X
Cela dura quinze jours pendant lesquels une gêne visible pesa sur la famille Daltier.
Tous, ils aimaient trop Gilberte pour ne pas souffrir de létat dans lequel ils la voyaient.
Jamais on ne lavait connue ainsi.
En effet, quand, un an auparavant, elle leur était arrivée, imbue des théories de son oncle, elle les cachait, au moins, ces théories; elle dominait ses impressions, se montrait souriante et douce, surtout aimante.
Aujourdhui elle semblait prendre à tâche dafficher son dédain pour toutes les choses saintes ou bonnes, de revenir à ses goûts mondains dautrefois. Et puis elle avait perdu sa grâce caressante; son ton était bref, coupant, son regard empreint de dureté; lexpression de son visage décelait une amère ironie, et il y avait du scepticisme dans son sourire.
Quel vent dorage avait donc passé sur cette jeune âme qui sétait ouverte si peu auparavant à la vérité, à la lumière?
Quelle aile de démon avait donc effleuré ce front dange repentant?
Tous souffraient autour delle.
M . Daltier avait le front soucieux et ne répondait quavec contrainte au bonjour et au bonsoir de sa nièce.
Mme Daltier avait tenté quelques tendres réprimandes à divers intervalles auprès de la jeune révoltée; Gilberte les avait écoutées dun air poli, mais nen avait tenu aucun compte.
Elle changeait au physique comme au moral: sa beauté rayonnait, éblouissante, mais elle revêtait quelque chose de presque diabolique.
Une seule fois on put comprendre que le drame intime qui se jouait dans ce cur fermé devait être douloureux.
Ce fut le premier dimanche où Mlle Mauduit refusa daller à la messe.
Vous ne croyez donc plus à rien? lui demanda son cousin
qui la regardait fixement.
Elle répondit dun ton morne:
Je ne crois plus quà labandon de Dieu.
Et, agenouillé devant lautel, lâme profondément affligée,
Albéric murmura:
Seigneur, quelle croix trop pesante lui avez-vous donc
envoyée?…
Et de ce jour il se dit quun grand désespoir avait passé sur cette âme altière; seulement il nen devina point la cause.
Seules Marie et Edmée continuèrent à se montrer aussi affectueuses pour Gilberte et Gilberte demeura avec elles ce quelle était auparavant.
Elle se disait:
"Je ne veux pas faire ombre à leur vie; à elles je cacherai mes sentiments de révolte, mes livres mauvais, mes romances libres; je ne veux pas que, par ma faute, une rougeur monte à leur front."
Aussi quittait-elle avec les jeunes filles son ton acerbe et railleur, ne voulant pas entraîner avec elle ces deux anges dans son enfer.
Un soir pourtant, elle oublia leur présence; on était à la campagne, groupés sous la véranda. Gilberte, assise sur un siège de bambou, alluma tranquillement une cigarette turque et commença à fumer.
Plongé dans la lecture de sa gazette, son oncle ne la vit pas;
Mme Daltier demeura clouée détonnement sur son fauteuil.
Albéric sapprocha de sa cousine, et, très froidement, enleva de ses lèvres roses la fine cigarette.
Elle leva sur lui ses grands yeux flambants de courroux.
Vous vous feriez mal, dit-il dun ton glacé.
Et il revint à sa place.
Marie et Edmée riaient en regardant curieusement leur amie; ce nétait pas dans leur monde que les jeunes filles prenaient une si bizarre désinvolture ni ces manières cavalières.
Il arriva que, au bout de cette quinzaine, Albéric fit un voyage à Paris.
A son retour, il parut troublé, inquiet, et jetait de fréquents regards sur Gilberte comme sil eût voulu parler et ne losât.
Il eut de nombreux entretiens avec son père et sa mère, reçut une forte correspondance sentant le papier timbré dune lieue et finalement, un jour, Gilberte fut appelée à lun de ces conciliabules avec son oncle et sa tante. Albéric nen fut point exclu, mais il semblait mal à laise.
Elle arriva, médiocrement surprise et sattendant à des réprimandes données sous forme de conseils.
Seulement elle se demanda, secrètement irritée, de quel droit
Albéric y assistait.
Ce nétait pourtant point de reproches quil sagissait, quoique Gilberte leût, certes, bien mérité.
Ce fut Mme Daltier qui porta la parole:
Mon enfant, dit-elle dun ton plus doux encore quà lordinaire, nous avons à vous faire part dune chose qui vous sera pénible, très pénible, mais notre devoir est de vous en instruire, quelque dur que cela nous soit.
"Bon! pensa Gilberte, je vois ce que cest, ils vont me chasser de leur maison, eux aussi, seulement ils y mettront des formes."
Albéric vient de terminer un court séjour à Paris, vous le savez, reprit Mme Daltier; or, durant ce séjour il a entendu détranges bruits courir sur…
Sur?… fit Gilberte soudain intéressée et relevant la tête.
Ma pauvre enfant, dit alors M. Daltier, je suis désolé de vous porter ainsi un coup brutal; votre tante saurait vous dire cela avec moins de brusquerie, mais elle ne se sent pas le courage de parler.
Mais quest-ce enfin? fit Mlle Mauduit avec impatience; ce coup, après tout, ne peut être bien terrible; je nai plus personne à perdre, moi! ajouta-t-elle avec une amertume qui ne put échapper à ses interlocuteurs. Mais, reprit-elle plus vivement, cest vrai, vous avez parlé de bruits qui courent, sur qui? sur moi sans doute? On ma calomniée? Bah! fit-elle avec un éclair de superbe orgueil dans ses yeux foncés, je suis au-dessus de tout; si vous saviez comme cela mest indifférent!
Mais, ma nièce, il ne sagit pas de vous, sécria M. Daltier; du moins, votre nom est mêlé à cette affaire certainement; seulement on sait que vous êtes inconsciente de…
De quoi? quai-je commis? Oh! je sais que jai été très mal élevée, allez, je sais que je ne vaux pas grandchose, mais on na pas un faute grave, pas même un acte compromettant à me reprocher. A défaut de piété, pour me préserver, javais au moins lorgueil.
Ce nest pas cela, murmura le pauvre oncle tout décontenancé.
Alors qui accuse-t-on? et de quoi accuse-t-on?
Mme Daltier toussa pour séclaircir la voix.
La… la fortune de M. Simiès…
A été mal acquise? sécria Gilberte qui bondit tandis que sa pâle figure se teignait de pourpre. Oh! ne croyez pas cela, ajouta-t-elle. Mon oncle Simiès pouvait être un impie comme vous dites, un disciple acharné de Voltaire, mais il nétait pas un malhonnête homme.
M. Daltier et son fils échangèrent un regard; ils nosaient reprendre la parole.
Avez-vous des preuves? demanda Gilberte en se rasseyant.
Ma cousine, dit enfin le jeune homme, vous comprenez que je ne me suis pas fié aux premiers mots que jai recueillis. Comme vous, jai cru dabord à la calomnie, aux propos malveillants, et jétais prêt à en demander compte aux langues indiscrètes, mais on ma plus amplement informé. De retour ici, jai instruit mes parents de cette affaire; nous avons fait une enquête sérieuse et le résultat, je suis fâché de lavouer, a été à lavantage des médisants. La fortune que vous a léguée M. Simiès a une source illégitime. Nous vous montrerons dailleurs les documents qui le prouvent, car nous navons voulu vous parler de cela que lorsque lévidence a été absolue.
Gilberte fit un geste de dénégation:
Je nai pas besoin de preuves, je vous crois. Ainsi mon oncle était un… un malhonnête homme? Et largent dont jai joui de son vivant, dont je jouis depuis sa mort, a une origine impure? Oh! quelle honte!
Elle courba sa tête humiliée et deux larmes roulèrent sur ses joues. Ses lèvres crispées eurent un sourire amer.
Tout, murmura-t-elle, il faut que jaie toutes les
douleurs, même la honte.
Les Daltier se méprirent sur la cause de ses pleurs.
Nous aurions dû nous taire, commencèrent-ils.
Gilberte releva son front, et ses yeux eurent une lueur indignée:
Oh! fit-elle, je ne vous laurais jamais pardonné, au lieu
que je vous remercie maintenant.
Alors, quallez-vous faire? demanda Mme Daltier qui
attendait anxieusement sa réponse.
Mais je nai autre chose à faire que de rendre ce bien mal
acquis, et cela sans tarder, jusquau dernier centime.
Un soupir imperceptible à loreille souleva la poitrine dAlbéric Daltier et ses yeux bleus perdirent le regard glacé quil fixait sur Gilberte depuis quelle se montrait mauvaise.
Mais, mon enfant, reprit M. Daltier dont le front séclaircissait, vous ne devez pas restituer la fortune complète. Au temps où votre oncle était agent de change, il na fait tort que de quatre cent mille francs à la famille X…, or il vous en restera deux cent mille.
Je ne garderai absolument rien, dit Mlle Mauduit avec énergie.
Mais, ma nièce…
Ma tante, il ny a pas de restriction. Je nuserai pas de cette fortune mal acquise, je suis trop honteuse à la pensée que jen ai joui quelque temps.
Alors, vous allez devenir…
Pauvre, je le sais. Que mimporte? Largent mest odieux maintenant, répliqua fièrement Gilberte. Si la petite rente de trois mille francs qui me vient de ma mère ne peut me suffire, je gagnerai ma vie, voilà tout. Jy avais songé déjà avant la mort de mon oncle. Dès demain je me mets en campagne pour trouver une position dinstitutrice ou de demoiselle de compagnie.
Et, se tournant vers Albéric:
Mon cousin, qui sest occupé de cette triste affaire, voudra bien accomplir les démarches nécessaires pour que la famille X… rentre au plus tôt en possession de la somme dont elle a été frustrée. Quant au reste de cet argent maudit, il sera distribué aux pauvres.
Ma cousine, ce que vous faites est bien, dit Albéric en
tenant la main à Gilberte.
Elle y posa une seconde le bout de ses doigts glacés et répondit avec une certaine hauteur:
Quattendiez-vous donc de moi pour me féliciter dune action toute simple? Pensiez-vous donc que je détiendrais lhéritage de mon oncle même après ce que vous mavez appris?
Non, ma chère enfant, dit Mme Daltier en lembrassant, nous navons jamais eu cette idée; seulement vous allez au delà de votre devoir et nous admirons le détachement avec lequel vous vous sacrifiez.
"Quant à vous laisser gagner votre vie, comme vous dites, nous ne le permettrons pas. Vous continuerez à vivre avec nous, redevenez seulement la Gilberte dil y a un mois et nous vous chérirons plus encore que par le passé. Cest convenu, vous ne nous quittez pas?"
Un peu émue, Gilberte détourna la tête et répondit cependant avec fermeté:
Je vous remercie, ma tante, mais je dois travailler et je
travaillerai
Comme elle levait les yeux sur Albéric, il crut quelle désirait son avis; après une minute de réflexion, il dit:
Ma cousine a raison, ma mère, et loccupation forcée lui
sera très salutaire.
"Cest sûr, pensa amèrement Mlle Mauduit, il est pressé de me voir hors de chez lui. Je ne lui étais quindifférente, à présent je lui inspire de laversion; ce nest pas étonnant; je me suis montrée à lui sous mon plus mauvais jour. Peut- être aussi que je le gêne… Sil avait deviné mon secret?…"
A cette idée, Gilberte pâlit davantage. Mme Daltier, qui était songeuse, reprit en caressant la main moite de la jeune fille:
Seulement il ne faudra pas nous quitter avant dêtre un peu plus forte, mon enfant; vous avez mauvaise mine depuis quelque temps, vous êtes nerveuse, impressionnable, vous avez besoin de nos soins.
Non, répliqua Gilberte en secouant la tête, je suis bien, et le plus tôt que je partirai sera le mieux.
Nous vous avons fait de la peine, ma nièce, dit M. Daltier; il est toujours pénible de se trouver tout à coup dépossédé de la fortune.
Ce nest pas cela qui me chagrine, mon oncle, je vous le répète, je ne regrette pas largent; seulement il mest dur de ne plus respecter la mémoire dune personne qui, malgré son injustice à mon égard, a été la seule à maimer en ce monde.
La seule? sécria Mme Daltier, et nous, Gilberte, pour
quoi nous comptez-vous donc?
Gilberte soupira sans répondre; elle regardait Albéric qui baissa les yeux sous ce regard persistant.
Le même soir, Mme Daltier disait à son mari:
Cette petite nous cache certainement un chagrin qui la dévore. Dailleurs, il nest pas naturel à son âge et avec ses goûts raffinés de mépriser autant les biens temporels, elle surtout qui a été élevée dans le luxe et la vie la plus délicate. Cela mattriste de voir quelle va être livrée, jolie et fragile comme elle lest, à une tâche pénible et souvent ingrate.
Ma chère amie, Albéric a parlé juste: cette enfant doit apprendre à lutter avec lexistence; cela lui fera du bien dêtre quelque temps dans une sorte de dépendance. Ensuite je vous dirai que, pour nos filles mêmes, cet éloignement sera salutaire; je redoute pour elles Gilberte qui, avec sa triste science de la vie et les sophismes mauvais jetés dans son âme par ce malheureux Simiès, peut leur être fort nuisible.
Mon ami, vous êtes dans lerreur en ce qui concerne notre nièce; Gilberte nest point aussi instruite que vous croyez des choses de la vie. Cette enfant nen sait pas long, mais elle joue à la jeune fille du siècle qui na plus rien à apprendre dès lâge de quinze ans. Quant à son éducation religieuse, elle est complète à présent; Gilberte nest plus une athée, seulement je me demande quelle catastrophe inconnue de nous est venue apporter le désespoir là où nous avions mis la foi et lamour. Cependant peut-être avez-vous raison; léloignement de Gilberte sera bon à elle-même comme à nous. Mais nous ne pouvons laider à chercher la position quelle souhaite. Elle ne peut entrer dans aucune famille de nos amis ou de notre monde. Je la sais incapable de souffler dans une petite âme toute idée incompatible avec ce quon enseigne à la jeunesse, mais dans un milieu chrétien elle serait comme un objet disparate. Ce quil lui faut, ce sont des étrangers, par exemple une famille grecque schismatique assez honorable cependant pour que notre nièce nait aucun risque à y courir; je sais bien que son orgueil, qui est sa vertu à elle, la gardera; elle sait tenir à distance les empressés et les indiscrets, mais aussi elle est si jolie et si séduisante, la pauvre enfant!
Dieu veuille quelle ne souffre pas de ce changement de position! soupira M. Daltier, elle a une grande énergie, mais elle na jamais vu la vie sous un aspect semblable.
Mme Daltier ne répondit pas; elle songeait à Albéric quelle trouvait plus grave et plus triste depuis quelques jours, et en songeant ainsi elle se disait:
"Le malheur serait-il entré dans ma demeure avec cette enfant?"
Par cet instinct de mère qui ne trompe jamais, elle devinait que son fils bien-aimé souffrait de voir Gilberte sortir à la fois de sa vie, de sa maison et de son cur.