XII

Cétait par une furieuse tempête déquinoxe; la mer faisait rage dans les cinq ports de Marseille et passait jusque par- dessus les jetées.

Les bateaux de pêche ou de plaisance demeuraient amarrés au quai le plus solidement possible, et les capitaines de vaisseaux regardaient dun il inquiet les énormes câbles qui retenaient aux anneaux les navires monumentaux que lon chargeait ou déchargeait au milieu dun tapage assourdissant.

Nul nosait saventurer en mer par ce temps formidable, et bien téméraire eût été le marin qui eût osé lancer sur la vague sa plus solide barque.

Le chapeau enfoncé sur les yeux, bien serré dans son paletot pour défier le mistral, Albéric Daltier passait devant la Bourse pour se rendre quai du Vieux-Port; en traversant la petite rue qui contourne les premières maisons de la Canebière, il aperçut la forme svelte dune jeune femme en costume de voyage, qui discutait avec un homme âgé devant le bureau du rez-de-chaussée portant pour enseigne: "Compagnie générale de navigation, etc."

Cette jeune femme avait la tournure fine et distinguée de
Mlle Mauduit.

Lingénieur, au lieu de poursuivre sa route, tourna la petite rue et sarrêta net devant le bureau, et put entendre la voix claire de Gilberte prononcer ces mots:

Ainsi je naurai à moccuper de rien? Je vous confie mes bagages, et demain matin je nai quà prendre possession de ma cabine sur le Guadiana. Combien de temps mettrons-nous à toucher Barcelone?

Oh! oh! cela dépend, car nous voilà aux équinoxes et la mer est mauvaise, surtout dans ce maudit golfe du Lion où les tempêtes sont incessantes. Je ne dis pas cela pour vous effrayer, ma petite dame, ce ne serait pas dans lintérêt de notre Compagnie, mais vous paraissez brave et…

Tandis que lhomme parlait, la voyageuse, touchée légèrement à lépaule, se retournait vivement, prête à foudroyer du regard le passant assez osé pour se permettre cette familiarité.

Mais elle pâlit sous son voile de gaze grise.

Vous?… murmura-t-elle, vous?…

Que faites-vous ici? dit Albéric Daltier.

Vous le voyez, je prends mes arrangements pour partir.

Pour?…

Pour Barcelone où mattend Mme Lliassa que je dois accompagner au Sénégal.

Ainsi cétait donc sérieux?

On ne peut plus sérieux; je ne mens jamais et je ne plaisante pas non plus.

Et, si jai bien entendu, le Guadiana part demain?

Oui, demain matin, il lève lancre.

Et vous partirez sans nous dire adieu, sans nous serrer la
main. Mais vous nous en voulez donc bien, mon Dieu?

Jallais, de ce pas, faire mes adieux à votre mère, à mes
cousines…, dit-elle.

Il se rapprocha delle:

Gilberte, fit-il, pour Dieu laissez-moi vous parler, mais pas là; cet homme nous écoute.

Il lentraîna de lautre côté de la rue et, sans faire attention à la foule bruyante et affairée qui allait et venait autour de la Bourse:

Gilberte, reprit-il en suppliant, cessez cette atroce comédie.

Je vous ai déjà dit que je ne joue pas la comédie, mon cousin. Je suis on ne peut plus sérieuse et nulle puissance humaine ne mempêchera de partir.

Et il y avait une résolution farouche dans ses yeux sombres.

Nulle puissance humaine?… (il se pencha tout près delle) hormis celle de lamour, Gilberte. Oh! Gilberte, si je vous disais, moi, que je vous aime, que je vous ai aimée bien avant même que vous nayez fait attention à moi? que jai souffert horriblement de votre absence et que si vous partiez…

Il nacheva pas; nerveusement, Mlle Mauduit se cramponnait à son bras pour ne pas tomber; elle avait le ciel dans le cur, mais elle se sentait mourir.

Il la regarda et, lui voyant le visage livide, les yeux fixes et les lèvres blanches, il héla un coupé qui passait, aida la jeune fille à y monter et prit place à côté delle après avoir jeté son adresse au cocher.

En voiture, Gilberte ferma les yeux et laissa aller sa tête sur les coussins, murmurant seulement dune voix inintelligible:

Je suis heureuse… Je suis heureuse…

Ce fut un corps presque inerte que le jeune homme ingénieur retira du coupé quand il sarrêta, rue Montgrand.

Gilberte ne reconnut ni sa tante ni ses cousines. La pauvre femme, épouvantée, la déshabilla et la coucha elle-même; puis elle la veilla en attendant le médecin.

Gilberte divaguait.

Albéric errait aux alentours de sa chambre comme un fantôme.

Comment est-elle? demanda-t-il avidement à lune de ses soeurs qui en sortait.

Mal, répondit tristement la jeune fille.

Quoi! na-t-elle pas recouvré ses sens?

Oui, mais elle ne nous reconnaît pas et profère toutes sortes de paroles étranges. Maman nous a renvoyées, Marie et moi.

Et lenfant se mit à pleurer.

Si elle allait mourir, répétait-elle, dis donc, Albéric, si
elle allait mourir!

Ces paroles sonnèrent comme un glas funèbre aux oreilles du jeune homme.

Dieu! mourir? et sans être en paix avec le ciel?…

Oui, si Dieu allait la punir de tous ses blasphèmes, de ses révoltes? Si elle ne reprenait pas connaissance, et allait passer ainsi dans léternité sans confession?

"O mon Dieu! mon Dieu! cria dans son cur Albéric en senfuyant, faites-moi souffrir mille tourments, torturez-moi en purgatoire pendant des siècles sil le faut, prenez-moi cette enfant que jadore, que je ne la revoie jamais si vous le voulez, mais ne perdez pas cette pauvre âme que jai voulu vous donner et à laquelle je me suis attaché de toutes les forces de la mienne!"

Il alla frapper doucement à la porte de la chambre bleue, lancienne chambre de Gilberte.

Mère, puis-je entrer?

Toi? fit Mme Daltier, étonnée, en entrouvrant la porte.

Oui, il faut que je la voie. Oh! mère, je vous en supplie.

Elle souffre bien. Entre une minute, dit-elle, prenant son fils en pitié.

Gilberte sagitait sur son lit. Ses longs cheveux dénoués encadraient sa blanche figure qui allait de droite à gauche sur loreiller, avec ce mouvement inconscient des malades que le délire possède.

Albéric ne peut comprendre les phrases hachées, incohérentes que prononçaient ces lèvres chéries.

Un instant il posa sa main sur le front brûlant de la jeune fille qui sapaisa alors et le regarda fixement:

Qui êtes-vous? dit-elle, venez-vous encore me tourmenter?

Il retira sa main et un sanglot sétouffa dans sa gorge.

Mme Daltier leva les yeux avec effroi sur ce fils quelle navait pas vu pleurer depuis des années.

Mère, je laime, dit-il, ne laviez-vous pas deviné?

Avant de séloigner, il porta à ses lèvres quelques mèches de cette chevelure superbe massée sur loreiller, et fit mentalement cette prière:

"Mon Dieu, quelle ne meure pas sans vous bénir et sans obtenir votre pardon. Je me livre à vous, faites-moi souffrir tout ce quil vous plaira. Je vous ferai tous les sacrifices, même, sil le faut, celui de ne jamais lavoir pour femme."

Le docteur arriva; quand il eut terminé son examen, il trouva dehors le jeune Daltier qui linterrogea anxieusement:

Mon ami, répondit le vieillard, le cerveau est gravement atteint, mais la constitution est saine et jeune. Nous la sauverons, si Dieu le permet. Nest-ce pas, il y a longtemps que cette enfant souffre?

Docteur… je lignore, mais cela devait être; elle était si triste depuis bien des mois et elle changeait à vue dil!

Cest cela; il y a quelque chose.

Docteur, vous la guérirez?

Je lespère; dailleurs, elle en si bonnes mains: Mme
Daltier est la meilleure des gardes-malades.

La fièvre suivit son cours. Il y eut de terribles heures dangoisse pendant lesquelles on désespérait presque de sauver Gilberte.

Aux moments de délire, Mme Daltier seule restait auprès de sa nièce.

Elle avait enfin compris le secret de cette pauvre âme plus souffrante que le corps, et cela lui avait donné la clef de ce mystère fait de révoltes, de colères, de désespérances où elle avait vu plongée la jeune fille.

Elle comprenait comment la chère enfant, toute convertie et remplie de résolutions sincères, sentant éclore peu à peu dans son cur un sentiment tout nouveau en elle, avait vu soudain brisés ses désirs ardents, mais sages. Pour celui quelle chérissait dans le silence de son âme, elle avait cru nêtre quun objet dindifférence, pour ne pas dire daversion, et elle en avait terriblement souffert.

Et elle navait pas de mère, pas de sur, pas damie sérieuse à qui confier ce poids trop lourd pour son cur.

De là ses rébellions contre la vie et contre le ciel, ses dégoûts amers et son désespoir, puisquelle ne pouvait plus sappuyer désormais sur la main qui lavait soutenue et guidée un an au moins.

Et pendant les interminables heures nocturnes ou celles non moins douloureuses du jour, Mme Daltier écoutait les plaintes déchirantes qui séchappaient de ce cur brisé.

Les larmes lui venaient aux yeux, car, à travers son délire, lâme de Gilberte se dévoilait tout entière, cest-à-dire pure, aimante, élevée.

Rien navait pu déflorer son innocence naturelle. Ce quelle avait entendu dans la maison de son oncle Simiès, ce quelle avait lu dans les romans réalistes et antireligieux quon lui avait mis entre les mains, elle ne lavait pas compris.

Les vaines utopies, les sophismes dangereux, les exemples mauvais navaient queffleuré sa pensée et formé autour de son âme comme une écorce qui était tombée au premier souffle pur, pour la laisser candide et fraîche.

Cette découverte fut pour Mme Daltier un immense soulagement.

Un soir, en embrassant son fils qui quêtait de longs détails sur la malade, elle lui dit en le regardant au fond des yeux:

Albéric, cette enfant est digne de toi.

Comment cela, ma mère? je ne comprends pas…

Ecoute, je sais que tu laimes, car tu me las avoué; quant à elle, je ne savais rien; maintenant jai compris son cur; dans son délire, elle me la révélé tout entier; sans quelle le veuille, elle a trahi son secret. Mon fils chéri, ta tendresse est bien partagée, crois-moi. Gilberte a une nature magnifique qui ne demandait quun peu de bonheur et daffection pour sépanouir. Quand la santé et la joie en auront refait la Gilberte que nous avons connue quelque temps, avec quelle allégresse je lappellerai ma fille!

Lingénieur lembrassa comme un fou:

Mère, oh! mère, que vous êtes bonne! et quil me tarde de la revoir!

Le lendemain, pieds nus, le rosaire aux doigts, le jeune homme escaladait la colline de Notre-Dame-de-la-Garde et jetait sous le ciel bleu une fervente action de grâces.

Peu à peu le mal séloigna, la fièvre sapaisa. Dieu navait pas fini son uvre dans cette âme. Il voulait lui donner la félicité pour laquelle elle semblait faite et décharger ses épaules fragiles de la croix pesante.

Un jour vint où Gilberte put embrasser sa tante et la remercier de ses soins, ainsi que Marie et Edmée qui avaient merveilleusement secondé leur mère.

Mme Daltier sattachait de jour en jour davantage à celle quelle considérait désormais comme son enfant.

M. Daltier, à son tour, se prenait pour sa nièce dune affection dautant plus vive quil lui avait témoigné jadis plus de froideur; touché des confidences que lui avait faites sa femme sur la jeune malade, il entrait souvent chez Gilberte et lui montrait une tendresse paternelle.

Et lui, voulez-vous le voir? demanda Mme Daltier en
caressant les cheveux dor sombre de la jeune fille.

Lui? fit-elle en ouvrant plus grands ses yeux agrandis par
la maladie.

Oui, Albéric. Puis-je lui dire que vous lui permettez
dentrer? Il attend ce moment avec tant dimpatience!

Gilberte fit un signe dassentiment, mais sa tristesse lui était revenue, une tristesse résignée qui faisait peine à voir.

Quand elle vit son cousin se diriger vers son lit, une faible rougeur colora ses pommettes, elle lui laissa prendre sa pauvre petite main diaphane qui pendait sur la couverture.

Il la porta lentement à ses lèvres, et elle le regarda étonnée.

"Jai donc été bien malade?" pensa-t-elle sans attacher dautre importance à cette chose.

Mais elle aperçut deux larmes dans les yeux bleus dAlbéric.

Cest quil se sentait le cur déchiré à la vue de ce visage dalbâtre, de ce corps émacié, de ces paupières creusées et cernées, de ces traits tirés, mais toujours charmants sur lesquels la douleur, morale autant que physique, avait laissé une trace.

Albéric, embrasse ta petite fiancée, dit soudain M. Daltier
derrière son fils, demande-lui si elle le permet.

Gilberte ne comprenait pas et les regardait tous avec une sorte de farouche interrogation.

Voulez-vous être mienne, ma Gilberte aimée? dit alors
Albéric en se penchant sur son front blanc pour le baiser.

Alors elle comprit.

Cétait donc vrai ce quelle avait entendu là-bas, quand elle organisait son voyage pour un pays lointain? Elle ne les avait donc pas rêvées ces paroles auxquelles elle navait pu croire?

Alors cétait trop de bonheur.

Mère, elle se trouve mal! cria soudain le jeune homme en
se relevant avec terreur.

Il avait senti ce front se glacer sous ses lèvres; il voyait ces prunelles se voiler, ce visage se décomposer.

Ne crains rien, la joie ne tue pas, répondit Mme Daltier en
portant secours à la malade.

Ce ne fut quune courte faiblesse et Gilberte rouvrit les yeux pour jouir avec ivresse de son bonheur.

De ce jour, la convalescence marcha rapidement, et Gilberte ne regretta pas davoir échangé le pont mobile du Guadiana contre le toit béni des Daltier.

. . . . . . . . . . . . .

On revient dune messe daction de grâces à Saint-Charles où toute la famille, y compris Gilberte, a fait la communion pour remercier Dieu davoir non seulement guéri le corps, mais encore ramené à lui la brebis égaré.

Après le déjeuner égayé par une douce causerie et de joyeux projets davenir, Gilberte et Albéric sentretiennent dans le petit salon qui a vu les premières joies pures et les premières désolations de la jeune fille.

A quelle époque notre mariage? demande Albéric dont le
visage rayonne dune allégresse sans bornes.

Mais pourquoi pas tout de suite, tout de suite? crie Henri
qui a entendu la question.

Gilberte sourit, puis tout bas et penchant sa tête blonde:

Mon ami, je ne suis pas encore digne de vous, je voudrais faire quelque chose pour vous mériter, pour atteindre à votre hauteur.

Oh! Gilberte, vous êtes meilleure que moi, car vous avez dû lutter, vous, et vous étiez une pauvre brebis jetée dans la gueule du loup, tandis que moi…

Tandis que vous, vous êtes ce que jai connu sur la terre
de plus noble et de plus grand.

Mais vous ne me répondez pas, Gilberte, êtes-vous donc si
peu pressée dêtre à moi?

Et ce mot était à la fois une caresse et un reproche.

Quand vous voudrez, répondit doucement la jeune fille.

Alors bientôt, cria de nouveau Henri; quand on a le bonheur sous la main, il ne faut jamais reculer le moment de le saisir!