Des vraies amitiés.

O Philothée! aimez tout le monde d'un grand amour de charité; mais n'ayez d'amitié particulière qu'avec ceux qui pourront s'associer à vous pour des choses vertueuses; et plus les vertus que vous mettrez en commun seront exquises, plus votre amitié sera parfaite. Que s'il s'agit de sciences, assurément votre amitié sera fort louable; mais elle le sera bien davantage encore s'il s'agit de vertus, comme de prudence, de discrétion, de force ou de justice: et si c'est la charité, la dévotion, le désir de la perfection chrétienne qui font la base de toutes vos communications, ô Dieu! qu'alors votre amitié sera précieuse! qu'elle sera excellente! excellente, parce qu'elle viendra de Dieu; excellente, parce qu'elle se rapportera à Dieu; excellente, parce que son lien sera Dieu; excellente, parce qu'elle durera éternellement en Dieu. Oh! qu'il fait bon aimer sur la terre comme l'on aime dans le Ciel, et apprendre à s'entre-chérir dans ce monde, comme nous le ferons éternellement en l'autre! Je ne parle pas ici du simple amour de charité qui doit s'étendre à tous les hommes; mais je parle de l'amitié spirituelle par laquelle deux ou trois ames ou un plus grand nombre se communiquent leur dévotion, leurs affections spirituelles, et ne font à elles toutes qu'un seul et même esprit. Qu'à bon droit elles peuvent chanter, ces bénites ames: Oh! qu'il est doux et agréable pour des frères de vivre et d'habiter ensemble! Oui, car le baume délicieux de la dévotion s'épanche continuellement du cœur des uns dans le cœur des autres, en sorte que l'on peut dire que Dieu a répandu sa bénédiction sur cette amitié, et que la vie lui est assurée jusqu'à la fin des siècles.

Toutes les autres amitiés ne sont que des ombres auprès de celle-ci, et leurs liens ne sont que des chaînes de verre ou de jais en comparaison de ce grand lien de la sainte dévotion qui est tout d'or.

Ne faites jamais d'amitié que de cette espèce; je veux dire d'amitié que vous soyez dans le cas de faire; car il ne faut ni quitter ni mépriser pour cela les amitiés que la nature et le devoir vous obligent de cultiver; comme sont les amitiés des parens, des alliés, des bienfaiteurs, des voisins et autres. Je ne parle ici que de celles que vous choisissez vous-même.

Plusieurs vous diront peut-être qu'il ne faut pas avoir d'amitié particulière, parce que cela occupe le cœur, distrait l'esprit, et engendre de jalousies; mais ils se trompent en leurs conseils: ils ont vu dans les écrits de plusieurs saints auteurs que les amitiés particulières nuisoient extrêmement aux religieux, et ils ont cru qu'il en étoit de même pour le reste du monde; mais il y a bien à dire à cela; car, comme dans un monastère bien réglé tous conspirent au même but; qui est la vraie dévotion, il n'est pas besoin d'y faire d'amitié particulière, et au contraire il seroit à craindre qu'en cherchant en particulier ce qui est commun, on ne passât des particularités aux partialités; mais pour ceux qui vivent parmi les mondains, et qui veulent néanmoins embrasser la vraie et solide vertu, il leur est nécessaire de s'unir les uns aux autres par une sainte et sacrée amitié, afin que par elle ils puissent s'animer, s'aimer, s'entre-porter au bien. Et comme ceux qui cheminent dans la plaine n'ont que faire de se prêter la main, tandis que ceux qui vont par des sentiers scabreux et glissans doivent se soutenir les uns les autres pour marcher en assurance; de même, ceux qui vivent en religion n'ont pas besoin d'amitiés particulières, mais ceux qui vivent dans le monde en ont besoin pour s'encourager et se secourir les uns les autres parmi tant de mauvais passages qu'il leur faut franchir. Dans le monde, tous ne conspirent pas à la même fin, tous n'ont pas le même esprit: il faut donc nécessairement se retirer à part, et faire des amitiés qui rentrent dans nos goûts; et il est vrai que cette particularité fera une partialité, mais ce sera une partialité sainte, une partialité qui ne causera aucune division, si ce n'est la division du bien et du mal, des brebis et des chèvres, des abeilles et des frelons; séparation absolument nécessaire.

Certes, on ne sauroit nier que Notre-Seigneur n'ait aimé d'une tendre et spéciale amitié saint Jean, le Lazare, Marthe et Magdeleine, puisque l'Ecriture en fait foi. On sait que saint Pierre chérissoit tendrement saint Marc et sainte Pétronille, comme saint Paul son Timothée et sainte Thècle. Saint Grégoire de Nazianze se vante en mille occasions de l'amitié sans égale qui l'unissoit au grand saint Basile, et il la décrit à peu près en ces termes: «Il sembloit qu'il n'y eût en nous qu'une seule ame pour animer deux corps. Il ne faut donc pas croire ceux qui disent que chaque chose est en elle-même tout ce qu'elle est et non pas dans une autre; car nous étions tous deux en l'un de nous et l'un étoit en l'autre. Nous avions tous deux une seule et même prétention, qui étoit de cultiver la vertu, et de régler notre vie conformément aux espérances futures, en sorte que nous étions hors de cette terre mortelle avant que d'y mourir.» Nous voyons aussi par le témoignage de saint Augustin, que saint Ambroise aimoit particulièrement sainte Monique, à cause des rares vertus qu'il voyoit en elle, et qu'elle réciproquement le chérissoit comme un ange de Dieu.

Mais j'ai tort de m'arrêter à des choses si claires. Saint Jérôme, saint Augustin, saint Grégoire, saint Bernard, et tous les plus grands serviteurs de Dieu, ont eu de très-particulières amitiés, sans que leur perfection en ait aucunement souffert. Saint Paul reprochant aux gentils leurs défauts, les accuse d'avoir été des gens sans affection, c'est-à-dire qui n'avoient aucune amitié; et saint Thomas, comme tous les bons philosophes, reconnoît que l'amitié est une vertu. Or, il parle de l'amitié particulière, puisqu'il dit que l'amitié ne peut s'étendre à beaucoup de personnes. La perfection ne consiste donc pas à n'avoir pas d'amitié, mais à n'en avoir que de bonnes, de saintes et de sacrées.


[CHAPITRE XX.]