BEETHOVEN A WEGELER
Vienne, 7 octobre 1826[97].
Mon vieux ami aimé!
Quel plaisir m’a fait ta lettre et celle de ta Lorchen, je ne puis pas l’exprimer. Certainement j’aurais dû te répondre aussitôt; mais je suis un peu négligent, surtout pour écrire, parce que je pense que les meilleures gens me connaissent sans cela. Dans ma tête je fais souvent la réponse; mais quand je veux la mettre par écrit, le plus souvent je jette ma plume au loin, parce que je ne suis pas en état d’écrire comme je sens. Je me souviens de toute l’affection que tu m’as toujours montrée, par exemple quand tu as fait blanchir ma chambre, et que tu m’as si agréablement surpris. Aussi de la famille Breuning. Qu’on se soit séparé les uns des autres, c’était dans le cours naturel des choses: chacun devait poursuivre le but qu’il s’était désigné, et chercher à l’atteindre; seuls les principes éternellement inébranlables du bien nous ont retenus toujours fermement unis ensemble. Malheureusement, je ne puis pas t’écrire aujourd’hui autant que je voudrais, parce que je suis alité....
J’ai toujours la silhouette de ta Lorchen; (je te le dis) pour que tu voies comme tout ce qu’il y a eu de bon et de cher dans ma jeunesse m’est toujours précieux.
... On dit chez moi: Nulla dies sine linea, et je laisse pourtant la muse dormir; mais c’est pour qu’elle se réveille plus forte ensuite. J’espère encore mettre au monde quelques grandes œuvres; et puis, comme un vieil enfant, je terminerai ma carrière terrestre parmi les braves gens[98].
... Parmi les marques d’honneur que j’ai reçues, et qui, je le sais, te feront plaisir, je t’annonce que j’ai reçu du roi de France défunt une médaille, avec l’inscription: Donnée par le Roi à monsieur Beethoven; elle était accompagnée d’un écrit très obligeant du premier gentilhomme du Roi Duc de Châtres[99].
Mon ami bien cher, contente-toi de ceci pour aujourd’hui. Le souvenir du passé me saisit, et ce n’est pas sans d’abondantes larmes que je t’envoie cette lettre. Ceci n’est qu’un commencement; bientôt tu recevras une nouvelle lettre; et plus tu m’écriras, plus tu me feras plaisir. Cela n’a pas besoin de se demander, quand on est amis comme nous le sommes. Adieu. Je te prie d’embrasser tendrement en mon nom ta chère Lorchen et tes enfants, et de penser à moi. Dieu soit avec vous tous!
Comme toujours ton fidèle vrai ami qui t’estime,
A WEGELER
Vienne, 17 février 1827.
Mon vieux et digne ami!
J’ai reçu heureusement de Breuning ta seconde lettre. Je suis encore trop faible pour y répondre; mais tu peux penser que tout ce que tu dis m’est bienvenu, et que je le désire. Pour ma convalescence, si je peux la nommer ainsi, cela va bien lentement encore; il est à présumer qu’il faut s’attendre à une quatrième opération, bien que les médecins n’en disent rien. Je prends patience et je pense: tout mal apporte avec lui quelque bien.... Combien de choses je voudrais te dire encore aujourd’hui! Mais je suis trop faible: je ne puis plus rien que t’embrasser dans mon cœur, toi et ta Lorchen. Avec vraie amitié et attachement à toi et aux tiens,
Ton vieux fidèle ami,