CHAPITRE XVII
CASSE-COU.
Il arriva que, à laurore, messire Casse-Cou qui ne se sentait pas à laise dans létable de la mère Manon, séparé de la formidable louve par une mince cloison, donna un coup de pied dans la petite porte qui céda, et se trouva dehors, enchanté de respirer lair pur et de pouvoir gambader à son aise.
Lorage était dissipé depuis longtemps; le ciel avait recouvré sa sérénité et la pluie avait rafraîchi le sol et les plantes.
Mme de Cergnes et ses gens navaient pas encore battu la forêt tout entière; il avait fallu faire halte par deux fois, car la pauvre mère sétait évanouie de lassitude et dangoisse; mais, cette faiblesse passée, elle recouvrait son énergie et montrait le chemin aux autres.
Tout à coup, miss Claddy poussa une exclamation de joie: elle venait dapercevoir Casse-Cou, qui, les quatre fers en lair, se roulait dans lherbe odorante, aussi léger de corps et desprit que sil neût pas eu sur la conscience la chute de sa petite maîtresse.
Cétait un indice, certainement, mais rien ne prouvait que lenfant se trouvât dans ces parages parce que lâne y était venu folâtrer.
Néanmoins, on continua de fouiller les profondeurs du bois, emmenant Casse-Cou qui ne pouvait malheureusement rien leur apprendre.
Ce fut au tour de Joseph le valet de chambre de jeter un: "Ah!"de surprise: sous ses yeux apparaissait la petite Bohémienne entrevue la veille à la lueur des éclairs; elle était assise, toute songeuse, sur le tronc moussu dun hêtre renversé par la foudre, ses cheveux noirs flottant sur son cou brun et ses grands yeux perdus dans une pensée ardente.
Au bruit des pas de Joseph, elle releva la tête, et, apercevant ses ennemis dhier, elle senfuit comme une biche effarouchée.
" Vous lavez effrayée, dit la comtesse en fronçant le sourcil, laissez-moi lapprocher seule, jen tirerai peut-être quelque renseignement."
Mme de Cergnes, laissant ses gens derrière elle, savança doucement, et, avec des signes de bienveillance et de prière, elle appela à elle la petite sauvage.
La Moucheronne ne fuyait plus, mais elle napprochait pas non plus.
Elle regardait, étonnée, cette femme pâle vêtue élégamment quoique sa robe de soie fût déchirée et souillée par les ronces et par la boue de la forêt. Cette femme était jeune encore, belle et blonde comme Mlle de Cergnes, et il y avait une douleur intense au fond de ses yeux bleus cernés profondément. La comtesse étendit sa main blanche et effilée vers lenfant que dun geste caressant elle attira vers elle.
Doucement séduite, la Moucheronne se laissa gagner, et, considérant toujours fixement létrangère:
" Vous êtes la maman de la petite demoiselle, nest-ce pas?
" La petite demoiselle? Quelle petite demoiselle? sécria la comtesse avec une joie passionnée. Oh! tu parles sans doute de ma fille. Alors, si tu le sais, appends-moi vite où elle est; je ten supplie, je te donnerai… non plutôt je taimerai comme une seconde enfant."
Et elle embrassait le petit visage hâlé de la Moucheronne, elle la pressait dans ses bras, elle caressait sa chevelure inculte et rebelle.
" Dis-moi où elle est, dis-le-moi! répétait-elle à demi folle."
Sans répondre, la Moucheronne la laissait faire et se disait:
" Cest comme cela que les mères aiment leurs enfants; oui, cest comme cela.
"Où elle est? fit-elle, sortant enfin de sa rêverie; pas bien loin dici, suivez-moi, je vais vous y conduire."
La Moucheronne navait plus peur; elle parlait dune voix douce et ne haïssait point cette étrangère qui ne lui voulait pas de mal et qui était si belle et si triste.
Au détour dun sentier, la comtesse qui, très faible, sappuyait au bras de la Moucheronne, poussa un léger cri deffroi; elle venait dapercevoir la louve qui courait à leur rencontre.
" Nayez pas peur, cest Nounou, dit la Moucheronne en appelant lanimal du geste."
Nounou vint flairer la robe de Mme de Cergnes, et, reconnaissant une alliée sans doute, elle dressa les oreilles en signe de satisfaction et précéda le petit groupe à la cabane.
" Mon enfant, demanda la comtesse à la fillette en cheminant, cest vous qui êtes venue hier soir au château?
" Cest moi, répondit lenfant.
" Vous veniez mapprendre, nest-ce pas, où était ma fille?
" Oui.
" Et mes gens vous ont mal accueillie?
" Ils nous ont jeté des pierres et menacées de leurs bâtons.
" Ce sont des ignorants et des poltrons; il faut leur pardonner. Ah! si je métais trouvée là, quelle nuit dangoisse maurait été épargnée! Ainsi, vous maffirmez que Valérie nest que légèrement blessée?
" Très légèrement; mère Manon appelle cette blessure une entorse.
" Dieu soit loué! murmura la comtesse avec ferveur."
" Elle prie Dieu comme Manon le fait, pensa la Moucheronne, ainsi il doit être bon puisquil ny a que Favier et ses amis que jaie entendu le maudire. Je crois que je pourrait aussi aimer Dieu."
" Maman! cest maman! sécria Valérie de Cergnes en se soulevant sur son lit et voyant entrer sa mère."
Le mouvement quelle fit lui arracha un cri de douleur, car elle avait remué son pied meurtri.
" Ma fille chérie! ma Valérie, enfin je te retrouve donc! disait Mme de Cergnes en couvrant de baisers la fillette."
Et la vieille Manon dut la soutenir dans ses bras, car la pauvre mère, à bout de forces, ne pouvait plus dominer son émotion.
Debout, à quelques pas de là, la Moucheronne assistait à cette scène, son grand il humide fixé sur elles, et cette pensée lui venait à lesprit:
" Si javais eu ma mère, moi, elle aurait aussi pleuré de joie comme cela en me retrouvant."
On se raconta de part et dautre les péripéties de la veille et de la nuit, et Mme de Cergnes songea à envoyer chercher la pauvre miss Claddy qui, après de mortelles inquiétudes, avait bien droit aussi à sa part de joie.
Puis, on combina ensemble un moyen de transporter la petite blessée sans la faire souffrir, et la comtesse renvoya ses gens au château avec ordre den ramener la voiture la plus douce.
Pendant quils obéissaient, Mme de Cergnes apprit de la mère Manon lhistoire de la Moucheronne. Seulement la mémoire de la vieille femme était déjà affaiblie et vacillante car elle omit de mentionner lexistence de la fameuse lettre gisant au fond du coffret de Favier.