V
Un matin que Gilberte entrait à la salle à manger, fraîche et souriante dans son négligé de peluche, elle trouva M. Simiès qui dégustait savamment son déjeuner. Après lui avoir serré la main, elle versait le chocolat bouillant dans sa petite tasse dargent niellé, quand son oncle, qui la regardait en dessous, dit soudain:
Combien y a-t-il de tes invités qui ont répondu?
Soixante-quatre, mon oncle.
Très bien, ce sera une petite fête intime. Sais-tu, mignonne, pourquoi je la donne, cette fête?
Mais, mon oncle, je croyais que cétait à loccasion de mon vingtième anniversaire, et je vous en remercie encore. Vous ne cesserez donc jamais de me gâter?
Si fait, ma fille, je cesserai, ou plutôt je permettrai à un autre de te gâter avec moi et cet autre sera ton mari.
Oh! alors, ce ne sera pas de si tôt.
Tu te trompes, fillette, et justement tu crois que notre soirée de samedi est uniquement donnée en lhonneur de tes vingt printemps?
Pourquoi alors? fit Gilberte inquiète en posant sa cuiller sur la table.
Nous annoncerons tes fiançailles à nos amis ce jour-là.
Mes fiançailles?
Gilberte ouvrit de grands yeux.
Ne fais pas la sournoise; tu as très bien que depuis quinze jours lAustralien Mahoni te fait une cour assidue.
Il nest pas le seul. Quest-ce que cela prouve?
Cela prouve, Mademoiselle lingénue, que, pas plus tard que cette après-midi, il va surgir en grande tenue, pour me demander ta main, et nous la lui accorderons demblée.
Mon oncle, vous plaisantez? dit Gilberte qui suffoquait presque.
Je plaisante? nullement. Hein! as-tu de la chance? Madame Mahoni, cela ne sonne pas mal. Et tu épouses onze millions, tu entends: onze millions.
Mon oncle, ce nest pas sérieux?
On ne peut plus sérieux. Je dis bien, onze. Je croyais que cétait huit seulement, mais jétais dans lerreur.
Quimporte cela? Je ne veux pas de ce mariage.
Voyez-vous cela? Elle veut faire la récalcitrante. Cette fortune ne te suffit pas?
Gilberte fit un geste dimpatience.
Ce nest pas de cela quil sagit, mon oncle.
Voyons donc?
Sérieusement, vous voudriez me donner pour femme à ce… cet homme?
Parfaitement. Oh! je sais quil nest pas de première jeunesse, mais il ne porte pas ses cinquante-deux ans; et sil nest pas beau, du moins il est bon enfant et cest un point capital; tu lui feras faire tout ce que tu voudras. Avec un mari vieux, enfin, et peu doué de charmes extérieurs, ma fille, une femme jeune et jolie a cent manières de se consoler.
Mais, mon oncle, cet homme était à peu près ivre, si vous vous souvenez bien, au dîner des Mornaze; cest hideux, cela.
Pardon, à peu près ivre, tu vas trop loin; gris seulement, un peu allumé; eh bien! le beau malheur! tu lui feras passer cette mauvaise habitude.
Non, mon oncle, je vous le répète, je népouserai pas cet homme, il me déplaît, pour ne pas dire plus. Je ne puis laimer.
Et qui te parle daimer, petite sotte?
Mais, alors…
Est-ce que par hasard vous auriez quelque inclination pour
un freluquet quelconque, ma nièce?
Non, mon oncle, répondit nettement Gilberte, je nai
dinclination pour personne.
A la bonne heure. Je hais le sentimentalisme, vous savez; cest dailleurs chose absolument démodée de nos jours. Quimporte que vous ne chérissiez pas Mahoni, au fond je le comprends, mais avec sa fortune vous serez la première femme de Paris.
Je ny tiens pas.
Comment! tu ne serais pas fière de porter le sceptre de la beauté et de la richesse, car enfin lune fait ressortir magnifiquement lautre. Tu éclipseras toutes tes amies.
Mon oncle, vous me prêchez toujours légalité.
Certainement, certainement, ma nièce; mais rien ne vous empêche de profiter des biens que le hasard jette entre vos mains.
Mon oncle, je vous en prie, éconduisez M. Mahoni, ce soir. Je ne saurai paraître devant lui. Vous lui direz ce que bon vous semblera.
Du tout, du tout, vous répondrez oui. Vous mettrez, après déjeuner, votre robe de drap bleu; elle vous sied à ravir. Dailleurs, il est inutile de vous faire prier; jai encouragé Mahoni et lui ai presque donné ma parole, lui affirmant que ses voeux seront acceptés. Je ne réponds même pas de ne pas le voir arriver avec lécrin de fiançailles en poche. Or, tu sais, petite, les diamants quil toffrira ne seront pas du strass. Il ma insinué gentiment que la corbeille fera lébahissement de Paris. Eh bien! tu ne manges pas? ton chocolat refroidit.
Je nai pas faim, répondit Gilberte en repoussant la tasse
dargent.
Elle était toute pâle et sa main tremblait sur la table débène.
Mon bon oncle, reprit-elle enfin dune voix douce, je vous affirme que non seulement je néprouve aucune sympathie pour votre ami dAustralie, mais il minspire… de laversion, positivement.
Je vous ai déjà priée de me taire ces grands mots. Je ne sais où vous prenez ces airs tragiques; vous navez pas été élevée au couvent, cependant. De grâce, respectez ma tranquillité et ne troublez pas mon déjeuner. Jexige, vos entendez, jexige que vous épousiez Mahoni. Je veux votre bonheur en dépit de vous-même. Jentends être obéi. Jusqu'à présent, je vous ai laissée faire vos volontés, aujourdhui je veux être écouté.
Mon oncle, croyez que je me rappelle toutes vos bontés et je vous reste soumise et reconnaissante, mais je ne puis lier mon existence à celle dun homme que je nestime pas. Vous vous figurez, pauvre cher oncle, que mon bonheur est là? Point du tout, et puisque vous ne demandez quà me voir heureuse, ne me parlez plus de M. Mahoni.
Gilberte crut avoir fléchi M. Simiès. Quels furent son étonnement et même son effroi quand elle vit la face du vieillard, habituellement colorée, devenir pâle et contractée, et son poing retomber violemment sur la table dont les porcelaines sentrechoquèrent avec bruit.
Je ne veux point de résistance à mes ordres, cria-t-il, dune voix furieuse. Vous épouserez Mahoni et me ferez grâce de vos simagrées. Réfléchissez à mes paroles et donnez-moi un oui décisif dici quelques heures, sinon vous resterez enfermée chez vous jusquà ce que vous obéissiez; si vous persistez dans votre stupide obstination, je vous chasse de ma maison.
Sur ces mots il sortit en frappant violemment les portes. Gilberte était sur le point de défaillir, mais elle était vaillante et, malgré son chagrin, son parti fut bien vite pris: elle se rendit dans son appartement et y demeura toute la journée.
A midi elle fit prier son oncle de déjeuner sans elle sous prétexte quelle se sentait souffrante.
"Bouderie denfant gâtée, pensa le voltairien qui nen perdit pas un coup de dent; et il ajouta en ricanant: pas si bête que de résister aux séductions de onze millions quand on est femme. Elle me remerciera un jour."
Laprès-midi lAustralien se fit annoncer: cétait un homme déjà âgé, de tournure épaisse et dune grande vulgarité de langage.
Il portait des bagues à tous les doigts et des brillants dun prix fou en boutons de chemise, mais il nen paraissait que plus laid.
M. Simiès fit appeler Gilberte.
Mlle Mauduit fit répondre quelle ne pouvait se rendre au salon. Cétait un refus formel.
M. Simiès devint jaune et son compagnon sétonna.
Mon cher, lui dit le premier, les jeunes filles sont parfois fantasques. Nous avons eu ce matin une petite altercation, ma nièce et moi, elle me garde rancune.
Etait-ce à mon sujet? demanda Mahoni déjà effrayé.
Pas tout à fait, dit M. Simiès avec son aimable sourire. Je suis désolé de vous avoir dérangé inutilement. Revenez donc dans deux jours et je vous promets que votre jolie fiancée ne se fera pas prier pour vous voir. Excusez-la, aujourdhui elle est un peu nerveuse.
LAustralien se retira légèrement dépité, mais confiant encore aux belles promesses de son ami.
Le reste de la journée Gilberte eut de formidables battements de cur: elle sattendait à chaque instant à voir paraître son oncle furieux, comme elle lavait vu le matin.
Il nen fut rien; M. Simiès ne parut pas. Il lui envoya simplement un billet par lequel il la priait de demeurer dans sa chambre jusqu'à ce quelle devînt raisonnable, la prévenant que M. Mahoni se présenterait derechef à la maison le jeudi suivant.
Elle avait donc le temps de réfléchir.
Gilberte tint bon, et, malgré la peine que lui causait moins sa réclusion que la colère de son oncle, elle ne fit point parvenir à celui-ci le oui attendu.
Le jeudi, à deux heures, on entendit le ronflement dune superbe automobile admirée de tout Paris, qui sarrêtait devant la maison de M. Simiès.
Avant que le visiteur fût introduit au salon, le tuteur de
Gilberte entrait chez sa nièce.
Elle lattendait. En le voyant elle se leva, très pâle, mais très résolue. Il ne parla point, mais il braqua sur elle son petit il gris interrogateur.
Mon oncle, dit-elle nettement, je suis fâchée de vous faire de la peine; je nai pas besoin de vous affirmer encore toute mon obéissance et ma tendresse, mais ce que vous me demandez je ne le puis.
M. Simiès la regarda froidement:
Trêve de grands mots, répliqua-t-il, vous ne voulez pas devenir Mme Mahoni?
Non.
Il ne fut point attendri par le regard suppliant de ses beaux yeux, ni par cette pâleur, ni par ces fraîches lèvres roses qui se tendaient à lui comme pour implorer un baiser de réconciliation. Il ne songea quà sa propre défaite, à lhumiliation quil allait subir dans le salon où lattendait le malheureux prétendant.
Sa colère fut terrible, mais froide.
Je nai pas besoin de vos protestations oiseuses. Je sais maintenant que vous navez pas lombre de cur et cela me suffit. Oh! pas de scène, je vous en prie, jai les phrases en horreur. Vous allez quitter ma maison aujourdhui même pour ny plus revenir.
Mon oncle! supplia Gilberte.
Je vous chasse.
Où voulez-vous que jaille?
Où vous voudrez. Vous êtes assez bien douée pour vous tirer daffaire, ajouta-t-il avec son ricanement sceptique. Si vous préférez le couvent, vous y trouverez au moins la sensiblerie que vous aimez.
Je resterai avec vous, mon bon oncle; que ferions-nous lun sans lautre? Je vous soignerai bien, vous savez comme je vous aime.
Parbleu! fit le vieillard avec un rire brutal, vous voulez veiller sur votre héritage. Croyez-moi, ny comptez pas, je vais refaire mon testament ce soir même, et vous serez déshéritée.
Gilberte avait pâli sous linsulte. Elle se redressa, et, sans colère, mais avec une grande dignité:
Assez, mon oncle, je nai jamais songé à hériter de vous; il est probable que vous vivrez aussi longtemps que moi et je vous le souhaite. Je nai jamais une minute pensé à ce que votre mort pourrait me rapporter un jour. Vous me chassez de votre toit, cest bien, je ny resterai pas. Jemporte néanmoins le souvenir de vos bontés passées que nefface point votre dureté actuelle. Adieu, mon oncle, soyez heureux et ne pensez plus à moi puisque vous me traitez dingrate.
Cest ainsi que se séparèrent sans se toucher la main, sans un mot de regret, ces deux êtres qui avaient vécu plus de dix ans dans la plus grande intimité.
Une fois la porte refermée sur M. Simiès, Gilberte saffaissa sur une chaise et se couvrit le visage de ses mains.
Chassée! murmura-t-elle, et je ne sais où aller.
Comme elle nétait pas fille à séterniser sur des regrets superflus, elle se fit apporter sa malle et commença à y empiler son trousseau et quelques menus objets.
Elle endossa un costume de voyage simple et élégant, mit dans sa bourse ses économies de jeune fille qui se montaient environ à quinze cents francs plus un peu de menue monnaie, et suspendit à sa ceinture une légère sacoche contenant ses bijoux, assez nombreux dailleurs, puisquelle possédait ceux de sa mère.
Elle fit descendre son bagage chez la concierge et sortit; elle avait besoin de marcher, de se secouer, car elle se sentait comme sous linfluence dun rêve pénible.
Où aller? où aller? se répétait-elle le long du chemin.
Certes, elle ne manquait pas damies. Malheureusement, elle se voyait obligée de naller frapper à la porte daucune delles. Son histoire eût vite fait le tour de Paris. Et que dire? Quelle était chassée de chez son oncle? Elle eût avoué son étrange position, et de grand cur, si elle eût connu une seule personne capable de la bien conseiller.
Mais, parmi ces jeunes femmes ou ces jeunes filles si aimables en visites, elle navait pas une confidente, pas une véritable amie, ainsi quelle lavait confié à Albéric Daltier.
Non, personne, Gilberte était bien absolument seule et abandonnée dans ce grand Paris, dans lunivers entier, même.
Elle fuyait dinstinct les rues fréquentées; il lui eût été pénible de rencontrer en ce moment quelque rieuse compagne ou quelque ami de M. Simiès, qui se fussent étonnés de voir pour la première fois Mlle Mauduit parcourir seule à pied les rues de Paris.
Après une heure de marche inconsciente, Gilberte fut lasse, bien lasse.
Où se reposer? Elle avait besoin de penser loin du bruit de la foule.
Elle descendait la rue Blanche et vit à sa droite léglise de la Trinité.
"Si jentrais là?" se dit-elle.
Un scrupule lui vint: elle qui ne mettait jamais le pied à léglise, il lui semblait malséant de venir sy asseoir ainsi que ces mendiants et ces vagabonds qui raillent les choses saintes, mais cherchent ce lieu de repos et de chaleur, lhiver, sous les voûtes sacrées.
Eh! mon Dieu! nétait-elle pas vagabonde, elle aussi, la pauvre Gilberte? Savait-elle seulement où, ce même soir, elle reposerait sa tête?
Faisant taire sa délicatesse ombrageuse, elle franchit le porche, et, sans prendre deau bénite, sans sagenouiller pour faire au moins un acte dadoration, elle sassit à lombre dune nef déserte, gardant là comme ailleurs sa tenue correcte, avec une nuance de respect instinctif.
Elle ne savait pas offrir sa peine à Dieu, la pauvre enfant, elle ne savait pas lui crier: "Inspirez-moi, car je souffre et je ne sais à quoi me résoudre." Seulement Celui qui lappelait secrètement du fond du tabernacle veillait sur cette âme dévoyée par une fausse éducation et qui renfermait cependant de hautes aspirations.
Il lui envoya une pensée soudaine.
Les Daltier! je ny songeais pas! pourquoi nirai-je point à eux? Je suis sûre quils ne me repousseront pas.
Cette inspiration lui était soufflée par son bon ange ou par sa mère, certainement. Qui sait? pour son salut sans doute; pour son malheur aussi peut-être.
Il était tard, nul office navait lieu et léglise demeurait plongée dans la solitude et lombre mélancoliques qui portent à la prière.
Mais Gilberte ne savait plus prier depuis quelle avait oublié lannée bénie de sa première communion et passé de nouveau sous la tutelle fatale du voltairien Simiès.
Elle rêva seulement; quand elle fut reposée et que sa résolution fut bien arrêtée, elle quitta léglise comme elle était entrée, se jeta dans une voiture qui passait à vide et se fit conduire rue de Lisbonne.
On hissa sa malle à côté du chauffeur et Gilberte jeta un dernier regard à cette demeure où elle avait vécu insouciante et heureuse et qui lui montrait encore sa fenêtre riant sous le store rose.
A la gare de Lyon, en attendant lheure du train, elle se fit servir un léger repas au buffet; puis, quand le moment du départ fut venu, elle sinstalla dans le coin dun compartiment de dames.
Elle avait encore lair dune enfant, cette jeune fille jolie et distinguée; un peu triste aussi, et voyageurs et employés regardaient avec quelque étonnement cette Parisienne de vingt ans qui partait sans une compagne, sans un ami, sans un parent pour lescorter et lui souhaiter bon voyage.
Malgré son aplomb habituel, Gilberte se sentait gênée; cétait la première fois quelle se mettait seule en route, et le trajet devait être assez long.
Alors, les pieds sur la bouillotte, la tête appuyée aux coussins gris du compartiment, elle ferma les yeux, feignant de dormir; en réalité, elle pensait et sa pensée nétait pas riante.
Elle narriva à Marseille que le lendemain matin.