X

Simiès éprouva du désappointement en retrouvant Gilberte grave et posée.

Comme elle était la franchise même, elle ne voulut rien cacher à son tuteur et lui raconta qu'elle était revenue à la foi et qu'elle désirait continuer à accomplir ses devoirs religieux.

Vous êtes mécontent, mon oncle, ajouta-t-elle en voyant le pli de colère s'accuser sur le front du vieillard, et vous me reprochez ce changement: ne l'imputez pas à mes amis, c'est moi seule qui l'ai exigé, et ce que j'ai fait c'est moi qui l'ai voulu; or vous savez que, quand je veux une chose, je la veux bien, dit-elle câlinement pour apaiser Simiès quelle devinait furieux.

Mais Simiès était habile; il ne manifesta sa rage quen sécriant avec un haussement dépaule significatif:

Tu es une imbécile et les de Carcanne encore plus. Je te
croyais plus intelligente.

Peinée et blessée, Gilberte ne répliqua point.

En lui-même lathée se disait:

"Bah! tout beau, tout nouveau; je ne men inquiète guère; lenfant devait inévitablement tomber dans la bigoterie de ces gens-là; mais jai mon plan et je parie que dici quelques mois jaurai retrouvé ma Gilberte dautrefois, mon gentil démon!"

Il avait son plan, en effet, le misérable, et son plan était infernal: il ne tourmenta point Gilberte, il ne lempêcha point daller à la messe le dimanche ni de faire sa prière soir et matin; il fermait les yeux avec une tactique habile, se contentant de railler.

Il lui donna pour institutrice une Américaine absolument dénuée de piété, qui avait pour unique qualité de parler fort bien langlais; il lui mit entre les mains des livres quil choisit progressivement mauvais et sceptiques; enfin soit à Paris, soit aux Marnes, soit à Nice, soit à Biarritz, bref dans tous les lieux où il la conduisit, il eut soin de la lancer dans le monde de telle sorte que le tourbillon des plaisirs entraîna et grisa la jeune fille si bien que sa vie dissipée ne trouva plus de place pour la prière.

Un jour vint où Gilberte avait tout oublié: les souvenirs de sa première communion, les recommandations des de Carcanne, les conseils dAlbéric et lexistence de tous les Daltier du monde.

Simiès avait donc bien réussi, et, avec son rire de démon il se frottait les mains en murmurant:

Je savais bien que je ressusciterais lancienne Gilberte. Mort et damnation! Si elle était restée ce quelle était il y a deux ans, en sortant de chez ces idiots de Carcanne, je ne laurais pas gardée; mais à présent il ny a plus rien à craindre; cette cire molle gardera mon empreinte.

Il y avait une chose cependant que Simiès navait pu enlever de lâme de Gilberte: son amour pour les pauvres vers lesquels la portait sa générosité habituelle.

De même quelle ne pouvait voir un animal blessé sans le soulager à linstant, de même elle ne pouvait voir un malheureux souffrir sans y apporter du remède.

Elle, autrefois si hautaine, prenait à présent en pitié les vagabonds exposés aux rudes caresses du vent ou aux morsures du soleil; les gens du peuple, les travailleurs au front mouillé toujours courbé vers un sol ingrat pour lui arracher un morceau de pain noir, sans autres jouissances quun rayon chaud en hiver et un peu dombre en été, sans fêtes, sans plaisirs, sans musique, sans repos, souvent enfin sans récompense.

Parfois, dans ses chevauchées aux Marnes, Gilberte, arrêtant sa monture, causait avec eux de la moisson, de la vendange et des espérances de lannée; il y avait souvent une éloquence étonnante sur les vieilles lèvres flétries des paysans et des paysannes, et une grande leçon dans leur résignation héroïque.

Ce qui surprenait douloureusement la jeune fille, cétait de voir son oncle, si imbu de principes égalitaires, refuser une pièce de monnaie à laffamé, lui qui mettait deux francs dans ses moins bons cigares.

Aussi se moquait-il de sa nièce quand il la voyait vider sa bourse dans les mains du premier vagabond venu.

Ma mère aimait à me voir donner aux malheureux, elle me lenseignait lorsque jétais petite, répondait Gilberte un peu attristée de ses sarcasmes.

Ta mère était une femme desprit et de grande beauté, je ne le conteste pas, mais elle manquait absolument de sens pratique, répliquait Simiès de son ton railleur.

Mais Gilberte nen continuait pas moins à secourir les misérables, autant quelle pouvait en trouver le temps dans son existence affairée de mondaine.

Vois-tu, lui disait encore son excellent oncle, pourquoi se dépouiller pour autrui? ce quon donne, on ne la plus, donc autant le garder. En ce monde, il faut le plus possible tirer la couverture à soi, comme on dit. Il serait excessif daffirmer, je le veux bien, que toutes les femmes pieuses adonnées aux bonnes oeuvres soient niaises, mais combien les autres sont plus amusantes!

En général pourtant, mon oncle, ripostait Gilberte vexée pour son sexe, en général les femmes frivoles et égoïstes ne sont pas douées dintelligence transcendante.

Bah! jestime quune femme nest spirituelle et intelligente quautant quelle samuse et amuse les autres.

Cependant… regardez Mme Hermès.

Tu me cites là une exception. Que diras-tu de son mari,
grands dieux, alors? Ce pauvre Hermès, un vrai poupard!

Il est très bon, rétorqua Gilberte; lhabit ne fait pas le
moine, ni lair la chanson.

Toi dabord, Gilberte, tu as lesprit de contradiction jusquau bout des ongles; allons, viens me chanter quelque chose et ne garde pas rancune pour ses taquineries à ton vieux scélérat doncle qui tadore.

Là-dessus Gilberte se mettait au piano et, ayant perdu chez les de Carcanne le goût des couplets dopérette lestes ou égrillards, elle entonnait une rêveuse ballade quelle disait avec beaucoup dexpression.

Trop dâme! oh! trop dâme! sécriait Simiès en simulant un frisson. Très joli peut-être, mais trop triste. Brrr! Tu me ferais pleurer pour la première fois de ma vie.

Alors la jeune fille prenait en soupirant la partition de la
Mascotte ou de Giroflé-Girofla.

Cest ainsi quelle recouvra lhabitude de chanter ce que ne chante pas une femme qui se respecte.

Cest ainsi que séteignirent peu à peu toutes les bonnes pensées, toutes les pieuses résolutions de Gilberte Mauduit.

Quétait-elle devenue, cette étincelle divine tombée du ciel dans lâme de cette enfant au jour de sa première communion?

Le souffle empoisonné de lathéisme allait-il flétrir tout à fait cette innocence ou bien ceux qui veillaient sur elle de là-haut allaient-ils len préserver?

A dix-huit ans, Gilberte Mauduit était une ravissante créature, blanche comme la neige avec de magnifiques cheveux couleur vieil or et une regard de velours; à léclat magique, au sourire enchanteur, à la taille svelte et souple. Simiès en était plus fier que jamais.

A son retour dAmérique, il avait été frappé de son changement, car il avait laissé une fillette encore maigre et pâlotte; et il retrouvait une adorable jeune fille, presque une femme.

Rien de plus délicieux, en effet, de plus séduisant que ce visage rêveur ou mutin, selon limpression qui lanimait.

Aussi, partout où la conduisait son oncle, recevait-elle un tribut dadmiration à laquelle, habituée de trop bonne heure, elle ne prêtait plus attention; à Aix-les-Bains, à Bade en été; à Nice en hiver; à Biarritz où elle passait le mois le plus chaud de lété et où, au moment où la foule élégante se donne rendez-vous à la plage, on la regardait nager; blanche dans leau bleue ou verte, comme si elle fût de marbre.

Elle avait cependant des jours de mélancolie, de lassitude intense, comme si un ange miséricordieux fût venu toucher son front dune pensée plus haute au milieu du tourbillon mondain dans lequel ségrenaient ses années de jeunesse.

Aux bains de mer, Gilberte contracta, un été, une de ces liaisons éphémères, mais assez intimes pour laisser un souvenir au cur: elle sétait attachée à une famille espagnole dont les jeunes filles, Mercédès, Sixta, Callista, toutes gentilles et aimantes, menaient à la fois joyeuse existence et pieuses pratiques de religion; un matin elles entraînèrent Gilberte avec elles à léglise: on y célébrait un service funèbre pour un de leurs parents mort peu auparavant.

Gilberte navait jamais assisté à semblable cérémonie depuis quelle avait perdu sa mère, et à ce moment-là elle était si jeune et elle pleurait tant quelle nen avait gardé aucune mémoire. Cette fois-ci elle fut étonnée et profondément impressionnée de la beauté de cette fête triste. Au retour, comme son oncle lui proposait gaiement une partie folle à San Sebastian, elle lui dit pour toute réponse, le regard perdu dans le vague:

Mon oncle, lorsque je mourrai, je veux que lon menterre
chrétiennement et je veux quon chante le Dies irae à …

Est-ce que tu deviens folle? sécria Simiès en se
retournant brusquement.

Le lendemain, il emmenait Gilberte à Arcachon, avec une troupe folle de Parisiens rencontrés à Bayonne.

Mais, souvent, une vision plus grave passa devant les yeux de la jeune fille dans ses heures solitaires, heures bien rares, il est vrai, et, tandis que le chant du Dies irae et la douce plainte du Pie Jesu revenait à son oreille, elle murmurait:

Je ne veux pas, si je meurs, que lon menterre civilement, je veux que ce soit comme pour ma mère.

Mais le lendemain un plaisir nouveau venait soffrir à elle, et dans son esprit mobile la romance amoureuse dun opéra en vogue remplaçait le Pie Jesu.

DEUXIEME PARTIE