III

Autour de la table somptueusement servie sur laquelle étincelaient largenterie et les cristaux et que décorait au centre un surtout de fleurs délicates, une demi-douzaine dhommes devisaient et discutaient, pour la plupart grisonnants ou chauves; ils vidaient prestement les fins verres de Bohême alignés devant eux, gravés au chiffre du maître de la maison et à chaque instant remplis des vins les plus exquis. Latmosphère était chaude, les mets savamment élaborés, la causerie animée; et cependant sur le front de ces convives il y avait comme un signe mystérieux, marque diabolique qui leur enlevait cette majesté naturelle à lâge mûr.

Ils sonnait dans ces voix mordantes quelque chose de pénible à entendre, dans cette gaîté un écho railleur, métallique; ils avaient à la lèvre un rictus sceptique qui faisait mal à voir.

De quoi sentretenaient ces hommes? Mon Dieu, de sophismes impies, paradoxes bizarres, erronés, se croisant par-dessus cette table brillante, tous ces discours piqués çà et là dune raillerie, dun mot couvert, très cru sous sa périphrase, coupés de rires cyniques, ou relevés danecdotes bouffonnes.

Et au milieu de ce groupe de voltairiens à faces démoniaques, assise entre un vieillard aux cheveux blancs, au regard inquiet et cauteleux et un député à la crinière fauve, aux yeux jaloux et durs, une jeune fille demeurait paisible et sereine.

Jolie et gracieuse, elle semblait un ange fourvoyé au milieu dune horde satanique. Et cependant Mlle Gilberte Mauduit pouvait avoir la beauté dun ange, elle nen avait point lâme; ses traits étaient loin den porter lexpression séraphique. Elle écoutait de toute la puissance de ses jolies oreilles rosées les dissertations des invités de son oncle; elle riait en montrant toutes ses dents (de fort jolies dents, ma foi!) aux historiettes de goût médiocre quils lui servaient; elle les trouvait plaisantes, mais au fond elle ny comprenait absolument rien.

Un observateur plus profond que ceux qui lentouraient eût pu remarquer, cependant, que la fusée joyeuse séteignait sur ses lèvres aussi vite quelle y montait, et que ses yeux foncés, tantôt doux comme du velours ou étincelants comme le diamant, prenaient soudain une expression rêveuse, presque sombre.

Ils avaient aussi, par instants, une lueur méprisante à ladresse des hôtes bizarres que recevait son oncle.

Mais quimportait à ceux-ci lopinion dune enfant de vingt ans? eux, qui ne savaient même pas sarrêter quand une parole âpre et mauvaise létonnait, ni voiler discrètement le récit scandaleux qui lui faisait ouvrir tout grands ses yeux limpides.

Il faut que la jeunesse sinstruise, répétait lamphytrion avec son sourire infernal; nous vivons dans un siècle où lon ne se nourrit plus didéal, de mysticisme; on vit terre à terre, la matière a remporté enfin la victoire sur les sots préjugés, il faut que jeunesse sinstruise.

Par exemple, si quelquun savisait de lancer une bouffonnerie rabelaisienne, une plaisanterie triviale, Mlle Mauduit avait une manière de froncer le sourcil qui coupait net la parole au narrateur inconvenant.

Le dessert achevé, on passa au salon où Gilberte servit le café avec sa grâce tranquille de tous les jours. Puis, quand chacun eut vidé sa tasse de Sèvres et essuyé sa moustache, les messieurs allèrent au fumoir quand Mlle Mauduit les y eut invités.

Alors elle demeura seule dans ce grand salon or et cerise dont les glaces lui renvoyaient sa charmante image. Elle eut un soupir de soulagement: "Ils sont bien amusants, murmura- t-elle, mais je le méprise tous!"

Elle sagenouilla devant le foyer, sur un coussin de velours et rêva un instant, ses prunelles noires fixées sur la flamme ardente. Puis elle se releva, alla à lune des vastes fenêtres bien closes sous les rideaux de soie quelle écarta brusquement et colla son front à la vitre froide.

Au dehors, le ciel était bleu et clair, piqué détoiles luisantes; il gelait dur, sans vent, sans bise. Cétait un temps magnifique, on patinerait ferme le lendemain au bois.

Mais tous ceux qui samusaient ce soir-là, soit dehors, encapuchonnés dans de chaudes fourrures, soit moelleusement assis au coin de leur cheminée bien garnie, songeaient-ils aux malheureux grelottant sous les minces vêtements et dans les mansardes sans feu?

A vrai dire, Gilberte ny songeait pas non plus.

Comme les fumeurs ne rentraient pas encore, elle ouvrit le piano et sapprêtait à jouer une valse en sourdine, quand un bruit de voix arrivant du vestibule len empêcha; on distinguait le timbre cassant de M. Simiès, puis un autre plus timide et plus doux. Celui du premier répétait les épithètes les moins flatteuses, émaillées de jurons grossiers.

Mlle Mauduit ouvrit la porte et parut dans lantichambre.

Quy a-t-il donc? fit-elle mécontente, pourquoi tout ce tapage?

Il y avait que Lazare laissait entrer une femme en haillons, hâve, maigre, éplorée, qui demandait du secours pour son enfant mourant de faim et de froid dans une mansarde au sixième étage de la maison. Et Lazare avait failli à tous ses devoirs en appelant son maître occupé à savourer un délicieux cigare au milieu de ses amis, dans le fumoir gaîment éclairé.

Aussi les mots gracieux de: "butor! imbécile! maroufle!" pleuvaient-ils sur linfortuné domestique. Et, tout en rudoyant celui-ci, M. Simiès malmenait fort la pauvre femme qui, toute tremblante, cherchait à gagner la porte.

M. Simiès était outré. Il faisait bon vraiment lui amener tous les mendiants de la rue, on ne trouvait plus que cela maintenant sur son passage, etc.

Gilberte écoutait, interdite, cet homme qui venait détaler tout à lheure à table de si belles maximes humanitaires, les idées les plus philanthropiques, les principes les plus égalitaires. Selon lui, la différence des castes et des fortunes était une injustice criante, une grande lacune à combler dans léconomie politique; et voilà quil menaçait de renvoyer son valet de chambre parce que celui-ci avait jugé bon dintroduire une malheureuse femme au vestibule?

Gilberte considérait son oncle avec une surprise indignée, et quand celui-ci rentra au fumoir en refermant violemment la porte derrière lui, elle dit à Lazare de sa belle voix tranquille et douce:

Désormais, Lazare, cest toujours moi que vous appellerez pour ces sortes de choses. Restez, ajouta-t-elle en sadressant à linconnue qui baissait humblement la tête. Excusez la vivacité de M. Simiès, il naime pas quon le dérange quand il a du monde. A lavenir adressez-vous à moi. Quel est votre nom?

Maria Pontoux.

Et vous demeurez dans la même maison que moi? Et votre enfant est malade? Cest bien, jirai vous voir demain et je verrai ce dont vous avez besoin; en attendant, prenez ceci pour subvenir au plus pressé.

Elle mit un billet de vingt francs dans la main de la femme qui séloigna en la bénissant.

Gilberte revint au salon et se mit au piano pour chantonner doucement, sans élever la voix, une vieille mélodie un peu démodée, mais expressive dans sa naïveté antique.

Les messieurs, abandonnant le fumoir, se rapprochaient de la musicienne, faisant mine de se boucher les oreilles:

De grâce, Mademoiselle Gilberte, pas cet air à porter en terre, nous vous en supplions; quelque chose de plus gai; vos chansonnettes de lautre jour, par exemple.

Gilberte sexécuta dassez mauvaise grâce et chanta un fragment dopérette qui, si elle en avait compris le sens, neût point passé par ses lèvres.

Elle amusait son oncle et ses invités, cétait ce quil fallait, elle ny voyait pas plus loin.

Entre onze heures et minuit ces messieurs se retirèrent; Gilberte un peu lasse tendit son front à Simiès comme tous les soirs; mais, lattirant à lui, le vieillard lui dit:

Sais-tu que tu es jolie fille? Tous mes invités sont amoureux de toi.

Je le sais bien, répondit Gilberte en bâillant.

Ah! ah! tu as conscience de ta beauté, jaime cela; au moins tu nes pas de ces petites niaises ingénues qui nosent se regarder au miroir.

Il ny en a pas beaucoup comme cela, mon oncle.

Si, mignonne, dans les couvents.

Après tout, fit la jeune fille, samusant à effeuiller les pétales parfumés dun bouquet quelle portait au corsage, ce nest pas nous qui nous donnons notre beauté; pourquoi en serions-nous glorieuses? heureuses, oui, je le comprends, mais fières, cest sot et ridicule.

Simiès continuait à regarder sa nièce en mâchonnant un cigare éteint.

Tu seras un bon parti pour le mari qui te prendra, dit-il
enfin.

Moi, un bon parti, mon oncle?… Dites plutôt que je puis
faire un beau mariage, cela, oui.

Quant à ça, cest sûr, tu épouseras un nabab.

Oh! un nabab, il faudrait donc me marier pour de largent ? une fille comme moi ne fait pas de ces choses viles; lor peut faire le bonheur dune sotte, pas le mien.

Ah! que tu es bien femme avec ta folle imagination! Mais
tu seras riche toi-même.

Pas tant que ça, mon oncle: le petit bien que je tiens de
ma mère ne constitue pas une dot brillante.

Et comptes-tu pour rien ton vieux mécréant doncle? Tu as des espérances, ma mignonne, et en attendant de retourner au néant, ce que je me souhaite le plus tard possible, je puis doubler, tripler même ta dot insuffisante.

Mon oncle, vous êtes bien bon, mais…

Elle hésita une seconde, puis relevant vaillamment sa belle tête blonde:

Je ne veux pas être prise pour mon argent.

M. Simiès se mit à rire bruyamment.

Ah! ah! ah! voyez-vous cette petite orgueilleuse qui ne compte que sur ses beaux yeux pour attirer le prince charmant! Mais, ma chère enfant, nous ne sommes plus au temps des cours damour, Dieu merci! cétait aussi celui de la tyrannie. Il ny a plus au monde que les mariages de raison ou de convenance, et non plus de sentiment. Les inclinations, enlèvements, etc., tout cela est hors de raison. Ne ten déplaise, mignonne, on nadore plus que le veau dor, son règne est bien établi, mets-toi cela dans la tête et apprends comme les autres à faire la courbette devant lui.

Et cela rend heureux?

Si lon sait faire, oui, Mademoiselle, et la femme sait toujours faire si elle est adroite et rusée. Monter toujours, senrichir le plus possible et jouir à satiété de tout ce que lexistence, qui ne nous est pas donnée deux fois, offre de plus agréable, voilà la seule vie sensée, parce que tout sera fini dès que la machine sera détruite.

Cest-à-dire à la mort, mon oncle?

Oui. Un mauvais moment à passer, je lavoue, mais bast! pourvu quon ait profité de ce qui vient avant et quon ait bu à pleines lèvres à la coupe des ivresses!

Et aussi pourvu quon ait rendu heureux les autres, mon oncle?

M. Simiès ricana sèchement:

Ma chère, souviens-toi de cette maxime fort juste au fond, quoique son origine soit sotte: "Charité bien ordonnée commence par soi-même."

Mais, mon oncle, cest la devise des égoïstes.

Eh! parbleu! ma nièce, il ny a dheureux en ce monde que ceux qui nont pas de cur. Ceux qui soccupent du bonheur dautrui avant le leur propre ne sont que des imbéciles. Va te coucher, fillette, et nous te découvrirons bien un mari facile que tu mèneras par le bout du nez, et qui soit surtout plusieurs fois millionnaire.

Cette perspective ne parut pas éblouir Gilberte qui se dirigea vers son appartement dun air soucieux.

Cet appartement était un joli nid rose quelle avait fait arranger à son gré et qui encadrait fort savamment sa beauté de blonde.

Des deux côtés de la cheminée se voyaient les portraits de son père et de sa mère à laquelle elle ressemblait beaucoup.

Gilberte saccouda sur le marbre et examina, dans la glace qui reflétait le feu des bougies, son gracieux visage blanc et rosé, éclairé de beaux yeux sérieux. Ces yeux se regardèrent profondément, comme si elle eût voulu lire dans ses propres prunelles jusqu'à son âme.

Mon oncle est dans lerreur, murmura-t-elle toute rêveuse, largent ne fait pas uniquement le bonheur, cela cest dans tous les livres; avant lui il y a lamour, un sentiment que je ne connais pas, que je ne saurai peut-être jamais. Je ne manque de rien, je mène une vie luxueuse et… il y a en moi quelque chose qui nest jamais satisfait, qui demande avidement à être comblé.

"Mon oncle est aussi dans lerreur en affirmant que les égoïstes seuls sont heureux: jaurais honte de ne penser quà moi et je ny trouverais pas de jouissance. Saimer avant tout napporte quune félicité relative; le cur humain ne peut se suffire à soi-même; moi, je ne me suffis pas."

Elle se détourna lentement et soupira:

Où trouver ce qui me manque?

Puis elle se mit à détacher ses beaux cheveux ondés et se coucha sans un mot de prière à Dieu, comme tous les soirs.

Gilberte ne savait pas prier.