CHAPITRE II.
LES JUMELLES.
Huit jours après l'entrevue de Rubens et de maître Borrekens, le peintre célèbre s'arrêtait, à la même heure pour ainsi dire, devant la porte du roi des arquebusiers.
Assis comme d'habitude sur le seuil de sa maison, mynheer Borrekens ôta son chapeau avec un empressement qui tenait à la fois du respect et de la familiarité.
—Votre tableau est terminé, mynheer Borrekens, lui annonçait-il; faites-moi le plaisir de venir le voir aujourd'hui vers onze heures; vous me direz si le Serment dont vous êtes le chef aura lieu de se montrer satisfait de l'échange que nous avons fait.
Maître Borrekens se garda bien de manquer au rendez-vous donné.
Il arriva ponctuellement, à l'heure dite, vêtu d'un beau pourpoint de velours noir, sur lequel brillait une riche chaîne d'or et un large médaillon de même métal qui renfermait l'image du saint patron de sa confrérie.
La maison de Rubens, quoique inachevée encore, nous l'avons dit, était un palais vaste et d'une magnificence presque royale. Un valet richement vêtu introduisit le bourgeois dans une galerie où se trouvaient rassemblées les antiquités que Rubens avait recueillis pendant le long séjour qu'il avait fait en Italie, et qui formaient une collection déjà justement célèbre en Europe.
Un étranger de distinction visitait cette galerie, et, appuyé familièrement sur le bras de l'artiste, s'arrêtait de temps à autre pour mieux admirer quelque chef-d'oeuvre, dont il parlait du reste en connaisseur expert et surtout en amateur enthousiaste.
—Mylord duc, dit Rubens lorsqu'il aperçut le bourgeois, permettez-moi de vous présenter mon voisin et mon ami, le roi du Serment des Arquebusiers d'Anvers.
L'étranger, jeune encore, salua d'une légère inclination de tête mynheer Borrekens, et regarda avec curiosité ce bon visage où se trouvaient exprimées à la fois, d'une manière significative, la naïveté et sa ruse.
Rubens, qui suivait de l'oeil les impressions du duc, et qui voulait s'amuser de ce qui allait se passer, adressa de nouveau la parole au seigneur anglais, pour mieux exciter sa curiosité et son attention.
—Si Sa Grâce le duc de Buckingham veut bien le permettre, continua-t-il, je vais montrer à mon voisin Borrekens le tableau que je viens de terminer pour le Serment des Arquebusiers, en échange de quatorze pieds de terrain contestés, entre lesdits arquebusiers et moi.
Il fit un signe de la main, et deux valets, portant la même livrée que celui qui avait introduit Borrekens, ouvrirent à deux battants les portes d'un immense atelier.
Une toile complètement terminée occupait le fond de cet atelier: c'était la célèbre Descente de Croix.
Buckingham jeta un cri d'admiration, et le bourgeois ébloui se demanda un moment si Rubens ne raillait point, en lui offrant un pareil chef-d'oeuvre en échange de quelques pieds de terre, d'une propriété fort peu établie d'ailleurs. Cependant il tint ferme, et ne laissa voir ni embarras ni doute sur son visage. Il plaça en abat-jour sa grosse main au-dessus de ses yeux, pour mieux voir la magique toile, dont, en sa qualité d'enfant de la Flandre, il était organisé à comprendre la sublimité.
—Eh bien! êtes-vous satisfait, mynheer Borrekens? demanda-le peintre en riant.
—Vous vous êtes montré, en cette circonstance comme en toute autre, d'une munificence sans égale, mynheer Rubens. Ce don que vous faites est de beaucoup, beaucoup au-dessus de la valeur du mauvais bout de terrain que nous vous avons cédé!… Et cependant…
—Et cependant? reprit Rubens qui regardait toujours Buckingham en riant.
—Vous avez promis au Serment des Arquebusiers un portrait de leur patron saint Christophe.
—Vous avez raison, mon maître; mais, objecta Rubens, qui se plaisait à ces sortes de controverses, ne savez-vous point que le géant Christophe, portant le Christ enfant sur son épaule, est un saint apocryphe que le Martyrologe n'admet qu'avec défiance? Voyez dans ce tableau, cinq figures portant le corps de notre divin Maître. Je vous ai fait cinq Christophe au lieu d'un. Il me semble que le Serment des Arquebusiers a lieu d'être satisfait.
Mynheer Borrekens hocha la tête.
—Il y a moyen de tout concilier, objecta Buckingham. Rubens, laissez-moi acquérir ce chef-d'oeuvre, et vous peindrez à mynheer Borrekens le géant qu'il désire.
—Non, Seigneur! s'écria Borrekens, dont les joues s'empourprèrent d'indignation; Monseigneur croit-il donc que j'ai si peu de sang flamand dans les veines, que je puisse consentir à laisser Londres dépouiller Anvers d'un pareil chef-d'oeuvre!
—Mais puisqu'il ne vous satisfait point?
—Ah! fit le bourgeois, sans se déconcerter et reprenant son ton doux et modeste, Monseigneur ne sait-il pas que tous les hommes sont des enfants? Il faut bien peu de choses pour mécontenter les bourgeois du Serment. La fatalité veut qu'il y ait une objection à faire contre l'admirable toile que voici. Eh bien! si j'étais le chevalier Pierre-Paul Rubens, si je donnais à d'honnêtes bourgeois, en échange d'un coin de terrain en litige, un tableau que le lord-duc de Buckingham paierait, au prix de dix fois plus de terrain qu'il n'en appartient dans toute la ville d'Anvers au Serment des Arquebusiers, si je montrais tant de magnificence, dis-je, je ne voudrais pas laisser à personne le droit d'adresser à mon oeuvre une critique, si misérable qu'elle fût.
—Mais quel moyen voyez-vous de contenter votre Serment, mynheer
Borrekens? Je ne m'en doute pas.
—Si fait, mynheer Rubens, vous le voyez.
—Je vous jure que non, sur mon âme!
—Si un pauvre bourgeois sans esprit l'a trouvé de suite, mynheer
Rubens, à plus forte raison ne peut être embarrassé à ce sujet.
—Vous me rendrez service en me l'apprenant.
—Eh bien! un pareil chef-d'oeuvre ne peut être exposé à l'air et à ses injures; il faut des volets pour le recouvrir: le saint Christophe apocryphe de la légende dorée ne peut-il trouver place sur ces volets?
—Mais c'est tout bonnement quatre nouveaux tableaux que vous demandez à
Rubens; chaque volet a deux faces.
—Mylord, répliqua le bourgeois, je ne m'attendais point à cette objection de la part du grand seigneur dont l'Europe entière est tant habituée à admirer la munificence, que la renommée en est arrivée jusqu'à un pauvre marchand d'Anvers comme moi.
—Bien riposté, sur mon âme! Ah! ah! mylord il ne fait pas bon à entreprendre une controverse avec nous autres Belges. Nous opinons de la tête et du bonnet, au besoin.
—Allons! mynheer Borrekens, vous aurez vos volets et votre saint Christophe; un vrai géant, un bâton à la main, un petit Jésus sur l'épaule, et passant une rivière à gué. Toutefois, je ne le ferai qu'à une condition.
—Demandez-moi mon sang, demandez-moi ma vie! s'écria Borrekens dont les yeux étincelaient de joie.
—Il s'agit de choses moins précieuses, rassurez-vous! Mylord-duc me fait aujourd'hui l'honneur de souper avez moi: soyez des nôtres, et venez nous tenir compagnie, le verre à la main.
—J'accepte avec reconnaissance cet honneur! Ah! mynheer Rubens, comment ne voulez-vous pas qu'on vous aime!
Et, saluant jusqu'à terre, il sortit le bourgeois le plus heureux de la ville d'Anvers.
Tandis qu'il se retirait, Buckingham échangea un sourire avec Rubens.
—Oui, mylord, dit le peintre, vous venez de voir un de ces types les plus naïfs et les plus complets du bourgeois flamand. Cet homme, la loyauté en personne, m'a, par dévouement au Serment auquel il appartient, extorqué un tableau par des moyens que ne désavouerait point le plus habile procureur, et ces moyens, il les a improvisés, un beau matin, en me rencontrant par hasard. Je n'en ai pas été longtemps la dupe; mais l'excellence du tour valait bien un tableau, et puis, à parler sérieusement, je n'étais pas fâché d'être agréable au Serment des Arquebusiers, dont mon père a plus d'une fois éprouvé la fidélité, lorsqu'il était conseiller au sénat d'Anvers.
—Rubens, Rubens, vous êtes plus grand seigneur que moi!
—Cet homme, continua Rubens, dont l'âpreté nous amuse, a, je le tiens pour certain, quelque bonne oeuvre secrète, quelque grande et noble action inconnue à laquelle il dévoue sa fortune et sa vie.
Cependant, et tandis qu'on parlait ainsi de lui, mynheer Borrekens se rendait à son logis pour annoncer à sa belle-fille l'honneur qu'il allait avoir de dîner avec le grand seigneur anglais, chez l'artiste qui faisait l'orgueil de la ville d'Anvers.
Il trouva Thrée, comme d'habitude, assise près de la fenêtre, dans son grand fauteuil, et rêvant tour à tour aux chagrins du passé et aux joies de sa maternité prochaine.
L'oeil du vieux bourgeois étincelait tellement de satisfaction que la jeune femme lui dit, avec le sourire mélancolique et tendre qui séyait si bien à ses traits pâles:
—Il vous est advenu quelque bonne nouvelle, mon père?
—Un grand honneur, du moins, répliqua Borrekens, sans songer à dissimuler sa joie. D'abord j'ai l'honneur de dîner aujourd'hui chez le chevalier Rubens! Ensuite, ce grand artiste consent à peindre des volets pour notre tableau du Serment. Je t'ai déjà parlé de cette affaire, je te dirai le reste plus tard. En attendant, donne-moi mes dentelles de Malines, que je fasse honneur à mon hôte.
En ce moment, Simon van Maast passa devant les fenêtres de Thrée, et lui ôta respectueusement son chapeau; elle lui répondit par un signe affectueux de la tête.
Mynheer Borrekens, qui brossait son chapeau de feutre, dit bonsoir de la main à son ami, sans que celui-ci répondît.
—Tiens! tiens! il ne me voit pas! dit-il.
Et il se revêtit, dans sa chambre, de ses vêtements de fête.
Quand il redescendit radieusement paré, Simon van Maast retraversait de nouveau la rue, et de nouveau il saluait Thrée, sans apercevoir mynheer Borrekens.
—Par saint Christophe! voici un compère bien distrait! remarqua le bourgeois. Adieu, ma chère bru.
Et il s'élança dans la rue avec une légèreté de jeune homme! En quatre enjambées, il avait rejoint Simon, sur l'épaule duquel il frappa vivement.
Simon tressaillit et laissa voir quelque chose du trouble d'un homme pris en faute.
—Tu deviens donc aveugle? demanda Borrekens, en passant son bras sous le bras de son nouvel ami: voici deux fois que tu passes devant moi sans me voir.
—Pardon, mynheer Borrekens, mais j'étais préoccupé et distrait.
—Il paraît toutefois que la préoccupation et les distractions ne sont que pour les hommes, et non pour les femmes, reprit Borrekens en riant.
Le rouge monta au visage de Simon; mais Borrekens était trop heureux ce jour-là, pour montrer même un peu de cruauté à l'égard du pauvre garçon.
—Ecoute, dit-il, parlons sérieusement. Nos veuves flamandes ne sont point si promptes que tu le crois à se consoler en secondes noces. Mon pauvre fils était le premier, le seul amour de Thrée; ils s'étaient fiancés l'un à l'autre cinq ans avant de s'épouser, et il n'a pas fallu moins de tant d'amour pour me décider à laisser partir mon fils pour la Frise. Plût à Dieu même que je n'y eusse jamais consenti! Peut-être en ce moment Thrée et moi nous ne pleurerions point sur un tombeau! Tant il y a, mon cher Simon, que tu es un brave garçon que j'aime et que je ne voudrais point voir s'enferrer dans un amour sans espoir. Un homme averti en vaut deux. Te voilà averti, arrange-toi donc pour valoir deux hommes.
Là-dessus, comme il était arrivé devant l'hôtel de Rubens, il serra la main à Simon van Maast et le laissa là un peu étourdi et fort déconcerté.
Rien n'échappe à ce diable d'homme, dit-il: il a déjà lu mieux que moi dans mon coeur! Il a raison, Thrée ne saurait jamais m'aimer. Allons! je n'ai pas de bonheur, je ne puis réussir à rien. Il en sera de cet amour comme du reste de ma vie!
Notez que l'ingrat qui parlait ainsi était jeune, l'un des garçons les mieux tournés d'Anvers, d'une santé à toute épreuve, et qu'il jouissait d'une honnête aisance qui ne lui laissait aucun des soucis de la vie matérielle. Et il se plaignait du sort!
Tandis que Simon van Maast calomniait ainsi la destinée, le coeur de mynheer Borrekens nageait dans la joie, sans que toutefois son visage en trahît rien. Au milieu de ce monde brillant d'artistes et de grands seigneurs, où sa bonne figure n'était certes pas la plus mal encadrée, sans prétentions exagérées comme sans fausse humilité, il faisait preuve d'un tact extrême, ne se fourvoyait pas un seul instant, tout en montrant le rare mérite de rester fidèle à son caractère de bourgeois. Il ne s'en départit point un seul instant, et il sut si bien se gagner les bonnes grâces de lord Buckingham, que ce dernier voulut l'avoir à table, placé à ses côtés.
Il réussit aussi bien près de madame Rubens, cette belle et poétique Isabelle Brandt, sortie elle-même de la bourgeoisie anversoise, et dont la merveilleuse beauté a été immortalisée tant de fois par le pinceau de son mari.
Le dîner touchait à sa fin, et déjà des choeurs de chanteurs et de musiciens commençaient à se faire entendre, lorsque tout à coup un des serviteurs de Rubens se pencha à l'oreille de mynheer Borrekens et lui dit quelques mots. Borrekens se leva brusquement de table, et sortit de la salle à manger dans un trouble extrême et sans même adresser ses excuses au maître de la maison.
Tandis que les convives de Rubens se préoccupaient d'un départ aussi prompt qu'imprévu, mynheer Borrekens, sans même se donner le temps de reprendre son chapeau et son manteau, rejoignait son logis au pas de course et avec une légèreté toute juvénile. Il entra haletant dans le parloir et demanda d'une voix à la fois douce et joyeuse à une petite vieille vêtue de noir:
—Eh bien! tout s'est-il heureusement passé, dame Pétronille?
Celle-ci, qui tranchait de l'importante, soupira, baissa les yeux, détourna la tête et ne répondit point.
—Par le bienheureux saint Christophe! reprit Borrekens, serait-il arrivé malheur à ma bien-aimée Thrée?
—Rassurez-vous, répondit la vieille, la mère se porte aussi bien que son état le comporte.
—Ah! je ne le vois que trop, il faut que je renonce à l'espoir qui m'a si longtemps consolé de voir mon pauvre fils renaître dans un enfant!
Il parlait encore qu'un vagissement se fit entendre dans un coin de la chambre.
Aussitôt mynheer Borrekens s'élança vers un petit berceau qu'il n'avait point remarqué dans son trouble, en souleva les rideaux, et vit deux jumeaux, au lieu d'un seul enfant qu'il s'attendait à trouver.
—Vous m'avez fait une belle peur, dame Pétronille, avec vos airs mystérieux! Pensez-vous que deux enfants ne soient pas autant les bienvenus qu'un seul? Dieu soit béni de me les avoir envoyés! Hélas! ce sont les seuls qui naîtront de mon pauvre fils.
En achevant ces mots, mynheer Borrekens voulut prendre un des deux enfants pour l'embrasser, mais, à sa grande surprise, on les avait placés dans le même maillot.
—Que signifie cela? demanda-t-il à la garde: le linge et la layette manquent-ils chez le roi des Arquebusiers, qu'on enveloppe ces deux enfants dans le même lange? Voilà une singulière idée!
—On l'a fait ainsi parce qu'on ne pouvait faire autrement, dit de sa voix moitié miel et moitié vinaigre dame Pétronille.
—Mais vous me parlerez donc en paraboles jusqu'au bout? s'écria Borrekens avec une voix passablement irrévérencieuse pour la sage-femme; car telle était la profession de la digne matrone. Vous feriez perdre patience à un saint. Voyons! dites-moi une bonne fois quel est le sexe de ces enfants, et pourquoi ils sont emmaillotés ensemble. D'habitude, on ne peut obtenir de vous le silence, et aujourd'hui qu'on veut vous faire parler, vous restez muette comme un poisson.
—Votre fille a mis au monde deux filles, et ces deux filles sont un monstre! riposta aigrement la sage-femme.
Mynheer Borrekens, par un mouvement plein de désespoir, écarta les langes des jumelles. Elles étaient parfaitement conformées; seulement un ligament qui partait du coude gauche de l'une au coude droit de l'autre les unissait entre elles.
A cette vue, le brave homme pâlit, et il lui fallut quelques instants pour reprendre bonne contenance.
Après tout, que Dieu soit béni! reprit-il,—cette singularité n'a rien de difforme, et j'espère d'ailleurs que la science ne sera point sans remède contre un pareil accident. Ma fille est-elle instruite de tout ceci?
—On n'a pas voulu le lui cacher; d'ailleurs il aurait toujours bien fallu qu'elle l'apprît, un peu plus tôt, un peu plus tard, répliqua la sage-femme, dont la voix cette fois était tout à fait vinaigre.
Mynheer Borrekens ne lui répondit pas et entra dans la chambre de la jeune mère, qui, après avoir embrassé son père, demanda qu'on lui amenât ses enfants.
Maître Borrekens alla les lui chercher lui-même, et les déposant dans les bras de Thrée:
—Nous voici quatre pour nous aimer, ma fille, lui dit-il, mon pauvre fils est ressuscité deux fois pour nous!
Pendant cet entretien de Thrée et de son père, Rubens, inquiet du brusque départ de son hôte, avait envoyé un de ses serviteurs chez le roi des Arquebusiers, dont le brusque départ lui causait une vive préoccupation.
Le domestique revint apprendre bientôt à son maître la naissance des deux jumelles, et le singulier phénomène qui les attachait l'une à l'autre.
Cette nouvelle, que Rubens raconta à ses convives, produisit une vive sensation parmi eux.
—Que pensez-vous de cette monstruosité, maître Covelay? demanda le duc de Buckingham à un grave personnage à barbe blanche.
—Je pense, mylord, comme vous, que c'est un jeu de nature fort singulier, répondit le vieillard.
—Eh quoi! le plus savant chirurgien de la vieille Angleterre, le rival d'Ambroise Paré, ne montre pas plus d'émotion quand il s'agit de l'art auquel il a consacré sa vie! Voyons! ne cherchez-vous point, n'avez-vous point déjà trouvé dans votre tête le moyen de détacher ces enfants du lien qui les unit? Voici une belle occasion de montrer aux médecins des Pays-Bas ce que sait faire l'illustre Covelay de Londres.
—Mylord, l'opération dont me parle Votre Grâce dépend de la nature et de la conformation du lien. Faites-moi voir les nouveau-nés, et, par saint Côme! s'il y a moyen de tenter les ressources de l'art, je n'hésiterai point.
—Il ne s'agit plus que de montrer les enfants à maître Covelay, et d'obtenir l'assentiment du grand-père, pour qu'il laisse tenter une opération aussi délicate sur ses petites-filles, objecta madame Rubens.
—Je m'acquitterai de ce double soin, répondit Rubens: si maître Covelay veut m'accompagner à l'instant chez mon voisin Borrekens, je me charge de lui faire voir les jumelles.
Le médecin anglais se leva et suivit Rubens chez mynheer Borrekens.
Pendant leur absence, qui dura une demi-heure environ, chacun raconta ce qu'il savait ou ce qu'il avait ouï dire sur les naissances monstrueuses; l'entretien était encore le même, lorsque Rubens et maître Covelay rentrèrent dans la salle à manger.
—Maître Covelay, dit Rubens, a séparé les deux jumelles, et l'a fait avec une certitude et une habileté sans égales. A peine une légère cicatrice subsistera-t-elle pour perpétuer le souvenir d'une aussi singulière naissance et d'une si merveilleuse opération.
—Rien de plus simple, reprit le médecin: aucune veine, aucune artère, aucune partie vitale n'allait de l'une à l'autre des enfants: il y avait tout bonnement un muscle à détacher.
—Mynheer Borrekens est au comble de la joie, et pour rendre cette joie encore plus complète, j'ai pris l'engagement d'être le parrain de l'une des jumelles. J'ai promis également, milord duc, que vous assisteriez au banquet que le roi des arquebusiers donnera dans huit jours pour célébrer cette solennité.
—Je tiendrai la promesse que vous avez faite en mon nom, répondit
Buckingham.
Puis faisant signe à Covelay d'avancer, il lui plaça sur la poitrine une riche chaîne d'or qu'il détacha de son propre cou.
—Merci! Covelay: tu as soutenu dignement l'honneur de la vieille
Angleterre, lui dit-il.