LE «DÉSESPOIR DU SINGE»

Je n'avais pas vu Penfentenyou depuis 189., alors qu'il était ministre des Chemins et des Bois dans la première Administration de De Thouar. L'été dernier, quoique nominalement il détînt le même portefeuille, il était, sauf de nom, le Premier de sa Colonie[28] et l'idole de sa province, laquelle a deux fois et demie la taille de l'Angleterre. En matière politique, ses convictions se bornaient à voir prospérer sa colonie, et c'est pourquoi il s'en vint en Angleterre développer une Grande Idée au profit d'icelle.

[28] Nous supposerons qu'il s'agit du Canada, colonie de plusieurs provinces. Ainsi se trouveront expliqués les noms français.

Croyant qu'il avait mis cette idée en train, je m'empressai de l'accueillir chez moi pour une semaine.

S'il fut poursuivi en automobile jusqu'à ma porte par son propre Représentant Général[29]; s'ils changèrent mon cabinet de travail en Chambre de Réunion, où je n'eus pas mes entrées; si le télégraphe de l'endroit faillit rester court sous l'affluence des câblogrammes chiffrés de cent mots, et si, en fin de compte, je violai le domicile d'autrui pour procurer au personnage les facilités du téléphone un dimanche, ce sont choses que je passe sous silence. Ce que je lui reprochai, ce fut son ingratitude, tandis que je mettais de cette façon l'Angleterre en pièces pour lui venir en aide. Aussi lui dis-je:

[29] Toute colonie anglaise possède à Londres un représentant général.

«Pourquoi diable n'êtes-vous pas allé voir votre Alter Ego de Londres, au lieu d'apporter votre travail de bureau ici?

—Hein? Qui? fit-il, enlevant les yeux de dessus son quatrième câblogramme depuis le déjeuner.

—Voir le ministre anglais des Chemins et des Bois.

—Je l'ai vu,» répondit Penfentenyou, sans enthousiasme.

Il était, paraît-il, allé deux fois chez le monsieur, mais sans avoir pris de rendez-vous—(«je croyais que, si je n'étais pas d'assez grande importance, mon affaire l'était»)—et chaque fois l'avait trouvé occupé. Une troisième partie, intervenant, avait suggéré qu'on pourrait, en prévenant dans les formes, se voir ménager une entrevue.

«Alors, dit Penfentenyou, je suis allé au ministère à dix heures!

—Mais ils étaient encore au lit! m'écriai-je.

—Un des blancs-becs était réveillé. Il me dit que... qu'on ne traitait mon genre de questions (il claqua de la main la pile de câblogrammes) que de onze à deux. Sur quoi, j'attendis.

—Et quand vous en êtes venu à l'affaire?» demandai-je.

Il eut un geste de désespoir.

«Ce fut comme si je m'adressais à des enfants. Ils n'en avaient jamais entendu parler.

—Et votre Alter Ego?»

Penfentenyou en traça le portrait.

«Chut! Ne parlez pas comme cela! fis-je en frissonnant. C'est le meilleur type du monde. Il faut seulement le connaître.

—C'est aussi ce que je fais, repartit Penfentenyou. Et vous?

—Le Ciel m'en préserve! m'écriai-je. Mais c'est bien le mot qui convient.

—Oh! pour lui, il les a dits tous, les mots qui conviennent. Seulement, je croyais, comme ceci était l'Angleterre, qu'ils seraient plus ou moins au courant de mon Idée. Mais il me fallut l'expliquer depuis le commencement.

—Ah! Ils avaient probablement égaré les papiers,» dis-je.

Et je lui contai l'histoire d'une insurrection du prix de trois millions de livres sterling causée par un Sous-Secrétaire qui s'assit sur un monceau de correspondance étiquetée de vert[30] au lieu de la lire.

[30] L'étiquette verte, au Colonial Office (Ministère des Colonies) indique que l'affaire est urgente.

«Je m'étonne que cela n'arrive pas toutes les semaines, répliqua-t-il. Cela ne vous ferait-il rien que j'aie encore ce soir le Représentant Général à dîner? Je n'ai qu'à lui télégraphier, et il peut venir en auto.»


Le Représentant Général arriva deux heures plus tard—personnage patient et à remontrances, visiblement pris entre une Colonie exubérante et une Angleterre drapée d'indifférence. Mais, Penfentenyou derrière lui, il avait travaillé; car il nous raconta que Lord Lundie—le Law Lord—représentait l'autorité suprême aux points de vue légal et constitutionnel de la Grande Idée, et que c'était à lui qu'on en devait référer.

«Grand Dieu vivant! tonna Penfentenyou. Je vous avais dit de faire en sorte que tout fût arrangé à Noël dernier.

—C'était en pleine saison des réunions de famille, répondit avec douceur le Représentant Général. Lord Lundie est à Credence Green, en ce moment... c'est là qu'il passe ses vacances. Ce n'est guère à plus de quarante milles d'ici.

—Ne troublerai-je point Sa Grandeur? dit Penfentenyou d'une voix grave. Peut-être mon genre de questions (il renifla) ne doit-il être discuté qu'à minuit.

—Oh, ne faites pas l'enfant, repartis-je.

—Ce qu'il faut, à ce pays-ci, dit Penfentenyou, c'est...»

Et durant dix minutes il trompeta la rébellion.

«Ce qu'il vous faut, à vous, c'est payer votre protection,» interrompis-je, lorsqu'il reprit haleine.

Et je lui montrai un papier jaunâtre, offert à titre gracieux par le Gouvernement, et que l'on appelle Cédule D. A ma grande joie, c'était la première fois qu'il voyait la chose, et je complétai ma victoire sur lui et l'Empire en général par un Naval Annual[31] de Brassey et un Statesman's Year Book[32].

[31] Annuaire Naval.

[32] Recueil annuel de l'Homme d'État.

Le Représentant Général intervint avec des Représentantgénéralités (lesquelles étaient d'ailleurs purement provocatrices) sur les Liens du Sentiment[33].

[33] Qui devaient attacher la colonie à la Grande-Bretagne.

«Qu'ils aillent au diable! s'écria Penfentenyou. A quoi rime le sentiment lorsqu'il s'agit d'un Kindergarten?

—Parfaitement. Les liens de la frousse commune, voilà ce qui nous attache ensemble; et plus tôt, vous autres nouvelles nations, vous vous en rendrez compte, mieux cela vaudra. Ce qu'il vous faut, c'est une invasion annuelle. Alors, vous grandiriez.

—Merci! Merci! s'écria le Représentant Général. C'est ce que je me tue à tâcher de faire comprendre à mes gens.

—Mais, mon pauvre ami, pleura presque Penfentenyou, allez-vous me prétendre que ces amateurs à doigts de banane aient grandi?

—Vous me faites suer, avec votre sérieux, rétorquai-je. Si vous les prenez de cette façon, vous allez causer le naufrage de votre Grande Idée.

—Voulez-vous le mener chez Lord Lundie demain? s'empressa de dire le Représentant Général.

—Je suppose qu'il me le faut, repartis-je, à moins que vous ne le fassiez.

—Moi! Ah! non! Je rentre,» fit le Représentant Général, lequel opéra son départ.

Je suis bien content de n'être le Représentant Général d'aucune colonie.


Penfentenyou continua à discuter à propos des contributions navales jusqu'à une heure et quart du matin, quoique, dès le début, fût-ce à moi qu'échut la victoire.

A dix heures, je le mis dans l'automobile, lui et sa correspondance; et il eut le bon goût de demander s'il s'était montré inélégant la veille au soir. Je répondis que j'attendais qu'il fît amende honorable. Il se servit de cela comme excuse pour recommencer la discussion, et prit texte des moindres incidents de la route pour prouver la décadence de l'Angleterre.

Comme exemple nous crevâmes un bandage à moins d'un mille de Credence Green, et, afin d'épargner du temps, gagnâmes à pied le petit village admirablement tenu. Son regard fut attiré par une construction de fer gaufré bleu pâle, portant, barbouillé au poncis, Chapelle Calviniste, devant les fenêtres aux volets fermés de laquelle un joueur d'orgue italien à singe enjuponné jouait Dolly Grey[34].

[34] Chanson des rues, il y a quelques années.

«Oui. C'est cela même! fit l'égoïste d'un ton sec. C'est bien là une parabole de la situation générale en Angleterre. Et regardez-moi ces brutes!»

Une immense voiture de déménagement stationnait devant un cabaret. Les hommes qui en étaient chargés buvaient de la bière à même des pots bleu et blanc. Ce n'était à mes yeux qu'un joli tableau, mais Penfentenyou déclara que cela représentait Notre Attitude Nationale.

La maison dont Lord Lundie avait fait pour l'été son lieu de repos était, nous l'apprîmes, une ferme située un peu en dehors du village, sur une colline autour de laquelle s'enroulait une route bordée d'une haute haie. Seuls, quelques initiés passaient leurs vacances à Credence Green, et ils avaient habitué les logeurs à faire en sorte que l'endroit restât un lieu de choix. Penfentenyou n'omit d'en faire un grief, tandis que nous montions le sentier, suivis à distance par le joueur d'orgue.

«Supposez qu'il ait une réunion de famille, dit-il. Tout est possible dans ce pays insensé.»

Juste à ce moment-là, nous nous trouvâmes en face d'une villa inoccupée. Le toit en était d'ardoise noire, pourvu d'un bel enfaîtement tout battant neuf; les murs, de brique couleur de sang, en étaient bordés, encadrés, de stuc vermiculé, et, de chaque côté de la porte d'entrée, étincelaient des vitres bleu cobalt, rouge magenta et du plus beau vert pomme. Le tout était séparé de la route par un mur bas, en silex, à piliers de briques, surmonté d'une grille gothique en fonte, retouchée de bleu et d'or.

De sévères corbeilles de géranium, de calcéolaire et de lobélie marquetaient le tapis de gazon, au centre duquel s'élevait l'un des plus beaux araucarias (son autre nom en passant est désespoir du singe) qu'il m'ait jamais été donné de voir. Il devait être haut de trente pieds au moins, et son feuillage répondait de façon exquise aux parapets de fer. Ce nec plus ultra des bijoux, paré de tant d'aménités, ne transpire guère, je le fis remarquer à Penfentenyou, en dehors de l'Angleterre.

Une haie, tournant à angle droit, flanquait le jardin, et, au-dessus d'elle, sur un versant de prairies pointillées de pâquerettes, se voyait la ferme estivale, couverte de tuiles et à charpente apparente, de Lord Lundie. Tout à coup, nous entendîmes des voix derrière l'arbre—les beaux accents pleins d'Anglais bien à l'aise qui parlent à des égaux—passer au travers de la haie comme du grésil à travers des chevrons.

«Ce n'est pas pour rien qu'on donne à cela le nom de désespoir du singe, je le concède,—(c'était une intonation riche et ronflante)—mais, d'un autre côté...

—Vu, mylord, que le nom implique la possibilité pour un singe, à la rigueur, d'en faire l'ascension, et non pas que l'ascension en est une impossibilité physique. Pour moi, je prétends que l'un de nos singes-araignées du Sud-Amérique n'hésiterait pas... Ma parole, cela vaudrait la peine d'essayer, si...»

C'était une voix plus cassante que la première. Une troisième, de diapason plus élevé, et maniérée au possible, interrompit.

«Oh, personnes pratiques, il n'y a pas le moindre singe ici! Pourquoi perdre une journée du Seigneur en discussions oiseuses? Donnez-moi une allumette!

—J'ai bonne envie de vous faire faire en personne la démonstration. Venez, Bubbles! Nous allons faire grimper Jimmy!»

Il y eut un bruit de lutte, interrompu par les cris de Jimmy à la voix de fausset. Je me retournai et tirai Penfentenyou à couvert dans la haie de flanc. Je me rappelais avoir lu dans un journal mondain que le sobriquet de Lord Lundie était Bubbles.

—Qu'est-ce qu'ils font? dit aigrement Penfentenyou. Ivres?

—Histoire de faire la bête! La surabondante vitalité de la Race, vous savez. Nous allons voir,» répondis-je.

Le bruit cessa.

«Ouf! me voici sauvé! soupira convulsivement Jimmy. Heureusement que je suis le seul à parler napolitain. Lai...ez-boi aller le cou!»

Il cria à tue-tête dans une langue étrangère, et on lui répondit de la grille.

«C'est le joueur d'orgue de la Chapelle Calviniste, murmurai-je. (J'avais déjà trouvé une brèche praticable au fond de la haie.) Ils vont essayer, je crois, de faire grimper le singe.

—Attendez... laissez-moi voir.»

Penfentenyou se jeta à plat ventre, et fougea jusqu'à ce qu'il se fût, lui aussi, ouvert un Judas. Nous étions étendus côte à côte, commandant tout le jardin à une portée de dix mètres.

«Vous les connaissez? demanda Penfentenyou, comme je faisais un bruit quelconque.

—De vue seulement. Le grand zigue en costume de flanelle est Lord Lundie. Le poids-léger à la barbe jaune a fait son portrait pour le dernier salon; c'est un gommeux de la Royal Academy: James Loman.

—Et le type brun aux grandes pattes?

—Tomling, Sir Christopher Tomling, l'ingénieur du Sud-Amérique, qui a bâti le...

—Viaduc de San Juan. Je sais, repartit Penfentenyou. Nous aurions dû l'avoir avec nous autres... Croyez-vous qu'un singe grimperait à l'arbre?»

Le joueur d'orgue, qui était à la grille, défendit d'un bras sa bête, tandis que Jimmy parlait.

«Ne faites pas montre de vos petits talents, dit Lord Lundie. Dites-lui qu'il s'agit d'une expérience. Intéressez-le!

—La ferme, Bubbles! Vous n'êtes pas au tribunal, répliqua Jimmy. Cela demande de la délicatesse. Giuseppe dit...

—Intéressez le singe, interrompit l'ingénieur brun. Il ne grimpera pas pour le plaisir. Courez à la maison chercher des biscuits, Bubbles... des glacés... et une orange ou deux. Pas besoin de rien dire à nos femmes.»

Le grand personnage détala à un trot qui n'aurait pas déshonoré un gamin de dix-sept ans. Je crus comprendre, à un mot de Jimmy, que tous trois avaient été ensemble à Harrow[35].

[35] Harrow, école publique anglaise.

«Ce Tomling n'est déjà pas si bête, murmura Penfentenyou. Malheur que nous ne l'ayons pas eu pour la Colonie. Mais la question est: le singe grimpera-t-il?

—Faites vite, Jimmy. Dites à l'homme que nous lui donnerons cent sous pour le prêt de la bête. Maintenant, roulez l'orgue sous l'arbre, que nous allons orner quand Bubbles va revenir, cria Sir Christopher.

—Je me suis souvent demandé, dit Penfentenyou, si cela pouvait vraiment faire le désespoir d'un singe?»

Ardemment occupé de ses doigts à écarter les souches d'épines, il avait oublié les nécessités de sa Colonie en Progrès.


Giuseppe et Jimmy firent comme on leur disait, le singe les suivant d'un œil circonspect et malicieux.

«Voici une découverte, dit Jimmy. La partie musiquante de cet orgue s'enlève des roues. (Il parla avec volubilité au propriétaire.) Oh, c'est afin que Giuseppe puisse l'emporter le soir dans sa chambre... et en jouer. Vous entendez? L'Italien, après sa journée de crime, joue de sa maudite machine pour le plaisir. Pour le plaisir, Christopher! Et Michel-Ange fut l'un deux!

—Ne dites pas de bêtises! Priez-le d'enlever à l'animal son petit jupon,» dit Sir Christopher Tomling.

Lord Lundie revint, fort peu essoufflé, par une brèche de la haie.

«Tout le monde est sorti, Dieu merci! cria-t-il. Mais j'ai razzié tout ce que j'ai pu. Marrons glacés, fruits confits, et tout un sac d'oranges.

—Parfait! déclara l'ingénieur universellement renommé. Jimmy, vous qui êtes le poids-léger, sautez sur l'orgue, et, au fur et à mesure que je vais vous les passer, empalez-nous toutes ces choses-là sur les feuilles!

—Je comprends, repartit Jimmy, en bondissant comme une gazelle. Toujours plus haut, toujours de l'avant, hein? Quo non ascendam! D'abord il va tâcher d'atteindre... sacrés piquants, va!... ce biscuit. Puis, nous allons l'attirer... c'est à peu près à portée de son bras... avec le marron glacé, après quoi, il fera la découverte de cette orange. Est-ce assez humain! Cela ressemble-t-il assez à votre ignoble carrière, Bubbles!»

A force de soin et de travail, ils réussirent, avec les biscuits, les oranges, les morceaux de banane et les marrons glacés, à faire des branches basses de l'arbre un vrai sentier du Paradis des singes.

«Présentez le phénomène en liberté», dit Sir Christopher avec autorité.

Giuseppe plaça le singe sur le sommet de l'orgue, où la bête, se méprenant, se mit debout sur la tête.

«Il s'en remet à la décision de la cour, mylord! dit Jimmy. Non... le voilà qui ouvre l'œil. Le voilà qui cherche à atteindre l'au-delà. Que ne donnerais-je pour avoir... (ici il cita un nom qui jouit d'une certaine réputation dans l'Art Britannique[36]). L'Ambition cueillant les pommes de Sodome! (Le singe s'était piqué, et jurait.) Le Génie empêché par la convention! Oh, il y a là-dedans tout un boisseau d'allégories!

[36] L'auteur fait allusion à un peintre de sujets allégoriques.

—Donnez-lui le temps. Il est en train de peser le pour et le contre,» dit Lord Lundie.

Tous trois se refermèrent autour du singe, suspendus à chacun de ses mouvements avec une attention presque égale à la nôtre. La tête du grand juge—front vertical coupé d'un pli, bouche de fer, mâchoire inférieure en pointe, tout cela campé sur ce gros cou émergeant du col de flanelle blanche—se découpait sur la soie verte froncée du devant de l'orgue, à l'instar d'un camée de Titus. Jimmy, les yeux en l'air et les lèvres entr'ouvertes, se passait les doigts dans sa barbe châtain grisonnante, et je me trouvais assez près pour remarquer la beauté signalée de ses mains. Sir Christopher se tenait un peu à part, les bras croisés derrière le dos, un lourd soulier jaune jeté en avant, le menton rentré et comme gourmé, et ses noirs sourcils froncés pour abriter les yeux attentifs.

Le visage sombre de Giuseppe entre les anneaux d'oreille étincelants, un chiffon de soie rouge et jaune tordu autour de la gorge, allait du singe tout tendu par l'effort et le désir aux biscuits rose et blanc piqués sur le feuillage d'airain. Et sur le tout dardait le soleil grave et utilitaire d'un après-midi d'été anglais.

«Fils de saint Louis, montez au ciel!» dit tout à coup Lord Lundie d'une voix qui me fit songer au prononcé d'un arrêt de mort.

Je ne sais ce à quoi le singe, lui, songea, attendu qu'en cet instant il sauta de l'orgue, et disparut.

On entendit un fracas de verre brisé derrière l'arbre.

La face du singe, tordue de colère, apparut à une fenêtre haute de la maison, et le trou étoilé de la fenêtre en verre de couleur, à gauche de la porte d'entrée, montrait le premier pas de son chemin ascensionnel.

«Nous n'avons plus qu'à courir après, cria Sir Christopher. Venez!»

Ils assaillirent la porte, qui n'était pas fermée à clef.

«Oui. Mais examinez le côté moral de l'affaire, dit Jimmy. N'est-ce pas de l'effraction ou quelque chose d'approchant, Bubbles?

—Vous résoudrez la question une fois qu'on l'aura pris, déclara Sir Christopher. Nous sommes responsables de l'animal.»

Un carillon endiablé de sonnettes jaillit de la maison vide, suivi de gargouillements et de coups de trompette assourdis.

«Que diable se passe-t-il? demandai-je presque à haute voix.

—Les robinets, cela va sans dire, répondit Penfentenyou. Quel malheur! Je crois qu'il aurait grimpé, si Lord Lundie ne l'avait fait détaler!

—Attendez un moment, Christopher,» cria Jimmy l'interprète. Il se peut, déclare Giuseppe, qu'il réponde à la musique de son enfance. Giuseppe va donc entrer avec l'orgue. Orphée avec son luth, vous comprenez. Avante, Orphée! Il n'y a pas de napolitain pour salle de bain; mais c'est là, j'imagine, qu'est votre ami.

—Je n'entre pas dans la maison d'autrui orgue de barbarie en tête,» dit Lord Lundie, en battant en retraite, tandis que Giuseppe débarquait de ses roues le mécanisme de l'orgue (il déploya une jambe pendante), se glissait une courroie autour des épaules et imprimait un tour à la manivelle.

—Ne faites pas l'imbécile, Bubbles, repartit Jimmy. Vous ne pourriez pas nous laissez maintenant, fussiez-vous sur le Sac de Laine[37]. Joue, Orphée! La Loi te couvre.»

[37] Siège du Lord Chancelier.

Huée, rumeur, et fracas de l'orgue, qui surgit à la vie sous la main de Giuseppe; et le cortège passa par la porte d'entrée peinte genre noyer. Un moment plus tard, nous voyions le singe s'ébattre sur le toit.

«Il va être sur tout le territoire d'ici une minute, si nous ne le dirigeons pas,» dit Penfentenyou, en sautant sur pied, et en faisant irruption dans le jardin.

Nous le dirigeâmes en lui jetant des cailloux, jusqu'à ce qu'il battit en retraite par une fenêtre, au rappel harmonieux qu'il avait laissé tout un lot de petites choses derrière lui. Comme nous passions devant la porte d'entrée, elle s'ouvrit toute grande, montrant Jimmy, l'artiste, assis au pied d'un escalier fraîchement ciré. Il agita ses mains vers nous; et, lorsque nous entrâmes, nous nous aperçûmes que l'homme avait perdu la parole. Ses yeux se firent rouges—rouges comme ceux d'un furet—et le peu de souffle qui lui restait siffla d'un ton perçant. Nous prîmes d'abord cela pour une attaque; puis nous comprîmes que c'était de la gaîté—l'inopportune gaîté du Tempérament Artistique.

Toute la maison palpitait d'une infâme mélodie, que ponctuait de son clopinement le cylindre de l'orgue unijambé, au fur et à mesure que Giuseppe, au-dessus, passait de chambre en chambre à la poursuite de son esclave rebelle. De temps à autre, quelque plancher branlait un peu sous les efforts combinés de Lord Lundie et Sir Christopher Tomling, lesquels se répandaient en ordres aussi nombreux que contradictoires, et, dès qu'ils le pouvaient, maudissaient Jimmy de la plus splendide façon.

«Avez-vous quelque chose à faire avec la maison? finit par dire Jimmy d'une voix entrecoupée. Parce que, pour le moment, nous nous en servons. (Il hoqueta.) Et c'est moi... ah... qui suis chargé de monter la garde.

—Très bien, repartit Penfentenyou, lequel referma la porte du vestibule.

—Jimmy, espèce de bandit! Jimmy, vilain roquet! Vilain lâche! (La voix de Lord Lundie domina le flot de musique.) Montez ici! Giuseppe dit quelque chose que nous ne comprenons pas.»

Jimmy écouta, et interpréta tant bien que mal entre les hoquets.

«Il dit que vous feriez mieux de faire marcher l'orgue, Bubbles, et de le laisser faire la chasse, attendu que le singe le connaît, lui.»

—Ma parole, il a raison, déclara Sir Christopher du haut du palier. Prenez l'orgue, Bubbles, tout de suite!

—«Mon Dieu!» s'écria Lord Lundie terrifié.

La poursuite se répercuta au-dessus de nos têtes, des mansardes au premier étage, et vice versâ. Corps et voix entrèrent en collision et discussion. L'orgue, par deux ou trois fois, heurta murs et portes. Puis il partit sur un rythme nouveau.

«C'est lui qui joue, dit Jimmy. Je reconnais sa fine oreille justinienne. Aimez-vous la musique?

—Il me semble que Lord Lundie joue fort bien pour un débutant, hasardai-je.

—Ah! Affaire d'entraînement chez un esprit juridique. Comme de venir à bout d'un dossier. J'en serais bien incapable.»

Il s'essuya les yeux et resta secoué par le rire.

«Hé! dit Penfentenyou, en regardant par la fenêtre en verre de couleur au fond du jardin. Qu'est-ce qui se passe!»


Une voiture de déménagement, sous la conduite de quatre hommes, avait fait halte à la grille. Un mari et sa femme—les maîtres de la maison, cela ne faisait aucun doute—montèrent d'un pas tremblant et indécis le sentier. Lui, paraissait fatigué. Elle, était certainement de mauvaise humeur. En tout cet ici-bas de pur hasard, le dernier couple à comprendre une expérience scientifique.

J'empoignai Jimmy—le vacarme, au-dessus, couvrant la parole—et, avec l'aide de Penfentenyou, l'étayai comme un parapluie contre la fenêtre, afin de lui faire voir.

Il vit, hocha la tête, tomba comme peut un parapluie tomber, et, s'agenouillant, battit du front contre la porte fermée. Penfentenyou poussa le verrou.

Les déménageurs vinrent renforcer les deux personnages du sentier, et avancèrent en large déploiement.

«N'aurait-il pas mieux valu les prévenir, là-haut? suggérai-je.

—Non. Plutôt mourir! fit Jimmy. Je n'en suis guère loin, pour le quart d'heure. D'ailleurs, ils m'ont insulté.»

Je me tournai de l'Artiste vers l'Administrateur.

«Si cela vous est égal, je crois que le mieux serait de nous en aller,» dit Penfentenyou, fournisseur de crises.

—Em... emmenez-moi, dit Jimmy. Je n'ai pas de réputation à perdre, mais je voudrais les regarder de... heu... l'extérieur du tableau.

—Il y a toujours un modus vivendi,» murmura Penfentenyou, lequel s'en alla sur la pointe du pied le long du vestibule jusqu'à une porte de derrière, qu'il ouvrit sans le moindre bruit.

Nous passâmes dans un labyrinthe de buissons de groseilliers à maquereau, où, à son exemple d'homme d'Etat, nous rampâmes à quatre pattes et regagnâmes la haie. Là, nous reprîmes haleine, sûrs de notre alibi.

«Mais, votre patron... (la femme se lamentait auprès des déménageurs), votre patron m'avait promis que tout serait emménagé hier. Et nous sommes à aujourd'hui! C'est hier que vous auriez du être ici!

—Les derniers occupants ne sont pas encore partis, madame,» répondit l'un d'eux.

Lord Lundie faisait de rapides progrès dans son art, quoique l'orgue de Barbarie, différent de la Jurisprudence, soit plutôt affaire de vocation que de métier, et il lui arrivait de rester parfois sur un point mort. Giuseppe, je crois, chantait; mais je n'arrivais pas à comprendre le sens des remarques de Sir Christopher. C'était de l'espagnol sud-américain.

La femme dit quelque chose que nous ne saisîmes pas.

«Il se pourrait que vous l'ayez sous-louée, insista l'homme. Ou bien votre mari qu'est ici.

—Mais ce n'est pas le cas. Envoyez immédiatement chercher la Police.

—A votre place, je ne le ferais pas, maâme. Ce ne sont que des cueilleurs de fruits pour les marchés. Ça ne regarde pas où ça couche.

—Prétendez-vous dire qu'ils y ont couché? Moi qui l'ai fait nettoyer la semaine passée! Faites-les sortir.

—Oh, si vous le dites, ça ne va pas être long. Alfred, va me chercher le palonnier de réserve.

—Ah, non! Vous allez abîmer la peinture de la porte. Faites-les sortir!

—Et qu'est-ce que, Dieu me pardonne! je suis donc en train de faire pour vous, maâme?» repartit l'homme d'un ton déconcerté.

Mais la femme fit demi-tour vers son époux.

«Edward! Ils sont tous ivres, ici; et là, ils sont tous fous. Faites quelque chose!» dit-elle.

Edward esquissa un demi-pas en avant, et soupira:

«Eh là!» dans la direction de la maison en rumeur.

La femme se mit à marcher de long en large, véritable image de la Tragédie Domestique. Les déménageurs évoluèrent un peu sur leurs talons, et...

«Je le tiens!»

Le cri retentit par toutes les fenêtres à la fois, suivi de l'aboiement de limier que poussa Sir Christopher, d'un enragé prestissimo sur l'orgue de Barbarie, et de cris à tue-tête pour appeler Jimmy. Mais Jimmy, à côté de moi, roula ses prunelles congestionnées, à la façon d'un hibou.

«Je n'ai jamais connu ces gens-là, dit-il. Je ne suis qu'un pauvre petit orphelin.»


La porte d'entrée s'ouvrit, et tous trois s'avancèrent au-devant d'un triomphe de courte durée. C'était la première fois que je voyais un «Law Lord» vêtu comme pour jouer au tennis, avec, en bandoulière, un cylindre d'orgue de Barbarie à béquille. A vrai dire, sous ce plumage, c'est un oiseau timide. Lord Lundie tâcha de se débarrasser de son équipement, un peu comme un chien savant mal dressé essaie d'échapper en arrière à son affublement. Sir Christopher, tout blanc de plâtre, soignait un pouce rouge de sang, et le singe, presque en démence, piochait à même la tignasse de Giuseppe.

Les hommes, de part et d'autre, restèrent vacillants. Mais la femme se tenait sur son terrain.

«Imbéciles!» dit-elle.

Et une fois encore:

«Imbéciles!»

J'eusse fait le bonheur de plus d'un forçat de ma connaissance avec une photographie de Lord Lundie prise en cet instant.

«Madame, commença-t-il, tout en conservant à miracle l'emphase de sa voix, c'était un singe.»

Sir Christopher suça son pouce, et opina de la tête.

«Emportez-le, et vous avec! repartit-elle. Et vous avec!»

Moi, je serais parti, et avec joie, sur telle permission. Mais il faut que ces hommes forts malgré tout soient toujours à se justifier. Lord Lundie se tourna vers le mari, qui, pour la première fois, parla.

«J'ai pris cette maison à bail. J'emménage, dit-il.

—Nous aurions dû y être hier, interrompit la femme.

—Oui. Nous aurions dû y être hier. Y avez-vous couché, cette nuit? demanda le mari d'un ton maussade.

—Non, je vous affirme que non, répondit Lord Lundie.

—Alors, allez-vous-en. Allez-vous-en pour de bon,» cria la femme.

Ils s'en allèrent... en file indienne, le long du sentier. Ils s'en allèrent silencieusement, en rattachant l'orgue de Barbarie sur ses roues, et renchaînant le singe à l'orgue de Barbarie.

«Que le diable m'emporte! dit Penfentenyou. Ils savent affronter la musique, et ne pas se lâcher... dans la vie privée!

—Les Liens de la Frousse Commune», repartis-je.

Giuseppe courut à la grille, et réintégra le monde des possibilités. Lord Lundie et Sir Christopher, esclaves de la tradition, se retirèrent lentement.

Or, il arriva que la femme, qui marchait sur leurs talons, levant les yeux, aperçut l'arbre dont ils avaient fait la toilette.

«Arrêtez!» cria-t-elle.

Et ils s'arrêtèrent.

«Qui est-ce qui a fait cela?»

La question resta sans réponse. L'Eternel Mauvais Garnement qui réside en tout homme baissa la tête devant l'Eternelle Mère qui réside en toute femme.

«Qui est-ce qui a mis là toutes ces horreurs?» répéta-t-elle.

Soudain, Penfentenyou, Premier de sa Colonie en tout, sauf de nom, nous quitta, Jimmy et moi, et apparut à la grille. (S'il n'est pas congédié d'office, c'est de cette façon-là qu'il apparaîtra au jour d'Armageddon.)

«Bravo!» cria-t-il avec feu.

Après quoi, se découvrant devant la femme:

«Avez-vous des enfants, madame? demanda-t-il.

—Oui, deux. Ils devraient être ici aujourd'hui. Le déménageur avait promis...

—Alors, il n'était que temps. Ce singe... s'est échappé. C'était un animal fort dangereux. Il aurait pu faire tourner les sens à vos enfants. Tout cela, la faute du joueur d'orgue! C'est fort heureux que ces messieurs aient rattrapé l'animal comme ils ont fait. J'espère que vous n'avez pas été par trop malmené, Sir Christopher?»

Tout prêt à étouffer que je fusse (je dus m'éloigner pour rire), je ne pus qu'admirer l'adresse consommée avec laquelle le gredin joua ce second et très gros atout. Un âne eût présenté Lord Lundie, et on ne l'eût pas cru.

Cela fit la levée. Le couple sourit, et se répandit en respectueux remerciements pour avoir été, par de semblables mains, délivré d'un semblable péril.

«Pas le moins du monde, repartit Lord Lundie. N'importe qui... n'importe quel père de famille... en eût fait tout autant... je vous en prie, trêve d'excuses... votre méprise était toute naturelle.»

Un déménageur se mit, ici, à rire sous cape; sur quoi Lord Lundie foudroya leurs lignes du regard.

«A propos, si ces personnages-là vous causaient quelque ennui... ils me semblent ne s'être privés de rien... je vous en prie, avertissez-moi. Heu... Bonjour!»

Ils tournèrent dans le chemin.

«Cieux! dit Jimmy, en s'essuyant du haut en bas. Pardieu, voilà un gaillard!»

Et nous nous précipitâmes sur leurs traces, car ils couraient tant bien que mal, et, tout en courant, s'esclaffaient de rire. Nous les rejoignîmes à un demi-mille sur la route, dans un petit bois de noyers où ils avaient tourné et où ils déambulaient. Sur quoi nous déambulâmes tous de conserve pour ne nous arrêter que lorsque nous fûmes arrivés aux extrêmes limites de l'épuisement.

«Vous... vous avez tout vu, alors?» demanda Lord Lundie, en reboutonnant son col de dix-neuf pouces de tour.

—J'ai vu, de prime abord, qu'il s'agissait d'une question capitale, répondit Penfentenyou, lequel se moucha.

—C'en était une. A propos, vous serait-il égal de me dire votre nom?»


Epilogue.—La Grande Idée de Penfentenyou a vu enfin le jour, un peu ébréchée aux bords, mais sous une forme on ne peut plus belle et d'on ne peut plus belle portée. L'Alter Ego y a travaillé comme une mule—une mule effarée, battue par derrière, caressée par devant, et étayée de chaque côté par Lord Lundie, Lord Lundie à la bouche comprimée et à la langue de fer rouge.

On a enlevé Sir Christopher Tomling à l'Argentine, où il ne faisait, après tout, que préparer des routes commerciales pour des peuples hostiles, et il fait aujourd'hui le plus bel ornement du Conseil de Contrôle de Penfentenyou. Ceci fut un extra imprévu, de même que le grandeur nature qu'a fait gratis Jimmy (et destiné au Salon de cette année) de Penfentenyou, lequel est retourné dans sa sphère d'action.

De temps à autre, de tout là-bas, parmi le glissement et le heurt de ses changements de décor, ses effets de projecteurs et le roulement savant de son tonnerre de fer blanc, je saisis sa voix qui s'élève en forme d'encouragement et de conseil à ses compatriotes. Il est tout ce qu'il y a de mieux éclairé sur les Liens du Sentiment, et—seul parmi les Hommes d'Etat Coloniaux—se hasarde à parler des Liens de la Frousse Commune.

C'est en cela que j'ai ma récompense.

LES PETITS RENARDS[38]

UNE DES HISTOIRES DE LA CHASSE DE GIHON

[38] Prenez-nous les renards et les petits renards qui gâtent les vignes, depuis que nos vignes ont des grappes.—Cantique des Cantiques, ch. II, vers. 15.

Un renard sortit de son terrier sur les rives du grand fleuve Gihon, qui arrose l'Ethiopie. Il vit un blanc qui passait à cheval à travers les tiges de durrha sèches, et, pour accomplir ses destinées, glapit après lui.

Le cavalier retint les rênes au milieu des villageois qui se pressaient autour de son étrier.

«Qu'est-ce que cela? dit-il.

—Cela, repartit le cheik du village, c'est un renard, ô Excellence Notre Gouverneur!

—Ce n'est pas, alors, un chacal?

—Rien du chacal, mais Abu Hussein, le père de la ruse!

—En outre (le blanc parla à mi-voix), je suis Mudir de cette province.

—C'est vrai, s'écrièrent-ils. Ya, Saart el Mudir (O Excellence Notre Gouverneur).»

Le grand fleuve Gihon, trop accoutumé à l'humeur des rois, continua de couler entre ses rives espacées d'un mille vers la mer, tandis que le Gouverneur louait Dieu en un cri strident et interrogateur encore ignoré de ces parages.

Lorsqu'il eut abaissé son index droit de derrière son oreille droite, les villageois lui parlèrent de leurs récoltes: orge, durrha, millet, oignons, et le reste. Le Gouverneur se dressa debout sur ses étriers. Il regarda au nord une bandelette de culture verte, large de quelques centaines de mètres, qui se déroulait comme un tapis entre le fleuve et la ligne fauve du désert. Elle s'étendait, en vérité, cette bandelette, à soixante milles devant lui et tout autant derrière. A chaque moitié de mille, une roue hydraulique soulevait en grinçant l'eau bienfaisante jusqu'aux récoltes, au moyen d'un aqueduc en argile. Le caniveau avait environ un pied de large; la levée de terre sur laquelle il courait, au moins cinq pieds de haut, et large en proportion, était la base de cette dernière. Abu Hussein, nommé à tort le Père de la Ruse, buvait à même le fleuve au-dessous de son terrier, et son ombre s'allongeait sous le soleil bas. Il ne pouvait comprendre le cri strident qu'avait poussé le Gouverneur.

Le cheik du village parla des récoltes dont les maîtres de toutes terres devraient tirer revenu; mais les yeux du Gouverneur étaient fixés, entre les oreilles de son cheval, sur le caniveau le plus rapproché.

«On dirait un fossé d'Irlande,» murmura-t-il.

Et il sourit, rêvant à certain talus dont il entrevoyait l'arête de rasoir dans le lointain Kildare.

Encouragé par ce sourire, le cheik continua:

«Lorsque la récolte manque, on est obligé d'opérer un dégrèvement d'impôts. C'est donc une bonne chose, ô Excellence Notre Gouverneur, que vous veniez voir les récoltes qui ont manqué, et constatiez que nous n'avons pas menti.

—Assurément.»

Le Gouverneur ajusta ses rênes. Le cheval partit au petit galop, s'enleva sur le remblai du caniveau, fit au sommet un savant changement de pied, et sautilla en bas dans un nuage de poussière dorée.

Abu Hussein, de son terrier, regardait avec intérêt. Il n'avait jamais encore rien vu de semblable.

«Assurément, répéta le Gouverneur. (Et il revint, accompagné du cheik, par où il était allé.) Il vaut toujours mieux s'assurer par soi-même.»

Un vieux steamer à roues à l'arrière, encore moucheté de balles, une gabare amarrée au flanc, apparut au détour du fleuve. Il siffla pour avertir le Gouverneur que son dîner l'attendait, et le cheval, voyant son fourrage empilé sur la gabare, hennit en réponse.

«En outre, ajouta le cheik, au temps de l'Oppression, les Emirs et leurs créatures dépossédèrent beaucoup de gens de leurs terres. Du haut en bas du fleuve nos gens attendent qu'on les fasse rentrer en possession de leurs champs légitimes.

—On a désigné des juges pour arranger le différend, repartit le Gouverneur. Ils vont bientôt arriver en bateau à vapeur pour entendre les témoins.

—A quoi bon? Sont-ce les juges qui ont tué les Emirs? Nous préférerions être jugés par les hommes qui exécutèrent le jugement de Dieu sur les Emirs. Nous nous en rapporterions plutôt à votre décision, ô Excellence Notre Gouverneur!»

Le Gouverneur hocha la tête. Un an s'était écoulé depuis qu'il avait vu les Emirs étendus côte à côte, immobiles, autour de la peau de mouton rougie sur laquelle gisait El Mahdi, le Prophète de Dieu. Il ne restait plus maintenant d'autre trace de leur domination que le vieux steamer, jadis unité d'une flottille derviche, qui lui tenait lieu de maison et de bureau. Ce steamer s'approcha tant bien que mal du rivage, abaissa une planche, et le Gouverneur suivit son cheval à bord.

Jusqu'à une heure avancée, on put y voir briller des lumières, que réfléchissait maussadement le fleuve en tiraillant sur les amarres. Le Gouverneur lut, non point pour la première fois, les rapports plus ou moins administratifs de certain John Jorrocks, M.F.H.[39].

[39] Master of Fox Hounds. Maître d'équipage de chasse au renard.

«Il nous faudra environ dix couples, dit-il soudain à son Inspecteur. Je me les procurerai quand j'irai au pays. Vous serez whip[40], Baker?»

[40] Valet de chiens, à la chasse au renard.

L'Inspecteur, qui n'avait point encore atteint ses vingt-cinq ans, signifia son assentiment à la manière usuelle en pareille matière, c'est-à-dire en levant la main, tandis qu'Abu Hussein glapissait à la grande lune du désert.

«Ah, dit le Gouverneur, qui se montra en pyjama sur le pont, encore trois mois, et nous te donnerons quelque chose pour ton rhume, mon ami.»


En fait, il s'en écoula quatre avant qu'un steamer, accompagné d'une pleine et mélodieuse gabare de chiens courants, mouillât à ce débarcadère. L'Inspecteur sauta au milieu d'eux, et les pauvres gueux, que rongeait le mal du pays, le reçurent comme un frère.

«Tout le monde, à bord du paquebot, leur a fourré n'importe quoi à manger, mais c'est le nanan du nanan, expliqua le Gouverneur. C'est Royal, que vous tenez... la perle du lot... et la chienne qui vous tient... elle est un peu excitée... c'est May Queen. Merriman, de Maudlin du Cottesmore[41], vous savez.

[41] C'est-à-dire May Queen, fille du chien Merriman, issu de la chienne Maudlin, de l'équipage célèbre qui a nom Cottesmore.

—Je sais. Cette splendide chienne aux points de feu sur les yeux, roucoula l'Inspecteur. Oh, Ben, je vais prendre intérêt à la vie, maintenant. Ecoutez-moi cela! Oh, écoutez!»

Abu Hussein, au pied du haut talus, s'en alla à ses occupations nocturnes. Un remous apporta sa piste à la gabare, et trois villages entendirent le fracas de musique qui s'ensuivit. Pour une fois encore, Abu Hussein ne sut mieux faire que de glapir en réponse.

«Eh bien, que dites-vous de ma Province? demanda le Gouverneur.

—Pas si mal, répondit l'Inspecteur, la tête de Royal entre les genoux. Il va sans dire que tous les villages demandent un dégrèvement d'impôts; mais, autant que je peux voir, tout le pays pue le renard. La difficulté sera de les broquer dans le couvert. J'ai oublié la liste des seuls villages ayant des titres à un dégrèvement quelconque. Comment appelez-vous cette bête efflanquée, tachetée de bleu, avec le fanon?

—Beagle-boy. Il ne me dit rien qui vaille. Croyez-vous que nous puissions avoir deux jours par semaine?

—Facilement; et autant de lendemains que vous voudrez. Le cheik de ce village-ci me raconte que son orge a manqué, et il réclame un dégrèvement de cinquante pour cent.

—Nous commencerons par lui demain, et verrons ses récoltes en passant. Rien comme l'inspection qu'on fait en personne,» déclara le Gouverneur.


Ils commencèrent au lever du soleil. La meute s'élança de la gabare dans toutes les directions, et, après de folles gambades, se mit à fouiller comme autant de fox-terriers aux nombreux gîtes d'Abu Hussein. Puis les drôles se saoulèrent à s'en gonfler de l'eau de Gihon, tandis que le Gouverneur et l'Inspecteur les châtiaient du fouet. Les scorpions s'y ajoutèrent[42], car May Queen, en ayant flairé un, dut être transportée pleine de lamentations dans la gabare. Mystery, un chiot, hélas! fit la rencontre d'un serpent, et le Beagle-boy moucheté de bleu, nanan peu difficile, mangea de ce à côté de quoi il eût dû passer. Seul, Royal, à la tête fauve Belvoir[43], et aux yeux graves et interrogateurs, fit tout ce qu'il pouvait pour soutenir l'honneur de l'Angleterre devant le village attentif.

[42] Bible. Rois, 1er livre, ch. XII, v. XI.

[43] Célèbre meute anglaise.

«On ne peut pas tout avoir, déclara le Gouverneur après le premier déjeuner.

—Nous avons eu tout, cependant... tout, sauf les renards. Avez-vous vu le nez de May Queen? repartit l'Inspecteur.

—Et Mystery est mort. Nous les laisserons accouplés, la prochaine fois, jusqu'à ce que nous soyons bien au milieu des récoltes. Dites donc, un joli vampire, ce Beagle-boy, et bavard par-dessus le marché! Il mériterait une pierre au cou!

—Ils ont un tel chic par ici, pour vous enterrer les gens au petit bonheur. Attendez à plus tard, plaida l'Inspecteur, sans savoir qu'il verrait le jour où il se repentirait amèrement de ce mot.

—A propos, dit le Gouverneur, ce cheik ment, lorsqu'il dit que son orge n'a pas réussi. Si cette orge est assez haute pour cacher un chien courant à cette époque de l'année, c'est que tout va bien. Et il réclame un dégrèvement de cinquante pour cent, disiez-vous?

—Vous n'êtes pas allé jusque passé ce carré de melons, où j'ai essayé d'«arrêter» Wanderer. C'est tout brûlé à partir de là jusqu'au désert. De plus, son autre roue hydraulique s'est brisée, répondit l'Inspecteur.

—Très bien. Nous couperons la paille en deux, et lui allouerons vingt-cinq pour cent. Où le rendez-vous, demain?

—Il y a des difficultés dans les villages en aval du fleuve à propos de leurs titres de propriété. C'est aussi un bon terrain pour le cheval, par là,» dit l'Inspecteur.

Le prochain rendez-vous eut donc lieu à une vingtaine de milles en aval du fleuve, et on ne découpla qu'une fois bien dans les champs. Abu Hussein était là en force—au nombre de quatre. Quatre chasses délirantes de quatre minutes chacune—quatre chiens par renard—terminées par... quatre terrés sur la berge même. Tout le village regarda.

«Nous avions oublié les terriers. Les talus en sont criblés. Cela nous jouera des tours, dit l'Inspecteur.

—Attendez un moment! (Le Gouverneur tira à lui un chien tout éternuant.) Il me souvient que je suis Gouverneur de ces régions.

—Levez donc un bataillon noir pour nous boucher les trous. Nous en aurons besoin, mon vieux.»

Le Gouverneur se redressa de toute sa hauteur:

«Prête l'oreille, ô peuple! cria-t-il. J'édicte une nouvelle loi.»

Les villageois se rapprochèrent. Il annonça:

«Désormais je donnerai un dollar à celui sur la terre duquel on trouvera Abu Hussein. Et un autre dollar (il montra la pièce) à celui sur la terre duquel ces chiens que voici le tueront. Mais pour celui sur la terre duquel Abu Hussein disparaîtra dans un trou comme celui-ci, je ne lui donnerai pas de dollar, mais la plus mémorable des raclées. Est-ce compris?

—Notre Excellence (un homme s'avança), c'est sur ma terre qu'on a trouvé Abu Hussein, ce matin. Est-ce vrai, mes frères?»

Personne ne contredit. Le Gouverneur, sans un mot, lui jeta quatre dollars, un dollar par renard.

«C'est sur ma terre qu'ils sont tous rentrés dans leurs trous, cria un autre. En conséquence, il faut qu'on me batte.

—Non pas. La terre est à moi, et c'est pour moi les coups.»

Ce second orateur poussa en avant ses épaules déjà mises à nu, et les villageois applaudirent bruyamment.

«Tiens! Deux hommes qui réclament pour qu'on leur flanque une rossée? La terre doit être l'objet de quelque filouterie,» dit le Gouverneur.

Puis, dans le langage du pays:

«Quels sont tes droits à la correction?»

Tel se métamorphose un coude de rivière sous un rayon de soleil, telle se changea la troupe éparpillée des villageois en une cour de la plus ancienne justice. Les chiens grattèrent et gémirent au seuil d'Abu Hussein, sans plus attirer l'attention parmi les jambes des témoins, et Gihon, lui aussi accoutumé aux lois, fila le ronron de son approbation.

«Vous ne voulez pas attendre que les juges remontent le fleuve pour régler le différend? demanda enfin le Gouverneur.

—Non! cria d'une seule voix le village (à part l'homme qui le premier avait demandé à être battu).

—Nous nous en tiendrons à la décision de Notre Excellence. Que Notre Excellence mette à la porte les créatures des Emirs, qui nous ont volé notre terre au temps de l'Oppression.

—Et tu dis?»

Le Gouverneur se tourna vers l'homme qui, le premier, avait demandé à être battu.

«Je dis que, moi, j'attendrai que les Juges circonspects s'en viennent dans le steamer. Alors, j'amènerai tout ce que j'ai de témoins, répliqua-t-il.

—Il est riche. Il amènera de nombreux témoins, marmotta le cheik du village.

—Inutile. Ta propre bouche te condamne! s'écria le Gouverneur. Quel est l'homme qui, ayant des titres légitimes à sa terre, attendrait une heure avant d'entrer dessus? Retire-toi!»

L'homme recula sous la risée du village.

Le second plaignant se courba vivement sous la menace du fouet de chasse. Le village se réjouit.

«O Un Tel, fils d'Un Tel, dit le Gouverneur, soufflé par le cheik, apprends, du jour où j'en donne l'ordre, à boucher tous les trous où Abu Hussein peut se cacher—sur—ta—terre!»

Les légers coups de fouet cessèrent. L'homme se redressa, triomphant. Le Gouvernement suprême avait, par cette accolade, reconnu son titre aux yeux de tous.

Pendant que le village louait la perspicacité du Gouverneur, un enfant nu, marqué de la petite vérole, fit une grande enjambée du côté du terrier, et resta là, planté sur une jambe, avec toute l'insouciance d'une jeune cigogne.

«Ah! fit-il, les mains derrière le dos. Il faudrait boucher ceci avec des bottes de paille de dhurra—ou mieux encore, des bottes d'épines.

—Des épines, de préférence, déclara le Gouverneur. Le gros bout à l'intérieur.»

L'enfant hocha gravement la tête, et s'accroupit sur le sable.

«Une sale journée pour toi, Abu Hussein! piaula-t-il par l'ouverture du terrier. Toute une journée d'embêtements à tes retours scélérats du matin.

—Qu'est-ce que c'est? demanda le Gouverneur. Cela raisonne?

—Farag l'Orphelin. Les siens ont été égorgés, au temps de l'Oppression. L'homme à qui Votre Excellence a décerné la terre est comme qui dirait son oncle maternel.

—Cela viendrait-il avec moi pour donner à manger aux gros chiens?» reprit le Gouverneur.

Les autres petits curieux reculèrent.

«Sauvons-nous! crièrent-ils. Notre Excellence va donner Farag à manger aux gros chiens.

—Je vais venir, déclara Farag. Et je ne m'en irai jamais.»

Il jeta son bras autour du cou de Royal, et la bête intelligente se mit à lui lécher le visage. Après quoi Farag, adressant de la main un vague adieu à son oncle, entraîna Royal vers la gabare, et le reste de la meute suivit.


Gihon, qui avait assisté à nombre de sports, apprit à bien connaître la gabare de chasse. Il la trouva opérant ses tournants par des aubes grises de décembre, aux sons d'une musique aussi sauvage et lamentable que le roulement presque oublié des tambours derviches, lorsque, bien au-dessus du timbre de ténor de Royal, d'un ton de voix plus strident que le fausset de ce menteur de Beagle-boy, Farag chantait la guerre à mort contre Abu Hussein et son engeance. Au lever du soleil, le fleuve épaulait soigneusement l'embarcation à l'endroit voulu, pour écouter l'élan de la meute franchissant pêle-mêle la passerelle, et le pas de l'arabe du Gouverneur derrière eux. Ils passaient par-dessus le sommet de la dune dans les récoltes veuves de rosée, où il n'était plus possible pour Gihon, accroupi, étranglé, en son lit, de savoir ce qu'ils faisaient jusqu'à l'instant où Abu Hussein, volant en bas du talus, venait gratter à un terrier bouché, pour revoler dans l'orge. Ainsi que Farag l'avait prédit, ce furent de mauvais jours pour Abu Hussein, tant qu'il ne sut prendre les précautions nécessaires et s'échapper, sans plus. Parfois, Gihon voyait tout le cortège de la chasse en silhouette sur le bleu du matin lui tenir compagnie durant nombre de joyeux milles. A chaque moitié de mille, chevaux et baudets sautaient les caniveaux—hop, allons, changez de pied, et de l'avant!—comme les images d'un zootrope, jusqu'au moment où ils se rapetissaient le long de la ligne des roues hydrauliques. Alors, Gihon attendait le frémissement de leur retour à travers les récoltes, et les prenait au repos sur son sein à dix heures. Pendant que les chevaux mangeaient, et que Farag dormait, la tête sur le flanc de Royal, le Gouverneur et son Inspecteur peinaient pour le bien de la chasse et de la Province.

Au bout de quelque temps, il n'y eut plus besoin de battre personne pour négligence des terriers. La destination du steamer fut télégraphiée de roue hydraulique en roue hydraulique, et les villageois bouchèrent et se mirent à l'œuvre en conséquence. Un terrier se trouvait-il négligé, que le fait impliquait un différend quant à la propriété de la terre. Sur quoi, la chasse s'arrêtait net pour le régler de la façon suivante: le Gouverneur et l'Inspecteur l'un à côté de l'autre, mais, le second, à une demi-longueur de cheval en arrière; les deux adversaires, les épaules nues, bien en avant; les villageois en demi-lune derrière eux; et Farag avec la meute, qui l'un comme l'autre comprenaient fort bien toute la petite comédie, formant parterre. Vingt minutes suffisaient à régler le cas le plus compliqué; car, ainsi que le déclara le Gouverneur à un juge sur le steamer:

«On arrive à la vérité sur le terrain de chasse des tas de fois plus vite que devant vos tribunaux.

—Et lorsqu'il y a contradiction en matière de preuve? objecta le juge.

—Regardez les gens. Ils donneront de la voix à s'en égosiller, si vous êtes sur une mauvaise piste. Vous n'avez jamais encore vu en appeler d'un seul de mes jugements.»

Les cheiks à cheval—les gens de moindre importance sur d'intelligents baudets—les enfants si méprisés de Farag—ne tardèrent pas à comprendre que les villages qui réparaient les roues hydrauliques et leurs canaux, occupaient une haute place dans la faveur du Gouverneur. Il leur acheta leur orge pour ses chevaux.

«Les canaux, dit-il, sont nécessaires, pour que nous puissions tous les sauter. Ils sont nécessaires, en outre, aux récoltes. Qu'il y ait donc beaucoup de roues et de bons canaux... et beaucoup de bonne orge.

—Sans argent, repartit un cheik sur le retour, il n'y a pas de roues hydrauliques.

—J'avancerai l'argent, répliqua le Gouverneur.

—A quel intérêt, ô Notre Excellence?

—Prenez deux des petits de May Queen pour les élever dans votre village, en ayant soin qu'ils ne mangent pas de charogne, ne perdent pas leur poil, n'attrapent pas la fièvre en se couchant au soleil, mais deviennent de beaux et bons chiens courants.

—Comme Ray-yal... pas comme Bigglebai?»

C'était déjà une insulte, le long du Fleuve, de comparer un homme à cet anthropophage tacheté de bleu.

«Certainement, comme Ray-yal... et pas du tout comme Bigglebai. Ce sera, cela, l'intérêt du prêt. Que les chiots prospèrent, qu'on construise la roue hydraulique, c'est tout ce que je demande, déclara le Gouverneur.

—La roue sera construite. Mais, ô Notre Excellence, si, grâce à la faveur de Dieu, les chiots arrivent à devenir de bons flaireurs, non pas des mangeurs de charogne, inaccoutumés à leurs noms, et sans foi ni loi, qui leur rendra ainsi qu'à moi justice, lorsque viendra le moment de juger les chiots?

—Chiens de meute, mon brave, les chiens de meute! C'est chiens de meute, ô cheik, que nous les appelons en leur virilité.

—Les chiens de meute, lorsqu'ils seront jugés au Sha-ho. J'ai des ennemis en aval du fleuve, des ennemis à qui Notre Excellence a aussi confié des chiens de meute à élever.

—Des chiots, l'ami! Des chi-ots, nous les appelons, ô cheik, en leur enfance!

—Des chi-ots. Mes ennemis peuvent juger mes chi-ots injustement au Sha-ho. Cela demande considération.

—Je vois l'obstacle. Ecoute donc! Si la nouvelle roue hydraulique est construite dans un mois, sans oppression, tu seras, ô cheik, nommé l'un des juges destinés à juger les chi-ots au Sha-ho. Est-ce entendu?

—Entendu. Nous construirons la roue. Moi et mon engeance sommes responsables du remboursement du prêt. Où sont mes chi-ots? S'ils mangent des poulets, peuvent-ils manger les plumes avec?

—Jamais de la vie les plumes. D'ailleurs, Farag, qui est dans la gabare, te dira leur manière de vivre.»

On ne saurait rien trouver de répréhensible dans les prêts personnels et non autorisés du Gouverneur, ces prêts qui lui valurent le surnom de Père des Roues Hydrauliques. Mais la première exposition de chiots dans la capitale demanda énormément de tact, ainsi que la présence d'un bataillon noir faisant ostensiblement l'exercice dans la cour de la caserne, afin de prévenir les troubles qu'eût pu entraîner la remise des prix.

Mais qui saurait consigner les gloires de la chasse de Gihon—ou ses hontes? Qui se rappelle l'hallali sur la place du marché, lorsque le Gouverneur pria les cheiks et guerriers assemblés de remarquer comme quoi les chiens allaient instantanément dévorer le corps d'Abu Hussein; mais comme quoi, lorsqu'il eut donné le signe de la curée, suivant toutes les règles de l'art, la meute éreintée s'en détourna avec dégoût, et Farag pleura parce que, dit-il, on avait noirci la face du monde? Qui ne se rappelle cette course nocturne prenant fin—Beagle-boy, cela va sans dire, en tête—parmi les tombes; la prompte volée de coups de fouet, et le serment, prêté au-dessus des ossements, de laisser de côté la curée? La randonnée du désert, lorsque Abu Hussein, délaissant les cultures, fit six milles de ligne droite, tout droit à son terrier, dans un khor désolé—où d'étranges cavaliers en armes, montés sur des chameaux, apparurent au sortir d'un ravin, et, au lieu de livrer bataille, s'offrirent à ramener sur leurs bêtes les chiens fatigués? Ce que firent, et s'évanouirent.

Mieux que tout, qui se rappelle la mort de Royal, lorsque certain cheik pleura sur le corps du chien sans peur et sans reproche, comme il l'eût pu faire sur celui d'un fils—et, ce jour-là, ils ne chassèrent pas plus avant. La chronique mal faite en parla peu, mais, à la fin de leur seconde saison (quatre-vingt-seize renards au tableau), apparaît la sombre inscription: «Salement besoin d'infuser du sang nouveau. Ils commencent à écouter Beagle-boy.»


L'Inspecteur s'occupa de la chose dès qu'échut son congé.

«Rappelez-vous, dit le Gouverneur, qu'il faut nous procurer la meilleure race d'Angleterre... de vrais chiens de meute, du nanan... sans marchander. Mais ne vous en rapportez pas à vous seul. Présentez mes lettres d'introduction, et prenez ce qu'on vous donnera.»

L'Inspecteur présenta ses lettres dans un milieu où l'on fait grand cas des chevaux, plus encore des chiens de meute, et où l'on reçoit assez bien les gens qui savent ce que c'est qu'une selle. On se le passa de maison en maison, le fit monter suivant ses mérites, et le nourrit, après cinq années de côtelettes de bouc et de Worcester sauce, peut-être une idée trop plantureusement.

La demeure, ou château, où il opéra son grand coup n'importe guère. Quatre M.F.H. étaient présents à table; et, dans une heure d'épanchement, l'Inspecteur leur raconta des histoires de la Chasse de Gihon. Il conclut:

«Ben a dit que je ne devais pas m'en rapporter à moi seul à propos des chiens de meute; mais je pense, en tout cas, qu'il devrait y avoir un tarif spécial pour les bâtisseurs d'Empires.»

Dès que ses hôtes purent parler, ils le rassurèrent sur ce point.

«Et maintenant, racontez-nous encore une fois toute l'histoire de votre première exposition de chiots, dit l'un d'eux.

—Et celle du bouchage des terriers. Est-ce que tout cela était de l'invention de Ben? interrogea un autre.

—Attendez un moment, dit du bout de la table un homme tout rasé—pas un M.F.H. Est-ce dans les habitudes de votre Gouverneur de battre vos villageois lorsqu'ils oublient de boucher les trous de renards?»

Le ton et la phrase eussent été suffisants, même si, comme l'Inspecteur le confessa plus tard, le gros homme à double menton bleu n'eût pas tant ressemblé à Beagle-Boy. Il prit sur lui de le faire marcher pour l'honneur de l'Ethiopie.

«Nous ne chassons que deux jours par semaine..... rarement trois. Ne crois guère qu'on ait jamais exercé le châtiment plus de quatre fois dans une semaine... à moins de jours d'extra.»

Le gros homme (personnage à lèvre pendante) jeta sa serviette, fit le tour de la table, s'effondra sur la chaise voisine de l'Inspecteur, et se pencha avidement en avant, de façon à souffler au visage de ce dernier.

«Châtié avec quoi?

—Avec le kourbash... sur les pieds. Le kourbash est une lanière de peau d'hippopotame bien tannée, taillée d'un côté en forme de quille, comme le tranchant d'une défense de sanglier. Mais nous employons le côté arrondi, lorsqu'il s'agit d'un premier délit.

—Et ce genre de chose n'a pas de conséquences fâcheuses? Pour la victime, j'entends... pas pour vous?

—Bi-en rarement. Soyons juste. Je n'ai jamais vu mourir un homme sous le fouet, mais la gangrène peut se déclarer si le kourbash a été mariné.

—Mariné dans quoi?»

Toute la table était silencieuse et attentive.

«Dans la couperose, naturellement. Vous ne saviez pas cela? dit l'Inspecteur.

—Dieu merci, non!»

Le gros homme lança de visibles postillons.

L'Inspecteur, s'essuyant le visage, s'enhardit.

«N'allez pas croire que nous nous montrions négligents vis-à-vis de nos boucheurs de terriers. Nous avons un fonds de chasse pour le goudron chaud. Le goudron est un pansement merveilleux lorsque les ongles des doigts de pied ne sont pas partis sous les coups. Mais, chassant sur d'aussi grandes étendues que les nôtres, nous ne pouvons être de retour dans le village avant un mois, et, si l'on ne renouvelle pas les pansements et que la gangrène se déclare, on trouve plus souvent qu'on ne pense son homme en train de pilonner sur ses moignons. Nous avons un mot du cru bien connu pour les désigner tout le long du fleuve. Nous les appelons les Grues de Mudir. Vous comprenez, j'ai persuadé au Gouverneur de ne les bâtonner que sur un seul pied.

—Sur un seul pied? Les Grues de Mudir!»

Le gros homme devint pourpre jusqu'au sommet de sa tête chauve.

«Cela vous serait-il égal de me donner le mot du cru pour les Grues de Mudir?»

Du fond d'une mémoire trop bien garnie, l'Inspecteur tira un mot court et bien senti qui eût surpris en lui-même jusqu'aux effrontés Ethiopiens. Il l'épela, vit le gros homme l'écrire sur sa manchette et se retirer. Alors, l'Inspecteur traduisit quelques-unes de ses significations et sous-entendus aux quatre maîtres d'équipage. Il partit trois jours plus tard avec huit couples des meilleurs chiens de meute d'Angleterre—présent royal et généreux, tout autant qu'amical, de quatre meutes à la Chasse de Gihon. Il avait eu honnêtement l'intention de détromper le gros homme tacheté de bleu, mais, de façon ou d'autre, perdit la chose de vue.


Le nouveau détachement marque un nouveau chapitre dans l'histoire de la Chasse. De phénomène isolé dans une gabare, cela devint une véritable institution avec chenils en brique sur la terre ferme, et une influence sociale, politique et administrative, qui n'avait pour limites que celles de la province. Ben, le Gouverneur, vit son tour arriver de retourner en Angleterre, où il eut une meute, à lui, de chiens qui pouvaient, cette fois, passer pour du vrai nanan, mais ne cessa de soupirer après le vieux tas de gueux sans foi ni loi. Ses successeurs se trouvèrent ipso facto M.F.H. de la Chasse de Gihon, comme tous les Inspecteurs se trouvèrent whips. Pour ceci, d'abord, que Farag, le premier piqueur, en khaki et puttees, n'eût obéi à rien qui fût d'un rang moindre que celui d'Excellence, et que les chiens n'obéissaient à personne qu'à Farag; pour ce second motif, que la meilleure façon d'estimer le montant et le revenu des récoltes était de n'avoir point froid aux yeux; pour un troisième, que, bien que les juges d'en bas du fleuve délivrassent des titres de propriété signés et porteurs d'un sceau à tous propriétaires légitimes, l'opinion publique, tout le long des rives, ne tenait cependant nul titre pour valable qu'il n'eût été confirmé, suivant les précédents, par le simulacre du Gouverneur, dans le feu de la chasse, au-dessus du terrier négligé à dessein. La cérémonie, c'est vrai, avait été réduite à trois simples tapes sur l'épaule, mais les gouverneurs qui essayèrent d'éluder même cela se trouvèrent, eux et leur bureau, environnés d'une véritable nuée de témoins qui leur prenaient tout leur temps en procès, et, pis encore, négligeaient les chiots. Les vieux cheiks, il est vrai, tenaient ferme pour les mémorables raclées de l'ancien temps—plus rude le châtiment, prétendaient-ils, plus sûr le titre; mais, ici, la main du progrès fut contre eux, et ils se contentèrent de raconter des légendes sur Ben, le premier Gouverneur, qu'ils appelaient le Père des Roues Hydrauliques, et sur ce temps héroïque où hommes, chevaux et chiens valaient qu'on les suivît.

Ce même Progrès Moderne, qui apportait le biscuit de chiens et les robinets de cuivre aux chenils, était à l'œuvre par le monde entier. Forces, activités, mouvements, sourdaient, s'agitaient, se fondaient, et, en une avalanche politique, débordaient une Angleterre effarée et qui n'en pouvait mais. Les Echos de l'Ere Nouvelle se trouvaient portés dans la Province sur les ailes de câblogrammes sans queue ni tête. La Chasse de Gihon lut des discours, des sentiments, une politique qui l'étonnèrent, et remercia Dieu, prématurément, de ce que sa Province fût trop loin, trop chaude et trop difficile à administrer, pour que l'atteignissent ces orateurs ou leur politique. Mais, avec bien d'autres, elle ne se rendit nul compte du but et de la portée de l'Ere Nouvelle.

Une par une les Provinces de l'Empire furent traînées devant la justice, et gourmandées, saisies et maintenues, fouettées sous le ventre et reculées, pour l'amusement de leurs nouveaux maîtres en la paroisse de Westminster. Une par une elles se retirèrent, blessées et fâchées, pour échanger leurs impressions aux confins de la terre saisie de malaise. Même alors, la Chasse de Gihon, comme jadis Abu Hussein, ne comprit pas; sur quoi leur parvint la nouvelle, par la voie de la presse, qu'ils avaient l'habitude de fouetter à mort les bons cultivateurs à rendement qui négligeaient de boucher les terriers; mais que le petit, très petit nombre de ceux qui ne mouraient pas sous les fouets de peau d'hippopotame imbibés de couperose circulaient sur leurs moignons gangrenés, et se voyaient affubler du nom de Grues de Mudir. L'accusation trouvait pour garant dans la Chambre des Communes certain Mr. Lethabie Groombride, lequel avait formé un Comité, et inondait le monde de ses brochures. La Province gémit, l'Inspecteur—maintenant Inspecteur d'Inspecteurs—sifflota. Il avait oublié le monsieur qui lançait des postillons au visage des gens.

«Pourquoi aussi ressemblait-il tellement à Beagle-boy? dit-il pour sa seule défense, lorsqu'il rencontra le Gouverneur à déjeuner, sur le steamer, à la suite d'un rendez-vous.

—Vous n'auriez pas dû plaisanter avec un animal de cette catégorie-là, repartit le Gouverneur. Regardez ce que Farag vient de m'apporter!»

C'était une brochure, signée au nom d'un Comité par une dame secrétaire, mais rédigée par quelqu'un qui connaissait à fond la langue de la Province. Après avoir raconté l'histoire des coups de fouet, il recommandait à tous les gens battus d'instruire une procédure criminelle contre leur Gouverneur, et, dès que faire se pourrait, de s'élever contre l'oppression et la tyrannie anglaises. Tels documents étaient du nouveau pour l'Ethiopie, en ce temps-là.

L'Inspecteur lut la dernière demi-page:

«Mais... mais, balbutia-t-il, c'est impossible. Les blancs n'écrivent pas de ces machines-là.

—Vous croyez cela, vous? dit le Gouverneur. C'est comme cela, en outre, qu'ils se font nommer ministres. Je suis allé au pays, l'an dernier. Je sais ce que je dis.

—Cela tombera de soi-même, répliqua faiblement l'Inspecteur.

—Pas du tout. Groombride arrive ici dans quelques jours pour procéder à une enquête.

—Pour son compte personnel?

—Il a le Gouvernement Impérial derrière lui. Voulez-vous voir les instructions que j'ai reçues?»

Le Gouverneur posa sur la table un câblogramme en clair, lequel disait en substance: «Vous accorderez à Mr. Groombride toutes facilités pour son enquête, et veillerez, sous votre responsabilité, à ce qu'il ne soit apporté aucune entrave à quelque interrogatoire de témoins qu'il juge nécessaire, aussi minutieux que soit cet interrogatoire, et quels que soient les témoins. Il sera accompagné de son propre interprète, qu'il ne s'agit pas de circonvenir.»

«Et cela, à moi... Gouverneur de la Province! fit le Gouverneur.

—Cela, c'est le comble!» repartit l'Inspecteur.

Farag, le piqueur, entra dans le salon, suivant son privilège.

«Mon oncle, qui fut battu par le Père des Roues Hydrauliques, voudrait approcher, ô Excellence, dit-il, et il y en a d'autres sur la berge.

—Laisse entrer,» répondit le Gouverneur.

Sur quoi s'en vinrent à bord cheiks et villageois, au nombre de dix-sept. A la main de chacun se voyait un exemplaire de la brochure; dans l'œil de chacun, cette terreur et cette gêne que les Gouverneurs consument et le temps et eux-mêmes à dissiper. L'oncle de Farag, maintenant cheik du village, prit la parole:

«Il est écrit dans ce livre, ô Excellence, que les coups grâce auxquels nous tenons nos terres sont tous sans valeur. Il est écrit que tout homme qui a reçu de tels coups de la part du Père des Roues Hydrauliques, lequel nous débarrassa des Emirs, doit immédiatement engager un procès, attendu que le titre à sa terre n'est pas valable.

—C'est écrit. Nous ne voulons pas de procès. Nous voulons tenir la terre comme elle nous a été donnée après le temps de l'Oppression!» s'écrièrent-ils.

Le Gouverneur lança un regard à l'Inspecteur. Celui-ci avait pris un air grave. Jeter le doute sur la propriété de la terre, en Ethiopie, c'est ouvrir les écluses et rassembler les troupes.

«Vos titres sont bons,» dit le Gouverneur.

L'Inspecteur confirma d'un signe de tête.

«Alors, que veulent dire ces écrits qui viennent d'en bas du Fleuve où sont les Juges? (L'oncle de Farag brandit son exemplaire.) Sur l'ordre de qui veut-on que nous vous égorgions, ô Excellence Notre Gouverneur?

—Il n'est pas écrit que vous deviez m'égorger.

—Pas en propres termes; mais si nous laissons un terrier sans le boucher, c'est comme si nous voulions sauver Abu Hussein des chiens. Ces écrits disent: «Supprimez vos gouvernants.» Comment supprimer sans tuer? La rumeur rapporte qu'il en va venir un, bientôt, du bas du fleuve pour nous mener à la tuerie.

—Imbéciles! repartit le Gouverneur. Vos titres sont bons. C'est de la démence.

—C'est écrit, répondirent-ils comme un seul homme.

—Ecoutez, reprit doucement l'Inspecteur. Je sais qui est cause que ces écrits ont été écrits et envoyés. C'est un homme aux joues tachetées de bleu, ayant l'aspect de Bigglebai qui mangeait des malpropretés. Il va remonter le fleuve pour aboyer au sujet des châtiments.

—Va-t-il attaquer nos titres de propriété?... Un mauvais jour pour lui!

—Doucement, Baker, murmura le Gouverneur. Ils le tueront, s'ils prennent peur au sujet de leurs terres.

—Je raconte une parabole. (L'Inspecteur alluma une cigarette.) Dites lequel d'entre vous a emmené se promener les petits de Milkmaid?

—Melik-meid Première ou Seconde? demanda vivement Farag.

—Seconde... celle qui boitait à cause de l'épine.

—Non... non. Melik-meid Seconde s'est forcé l'épaule en sautant mon caniveau, cria un cheik. Melik-meid Première a boité à cause des épines le jour où Notre Excellence est tombée trois fois.

—C'est vrai... c'est vrai. Le second mâle de Melik-meid a été Malvolio, le chien pie, dit l'Inspecteur.

—J'ai eu deux des chiots de la seconde Melik-meid, déclara l'oncle de Farag. Ils sont morts de la rage en leur neuvième mois.

—Et comment ont-ils fait avant de mourir? demanda l'Inspecteur.

—Ils s'en sont allés courant de tous côtés au soleil et bavant de la bouche jusqu'à ce que mort s'ensuive.

—Pourquoi?

—Dieu sait. Il a envoyé la démence. Ce n'était pas ma faute.

—Ta propre bouche t'a répondu. (L'Inspecteur se mit à rire.) Il en va pour les hommes comme pour les chiens. Dieu en frappe certains de la démence. Ce n'est pas notre faute si ces hommes-là s'en vont courant de tous côtés au soleil, la bave à la bouche. L'homme qui vient lancera de la salive par la bouche en parlant, et ne cessera de s'avancer et de se pousser vers ceux qui l'écouteront. En le voyant et en l'écoutant, vous comprendrez qu'il est affligé de Dieu, qu'il est dément. Il est dans la main de Dieu.

—Mais nos titres... nos titres concernant nos terres sont-ils bons? répéta l'assemblée.

—Vos titres sont dans mes mains... ils sont bons, déclara le Gouverneur.

—Et celui qui a écrit les papiers est un affligé de Dieu? demanda l'oncle de Farag.

—L'Inspecteur l'a dit, cria le Gouverneur. Vous le verrez, quand l'homme va venir. O cheiks et villageois, avons-nous chevauché ensemble et promené ensemble des chiots, et acheté et vendu de l'orge pour les chevaux... pour qu'après tant d'années nous suivions à l'aveugle une fausse piste sur les traces d'un dément... d'un affligé de Dieu?

—Mais la chasse nous paye pour tuer les chacals enragés, dit l'oncle de Farag. Et celui qui met en doute mes titres à ma terre...

—Aahh! Pas de blague! (Le fouet de chasse du Gouverneur claqua comme un pierrier.) Par Allah, tonna-t-il, s'il arrive de par vous le moindre mal aux affligés de Dieu, je tuerai de ma main chiens et chiots, l'un après l'autre, et c'en sera fait de la chasse. Maintenant, je m'en lave les mains. Allez en paix, et dites cela aux autres.

—C'en sera fait de la chasse, répéta l'oncle de Farag. Alors, comment sera gouverné le pays? Non... non, ô Excellence Notre Gouverneur, nous ne ferons pas de mal à un cheveu de la tête de l'affligé de Dieu. Il sera pour nous ce qu'est la femme d'Abu Hussein dans la saison sacrée.»

Lorsqu'ils furent partis, le Gouverneur s'épongea le front.

«Il faut mettre une poignée de soldats dans chacun des villages que visite ce Groombride, Baker. Dites-leur de ne pas trop se montrer, tout en ayant l'œil sur les villageois. Il les pousse vraiment trop loin.

—O Excellence, dit la voix insinuante de Farag, lequel posa le Field et le Country Life avec ostentation sur la table, est-ce que l'affligé de Dieu, qui ressemble à Bigglebai, est le même homme que Monsieur l'Inspecteur a rencontré dans la grande maison en Angleterre, et à qui il a raconté l'histoire des Grues de Mudir?

—Le même, Farag, répondit l'Inspecteur.

—J'ai souvent entendu Monsieur l'Inspecteur raconter l'histoire à Notre Excellence, à l'heure de la soupe dans les chenils; mais, puisque je suis au service du Gouvernement, je n'en ai pas parlé aux miens. Faut-il répandre cette histoire dans les villages?»

Le Gouverneur inclina la tête:

«Peut pas faire de mal.»


Les détails de l'arrivée de Mr. Groombride en compagnie de son interprète, qu'il proposa d'admettre avec lui à la table du Gouverneur, son allocution au Gouverneur sur le Mouvement Nouveau et sur les crimes de l'Impérialisme, je les omets à dessein. A trois heures de l'après-midi, Mr. Groombride déclara:

«Maintenant, je vais sortir et m'adresser à vos victimes de ce village.

—N'allez-vous pas trouver qu'il fait un peu chaud? demanda le Gouverneur. Ils font généralement la sieste jusqu'au coucher du soleil, à cette époque de l'année.»

Les grosses lèvres pendantes de Mr. Groombride firent mine de se serrer.

«Cela seul, répondit-il, en appuyant sur les mots, suffirait à me décider. Je crains que vous n'ayez pas tout à fait saisi le sens de vos instructions. Puis-je vous demander d'envoyer chercher mon interprète? J'espère qu'il n'a pas été travaillé par vos subordonnés?»

C'était un garçon olivâtre, appelé Abdul, qui avait bien mangé et bien bu en compagnie de Farag. L'Inspecteur, soit dit en passant, n'assistait point au repas.

«A tout risque, je m'en vais sans escorte, dit Mr. Groombride. Votre présence les gênerait pour faire leurs dépositions. Abdul, mon bon ami, voulez-vous avoir l'extrême bonté d'ouvrir le parasol?»

Il suivit la passerelle jusqu'au village, et, sans plus de préambule qu'un piquet de l'armée du Salut dans quelque mauvaise rue de Portsmouth, cria:

«O mes frères!»

Il ne devina pas comment la voie lui avait été préparée. Le village était bien éveillé. Farag, en vêtements lâches, flottants, n'ayant rien du khaki et des puttees du piqueur, était appuyé contre le mur de la maison de son oncle.

«Venez, cria-t-il d'une voix mélodieuse, voir l'affligé de Dieu, dont les traits, oui-da, ressemblent à ceux de Bigglebai.»

Le village arriva, et décida qu'en somme Farag avait raison.

«Je ne saisis pas très bien ce qu'ils disent, déclara Mr. Groombride.

—Eux dire avoir beaucoup plaisir vous voir, moussu, interpréta Abdul.

—Je pense, alors, qu'ils auraient pu envoyer une députation sur le steamer; mais je suppose qu'ils ont eu peur des personnages officiels. Dites-leur de ne pas avoir peur, Abdul.

—Il vous dit de ne pas avoir peur,» expliqua Abdul.

Sur quoi un enfant crachota en éclatant de rire.

«Gardez-vous de toute gaîté, cria Farag. L'affligé de Dieu est l'hôte de l'Excellence Notre Gouverneur. Nous sommes responsables du moindre cheveu de sa tête.

—Il n'en a pas, de cheveux, dit une voix. Il a la pelade.

—Dites-leur maintenant pourquoi je suis venu, Abdul; et, je vous en conjure, tenez le parasol bien droit. Je crois que je vais me réserver pour mon petit discours de la fin, en langage du pays.

—Approchez! Regardez! Ecoutez! chanta Abdul. L'affligé de Dieu va tout à l'heure vous donner une petite représentation. Il va parler dans votre langue, et vous faire mourir de rire. Voilà trois semaines que je suis son serviteur. Je vais vous raconter tout à propos de ses vêtements de dessous et des parfums qu'il emploie pour sa tête.»

Il leur en raconta de toutes les couleurs.

«Et te fais-tu ta part dans ses flacons de parfums? demanda Farag pour finir.

—Je suis son serviteur. Je lui en ai pris deux, répondit Abdul.

—Demande-lui, dit l'oncle de Farag, ce qu'il sait à propos de nos titres de propriété. Vous autres, les jeunes, vous êtes tous les mêmes.»

Il agita une des brochures. Mr. Groombride sourit de constater que la graine semée à Londres avait porté ses fruits sur les bords de Gihon. Voyez! Il n'était pas un ancien qui n'eût en main un exemplaire de la brochure.

«Il en sait moins qu'un buffle. Il m'a raconté sur le steamer qu'il avait été poussé à sortir de son pays par Demoh-Kraci, qui est un diable habitant les foules et les assemblées, dit Abdul.

—Allah soit entre nous et le Malin! caqueta une femme du fond de l'obscurité d'une hutte. Rentrez, enfants, peut-être a-t-il le Mauvais Œil.

—Non, ma tante, repartit Farag. Nul affligé de Dieu n'a le Mauvais Œil. Attendez le discours à pouffer de rire qu'il va débiter. Je l'ai entendu de la bouche d'Abdul.

—Ils m'ont l'air très prompts à saisir le point de vue. Où en êtes-vous, Abdul?

—Tout à l'histoire des coups, moussu. Eux très fort intéressés.

—N'oubliez pas de parler de l'autonomie, et, je vous en prie, tenez bien le parasol au-dessus de moi. Il est inutile de démolir, si l'on ne commence par édifier.

—Il se peut qu'il n'ait pas le Mauvais Œil, grogna l'oncle de Farag, mais son diable l'a trop certainement amené à mettre en doute mon titre de propriété. Demande-lui donc s'il doute encore de mon titre de propriété.

—Ou du mien, ou du mien? crièrent les anciens.

—A quoi bon? C'est un affligé de Dieu, cria Farag. Rappelez-vous l'histoire que je vous ai racontée.

—Oui, mais c'est un Anglais, et, sans doute, influent; sans quoi, Notre Excellence ne le recevrait pas. Prie cette bourrique de là-bas de le lui demander.

—Moussu, dit Abdul, ces gens beaucoup craindre être renvoyés de leurs terres en conséquence de vos remarques. C'est pourquoi eux demander faire promesse aucune mauvaise conséquence suivre votre visite.»

Mr. Groombride suffoqua, devint pourpre. Puis il frappa du pied.

«Dites-leur, s'écria-t-il, que si le moindre personnage officiel touche à un cheveu de la tête du moindre d'entre eux, toute l'Angleterre en retentira. Grand Dieu! Quel besoin d'oppression! La terre est couverte de ténèbres épaisses, et remplie de repaires de violence[44]

[44] Psaumes, ch. LXXIV, v. 20.

Il s'essuya le visage, et s'écria, étendant les bras:

«Dites-leur, oh! dites aux pauvres serfs de ne pas avoir peur de moi. Dites-leur que je viens en redresseur de torts... et non pas, Dieu sait, ajouter à leur fardeau.»

Le glouglou bien aspiré de l'orateur exercé leur plut grandement.

«C'est comme cela que le robinet coule dans le chenil, dit Farag. L'Excellence Notre Gouverneur le reçoit pour qu'il lui donne ainsi la comédie. Fais-lui répéter le discours à pouffer de rire.

—Qu'a-t-il dit à propos de mes titres de propriété?»

L'oncle de Farag n'était point de ceux qui se laissent troubler.

«Il dit, interpréta Farag, qu'il ne désire rien tant que de vous voir vivre en paix sur vos terres. Il parle comme s'il se croyait lui-même Gouverneur.

—Allons. Nous sommes tous ici témoins de ce qu'il a dit. Maintenant, en avant la représentation. (L'oncle de Farag tira sur les plis de ses vêtements.) Avec quelle diversité Allah a fait les créatures! A l'une Il accorde la force d'égorger les Emirs; l'autre, Il l'a fait devenir démente, et puis errer au soleil, tels les enfants affligés de Melik-meid.

—Oui, et lancer de la salive par la bouche, comme l'Inspecteur nous l'a dit. Tout arrivera comme Monsieur l'Inspecteur l'a prédit, déclara Farag. Je n'ai jamais encore vu Monsieur l'Inspecteur perdre la chasse dans une randonnée.

—Je crois (Abdul tira Mr. Groombride par les manches), je crois, moussu, que c'est peut-être le moment de leur débiter votre joli petit discours en langage du pays. Eux ne pas comprendre anglais, mais très beaucoup contents de votre condescendance.

—Condescendance?... (Mr. Groombride tourna sur ses talons). Si seulement ils savaient ce que mon cœur ressent pour eux. Si je pouvais exprimer la dixième partie de mes sentiments! Il faut que je reste ici pour apprendre leur langue. Tenez le parasol droit, Abdul. Je crois, par mon petit discours, leur montrer que je connais quelque chose de leur vie intime[45]

[45] En français, dans le texte.

Ce fut une courte et simple allocution, soigneusement apprise par cœur, et dont l'accent, objet de la sollicitude d'Abdul sur le steamer, permit aux auditeurs de deviner le sens. Il s'agissait d'une requête tendant à voir un spécimen des Grues de Mudir; attendu que, selon l'orateur, tout le désir de sa vie, l'objet auquel il consacrait ses jours, c'était d'améliorer le sort des Grues de Mudir. Mais il fallait d'abord qu'il les vît de ses propres yeux. Ses frères, qu'il chérissait déjà, voulaient-ils lui montrer une de ces Grues de Mudir qu'il demandait à chérir?

Une fois, deux fois, et encore répéta-t-il sa demande dans sa péroraison, en employant toujours—de façon à leur montrer que leur argot lui était familier—en employant toujours, dis-je, le mot que l'Inspecteur lui avait donné en Angleterre, il y avait longtemps—le mot court et bien senti qui surprend jusqu'à l'Ethiopie éhontée.

Il y a des limites à la sublime politesse d'un peuple antique. Un gros homme au menton bleu, en vêtements blancs, avec les initiales de son nom en rouge barrant la partie inférieure de son devant de chemise, qui bredouille de dessous un parasol bordé de vert de presque larmoyantes supplications pour se voir présenter l'Imprésentable; qui nomme à haute voix l'Innommable; qui saute pour ainsi dire de joie perverse à la seule mention de Ce Qu'on Ne Mentionne Pas—rencontra ces limites. Il y eut un moment de silence; et, alors, une explosion de gaîté telle que Gihon, au cours de ses siècles d'existence, n'en avait jamais entendu de semblable—un rugissement pareil au rugissement de ses propres cataractes en temps d'inondation. Les enfants se jetèrent sur le sol, et se roulèrent de droite et de gauche dans un pêle-mêle de huées et de vivats; les adultes, le visage caché dans leurs vêtements, restèrent penchés en silence, jusqu'au moment où le supplice, devenant intolérable, ils renversèrent d'un seul coup la tête et semblèrent aboyer au soleil; les femmes, les mères, les vierges glapirent à qui mieux mieux et se tapèrent sur la cuisse, au point qu'on eût cru entendre une décharge de mousqueterie. Lorsqu'ils essayaient de reprendre haleine, quelque voix à demi étranglée nasillait le mot, et le vacarme reprenait de plus belle. Le dernier à succomber fut Abdul, élevé à la ville. Il tint bon jusqu'aux limites de l'apoplexie, puis s'effondra, en jetant au loin le parasol.

Il ne faudrait pas juger trop sévèrement Mr. Groombride. L'exercice et l'émotion violente sous un soleil brûlant, la secousse occasionnée par l'ingratitude publique lui troublèrent sur le moment l'esprit. Il ramassa le parasol, le ferma, et s'en servit pour battre Abdul à terre, en criant qu'on l'avait trahi.

En quelle posture l'Inspecteur, à cheval, suivi du Gouverneur, le découvrit soudain.


«Tout cela est fort bien, dit l'Inspecteur, après avoir reçu la déposition tragique de ce coquin d'Abdul sur le steamer, mais on n'a pas le droit de taper sur un indigène comme sur une enclume parce qu'il se moque de vous. Je ne vois rien à faire qu'à laisser la loi suivre son cours.

—Vous pouvez réduire l'accusation à... heu... avoir... circonvenu un interprète,» dit le Gouverneur.

Mr. Groombride était trop abattu pour se voir consolé.

«C'est la publicité que je crains, gémit-il. N'y a-t-il aucun moyen possible d'étouffer l'affaire? Vous ne savez pas ce que c'est qu'une interpellation... une simple interpellation, à la Chambre des Communes, pour un homme dans ma position... la ruine de ma carrière politique, je vous assure.

—Je ne l'eusse jamais cru, repartit d'un air pensif le Gouverneur.

—Et, bien que peut-être je ne devrais pas le dire, je ne suis pas sans considération dans mon pays... ni influence. Un mot à propos, comme le sait Votre Excellence, cela peut mener loin un fonctionnaire.»

Le Gouverneur frissonna.

«Oui, cela devait venir aussi, se dit-il. Eh bien, écoutez donc, alors. Si je conseille à votre homme de retirer sa plainte contre vous, vous pouvez aller au diable, pour ce que je m'en moque. La seule condition que j'y mets, c'est que si vous écrivez... je suppose que cela fait partie de votre besogne... quelque relation de voyage, vous ne fassiez pas mon éloge.»

Mr. Groombride est resté, jusqu'ici, scrupuleusement fidèle à cet accord.