont bien contents que les Allemands aient si bien entretenu leurs usines pendant l’occupation… Ils rient, pour me rassurer. Mais, quelques secondes, et malgré leurs dénégations, j’ai revu le cauchemar qui nous hantait pendant la guerre : la possibilité d’une hégémonie allemande en Europe. Et j’ai frémi.
Il y a des sujets qu’ils n’aiment pas : l’inflation, la baisse du mark indépendante du paiement des réparations, ou bien la situation des allogènes dans l’empire de Guillaume II ; ils n’aiment pas non plus qu’on leur demande pourquoi les huit dixièmes du peuple allemand admettent d’être ruinés au profit de quelques grands industriels. Ce sont là des questions pour lesquelles les journaux et les partis politiques ne fournissent pas de réponses toutes faites.
Remarque : on s’expliquerait mal l’Allemand si l’on ne se rappelait pas qu’en dépit de qualités remarquables, il manque à la fois d’esprit critique et d’esprit politique. C’est un croyant qui obéit aux ordres.
On a bien fait de désarmer ce peuple, et je ne demande pas qu’on lui rende ses mitrailleuses. Mais je demande qu’on lui rende ses uniformes. Contrairement à l’Anglais, l’Allemand, en civil, est toujours mal. Il lui faut la tunique cintrée et le col haut, le pantalon à sous-pieds ou les bottes, pour assortir à sa raideur, à son port impérieux, à sa carrure qui a besoin d’être sanglée.
Dans le hall de l’Eden, à cinq heures : autour de petites tables, des femmes relativement élégantes, des juifs, des nouveaux riches, des Américains. Nulle gaieté, nulle assurance. Dans Berlin, ces îlots de luxe — comme l’Esplanade, l’Adlon, le Kaiserhof — où se réfugient les étrangers et les schieber, demeurent précaires, et ne s’ouvrent pas volontiers sur le dehors. Je prévois que ces palaces, un jour, seront assiégés.
On me présente à M. X., riche Berlinois, au crâne tondu et aux yeux malins. C’est un amateur de belles choses. En un français excellent, il me raconte qu’il collectionne des Daumier, les premières éditions de Stendhal et des lithographies romantiques. Je l’interroge sur les écrivains contemporains. Selon lui, il n’y a que deux bons romanciers : Thomas Mann et Carl Sternheim. — Mais Heinrich Mann ? — Pfft ! — Et l’expressionnisme ? Edschmid, Schickelé ? — Pas grand’chose ! — Au théâtre ? — Rien que Wedekind et Sternheim ! — Georg Kaiser ? — Ce n’est rien !
Il sourit, pense à ses Tony Johannot, et ajoute :
— Voyez-vous, le meilleur roman allemand, au XIXe siècle, c’est Madame Bovary…
Parfois ce que disent mes interlocuteurs m’intéresse moins que leur façon de raisonner. Tout d’abord, je remarque qu’ils vous laissent parler, mais qu’ils ne vous écoutent pas. Travaillés par l’antique habitude : Sic volo sic jubeo, ils ne peuvent s’empêcher de croire que quelqu’un qui n’est pas Allemand est un personnage de second ordre, qui se trompe. Ce qu’on dit au dehors ne compte pas. En revanche, ils trouvent naturel d’imposer à autrui ce qu’ils pensent. Qu’il y ait des nuances dans la vérité, qu’il faille se mettre à plusieurs pour l’approcher et la définir, qu’il soit nécessaire, parfois, d’admettre l’hypothèse d’un autre à laquelle on n’avait point pensé — chose étrangère à leur esprit.
Leurs discours sont répartis sur deux temps. Premier temps : défilé d’arguments, thèses réglées d’avance et liées les unes aux autres. L’objection n’est pas capable de s’insérer dans cette chaîne serrée fortement : elle retombe sur vous, impuissante. Si vous leur proposez une hérésie, ils vous jettent un mauvais regard, et poursuivent. Souvent, comme des figurants d’opéra, on voit repasser une seconde fois la file des arguments, qu’ils vous présentent à nouveau sans se douter peut-être que ce sont les mêmes. Ou bien peut-être comptent-ils sur la répétition pour créer la certitude.
Second temps : les arguments historiques, politiques, économiques, ayant joué leur rôle, votre interlocuteur cesse tout à coup de raisonner pour procéder à un acte de foi. Il est très curieux de noter ce saut brusque du logique au mystique. Au lieu de modeler leurs réflexions sur les choses, de se soumettre à la critique des faits, ils commencent à rêver. Aucune souplesse pratique, aucune accommodation à l’italienne. Un idéalisme forcené, mais tendancieux. Ou plutôt : un chant, né de la sensibilité, d’une sauvagerie assez belle, et qui ne doit rien à la raison. L’un d’entre eux, se levant, invoqua tout à coup l’« Idée », l’Idée qui allait soulever et sauver son pays. Mais laquelle ? Et il affirmait que la France était spirituellement épuisée, que le classicisme avait fait son temps, et que l’Allemagne allait régénérer le monde. Mais comment ? Moi, je ne demandais qu’à l’écouter. Car c’était précisément l’espoir de découvrir, qu’elles fussent bolchévistes ou nationalistes, des valeurs nouvelles, qui m’avait arrêté en Allemagne.
L’Orient — on me parle naturellement de l’Orient. Mais son panthéisme, transposé à Berlin, y prend le ton d’une revendication guerrière : on appelle l’Asie aux armes. La Russie ? Mais son communisme, vu d’ici, se résorbe en slavisme conquérant. Des « valeurs nouvelles », ce n’est jamais que l’individu qui les crée. Où sont en Allemagne les individualités puissantes ? Quant aux doctrines façonnées à la grosse pour tout un peuple, je n’y vois que de rudes idoles. Les nations, à notre époque où elles empiètent sur le rôle des personnes, sont incapables de désintéressement, elles ne créent que des philosophies de combat. Je me méfie des passions collectives. Si l’Allemagne doit être sauvée — et nous aussi, car qui sommes-nous, Seigneur, pour condamner ? — elle ne le sera que par un solitaire.
A l’Altes Museum : un marbre du Ve siècle, déesse sans tête et sans mains, toute enveloppée d’une étoffe à mille plis, où transparaissent les seins et le ventre. Entourant les reins, l’étoffe revient draper la cuisse gauche. Elle est près d’une fenêtre, mais c’est d’elle que naît la lumière. Je l’ai longuement regardée vivre sa vie surnaturelle. Immobile, un corps est éloquent. Le mouvement exprime le désir, qui ne possède pas encore, ou symbolise la fuite qui ne possède plus. La certitude est statique. Je sais bien que l’évolution a été la grande vérité moderne, qu’il n’y a de philosophie, aujourd’hui, que de la durée. Mais cette noble déesse qui ne bouge pas, elle nie le relatif.
Plus loin, une Ménade, à la tête, aux bras, aux pieds coupés, danse, le sein nu. Et tout l’élan de la danse est donné par le pli de sa tunique légère, qu’animent deux genoux délicieux.
Au Bristol, près de moi, cet Allemand qui mangeait une omelette avec son couteau.
Ne pas oublier que les Allemands ont été précipités de la certitude qu’ils allaient gagner la guerre à la constatation qu’ils l’avaient lamentablement perdue ; qu’ils ont presque, à deux reprises, atteint Paris, presque affamé l’Angleterre, presque conquis la Russie, presque empêché l’Italie et presque retenu les États-Unis de se battre ; qu’ils ont, pendant quatre années, accumulé des victoires sonores pour les solder toutes en une défaite sordide ; que, durant le même temps, ils ont enduré un blocus aux effets terribles ; que, depuis l’armistice, ils ont été pour la plupart ruinés, privés de leurs rentes et de leurs retraites ; qu’ils ont assisté au renversement d’un régime en lequel ils personnifiaient leur patrie ; et qu’enfin ils sont convaincus qu’une catastrophe économique et sociale est imminente. Tant de secousses, suivies de dépressions, ce ballottage incessant d’une attente folle à un affreux désespoir, ont ruiné leur système nerveux. L’état de ce peuple est pathologique.
Tout au long du jour, on voit apparaître des journaux dont les manchettes violentes, l’une après l’autre, infligent à la foule de soudaines excitations. On distingue très bien, chez le passant qui se penche pour lire la formule en gros caractères, l’effet d’une décharge électrique.
Et alors, je m’explique mieux que beaucoup d’Allemands soient aujourd’hui d’une excitabilité maladive et que nombre d’autres aient sombré dans une morne apathie. Capables de soubresauts, ils sont néanmoins usés, réduits en loques. Mais alors, pour les rétablir, et l’Europe avec eux, est-il possible d’employer des raisonnements et la persuasion ? Leurs vainqueurs ne doivent-ils pas leur imposer un régime de malades, une tutelle ?
Il y a à Berlin vingt-cinq théâtres d’opérettes. Nous allons au Metropol, où l’on joue, pour la centième fois, Die schönste der Frauen. Salle bondée, public d’allure simple, malgré la cherté des places, et attentif. La pièce est idiote, mais la musique déborde de rythmes vifs et gais. Les interprètes, vêtus de costumes très modestes, chantent fort bien. Certains effets sont curieusement démodés, et l’on mesure là que le ton berlinois de l’élégance et de la coquetterie n’est plus au diapason du reste de l’Europe. Ainsi, une jeune actrice, désireuse de séduite un vieux prince, juge habile, après beaucoup de minauderies, de relever ses jupes jusqu’aux genoux. Un instant, j’ai cru voir un dessin de Mars dans l’ancien Journal amusant.
Là-dessus, devant ces jolies jambes, quelqu’un s’écrie : Ubi Beine, ibi patria. Ce quelqu’un est un admirable pitre, dont j’ai oublié le nom, qui fait rire toute la salle. Mais son comique est agressif, et la salle rit d’autant plus qu’il se montre plus hargneux. Même sur le théâtre, ici, nulle rondeur, nulle gentillesse. L’accent désagréable, l’autoritarisme imbécile sont considérés comme des traits normaux et qui prêtent à la plaisanterie : ils sont si fréquents qu’il faut s’en venger à la scène.
Le spectacle dure de sept heures et demie à onze heures. En sortant, nous allons prendre quelque chose au « Palais de Danses » (ô prestige du français : imagine-t-on un établissement de Montmartre portant un nom allemand ?) Grande salle pleine de lumières et de femmes, où le jazz retentit. Les gens sont tranquilles, ils se lèveront docilement quand, à minuit, on les préviendra que la police, en bas, réclame la fermeture. Ce lieu de fête est étonnamment bourgeois.
Et puis, dans la Friedrichstrasse, au sortir des boîtes de nuit et sous l’œil indifférent de cette même police, c’est un trafic de prostitution — prostitution impudente, mâle et femelle — tel que je n’en ai rencontré dans aucune capitale d’Europe.
Je déjeune avec Y., un des chefs du parti socialiste, gros homme intelligent, en contact avec Londres et Paris. Il voudrait que la France appuie plus énergiquement les éléments démocratiques en Allemagne. Peut-être est-il trop tard. Il me confirme que, depuis l’occupation de la Ruhr, le nationalisme a fait des progrès effrayants. « Le peuple tout entier va devenir nationaliste. »
— Mais, lui dis-je, pourquoi les socialistes n’ont-ils pas dès le début désavoué la résistance passive ? Les milliards qu’elle vous coûte vous eussent en partie libérés.
Il hausse les épaules, grogne. Comme la plupart de ces compatriotes, toujours tentés par l’absurde, il se méfie d’une solution de bon sens. Je lui demande :
— Vous, socialistes, assumeriez-vous le gouvernement, pour une politique d’exécution ?
Il hésite, j’insiste :
— Laisseriez-vous la droite s’emparer du pouvoir, pour une politique de revanche ?
— Non.
— Qui donc l’emportera ?
Il me regarde de côté et prophétise :
— Nous glissons vers le chaos. Nous allons assister à des convulsions dont personne ne sera le maître. Que va-t-il se passer en Allemagne ? Une explosion.
Un des convives — dont on m’a dit et répété qu’il était exceptionnel, unique à Berlin — prend la parole sur un ton doux :
— Ce qui fausse tout le problème, c’est que, malgré les apparences, il n’y a pas eu de révolution en Allemagne. Notre changement de régime n’est qu’en surface. La démocratie n’existe pas encore chez nous. Ebert, c’est un bourgeois nationaliste.
Y. entre en fureur : « Comment, comment ! » Et comme l’autre continue, ce gros homme, réduit à des interjections brutales, passe son irritation sur sa serviette, qu’il tire et tord entre ses mains puissantes.
— En s’obstinant dans sa politique actuelle, l’Allemagne va vers la ruine. Nous reverrons une Confédération d’États…
Y. écume. Il a maintenant entouré ses gros poings de sa serviette, réduite à l’état de corde :
— Non, s’écrie-t-il, l’Allemagne maintiendra son unité et…
J’avoue qu’ensuite je comprends mal le flot emporté de son allemand.
Ces soixante millions d’hommes et de femmes, on ne peut pas les supprimer. Cette masse énorme constitue une des parties principales de l’Europe.
Ils ont produit Schopenhauer, Heine et Nietzsche, Schumann et Wagner.
Il serait criminel de les réduire en esclavage. Mais leur toute-puissance serait plus criminelle encore.
Il est effrayant, autant qu’effroyable, le monument à Guillaume Ier qui se dresse devant le palais impérial. Cette masse gigantesque respire l’ivresse d’être le plus fort. A ses angles, quatre lions énormes posent la patte sur un amas de canons, de drapeaux, de fusils. Les fusils ont leurs baïonnettes, on les imagine encore chargés. Un arsenal en pleine rue, quel trophée barbare ! C’est un monument au pillage. On demeure le cœur serré devant cette affirmation emphatique que la guerre, la Guerre en elle-même, quels que soient son but, ses raisons, que la Guerre est la Religion nécessaire des Hommes.
Je n’ai dissipé ma tristesse que plus tard et plus loin, dans la Siegesallee : cette succession de statues manque si piteusement son effet souhaité de grandeur solennelle, il y a un tel écart entre la pensée qui commanda cet ensemble et sa réalisation, qu’il en résulte un comique impayable. Là, tout seul, j’ai éclaté de rire.
Berlin, — ses maisons, ses palais, ses usines, ses musées — est « rapporté » sur une terre ingrate, qui n’appelait ni la puissance, ni la richesse, et où manquent les belles fleurs et les fruits succulents. C’est un paradoxe conquis sur le sable, un défi de l’énergie virile à la nature des choses. Ici, une forte race d’hommes a exalté ses appétits, mais elle ne pouvait les satisfaire qu’ailleurs.
Il n’y a pas de rose-Prusse.
J’aimerais connaître un junker, un vrai Prussien traditionnel, entier, virulent ; mesurer ce qu’il y a de vigueur, d’intelligence froide, d’orgueil, d’insensibilité dans ces natures guerrières.
N. a trente-quatre ans. Un nez busqué, des yeux gris, brillants, derrière des lunettes. Il est docteur en philologie. Il a publié des textes de Nietzsche. Ami de Mottl, il a hésité naguère à se faire chef d’orchestre. Il parle avec une extrême aisance l’anglais, le français et l’italien. Avant la guerre, il a beaucoup voyagé. Aujourd’hui, ruiné comme toute l’ancienne classe dirigeante, il est astreint, pour vivre, à des besognes de bureaucrate. A la fois sensible, ambitieux et fier, il voudrait agir mais il se débat dans des mesquineries. Il souffre d’habiter Berlin. Porteur d’un grand nom, il se dit socialiste, surtout pour maintenir son esprit libre. « Je suis Allemand, répète-t-il. Ce serait bien vil de renier mon pays dans les circonstances actuelles. Mais je veux la paix, une compréhension réciproque. Je pense à l’Europe. » Son intelligence est noble et cultivée, avec des fonds d’amertume. Si son courage ne fléchit pas, il jouera un grand rôle… Puisque N. existe, et qu’il n’est sûrement pas le seul de son espèce, je ne dirai jamais que tous les Allemands sont des Boches.
Par la faute du mark, N. ne bouge plus de Berlin, lui qui a passé sa première jeunesse à circuler. Et il lui est impossible, désormais, d’acheter un livre, une revue de l’étranger. Il me questionne avec une ardeur coupée de mélancolies terribles : « Dites-moi, connaissez-vous le dernier livre d’Henri Lichtenberger sur l’Allemagne ? Et le magnifique ouvrage d’Andler sur Nietzsche ? Avez-vous lu Pirandello ? On m’a dit que le Criterion était plus intéressant que le London Mercury : expliquez-moi la différence… Est-ce vrai que les femmes, maintenant, à Paris et à Londres, se fardent beaucoup la figure ? Décrivez-moi une robe à la mode. Ici, je suis enfermé, privé d’air et de lecture. Vous rappelez-vous la place du Dôme, à Florence, avec l’ombre du Baptistère ? Ou bien la vue du coteau de Cologny, à Genève, au mois de juillet, entre six et sept heures du soir ! Hélas, je ne sortirai plus d’Allemagne… »
Nous sommes allés ensemble entendre Tristan à l’Opéra. Magnifique orchestre, dirigé par Schillings que le public n’aime pas et n’associera pas à ses rappels : des violons de velours, des cuivres d’une justesse, d’un éclat extraordinaires. Néanmoins, cette sublime symphonie, si elle est jouée à merveille, l’est sans passion, et il y manque cette fièvre que, précisément, Mottl — vieux souvenirs — faisait surgir de tous les coins obscurs de l’orchestre, ces éclairs de chaleur dans la ténèbre, cette fatalité menant l’amour sans répit à la faute et à la mort.
Fatalité si profondément allemande : ce peuple vénère les grandes forces obscures auxquelles il lui semble impossible de résister, et le romantisme a été l’étrange sabbat où il les évoquait. La nuée, l’immense forêt et la mer éternelle, voilà les thèmes germaniques de Tristan, enlaçant le thème de la passion éternelle et immense. Et dans le désordre actuel, où se noient les individus, les Allemands, à la fin, ne comptent-ils pas sur d’aveugles puissances qui les sauveraient en engloutissant tout le monde ; la « fatalité » n’est-elle pas leur recours suprême ? Que cette notion d’une catastrophe bienfaisante est donc étrangère à un Français, à un Anglais, à un Italien ! J’ai écouté Tristan avec une curiosité nouvelle : pour mieux saisir l’Allemagne d’aujourd’hui, l’Allemagne mythomane et désastreuse.
« Comprenez ceci, me dit quelqu’un. L’Allemagne a interverti ses pôles. Avant la guerre, Berlin, c’était l’autorité, le prestige militaire et policier, l’art officiel, une hiérarchie sociale aux échelons fixes. Aujourd’hui, c’est Munich, l’ancienne Munich des artistes et du carnaval, de la bonhomie et de l’ironie, qui est devenue berlinoise, Munich où demain le prince Ruprecht va être élu président de la république en attendant de suivre l’exemple du prince Napoléon. Berlin, démilitarisé, est entièrement socialiste. Tous les cadres sont rompus ; les croyances traditionnelles, l’esprit de corps, le protocole, les vertus morales et patriotiques s’en vont à la dérive. On y est devenu cosmopolite, notamment sous l’influence de la colonie russe, très nombreuse, et qui propage jusqu’ici la fièvre de Moscou. Tout antisémitisme mis à part, les juifs, qui ne se gênent plus, sont des agents de démoralisation ; beaucoup de médecins israélites, par exemple, poussent à la corruption des mœurs.
« Songez, d’ailleurs, que, sauf la classe des grands industriels et une partie de la classe ouvrière, personne ici ne gagne assez pour vivre. Le salaire, à peine touché, fond dans vos mains à cause de la baisse ininterrompue du mark. Vous avez vu, partout, ces boutiques de changeurs. Pour exister, même misérablement, il est nécessaire de convertir à l’instant tout gain nouveau en monnaie étrangère. Il n’est pas moins nécessaire de spéculer. Épargner serait la pire des folies ; ce serait détruire soi-même ce qu’on a pu gagner au prix d’efforts surhumains. L’État, d’autre part, a tellement exagéré les impôts qu’il est devenu légitime d’échapper par tous les moyens à ses reprises. Une quantité incroyable de gens — hommes, femmes, jeunes gens, jeunes filles, enfants, — sont à vendre pour n’importe quel usage. Ne vous récriez pas et ne faites pas le pharisien. Comment pourrait-il en être autrement dans une société où l’insécurité est la règle et où tous les moyens normaux de subsister sont insuffisants.
« Restez quelques jours de plus à Berlin. Je vous mènerai dans des quartiers pauvres, et alors vous verrez ce que c’est que la misère. Je vous montrerai les statistiques des suicides. Je vous introduirai dans des intérieurs dont on a réquisitionné des chambres pour des inconnus sans logements : cette promiscuité a détruit les familles. Je vous présenterai des étudiants qui, faute de ressources, sont mineurs ou terrassiers et qui, le soir, après des journées épuisantes de dix heures, poursuivent des études de philologie ou de droit. Sans doute, avons-nous commis des fautes, des crimes si vous voulez. Mais nous sommes plongés dans un abîme de calamités que nous ne méritons pas tous. Si nous gémissons, je vous jure que ce n’est pas toujours par hypocrisie. Nous sommes affreusement malheureux.
« Nos étudiants, d’ailleurs, ce n’est pas ici qu’il faut les fréquenter, mais dans les villes universitaires de province, où ils se réfugient pour cultiver leur patriotisme, leur haine de la France, leur haine des juifs. Là, à Iéna, à Heidelberg, à Erlangen, ils crient : « A bas Berlin ! » Ils sont anti-républicains, puisque, disent-ils, la république a été fondée sur la trahison. Ils ont reconstitué leurs sociétés d’autrefois, avec leur protocole strict et leurs duels. Le duel leur paraît d’autant plus nécessaire comme entraînement au courage que le service militaire a été aboli. Le sport ne suffit pas pour entretenir l’instinct combatif. Et puis songez que le jeune homme d’aujourd’hui n’a pas connu l’époque de 1914, mais tout au plus la dernière année de la guerre. Il n’admet pas qu’il soit, lui, personnellement coupable du cataclysme. Il n’a fait qu’en souffrir, et il est exalté par la douleur, par son imagination, par son orgueil, par l’enseignement presque unanime de ses maîtres. Dernièrement, un professeur de théologie que je connais ayant décidé d’étudier, dans son séminaire, certains ouvrages de Gœthe, à peine une dizaine d’étudiants sur quatre-vingts sont venus l’entendre. La jeunesse universitaire, dans sa grande majorité, est patriote, belliqueuse, et anti-gœthéenne. »
Pendant les cinq jours que je passe à Berlin, je suis poursuivi par l’anecdote suivante :
Il y a quelques mois environ, un banquier genevois — lequel me le raconta, — reçut la visite d’un confrère allemand qui lui tint à peu près ce langage : « En vendant à l’étranger des milliards de marks, qui, par suite de l’inflation systématisée, ne valent plus rien aujourd’hui, l’Allemagne a réalisé une opération grandiose. Elle a échangé du papier contre de l’or. Et elle s’est procuré dans le monde, par ce moyen, beaucoup mieux que des alliances politiques : des créanciers intéressés à ce qu’elle ne périsse point. Aussi, disons-nous souvent à nos militaires : « Vous avez perdu la guerre, vous n’êtes que des sots. Mais l’après-guerre, c’est nous, les financiers, qui la gagnons. »
On me mène chez Paul Cassirer, le grand marchand de tableaux, l’éditeur bien connu. Il n’est pas là, mais sa secrétaire nous montre un beau Delacroix, rouge et vert (Othello sur le point d’assassiner Desdémone), un Tintoret très chaud, un Tiepolo fougueux, un Jean Bellin, qui arrive tout juste d’Italie, puis, comme modernes, un Cézanne, un portrait de magistrat par Manet. « Il est dans le Duret, monsieur. »
J’interroge sur la peinture allemande. On me répond par Liebermann. J’objecte que cette peinture réaliste mâtinée d’impressionisme, me paraît caduque. Mais la secrétaire n’est pas de cet avis. Elle me montre ses dernières œuvres, des paysages au pastel, qui sont en effet d’une touche légère et d’une très agréable vivacité de couleur. Elle ajoute :
— Nous les vendons à peine les a-t-il terminés. Chaque Allemand veut posséder un Liebermann. Songez donc, aujourd’hui, il faut placer son argent en objets et en œuvres d’art… Notre autre grand peintre, c’est Louis Corinth.
Je manifeste de l’étonnement. En effet, le matin j’ai visité, dans l’ancien palais du kronprinz, converti en musée, une exposition considérable de ce peintre. N’était la signature, la même sur chaque tableau, on pourrait croire à une exposition collective. Corinth a traité tous les genres et usé de toutes les manières, passant du réalisme photographique au futurisme le plus déraisonnable. Peinture vulgaire dans ses moyens et lourde, la plus complètement dépourvue d’agrément ou de caractère qu’on puisse rêver. « Comment, c’est cela, mademoiselle, que vous appelez un grand peintre ? » La secrétaire réplique :
— Mais oui. Sa diversité s’explique quand on sait qu’il a eu plusieurs attaques. Il change de manière à chaque apoplexie… Venez voir nos Kokoschka.
Nous quittons les belles salles tendues de velours et nous descendons à la cave. Oscar Kokoschka, Autrichien de naissance, habite Dresde. Il est peintre et poète. J’avais vu quelques-unes de ses œuvres à Vienne et on me sort ici ses derniers tableaux. Peints avec des couleurs épaisses et violentes, d’une belle tonalité, ils montrent des personnages difformes, des sortes de nains. C’est barbare et étrange, hideux et somptueux. L’objectif de Kokoschka, me dit-on, est de rendre la perspective par la couleur. Mais surtout, il veut effrayer le spectateur.
Faire peur, n’est-ce pas l’idée dernière de beaucoup d’artistes contemporains ? Après Cassirer, je vais au Sturm — maison d’édition et d’exposition — pour voir des expressionnistes. Je tombe sur des aquarelles d’Archipenko, sur des tableaux cubistes de Marc Chagal, Kubin, Nerlinger, Szezuka, Topp. Et je revois une fois de plus, mais avec le même ennui découragé, des combinaisons géométriques et multicolores, des peintures à l’huile sagement faites, sur lesquelles — ô comble de l’audace — on a collé des fragments de journaux.
Je retourne au musée Kaiser-Friedrich. Entre tant de chefs-d’œuvre, je veux emporter dans ma mémoire cette grande dame de Velasquez, au front haut, à la haute coiffure, dont le regard attentif vous scrute profondément, sans rien trahir de soi-même ; cet ange de Rembrandt, aux ailes si larges et si lourdes, l’ange de la bonté excessive ; ces deux Vermeer, dans leur lumière spirituelle…
Et j’emporte aussi l’image, dans la salle somptueuse des Rubens, de ces deux enfants qui regardaient les tableaux, en haillons et pieds nus. Ces petits pieds nus, sur le parquet ciré d’un fastueux musée impérial, ils m’ont fait monter les larmes aux yeux…
Cinq jours à Berlin ne vous fournissent, bien sûr, que des impressions superficielles. Je livre ces quelques pages en prévenant qu’elles sont provisoires et, surtout, qu’elles ne peignent pas toute l’Allemagne. C’est la réaction d’un voyageur rapide et peut-être injuste.
L’atmosphère de cette ville m’est irrespirable. Des Berlinois — encore que parmi eux se trouvent les pires détracteurs de Berlin — me diront : « Demeurez davantage. Vous nous comprendrez si vous nous observez plus longtemps. » C’est possible. Il m’est arrivé de vaincre des répulsions. Je désirerais qu’aucune âme humaine ne me demeurât étrangère. J’ajoute qu’en vouloir à quelqu’un, c’est lui témoigner de l’intérêt.
Il est incontestable que les Allemands sont malheureux. Et même ils sont malades. Je répète qu’il faut les soigner, les soutenir, les guider. Mais ils doivent se laisser faire. Comment la suite invraisemblable de leurs maladresses et de leurs fautes ne les engage-t-elle pas à écouter quelques conseils ? Rien ne serait plus déplorable qu’une révolte haineuse, venue de la gauche ou de la droite, qui les isolerait définitivement. Le peuple allemand est capable de grandes choses, en bien ou en mal. Pour son avenir, et le nôtre, il ne faut pas le laisser à la porte, dans les ténèbres du dehors et les grincements de dents, mais le ramener à la communauté européenne. Il faut le soumettre à un régime régulier, pondéré, à une règle qui dissipe son aigre désespoir. Le devoir de l’Allemagne est de redevenir normale. Mais elle ne peut y réussir toute seule.
Pour faciliter cette convalescence et cette conversion, qu’on la fasse entrer dans la Société des Nations. Là elle retrouverait une collectivité, dont elle prendrait le rythme et l’assiette. Elle cesserait de se singulariser. En contresignant le pacte, elle s’obligerait à payer ses dettes, à désarmer progressivement, elle rapprendrait peu à peu le droit et la bonté, elle redeviendrait enfin — ce qu’elle a été naguère — plus humaine.
Je n’aime pas les Berlinois. Mais est-ce se montrer très cruel que de souhaiter qu’ils guérissent ?