XXII.

Ce fut dans sa séance du 18 pluviôse que la Société des Jacobins décida de célébrer, le décadi prochain, une fête en l'honneur de la mort de Louis XVI, invitant tous les bons citoyens à se joindre à elle dans le Temple de la Raison, „pour se réjouir d'avoir vu luire ce beau jour où le dernier tyran de France a porté sa tête sur l'échafaud” [459]. Aussi voyons-nous dans la matinée du 20 pluviôse (8 février 1794), une foule de curieux, sinon de patriotes bien convaincus, se presser dans la nef de la Cathédrale pour écouter la harangue solennelle que le citoyen Boy, ce chirurgien de l'armée du Rhin, que nous avons entendu déjà, avait été chargé de prononcer „pour célébrer l'anniversaire de la mort du tyran Capet.” Les paroles qui retentirent, ce jour-là, sous les vieilles voûtes gothiques, durent réveiller d'une façon bien singulière les échos endormis de tant de Te Deum chantés, récemment encore, en l'honneur et pour la gloire des Bourbons. Rien ne peut donner une impression plus saisissante des vicissitudes humaines que d'entendre ces déclamations furibondes, succédant, dans l'enceinte sacrée, aux hymnes liturgiques et aux périodes onctueuses des orateurs chrétiens, et dans lesquelles on promet „d'amener le règne paisible de la philosophie et de la vérité” par les canons et par l'échafaud.

[Note 459: Strassb. Zeitung, 18 pluviôse an II (6 février 1794).]

„La république, disait Boy, va célébrer à jamais l'anniversaire d'un si beau jour: la mort d'un roi est la fête d'un peuple libre… C'est la plus belle époque de la révolution française; c'est en ce jour que le peuple rassemblé dans toutes les communes renouvellera avec enthousiasme le serment de mourir libre et sans roi, et, par le récit des crimes de Capet, enracinera dans l'âme des jeunes citoyens cette haine implacable pour la royauté, ce monstre qui causa trop longtemps les malheurs de la France… C'est par l'histoire des rois que les âmes républicaines s'affermissent; c'est par l'histoire des rois que l'on apprend à les détester.”

Après avoir tracé, d'un pinceau rapide et quelque peu fantaisiste, le tableau des bouleversements par lesquels avait passé la France, de 1789 à 1794, l'orateur officiel s'écrie dans un nouvel accès de lyrisme: „O jour à jamais mémorable! jour heureux d'où date la liberté française, oui tu seras toujours présent dans nos cœurs. Capet n'est plus! Quel hommage rendu à la justice, à l'humanité! Les grands coupables sont donc atteints par le fer vengeur du peuple! Le crime sur le trône est donc aussi la proie de l'échafaud! Raison, justice, liberté, voilà votre ouvrage!… Voyez le génie triomphant de la France tenant en ses mains la tête ensanglantée de Capet. Ne craignez pas, citoyens, de jeter les yeux sur cette image terrible; votre sensibilité ne peut en être émue: c'est la tête d'un roi et vous êtes républicains. Venez voir aussi, exécrables tyrans, monstres nés pour le malheur du monde, nobles, prêtres, princes et rois, venez! Voilà le sort qui vous est dû; voilà le sort qui vous attend!”

Le citoyen Boy continuait longtemps encore sur le même ton, mis à la mode par Robespierre, Saint-Just et Barère, poussant, dans le style le plus fleuri. aux violences les plus accentuées contre „les intriguants, les lâches, les ambitieux, les contre-révolutionnaires”, dont il faut faire évanouir les criminelles espérances.

Son long discours, prononcé du haut d'une chaire, „jadis le siège impur du mensonge et de l'erreur”, et pour l'édification d'un peuple, qui „veut venir à l'école des républicains et non pas à l'école des prêtres”, qui „veut des décades et non pas des dimanches”, se termine par un sauvage appel aux armes contre la perfide Albion. „Guerre, guerre éternelle aux ennemis du genre humain, guerre éternelle surtout aux Anglais! Que l'odieux rivage où tant de crimes ont été médités, voie au printemps prochain nos flottes formidables aborder et réduire par le fer et le feu cette infâme cité, séjour des courtisans et des rois, et que dans la place où Londres est bâtie, il ne reste plus que ces mots terribles, écrits en caractères de sang: La nation française a vengé l'humanité sur les féroces Anglais. Vive la République! Vive la Liberté!” [460].

[Note 460: Discours prononcé dans le Temple de la Raison, le décadi 20 pluviôse… par le citoyen Boy. Strasbourg, Levrault, 15 p. 80.]

Quelques jours après cette fête, une nouvelle attaque se produisit contre la Cathédrale et vint troubler le repos des morts qui y sommeillaient depuis plus ou moins longtemps déjà. Une délibération du Directoire du district de Strasbourg, en date du 15 pluviôse, enjoignait au corps municipal d'exécuter une réquisition du ministre de la guerre, relative à tous les matériaux renfermés dans les caveaux funéraires et pouvant être utilisés pour le service de l'artillerie. „Considérant, disait cette délibération, qu'il est du devoir des municipalités de détruire les monuments que le fanatisme a érigé à l'orgueil des despotes et de leurs créatures,… tous les matériaux qui ont servi aux cercueils des anciens évêques, seigneurs, etc., seront enlevés et portés à l'Arsenal. Pour ne point faire courir de dangers à la santé publique, on déposera les cercueils dans des endroits bien aérés, on les y fondra en barres de plomb de vingt à vingt-cinq livres et l'on calcinera les cadavres avec de la chaux vive”[461]. Nous n'avons pu retrouver malheureusement d'indication plus détaillée sur les violations de sépultures qui durent être la conséquence des mesures ordonnées par les citoyens Didierjean, Brændlé, Schatz, Christmann et Mainoni; mais il y a tout lieu d'admettre qu'elles ont été mises à exécution dans toutes les églises de la ville, et principalement à la Cathédrale, la seule qui contint des tombes épiscopales.

[Note 461: Nous n'avons pu retrouver le texte français de cette délibération; nous la traduirons de la Strassb. Zeitung, 27 pluviôse (15 février 1794).]

Le 28 pluviôse, les autorités civiles et militaires installaient solennellement dans le Temple de la Raison, la nouvelle Commission révolutionnaire, présidée par l'ex-curé Delattre. Elle se composait, en dehors de ce personnage, des citoyens Mulot, juge à Bitche; Adam aîné, juge militaire à l'armée de la Moselle; Neumann, accusateur public du Bas-Rhin; Fibich fils, de Strasbourg, et Altmayer, accusateur public de la Moselle.

Les Strasbourgeois ne restèrent pas longtemps dans l'ignorance sur les motifs qui avaient amené la constitution de ce nouveau tribunal de sang. On les exposa devant eux avec une franchise qui ne laissait rien à désirer dans sa brutalité. Ce fut encore Adrien Boy, le représentant attitré de l'éloquence jacobine du moment, qui se chargea de cette tâche dans un discours, prononcé dans la Cathédrale, le décadi, 30 pluviôse, et qui traitait surtout de la corruption des mœurs et de l'esprit public. „Egoïstes, s'écriait-il, agioteurs, accapareurs, fanatiques, modérés, aristocrates, et toute la race infernale des ennemis du lieu public, vous qui, depuis l'aurore de notre sainte Révolution, avez été assez imbéciles, assez lâches, ou assez pervers pour ne pas abjurer vos détestables principes,… si vous n'êtes pas assez vertueux pour aimer la patrie, soyez du moins assez prudents pour craindre les supplices qu'elle réserve à ses indignes enfants… Chaque goutte de sang versée par les défenseurs de la liberté, servira un jour à imprimer votre arrêt de mort. Citoyens du Haut-et Bas-Rhin, c'est à vous en particulier que ceci s'adresse… Déjà le fanatisme, ce monstre armé par les prêtres, frémissant et confus à la voix de la raison, cache dans la poussière sa tête hideuse, il rugit en secret, mais… le génie de la liberté le tient enchaîné… Le peuple se passe ici de prêtres; il s'habituera insensiblement à les détester tous…”

A la suite de ce préambule, venait se placer une accusation en règle, aussi violente que mensongère, contre le patriotisme de la grande majorité de la population alsacienne. „Si le fanatisme est dans les fers, en revanche l'égoïsme domine insolemment. L'apathie naturelle au caractère allemand lui a donné naissance; il sera difficile de le détruire, il sera donc difficile de former l'esprit public dans ces départements. Citoyens, faut-il que vos frères vous adressent sans cesse des reproches mérités? Ne voulez-vous jamais être républicains?… Que voulez-vous enfin? Qu'espérez-vous?… La contre-révolution? Elle est impossible, vous n'êtes pas assez insensés pour en douter. Le rétablissement de la royauté? Nous péririons plutôt et vous péririez avec nous. Ne pensez pas être plus forts que le reste de la République. Vous n'êtes rien quand elle a dit: Je veux. Si vous résistez, des millions de bras sont prêts à vous anéantir.”

Suit une tirade enflammée contre les „charlatans ecclésiastiques”, où l'exagération de la haine aboutit au grotesque. „En vain la raison essayait de vous éclairer sur les crimes de ces imposteurs; en vain vous étiez témoins de leur vie impudique et licencieuse: il vous était défendu de voir, de sentir et de parler… Vous payiez pour venir au monde; vous payiez pour vous marier; vous payiez pour être enterrés; vous payiez pour ne pas être damnés… Depuis que vous n'en avez plus (de prêtres), êtes-vous plus à plaindre? L'ordre des saisons est-il dérangé? Etes-vous moins aimés de vos épouses, moins caressés par vos enfants? Les infirmités vous assiègent-elles davantage?…”

Voici enfin quelques passages de la péroraison: „Le nouveau tribunal révolutionnaire a mis la justice à l'ordre du jour. Citoyens des départements du Rhin, je vous en conjure encore, soyez Français, soyez républicains. Il est si doux de n'avoir aucun reproche à se faire. L'homme vertueux, le bon citoyen regarde la guillotine sans pâlir; l'égoïste, l'accapareur, l'agioteur, l'aristocrate frémit à chaque instant du jour. Citoyens, que cette comparaison, simple mais vraie, vous serve de leçon!… L'humanité, dans une crise révolutionnaire, ne consiste pas à être avare de sang, mais bien à répandre tout celui des coupables. J'aime mieux que l'on guillotine dix mille aristocrates, dix mille scélérats, que de voir périr un bon, un vertueux républicain. Anéantir le crime, c'est assurer le règne de la vertu… Hommes pusillanimes, hommes sentimentals de l'ancien régime, vous allez crier que je suis un tigre, un barbare, un cannibale enfin. Non, je suis un homme juste et peut-être plus sensible que vous; mais est-il question d'écouter sa sensibilité quand la patrie est au bord de l'abîme?… Par les moyens indispensables de rigueur, les départements du Rhin seront convertis à la République… mais si, contre toute attente, l'habitude de l'esclavage, le pouvoir du fanatisme, la corruption enfin étaient tels, que la République ne pût confier une de ses frontières les plus importantes aux citoyens de ces départements, vous concevez, citoyens, quel est le sort qui vous attend. Le sol fertile que vous habitez deviendra le partage des braves sans-culottes, et vous en serez chassés avec ignominie”[462].

[Note 462: Discours prononcé dans le Temple de la Raison… le 30 pluviôse… par le citoyen Boy. Strasbourg, sans nom d'impr., 15 p. 4°.]

C'était un langage d'une insolence pareille qu'on osait tenir à la population de notre ville! Pourtant, dès les premiers jours, elle s'était, dans sa grande majorité, prononcée pour les idées de liberté et, dans le moment même, elle donnait les preuves les plus convainquantes d'un ardent patriotisme[463]. Aussi l'on comprend aisément combien les déclamations furibondes de ces rhéteurs de bas étage ont dû exaspérer les Strasbourgeois d'alors, et leur ont fait saluer avec enthousiasme le jour heureux qui les délivra des tyrans, dont le contrôle inquisiteur et les dénonciations incessantes s'étendaient aux plus mesquins détails de leur existence privée. C'est ainsi qu'on dénonçait en ces jours mêmes, „certaine classe évaporée d'êtres du sexe féminin, was man gewöhnlich Jungfern in Strassburg nennt” qui, malgré l'arrêté fameux de Saint-Just, s'est remise à porter les vieilles coiffures locales. „Ces créatures, s'écrie la Gazette de Strasbourg, veulent prouver par leur costume suranné, gothique et servile qu'elles ne veulent pas être des républicaines. Fi!”[464]. Peu après, les autorités enjoignent à tout propriétaire d'un jardin de luxe d'avoir à ensemencer ses plates-bandes et ses massifs de pommes de terre, d'orge ou de trèfle, sous peine d'être traité de suspect[465]. Un autre jour on va jusqu'à défendre de „fabriquer toute espèce de pâtisserie, sous peine de confiscation, d'amende et d'être en outre déclaré suspect et traité comme tel”[466].

[Note 463: Rien de plus caractérisque d'ailleurs que les contradictions perpétuelles des personnages officiels de l'époque à ce sujet. Ainsi les administrateurs du Bas-Rhin vantent au Comité de salut public ce „peuple docile et bon”, au moment même où Boy le dénonce. (Copie de la lettre écrite le 8 ventôse, an II, en réponse aux mensonges… d'un écrit intitulé: Euloge Schneider, etc. Strasb., Levrault, 7 p. 4°.)]

[Note 464: Strassb. Zeitung, 7 ventôse (25 février 1794). Bientôt les rigueurs de l'autorité suivirent les dénonciations bénévoles. Le directoire du district frappait d'une prison de huit jours les femmes qui n'auraient point honte de sortir sans cocarde, et, en cas de récidive, les déclarait suspectes. (Strassb. Zeitung, 21 germinal, an II)]

[Note 465: Délibération du directoire du district de Strasbourg, 19 ventôse (9 mars 1794). Heitz, 8 p., 4°.]

[Note 466: Délibération du directoire du département, 21 germinal, placard in-fol., sans nom d'impr.]

Heureusement que le vieux sanctuaire du moyen âge n'était pas toujours occupé par des orateurs aussi sanguinaires que celui qu'on vient d'entendre, ni aussi hostiles à tout sentiment religieux. On y réunissait, par exemple, le 8 germinal, les défenseurs invalides de la patrie, et les familles de ceux d'entre eux qui avaient péri, afin que l'officier municipal, commissaire aux secours, leur donnât les renseignements nécessaires pour être admis au bienfait de la loi du 21 pluviôse[467]. On y faisait entendre peut-être „la prière du républicain dans le Temple de la Raison” que publiait alors l'Argos[468], toujours encore prêt, malgré les mésaventures de Butenschœn, à prendre le parti du „défenseur des droits de l'homme, du confident des sans-culottes, de l'ennemi des prêtres, victime des despotes, du sage de Palestine, dont le cœur débordait d'un amour ardent pour ses frères” et qu'il présentait comme „le modèle des républicains”[469]. Mais cette tendance déiste, qui allait triompher bientôt à Paris et par suite à Strasbourg, et marquer l'apogée de la puissance de Robespierre, n'avait pas encore pour elle l'appui des puissants du jour et ses partisans strasbourgeois ne pouvaient donc empêcher l'œuvre de vandalisme de suivre son triste cours. Dans les derniers jours de mars les administrateurs du district envoyaient une lettre à la municipalité, „portant qu'il existe plusieurs bâtiments publics en cette commune, qui blessent la vue du patriote par les signes de féodalité et de superstition qui les déshonorent; que la sphère de l'horloge du bâtiment ci-devant Saint-Guillaume est encore surmontée d'une fleur de lys pour marquer les heures, que le Temple de la Raison même en offre de trop marquants du côté de la chapelle ci-devant Saint-Laurent, pour ne pas choquer l'œil du républicain; qu'enfin la tour est surmontée d'une croix qui ne peut convenir qu'aux temples du fanatisme.”

[Note 467: Délibération du corps municipal, 8 germinal, an II (28 mars 1794), placard in-fol.]

[Note 468: Gebet für Republikaner im Tempel der Vernunft, Argos 6 germinal (26 mars 1794). Nous disons peut-être, car dans la lettre des „sans-culottes”, Massé, Jung, Vogt et Wolff, qui se trouve au Livre Bleu, I, p. 192, la Propagande est catégoriquement accusée d'avoir proscrit la langue allemande au Temple de la Raison.]

[Note 469: Argos, 24 ventôse (14 mars 1794).]

Le corps municipal, évidemment partagé entre la crainte de se compromettre et le désir de ne pas mutiler davantage la Cathédrale, si éprouvée déjà, répondit par une délibération presque évasive.

„Sur le rapport fait par l'administration des travaux publics…, que les ouvriers sont continuellement occupés à enlever les croix des ci-devant églises, que pourtant il est très possible qu'il s'en trouve encore,” la municipalité déclare qu'il „est très injuste de taxer l'administration de négligence”; qu'il a été adressé copie de la lettre du district à l'administrateur de la ci-devant fondation Notre-Dame, et que ce dernier a présenté des observations concernant l'enlèvement, observations approuvées par l'architecte inspecteur des travaux de la commune. Le corps municipal arrête en conséquence „que les inspecteurs des bâtiments de la commune seront de nouveau invités à faire les recherches les plus exactes et les plus scrupuleuses, pour découvrir tout ce qui pourrait se trouver en cette commune représentant des signes de superstition et de féodalité, et renvoie au District les pièces et le plan concernant l'enlèvement de la croix sur la flèche du Temple de la Raison, aux fins de décider si, d'après la loi sur la conservation des monuments qui intéressent les arts, ladite flèche doit rester intacte ou bien si la partie de l'architecture au-dessous du bouton est dans le cas d'être enlevée”[470].

[Note 470: Procès-verbaux manuscrits, 12 germinal an II (1er avril 1794).]

Un court sursis fut obtenu de la sorte; il ne s'était pas encore trouvé d'énergumène dans le Conseil pour proposer d'abattre cette flèche splendide, l'orgueil de notre cité. Mais le moment était proche où de pareilles discussions allaient être possibles, car un premier renouvellement du Conseil général de la Commune avait introduit, le 11 pluviôse, Téterel parmi les nouveaux officiers municipaux, et celui du 4 floréal allait lui donner pour un instant dans ce corps une influence considérable[471].

[Note 471: Listes officielles du Conseil général de la Commune de
Strasbourg, signées Rumpler. Strasbourg, 11 pluviôse, 4 floréal an
II, placards in-fol.]