CHAPITRE V.
Ce n'est pas peu que de vivre en repos, & s'asseurer d'un païs, en si fortifiant & y mettant quelques soldats pour la garde d'iceluy, qui apporteroit plus de gloire mille fois que n'en vaudroit la despence, & le Viceroy en recevroit du contentement, pour estre hors de danger de l'ennemy.
Les sauvages nous assisterent de quelque Eslan, qui nous fit grand bien, car nous avions esté assez mal accommodez de toute chose, hormis de pain, & d'huille; les petites divisions qu'il y avoit eues entre les deux societés l'année d'auparavant, avoit causé ce mal: & estans bien reunies, il n'en pouvoit que bien arriver, tant pour le peuplement, que descouvertures, que augmentation du trafficq, ausquelles choses chacun y doit contribuer du sien en temps qu'il pourra.
L'une des choses que je tiens en ceste affaire, & pour l'augmentation d'icelle, est les descouvertures, & comme elles ne se peuvent faire qu'avec de grandes peines & fatiques, parmy plusieurs régions & contrées, qui sont dans le milieu des terres, & sur les confins d'icelle à l'occident de nostre habitation, parmy plusieurs nations, aux humeurs & forme 37/1021de vivre, desquels il faut que les entrepreneurs se conforment. Il y a bien à considerer d'entreprendre meurement, & hardiment cest affaire, avec un courage masle: mais aussi est il bien raisonnable, que le labeur de telles personnes soyent recogneus par quelques honneurs & bien-faits, comme font les estrangers en telles affaires, pour leurs donner plus d'affection & de courage d'entreprendre: & si on ne le fait, mal-aisément se peut il faire chose qui vaille.
Pour la societé, ce seroit elle qui deveoit autant y apporter du leur que personnes, car un grand bien leur en reviendroit, encores que ceux de l'ancienne societe jusques à present, n'ayent jamais gratifié les entrepreneurs d'aucune chose: au contraire ont osté le moyen de bien faire, en temps qu'ils ont peu. Et pour ouvrir le chemin à cest affaire, j'avois pense préparer quelque voye, qui fut seure & advantageuse pour les entrepreneurs, afin qu'avec plus de courage & asseurance, ils entreprinssent ce dessein.
Qui estoit d'attirer quelques nombres de sauvages prés de nous, & y avoir une telle confiance, que nous ne puissions estre desceus ny trompez d'eux, & pour cet effect, j'avois pratiqué l'amitié d'un sauvage appelle Miristou, qui avoit tout plein d'inclination particulière à aymer les François, & recognoissant qu'il estoit desireux de commander, & estre chef d'une trouppe, comme estoit son feu père, il m'en parla plusieurs fois, avec tout plein de protestations d'amitié qu'il me dit nous porter, bien que se jugeasse que ce n'estoit en partie que 38/1022pour parvenir à son dessein, mais il faut tenter la fortune, & me dit que si je pouvois faire en sorte qu'il peust obtenir ceste grade de Capitaine, qu'il feroit merveille pour nous: Je l'entretins une bonne espace de temps, depuis l'Automne jusques au Printemps, où conférant avec luy, je luy dis, Si tu es esleu par les François, j'y feray consentir tes compagnons, & te tiendront pour leur chef, mais aussi qu'au préalable, il devoit nous tesmoigner une parfaite amitié, ce qu'il promit faire.
Le 8. de Juin[533] arriva le sieur Santein, l'un des commis de la nouvelle societé, qui me donna advis de la reunion des deux societés, que l'ancienne ayma mieux entrer en la aocieté nouvelle, que donner dix mille livres à la nouvelle, ayant cinq douziesme, & la nouvelle pour les sept durant quinze années, & ainsi que le conseil par arrest l'avoit ordonné.
Note 533: [(retour) ]
1622.
La première chose que je dis à ce sauvage, estoit qu'avec ses compagnons ils cultiveroient les terres proches de Québec, faisant une demeure arrestée, luy et ses compagnons, qui estoient au nombre de trente, qu'ayant mis les terres en labeur, ils recueilleroient du bled d'Inde pour leurs necessitez, sans endurer quelques fois la faim qu'ils ont, & par ainsi nous les tiendrions comme frères. De plus nous monstrions un chemin à l'advenir aux autres sauvages, que quand ils voudroient eslire un chef, que ce seroit avec le consentement des François, qui feroit commencer à prendre quelque domination sur eux, & pour les mieux instruire en nostre créance.
39/1023Il me promit de faire ainsi, & de fait il fit si bien avec ses compagnons (desquels il avoit gaigné l'affection) que pour monstrer un tesmoignage de sa bonne volonté, premier que d'estre receu Capitaine. Ils commencèrent à deserter tous ensemble au Printemps, à demie lieue de nostre habitation, & s'ils eussent eu de bon bled dinde ceste année là, ils l'eussent ensemencé, ce qu'ils ne peurent faire qu'en une partie, laquelle contient prés de sept arpents de terre [534], assez pour une premiere fois. Quelques jours après descendirent des sauvages des trois rivieres, où ils se trouverent trois à quatre competiteurs, qui pretendoient la mesme charge, & y eut beaucoup de discours & conseils entr'eux, sur ce fait Miristou me vint treuver, luy sixiesme des plus anciens, me faisant entendre tout ce qui s'estoit passé, je l'asseuray qu'il ne se mit en peine, que je le ferois eslire chef, & que nous n'en cognoistrions point d'autre que luy en sa troupe, & le ferois entendre à ses compagnons, & à ceux qui luy disputoient ceste charge: le contentement qu'il eut, fit qu'il me presenta quelques quarante castors, & luy en fis donner une partie, pour avoir des vivres pour le festin de ses compagnons.
Note 534: [(retour) ]
C'est probablement ce que l'on a appelé plus tard le désert des Sauvages, qui était situé à la Canardière, au pied du second coteau parallèle au fleuve. (Voir Concession de Michel Hupé, 1652, greffe d'Audouard.)
Il s'en alla fort satisfait & content, je parlay à tous ses compagnons & competiteurs, leurs faisant entendre le suject qui m'esmouvoit à desirer qu'il fut chef, ils m'entendirent patiemment, & tous tesmoignerent qu'ils en estoient contens puisque je le desirois.
40/1024Ils s'en retournerent avec volonté de l'eslire pour chef, & faire les cérémonies accoustumées. Cela fait il me vint treuver, accompagné de tous les principaux Sauvages, avec un present de 65 Castors, disant, J'ay esté esleu pour chef, comme tels & tels que tu as cognus, l'un estoit mon père qui avoit succedé à un autre de qui il portoit le nom de Annadabijou[535] il entretenoit le païs parmy les nations, & les François, j'en desire faire de mesme, & me tenir tellement lié avec vous que ce ne sera qu'une mesme volonté, & les presens qu'il m'avoit donnez n'estoient à autre intention, que pour tousjours estre en mon amitié, & me devoit appeller son frère, pour plus de tesmoignage d'affection, chose qui avoit esté resolue de l'advis de ses compagnons.
Note 535: [(retour) ]
Annadabijou.
Je le confirmé en tout & par tout, l'asseurant que tant qu'ils seroient bons nous les aymerions comme nos frères, & que je les assisterois contre ceux qui voudroient leur faire du desplaisir: ils monstroient signe d'une grande resjouissance, & souvent se levoient en me venant mettre leurs mains dans les miennes, avec inclination, pour monstrer le contentement qu'ils avoient.
Et me dit qu'il avoit changé son nom qui estoit Mahigan aticq, qui veut dire loup & cerf, aticq veut dire cerf, & Mahigan loup, je luy demandé pourquoy ils luy donnoient ces deux noms si contraires, il me dit qu'en leur païs il n'y avoit beste si cruelle qu'un loup, & un animal plus doux qu'un cerf, & qu'ainsi il seroit bon, doux, & paisible, mais s'il 41/1025estoit outragé & offencé il seroit furieux & vaillant.
Je fus assez satisfait de ceste response pour un sauvage: voyant leur bonne volonté, je me deliberé luy faire un festin, & à tous ses compagnons tant hommes que femmes & enfans, afin que devant tous il fut receu capitaine: pour plus de marque je fis le festin de la valleur de 40 castors, où ils se remplirent bien leur ventre, sans quelque petit trouble qui survint, il y eut eu plus de plaisir, mais le père & le meurtrier son fils se trouverent à ce festin, ausquels j'avois défendu d'y assister, & mesme de venir à nostre habitation, mais l'effronterie & l'audace de ces coquins fut grande & extrême, ce que sçachant, je parlé au chef pour voir comme il s'acquiteroit en sa nouvelle charge, luy disant, qu'il sçavoit bien pourquoy nous ne le désirions voir, & qu'il eut à le renvoyer, ce que fit aussi tost ledit Mahigan aticq, le meurtrier fait semblant de s'en aller, & le chef me le vint dire, je luy tesmoignay que je n'estois bien content, & ne me trouvay point au festin, où tous nos sauvages ne laissoient perdre un moment de temps à festiner, pendant que Mahigan aticq m'entretenoit un peu. Après un de nos gens me vint dire que le meurtrier ne s'estoit point retiré, je fais semblant d'estre plus en collere que je n'estois, en me levant je fis prendre une arme pour aller treuver ledit meurtrier, ce que voyant Mahigan aticq, il me dit, je te prie de sursoir & ne l'aller chercher, & que c'estoit un fol, ce qu'il fit, & luy dit rudement & en collere, qu'il se retiraft, ce que firent le père & le fils, qui fut le subjet que la cérémonie ne se passa pas 42/1026comme je me l'estois promis. Pour lors tous nos sauvages s'en retournèrent fort saouls & remplis de viandes ayant fait faire la cuisine en une chaudière à brasser de la bière, qui tenoit prés d'un tonneau.
Le lendemain nos sauvages me vindrent trouver, avec tous les principaux, faisant apporter cent castors, en me disant que je n'eusse aucun desplaisir de ce qui s'estoit passé, & que cela n'arriveroit plus: entr'autre estoit un sauvage, qui avoit prétendu d'estre chef, fils d'un premier Annadabigeou, qui avoit esté capitaine de ces lieux la, me representant les grands biens qu'avoit son feu père, & qu'il estoit descendu de l'un des plus grands chefs qui fut en ces contrées, & autres discours sur ce suject & que quoy qu'il n'eust esté esleu chef avec la forme accoustumée, que neantmoins il estoit capitaine, ayant tousjours porté une affection particuliere aux François, qu'il venoit pour se faire recognoistre non comme principal chef, mais comme le second après Mahigan aticq.
Mahigan aticq reprenant la parole, dit qu'il l'advouoit pour tel, & comme sa seconde personne: & qu'à son defaut il commanderoit, & que nous devions avoir la mesme confiance qu'en luy, & que se joignant ensemble ils tiendroient tout le monde en paix, que quand lesdits capitaines François seroient arrivez à Tadoussac, sçavoir les sieurs de Caen & du Pont, estans en ce lieu ils les aseureroient derechef de leur bonne affection & fidélité, sieurs de donnant lesdits cent castors à nous trois: pour estre bien réunis ensemble, à les maintenir de nostre part. Je leurs fis responce que si par le passé, ils 43/1027avoient veu quelque chose entre les François, ce n'estoit pas jusques là pour en venir à une guerre comme ils croyoient, estant tous bons amis, & que maintenant ils ne verroient plus de dispute entr'eux comme ils avoient veu par le passé, entre lesdits de Caen & du Pont, de plus qu'ils seroient fort satisfaits de l'eslection qui avoit esté faite.
Tous ces discours finis, je m'imaginay que puisqu'ils ne vouloient estre esleuz, que par contentement des François, & pour leur donner quelque sorte d'envie & d'honneur extraordinaire, tant pour eux que pour leurs descendans à l'advenir: qu'il estoit à propos de les recevoir capitaines avec quelques formalitez que je leurs fis entendre, que quand on recevoit un chef, que l'on obligeoit tels capitaines, à porter les armes contre ceux qui nous voudroient offencer, ce qu'il promit faire, je luy donnay deux espées, qu'il eut pour agréables, & de ceste bonne réception & present, il fallut aller monstrer ces presens à tous ses compagnons, & leur faire entendre tout ce qui s'estoit passé, & leur fis donner de quoy faire festin, ce que je fis à la valeur de quelque nombre de castors: & après s'en allèrent. Ainsi je cherchois quelque moyen de les attirer à une parfaite amitié, qui pourroit un jour leur faire cognoistre en partie l'erreur où ils sont jusques à present, ou à leurs enfans qui seroient proche de nous: incitant les pères à nous envoyer leurs enfans, pour les instruire à nostre Foy, & par ainsi estans habitez, si la volonté leur continuoit, l'on pourroit estre asseurez, que si on les menoit en quelque lieu aux descouvertures, qu'ils ne nous 44/1028fausseront point compagnie, ayant de si bons ostages prés de nous, comme, leurs femmes & enfans: car sans les sauvages, il nous seroit impossible de pouvoir descouvrir beaucoup de chose dans un grand pays, & se servir d'autres nations, car il n'y auroit pas grande seureté, & ne leurs faudroit que prendre une quinte pour vous laisser au milieu de la course.
L'Autheur s'est acquis une parfaite cognoissance aux decouvertes. Advis qu'il a souvent donnez à Messieurs du Conseil. Des commodités qui reviendroient de ces decouvertures. Paix que ces sauvages traittent avec les Yroquois. Forme de faire la paix entr'eux.
CHAPITRE VI.
La cognoissance que de long temps j'ay eue, en la recherche & descouverture de ces terres, m'a tousjours augmenté le courage de rechercher les moyens qui m'ont esté possible, pour parvenir à mon dessein, de cognoistre parfaictement les choses que plusieurs ont douté. Ce que je tiens pour certain selon les relations des peuples, & ce que j'ay peu conjecturer de l'assiete du pays, qui sans doute me donne une grande esperance, que l'on peut faire une chose digne de remarque, & de louange, estant assisté des peuples des contrées, lesquels il faut contenter par quelque moyen que ce toit, ce qui (à mon opinion) sera aisé, & à tout le moins arrive ce qui pourra, pourveu que Dieu conserve les Entrepreneurs, il ne peut qu'il n'en 45/1029revienne de grandes commoditez, qui serviront beaucoup en ceste affaire. Il y a long temps que j'ay proposé & donné mon advis à Nosseigneurs du Conseil, qui ont tousjours esté bien receus; mais la France a esté si brouillée ces années dernières, que l'on recherche à faire la paix, ne pouvant y faire despence. Je peux bien asseurer, que s'il ne se faict rien en ce temps, malaisément se pourra-il faire quelque chose à l'advenir: tous hommes ne sont pas propres à risquer, la peine & la fatigue est grande; mais l'on a rien sans peine: c'est ce qu'il faut s'imaginer en ces affaires; ce sera quand il plaira à Dieu: de moy, je prepareray tousjours le chemin à ceux qui voudront après moy, l'entreprendre.
Il y a quelque temps, que nos Sauvages moyennerent la paix avec les Yrocois, leurs ennemis; & jusques à present, il y a eu tousjours quelque accroche pour la méfiance qu'ils ont des uns & des autres; ils m'en ont parlé plusieurs fois, & assez souvent m'ont prié d'en donner mon advis, leurs ayant donné, & treuvé bon qu'ils vesquissent en paix les uns avec les autres, & que nous les assisterions: mais quand il est question de faire la paix avecques des Nations, qui sont sans loy, il faut bien penser à ce que l'on doit faire, pour y avoir une parfaicte seureté. Je leur proposay, leur en donner des moyens, & seroit un grand bien proche de nous; l'augmentation du trafic, & la descouverture plus aysée, & la seureté pour la chasse de nos Sauvages, qui vont aux Castors, qui n'osent aller en de certains lieux, où elle abonde, pour la crainte 46/1030qu'ils ont les uns des autres; & y ont tousjours travaillé jusques à present.
Le 6 dudit mois de Juin, arriverent deux Yrocois aux trois rivieres, pour traitter de ceste paix: le Capitaine m'en donne aussi-tost advis, & y envoyerent deux Canaux, pour les amener à leurs Cabanes, proche de Québec, où ils estoient logez.
Le 9. ils vindrent aux Cabanes de nos Sauvages, lesquels ne manquèrent de m'envoyer une chalouppe, pour aller voir la réception qu'il leur feroit: le m'enbarquay, accompagné dudit Sentein, & de cinq de mes compagnons, avec chacun son mousquet, où arrivant sur le bord du rivage, devant leurs cabanes, Le Capitaine Mahigan Aticq, accompagné de ses compagnons, avec les deux Yrocois à son costé, s'en vient au devant de nous, battant leurs mains, & la mettant en la nostre, & en firent faire autant aux deux Yrocois, nous tenans chacun par la main, jusques à ce que nous fussions à la Cabane dudit Capitaine; où arrivant, nous trouvasmes nombre de peuples assis, chacun selon son rang. Ledit Chef, me tesmoigna estre fort satistaict, & tous ses compagnons, de ce que je m'estois acheminé vers eux, pour voir les Yrocois, lesquels firent rapport, envers les leurs, de la bonne intelligence qui estoit entre nous, & eux. Ce faict, trois de nos Sauvages, avec les deux Yrocois, danserent, & après m'avoir demandé si je l'aurois agréable, je leur tesmoignay estre contant.
Ceste dance dura une bonne espace de temps; & achevé qu'ils eurent de danser, chacun d'eux baisa sa main, & me la vindrent mettre en la mienne, 47/1031en signe de paix, & bien-vueillance. Le meurtrier estoit l'un de ces trois danseurs, qui voulut mettre sa main dans la mienne, je ne le voulus jamais regarder; ce qui luy donna un grand desplaisir, de se voir ainsi mesprisé devant les Yrocois, & de toute l'assemblée: il n'arresta gueres qu'il ne sortist de la cabane. Ce pendant le Chef commanda à tous les hommes, femmes & filles, de danser; ce qu'ils firent quelque temps: La danse finie, il me remercia à sa façon, & me pria de tousjours les maintenir en amitié: le luy dis, qu'il ne devoit point douter de mon affection, lors qu'il se comportera doucement avec nous.
je le priay de me venir voir le lendemain, & douze de ses principaux, & les deux Yrocois (nous traiterons du subjet de leur venue) ce qu'ils m'accordèrent; & leur fis tirer quelques coups de mousquets: de là, nous nous r'embarquasmes pour retourner en nostre habitation. Le lendemain, ils ne faillirent à venir avec les deux Yrocois; peu après leur arrivée, je leur fis festin, suivant leur façon de faire: Après qu'ils eurent repeu, nous entrasmes en discours, sur ce qui estoit du traicté de paix avec les Yrocois, le leur demanday comment ils entendoient faire ce traicté: ils dirent que l'entreveue des uns aux autres, estoit avec amitié, tirant parolles de leurs ennemis, de ne les nuire ny empescher de chasser par tout le païs; & eux au semblable en feroient de mesme envers les Yroquois: & ainsi, ils n'avoient d'autres traictez à faire leur paix.
Je leur dis que parlementer, estoit véritablement faire les approches à une paix, mais il falloit les 48/1032seuretez d'icelle; & puis qu'ils m'en demandoient mon advis, je leur en dirois ce qui m'en sembleroit, s'ils me vouloient croire, à quoy ils accorderent, & me prierent derechef, de leur en donner mon advis qu'ils suivroient au mieux qu'il leur seroit possible; & qu'aussi bien, ils estoient las & fatiquez des guerres qu'ils avoient eues, depuis plus de cinquante ans[536]; & que leurs pères n'avoient jamais voulu entrer en traicté, pour le desir de vengeance qu'ils avoient de tirer du meurtre de leurs parens & amis, qui avoient esté tuez; mais qu'ayant consideré le bien qui en pourroit revenir, ils se resoudoient, comme dit est, de faire la paix.
Note 536: [(retour) ]
Ce passage nous donne, au moins d'une manière approximative, l'époque de cette fameuse querelle dont parlent Nicolas Perrot et la Relation de 1660 (ch. II), et qui fit des Algonquins et des Iroquois d'irréconciliables ennemis. Cette profonde division remonterait donc vers l'an 1570, si toutefois ce n'était pas une simple recrudescence d'une inimitié encore plus ancienne; car les sauvages que Cartier trouva dans le pays, et qui semblent avoir été ce que l'on a appelé les bons Iroquois, avaient déjà pour ennemie, dès 1535, une nation vers le sud, appelée alors Toudamans (les mêmes sans doute que les Tsountouans, ou Tsonnontouans), «qui leur menoient continuellement la guerre.»
Response à la première question que je leur fis sçavoir, si ces deux Yrocois estoient venus pour leur particulier, ou s'ils avoient esté envoyez de leur nation.
Ils me dirent, qu'ils estoient venus de leur propre mouvement: & le desir qu'ils avoient de voir leurs parens & amis, qui estoient parmy eux détenus prisonniers de longue main, les avoit fait venir; & l'asseurance qu'ils avoient du traitté de paix, commencé depuis quelque temps, estans comme en tresve les uns & les autres, jusqu'à ce que la paix fut du tout asseurée ou rompue. Je leurs dis que puisque ces hommes n'estoient députez du pays, qu'ils les devoient traitter amiablement, avec toute 49/1033sorte de paix & amitié, non pas en la façon comme s'ils estoient députez du pays, & qu'ils devoient estre receuz, avec plus d'allegresse & de cérémonie. De plus puisqu'ils voulaient venir à une bonne paix, qu'il falloit qu'ils choisissent quelque homme d'esprit parmy eux, & l'envoyer avec ces deux Yrocois, ayant charge de traitter de paix, & les inciter à envoyer en ce lieu de Québec de leur part: lors qu'ils verroient que nous y assisterions, que cela seroit occasion de se mieux asseurer, comme estans obligez à les maintenir.
Ils trouverent cet advis bon, & de fait ils se resolurent d'y envoyer quatre hommes, sçavoir deux aux Yrocois, distans de Québec de cent cinquante lieues, & leur fis donner la valleur de 38 castors de marchandises, des cent dont ils leurs avoient fait presents, & ces marchandises estoient pour faire present à leurs ennemis à leur arrivée, comme est leur coustume, & ainsi s'en allèrent fort contens. Voila un bon acheminement.
Arrivée du Sieur du Pont & de la Ralde avec vivres. L'Autheur leur raconte la paix faicte entre les sauvages. Lettre du Roy à l'Autheur. Arrivée du sieur de la Ralde à Tadoussac. Ce qui se passa le reste de l'année 1622, & aux premiers mois de 1623.
CHAPITRE VII.
Le 15 de Juin arriverent lesdits du Pont & de la Ralde, avec 4 barques chargées de vivres & marchandises, ausquels je fis la meilleure réception qu'il me fut possible, & ne trouverent que toute 50/1034sorte de paix, ce que plusieurs ne croyoient pas, suivant ce qui s'estoit passé. Ils ne sçavoient point que le subject en estoit osté, occasion pourquoy toutes choses s'estoient passées avec douceur, ils furent quelques huict jours à faire leurs affaires, où durant ce temps, je leurs fis entendre comme ces sauvages avoient esleu un chef par nostre consentement, & le bien qui en pouvoit reussir, pourveu qu'on l'entretienne en ceste amitié.
Mahigan aticq vient voir ces messieurs qui le receurent fort humainement sur ce que je leurs en avois dit.
Lesdits du Pont & de la Ralde, partirent pour monter amont ledit fleuve aux trois rivieres, où ils trouverent quelque nombre de sauvages, en attendant un plus grand. Quelques jours après arriva 1e Sire, commis, qui nous apporta nouvelle de l'arrivée dudit sieur de Caen à Tadoussac, qui m'escrivoit qu'en bref il s'achemineroit par devers nous, après sa barque montée: me priant luy envoyer quelques scieurs d'aiz, & un canau en diligence audit du Pont & de la Ralde, ce que je fis, & ledit le Sire partit ce mesme jour pour retourner le treuver à Tadoussac.
Trois tours après arriva une barque des trois rivieres, qui alloit audit Tadoussac, suivant l'ordre qui luy avoit donné.
Le Vendredy 15 de Juillet sur le soir, arriva ledit sieur de Caen dedans une chalouppe, craignant n'estre assez à temps à la traitte des trois rivieres: ayant laissé charge de despescher sa barque à Tadoussac, pour l'aller treuver aux trois rivieres, je 51/1035le receus au mieux qu'il me fut possible, me faisant entendre tout ce qui s'estoit passé en toutes les affaires, tant de la Nouvelle que de l'ancienne societé, à quoy je satisfis au mieux qu'il me fut possible. Il me rendit la lettre suivante de sa Majesté.
Monsieur de Champlain, voulant conserver mon cousin le Duc de Montmorency aux droits & pouvoirs que je luy ay cy-devant accordez en la Nouvelle France, suivant les lettres patentes que je luy ay fait expédier, j'ay treuvé bon que la contestation qui estoit à mon Conseil, entre l'ancienne compagnie, faite par les precedents Gouverneurs, pour faire les voyages audit païs de la Nouvelle France, establis par mon cousin, suyvant son pouvoir; que ladite Nouvelle soit conservée au traitté, joignant en icelle ceux de l'ancienne qui y voudront entrer, ainsi que vous verrez par l'arrest de mon Conseil, qui vous sera envoyé par le sieur Dolu, suivant lequel je veux & entend que vous vous gouverniez avec lesdits nouveaux associez, maintenant le païs en paix, en y conservant mon auctorité, en tout ce qui sera de mon service, à quoy m'asseurant que vous ne manquerez, je prie Dieu qu'il vous ayt Monsieur de Champlain en sa saincte garde, escrit à Paris le 20 de Mars 1622. signé Louis, & plus bas Potier.
Ledit de Caen fut deux jours à Québec, & delà s'en alla aux trois rivieres. Le lendemain sa barque arriva de Tadoussac, qui l'alla treuver.
52/1036Le dernier dudit mois de Juillet, passa ledit de la Ralde, qui s'en retournoit à Tadoussac, pour apprester son vaisseau, & delà aller à Gaspey, voir si n'y avoit point de vaisseaux, qui contrevinsent aux defences de sa Majesté.
Ledit de la Ralde arrive à Tadoussac, & eut quelques paroles avec Hébert, que ledit sieur de Caen avoit laissé en sa place pour commander à son vaisseau bien qu'arrivant ledit de la Ralde, le commandement estoit à luy comme lieutenant dudit de Caen, & l'autre estoit son enseigne, qui ne voulut cognoistre ledit de la Ralde, & leur dispute vint sur le fait de la religion, bien que tous deux catholiques: car quand ledit de Caen qui estoit de la religion prétendue reformée, faisoit faire les prieres sur le derriere en sa chambre, & les catholiques sur le devant: & durant que ledit Hébert demeura au vaisseau, les prieres s'y continuoient, comme quand son chef y estoit: mais quand ledit de la Ralde y fut arrivé comme lieutenant, & commandant audit vaisseau, il voulut que les catholiques vinssent faire leurs prières en la chambre, & que les prétendus reformez fussent en leur rang, sur le devant pour prier, Hébert s'y opposa, disant, que son capitaine ne l'entendoit, & ne luy en avoit donné Charge, ledit de la Ralde dit, quand le chef y est, il fait comme il l'entend, Mais quand j'y suis en son absence, je fais comme il me semble, & sur ce sujet il s'esmeut une grande dispute, qui s'appaisa par le moyen de quelques peres Recolets, comme d'autres personnes qui s'y treuverent. Hébert eut le tort de ceste dispute, & n'avoit pas de raison.
53/1037Ledit sieur de Caen arriva des trois rivieres, le 19 d'Aoust, & le mercredy 24, je fis lire & publier les articles de messieurs les Associez, arrestez par le Roy en son Conseil.
Le Jeudy 25, ledit de Caen partit de Québec pour aller à Tadoussac, & je fus avec luy jusques à son departement qui fut le 5e jour de Septembre 1622.
Ledit du Pont fut laissée à l'habitation, pour principal commis de Messieurs les Associez, & hyvernasmes ensemble.
En cet hyvernement estoient, tant hommes que femmes, & enfans cinquante personnes.
Ledit de Caen estant party, nous eschouasmes quelque chalouppe, & sur le soir, qui fut le 6, levasmes les ancres pour aller à Québec, où fusmes contrariez de si mauvais temps, que nous nous pensasmes perdre au port aux saumons sur nos ancres, ne pouvant appareiller: mais le vent venant à s'appaiser au 13 dudit mois, nous nous mismes sous voilles, & arrivasmes à Québec le 20. Le lendemain nous eschouasmes nostre barque, & fismes descharger le reste des commoditez, & aussi tost que tout fut deschargé, Desdame fut despesché avec ne chalouppe luy septiesme, pour aller à Tadoussac mener des matelots, & ramener une barque que l'on avoit laissée avec quelques cinq hommes, pour la garder, attendant que l'on y fust pour la ramener, d'autant qu'il n'y avoit point de matelots, pour esquipper les deux barques.
Le 10 d'Octobre arriva la barque de Tadoussac, qui nous dit qu'un vaisseau de 50 à 60 tonneaux, estoit arrivé à Tadoussac pour faire pesche de baleine, 54/1038laquelle il n'avoit peu faire à la grande Baye, ny en autre port, & qu'il avoit esté mis hors, à ce qu'ils dirent, par monsieur de Grandmont, comme ils firent paroistre par leur commission qu'ils montrèrent au Baillif ayde de sous commis, qui estoit resté audit Tadoussac: il estoit armé de quatre pièces de canon de fonte verte, d'environ de sept à huict cens pesant chacune, deux breteuils, & le vaisseau bien armé avec vingt quatre hommes, un bon pont de corde bien pouessé, tout à l'espreuve du mousquet, ayant à la valeur de six à sept cens escus de marchandises, pour traitter, au reste tres-mal amunitionnez de vivres, qui les contraignit de prendre du Bailly deux barils de pois, demy baril de lard, qu'ils payèrent en chaudière de cuivre rouge, celuy qui y commandoit s'appelloit Guerard basque, qui s'estoit associé avec un Flamant, pour ce qui touchoit la marchandise de traitte.
Ledit Guerard escrivit un mot de lettre audit du du Pont, par laquelle il luy demandoit des castors, pour la moictié moins que l'on traittoit, pour les marchandises qu'il avoit, luy en envoyant le memoire. Voila ce que nous apprismes. De plus ils dirent qu'il venoit un vaisseau espagnol audit Tadoussac de deux cens tonneaux, pour faire sa pesche de balaine, & dit que durant que les vaisseaux estoient à Tadoussac, qui estoit[537] à l'Isle verte, & avoit veu partir ledit vaisseau de la Ralde de Tadoussac, & que presque toutes les nuicts il venoit avec une chalouppe au port, & oyoit la plus part 55/1039des discours qui se disoyent au vaisseau dudit sieur de Caen, jusques à son départ.
Note 537: [(retour) ]
Qu'il estoit.
De pouvoir y remédier il estoit impossible, pour n'avoir des matelots ny des hommes de main, affin de s'en servir en telles affaires, car il eut fallu au moins huict matelots d'ordinaire en l'habitation, & quelques dix ou douze quand il est question d'aller attaquer un ennemy, avec une vingtaine d'hommes, qui sceussent ce que c'est d'aller à la guerre, c'est ce qui ne se voit point à Québec, l'on pense estre trop fort, & que personne ne seroit[538] entreprendre en ces lieux, mais la meffiance est la mère de seureté, c'est pourquoy suivant les advis que souvent je donnois, l'on devoit remédier à la conservation du pays, & à l'asseurance des hommes qui y demeurent, qui estoit d'achever le fort ja commence, & y avoir de bonnes armes & munitions, & garnison suffisante qui s'y entretiendroit pour peu de chose, autrement rien ne se peut maintenir que par la force.
Note 538: [(retour) ]
Lisez n'oseroit.
L'on employa les ouvriers aux choses les plus necessaires de l'habitation. Ledit du Pont tomba malade de la goute le 27 de Septembre, jusques au 21 d'Octobre, & l'incommodité qu'il en sentoit, fit que pendant l'hyver il ne sortit point de l'habitation, pour son indisposition.
Je passay le temps à faire accommoder des jardins, pour y semer en l'Automne, & voir ce qui en reussiroit au printemps, ce que je fis y prenant un singulier plaisir, cette occupation n'estoit point inutille pour la commodité qu'en recevoit toute l'habitation, 56/1040à quoy personne n'avoit fait d'espreuve, car la plus part des hommes voudroient bien cueillir, mais rien semer, ce qui ne se peut, car l'on ne sçauroit dire en ces lieux combien on reçoit d'utilité des jardinages: un peu de soing & vigilance sert beaucoup à un homme de commandement, car s'il n'a de l'affection qu'à de certaine chose, malaisément peut il avoir beaucoup de commoditez sans main mettre, ou commander de ce faire, nos peres y estoient assez vigilans n'ayant autre soing que de prier Dieu & jardiner.
L'un de nos peres appellé le père Irenée[539], se resolut le 13 Décembre d'aller hyverner avec les sauvages, pour apprendre leur langue, & profiter quelque chose s'il pouvoit pour l'amour de Dieu: mais le 22 dudit mois, il retourna à son habitation, pour ne se pouvoir accommoder à la vie de ces peuples [540]: Ledit père y retourna pour la seconde fois[541], mais ne pouvant supporter la fatique, il s'en revint, & le père Joseph plus robuste & accoustumé à ceste vie, se délibera d'y aller passer trois mois de temps, qui estoit en bon temps, d'autant que la chasse de l'eslan se faisoit en quantité, où l'on ne mange que de la viande, bien que ce ne soit qu'à 57/1041cinq ou six lieues de nostre habitation, & partit le mesme jour qu'arriva ledit père Irenée qui fut le 17 de Janvier 1623.
Note 539: [(retour) ]
Le P. Irénée Piat.
Note 540: [(retour) ]
La cause de son retour, suivant Sagard, fut un peu différente. Le frère du sauvage qui s'était chargé du Père étant tombé malade, le pilotois décida que, «le mal ayant esté donné par un sauvage fort esloigné de là, on l'enverroit tuer par l'un des frères du malade... Le P. Irénée, estonné d'un si meschant conseil, & que sa presence ny ses remonstrances ne pouvoient en rien modérer ny divertir ces mauvais desseins (comme nouveau Apostre parmy un peuple gentil) il quitta là tout & s'en retourna au Convent pour y cathéchiser les François...» (Sagard, Hist. du Canada, p. 99.)
Note 541: [(retour) ]
Quoique le P. Irénée eût, sans aucun doute, l'intention de se former et s'habituer aux fatigues des missions, il paraîtrait, d'après Sagard, que ce second voyage n'était pas précisément une mission. Il allait avec le Frère Charles, à quelques lieues de Québec, chercher un élan, dont les sauvages avaient fait présent aux missionnaires. (Sagard, Hist. du Canada, p. 101 et suiv.)
Le 23 de Mars ledit du Pont retomba malade de ses gouttes ou il fut très-mal avec de si grandes douleurs, que l'on n'osoit presque le toucher, quelque remède que le Chirurgien luy peust apporter, & fut ainsi tourmenté jusques au septiesme de May qu'il sortit de sa chambre.
Le 19 de Mars il fit un temps fort violent accompagné de vens, tonnerre, gresle & esclairs, bien qu'en ce temps l'air est encore froid, & le pays remply de neiges & glaces.
Le 19 d'Avril l'on commença à accommoder une barque, pour aller à Tadoussac, ce qu'estant achevée le premier de May, elle partit avec Desdames sous-commis & hommes, & ledit du Pont n'y peust aller pour son indisposition. Le 16 d'Avril il y avoit un pied de neige en quelques endroits. Je semé toutes sortes de grains le 20 dudit mois derrière l'habitation, où les neges estoient plustost fondues qu'ailleurs, pour estre au midy & à l'abry du vent de Nortouest, qui est fort dangereux.
Le lundy 8 de May, nos ouvriers allant coupper du bois pour scier, le mal-heur en voulut à un jeune homme nommé Jean le Cocq, qu'une bûche roulant d'un lieu à autre passa par dessus luy, qui luy rompit le col, & luy escrasa la teste, & ainsi mourut pauvrement.
Le 10 dudit mois, le père Irenée se resolut d'aller à Tadoussac, pour essayer de faire quelque fruict aux sauvages de par delà, cela m'estonnoit, voyant 58/1042qu'il avoit assez à faire, & de quoy s'employer par deçà, à ce que je luy remonstré: mais ne le pouvant dissuader de ce voyage, il s'embarqua dans une chalouppe avec des sauvages qui le devoient mener: mais estant à Tadoussac il changea de resolution[542], & s'en revint à Québec le 22 dudit mois, & son entreprise fut rompue, & ne pût demeurer à Tadoussac avec nos gens, pour n'estre accommodé comme il eust desiré.
Note 542: [(retour) ]
«Les Sauvages du Père, dit Sagard, ayant esté abouchez par un autre plus grand nombre qui estoient là attendans d'autres de leurs amis pour aller à la guerre, ils furent persuadez d'estre de la partie, & de renvoyer ledit Père dans son Convent, jusques à un autre temps, qu'ils le reprendroient pour son dessein, tellement qu'il fallut qu'il s'en retournast dans un canot de Montagnais sans pouvoir passer plus outre, marry que son voyage ne luy avoit mieux succedé.» (Hist. du Canada, p. 109.)
Voyant que jusques au 14 de juin l'on n'avoit point nouvelle des vaisseaux, & craignant que quelque accident ne fut arrivé, l'on délibéra d'envoyer une chalouppe à Tadoussac, ce qui fut fait avec cinq hommes, & Olivier[543] Truchement pour faire revenir la barque si les vaisseaux n'estoient arrivez, pour retourner & aller à Gaspey, recouvrir des vivres pour ceux qui resteroient à l'habitation, & rapasser dans les vaisseaux pescheurs, partie des gens les moins utiles. En ce temps je fis paver la cour de l'habitation, avec quelques réparations au logis.
Note 543: [(retour) ]
Olivier le Tardif, qui devint plus tard commis de la Compagnie générale des Cent-Associés, et seigneur en partie de la côte de Beaupré.
Le Vendredy 16 arriva une chalouppe avec la nostre, où estoit un matelot appellé Jean Paul[544] qui nous dit l'arrivée du sieur Deschesnes à Tadoussac, dans une barque, & avoit laissé son vaisseau à Gaspey, pour taire pesche de poissons.
Note 544: [(retour) ]
Peut-être Jean-Paul Godefroy.
Le 28 arriva Desdames avec la Realle, & deux 59/1043Religieux, l'un apellé le père Nicolas[545], & l'autre 1623. le frère Gabriel[546], qui nous dirent que ledit sieur de Caen, n'estoit point encore arrivé, qui nous mettoit en peine.
Note 545: [(retour) ]
«Le P. Nicolas Viel, qui faisoit de grandes instances depuis trois ans» pour venir en Canada, «en reçut à Montargis la permission.» (Le Clercq, Premier Etabliss. de la Foy, I, 246.)
Note 546: [(retour) ]
Gabriel Sagard, Théodat. Voici comme il raconte lui-même son arrivée. «Pendant que j'admirois» ce saut (de Montmorency), «un doux zephir enflant favorablement nos voiles, nous portoit à Kebec, où nous arrivames la veille de S Pierre S. Paul, sur les cinq heures du soir en très-bonne santé & assez bien mouillez d'une pluye qui nous tomboit du Ciel, de quoy nous louâmes Dieu, & prîmes port au lieu accoustumé. Ayans posé l'anchre, & mis ordre à ce qui nous concernoit, nous descendismes à terre, saluames les Chefs de l'habitation, qui nous estoient venu recevoir au Port & nous entrames dans la Chapelle, où nous rendîmes actions de grâce à nostre Seigneur de sa divine assistance; & en suitte poussez d'un desir extrême de voir nos Frères dans leur petit Convent, nous pensames prendre congé du sieur de Champlain pour nous y rendre au plustost, mais sa charité, outre les pluyes continuelles & l'obscurité du temps nous en empescherent, & nous retint à coucher jusques au lendemain matin, que nous y fusmes conduits par un des Matelots de l'habitation.» (Hist. du Canada, p. 159, l60.)
Le 2 de Juillet, arriva un Canau où estoit Estienne Bruslé truchement, avec Desmarests, qui nous apporta nouvelle qu'il estoit arrivé, il n'arresta à Québec qu'une nuict partant plus outre, pour advertir les sauvages, & aller au devant d'eux pour les haster de venir.
Le 4 dudit mois arriva Loquin commis, dans une barque pour aller en traitte, qui estoit à ce voyage lieutenant dudit sieur de Caen en son vaisseau, où montant haut, fit rencontre dudit du Pont, qui avoit esté avec une chalouppe à la riviere des Yrocois, pour persuader les sauvages de descendre à Québec, ce qu'il asseura audit Loquin, qui fit qu'ils rebrousserent chemin & s'en revindrent audit Québec sur ceste esperance, que véritablement ce seroit une bonne chose s'ils pouvoient descendre à ladite habitation, que cela releveroit de grandes peines & risques que l'on court. En ce 60/1044temps un sauvage appellé la Foyriere[547], donna advis que la plus grande partie des sauvages avoient deliberé de nous surprendre, en mesme temps tant à Tadoussac qu'à Québec, & assommer tout, à la sollicitation du meurtrier, auquel advis l'on donna tel ordre, que depuis ledit meurtrier a desnié fort & ferme qu'il n'eust voulu faire ce mal, disant que l'autre estoit un imposteur. Lesdits Deschesnes & Loquin voyant que les sauvages ne venoient point comme ils avoient promis audit du Pont, partirent avec deux barques le 9 de juillet, pour aller à mont ledit fleuve, & rencontrèrent seize canaux proche de Québec, qui les fit retourner pour traitter ce qu'ils avoient, pour puis après suivre leur première délibération.
Note 547: [(retour) ]
Ou la Forière, suivant Sagard.
Le 13 dudit mois arriva ledit sieur de Caen avec deux barques, où je le receus au mieux qu'il me fut possible, estant arrivé il se délibéra d'envoyer une barque, pour essayer d'amener lesdits sauvages s'ils les rencontroient, & ledit Deschesnes partit pour cet effect.
Le 16 dudit mois, ledit de Caen ne tarda gueres qu'il ne suivit ledit Deschesnes, je m'embarquay en la barque qu'il me donna, & s'en vint en une autre: nous fismes voille avec quatre barques, chargées de marchandises pour la traitte.
Arrivée de l'Autheur devant la riviere des Yrocois. Advis du Pilote Doublet au sieur de Caen, de quelques Basques retirez en l'isle S. Jean. Plainte des Sauvages accordées. Le meurtrier est pardonné. Ceremonies observées en recevant le pardon du Roy de France. Accord entre ces nations sauvages & les François. Retour du sieur du Pont en France. L'Autheur fait faire de Nouveaux édifices.
CHAPITRE VIII.
Le 23 dudit mois, nous fusmes devant la riviere des Yrocois, où treuvasmes ledit Deschesnes, qui dit avoir eu nouvelle qu'il devoit arriver quelques trois cens Hurons, où Estienne Bruslé les avoit rencontrez, au sault de la chaudière, 75 lieues de ladite riviere des Yrocois.
Cedit jour, arriverent quelques 60 Canaux de Hurons, & Algommequins qui r'amenerent du Vernay, & autres hommes qu'on leur avoit donné pour hyverner en leur païs, afin de tousjours les tenir en amitié, & les obliger à venir.
Ce jour là mesmes arriva le pilote Doublet, luy sixiesme, dans une double chalouppe, qui venoit de l'Isle S. Jean & Miscou, où estoit le sieur de la Ralde en pescherie, qui donnoit advis au sieur de Caen, que des Basques s'estoient retirez à ladite isle S. Jean, pour se mettre en deffence si on les alloit attaquer, ne voulant subir aux commissions de sa Majesté; & qu'ils s'estoient saisis d'un moyen vaisseau où estoit un nommé Guers[548], qui l'année d'auparavant estoit 62/1046venu à Tadoussac comme j'ay dit cy dessus: il se contenta de luy prendre ses marchandises de traitte, le laissant aller avec ses munitions, & canons de fonte verte: il meritoit qu'on luy fit ressentir le chastiment que doivent recevoir ceux qui contreviennent aux ordonnances & decrets de sa Majesté, il treuva de la courtoisie à son advantage, ce qu'il n'eut fait en beaucoup de personnes, qui l'eussent traitte avec plus de severité. Le pilote fit avec ceste chalouppe le long des costes & fleuve sainct Laurent, prés de deux cens lieues: il dit que ces Basques avoient donné de mauvaises impressions de nous aux sauvages de ces costes, disant, que s'ils nous treuvoient à leur advantage, ils nous feroient un mauvais party, & de fait il eut couru ceste fortune sans un pere Recollet, qui estoit parmy ces sauvages il y avoit deux ans, lequel escrivit une lettre à nos peres, de l'estat auquel il estoit parmy ces peuples, qui l'affectionnoient fort, & esperoit y faire quelque fruict moyennant la grâce de Dieu, estant fort advancé au langage du païs.
Note 548: [(retour) ]
Vraisemblablement Guerar ou Guerard. (Voir ci-dessus, p. 54.)
Le 17 dudit mois arriverent des sauvages, qui firent une assemblée entr'eux, où ils formèrent quelques plaintes des uns & des autres, touchant les passages qui n'estoient pas libres aux Hurons, que les Algommequins les traittoyent mal, leur faisant contribuer de leurs marchandises, & ne se contentant pas de ce, les déroboient, qui leur donnoit encore suject d'un grand mescontentement: on les on les accorda sur toutes ces plaintes, ils firent des presens de quelques castors qui leurs furent payés plus qu'ils ne valoient.
63/1047Le 30 fut célébré la saincte Messe[549]. Ce jour mesme l'on fit un pourparler, pour l'accord du meurtrier, auquel je ne pouvois entendre, pour la perfidie qu'il avoit commise, en l'assassinat de nos hommes, neantmoins plusieurs considerations, & les raisons dudit sieur de Caen, qui me dit que sa Majesté & mondit seigneur luy remettoient la faute, qui m'y firent condescendre, à la charge que l'affaire feroit une satisfaction devant toutes les nations, confessant que malicieusement, perfidement & meschamment, il avoit tué nos compagnons, méritant la mort si on ne luy faisoit grâce, ce qui fut accordé.
Note 549: [(retour) ]
Le 30 juillet était un dimanche.
Le lendemain fut délibéré de faire quelques presens à toutes les nations, pour les obliger à nous aymer, & traitter bien les François qui alloient en leur païs, pour les conserver contre leurs ennemis, & ainsi leur donner courage de revenir avec plus d'affection.
Cet accord ne se pouvoit faire que devant toutes les nations afin qu'elles recogneussent quelle est nostre bonté, au respect de leurs cruautez, & afin que le meurtrier en receut plus de honte, l'obligeant après le pardon d'estre autant affectionné à nous aymer, comme il avoit esté nostre ennemy mortel: il nous fallut user de quelque cérémonie, car il faut user de demonstrations parmy ces peuples, avec les discours: la cérémonie fut telle qui s'ensuit.
Le dernier de Juillet, tous trouverent bon de suivre la volonté de sa Majesté, de pardonner au 64/1048meurtrier qui avoit tousjours esté en crédit, & fait capitaine par les sauvages pour avoir tué nos hommes, ledit meurtrier se devoit mettre au milieu de toutes les nations assemblées en ce lieu, & celuy qui s'avoit assisté en ce meurtre, & luy faire un discours devant tout le peuple, du bien qu'il avoit receu des François, qu'il avoit très-mal recognu, comme meschamment & traistreusement il avoit assassiné nos hommes depourveus d'armes, sous ombre d'amitié, qu'on n'eust jamais peu penser ny aucun de nostre habitation, qu'il eust eu le coeur si desloyal & perfide comme il l'avoit monstré, que ce pendant le chef qui pour lors estoit à l'habitation, & autres du depuis n'avoient voulu user du pouvoir & droict que la justice leur donnoit de le faire mourir, comme il le meritoit.
Ce pendant, l'affection que nous avions porté à ceux de sa nation, & comme estant allié des principaux, nous avoit empesché de le faire mourir, nous estans contentez de le chasser de nostre habitation, pour ne le voir, ny raffraichir la mémoire de nos hommes massacrez. Et voyant qu'il avoit recogneu sa faute, s'estant mis en devoir de recevoir le chastiment qu'il meritoit, qu'on luy pardonnoit, par la volonté de nostre Roy, qui luy donnoit la vie, & à la requeste de tous les peuples: A la charge de jamais ne retourner, ny tomber en cette faute, ny aucuns de sa nation; estans personnes qui ne nous contentions de presens, pour payement de la mort de nos hommes, comme ils faisoient entr'eux: & que s'il arrivoit à l'advenir qu'ils commissent telles perfidies & trahisons, on feroit punir de mort 65/1049les autheurs du mal; les tenans pour nos ennemis: & tous ceux qui voudroient empescher: & plusieurs autres discours sur ce sujet; & quelques autres cérémonies qui furent faictes. Cela achevé, le meurtrier se leva, & son compagnon, me venant demander pardon, avec promesse à l'advenir, de se comporter si fidellement avec les François, qu'il n'auroit autre volonté que reparer ceste faute par quelques bons services: & ainsi furent libérez[550].
Note 550: [(retour) ]
Quelques exemplaires portent «délibérez.»—Sagard nous a conservé, sur cette affaire, quelques détails de plus. «Les meurtriers ayans esté grandement blasmez, furent en fin pardonnez à la prière de ceux de leur nation, qui promirent un amendement pour l'advenir, moyennant quoy le sieur Guillaume de Caen général de la flotte, affilié du sieur de Champlain, & des Capitaines de Navires, prit une espée nue qu'il fit jetter au milieu du grand fleuve sainct Laurens en la presence de nous tous, pour asseurance aux meurtriers Canadiens, que leur faute leur estoit entièrement pardonnée, & ensevelie dans l'oubly, en la mesme sorte que cette espée estoit perdue & ensevelie au fond des eaues, & par ainsi qu'ils n'en parleroient plus. Mais nos Hurons qui sçavent bien dissimuler, & qui tenoient bonne mine en cette action, estans de retour dans leur pays, tournèrent toute cette cérémonie en risée, & s'en mocquerent disans que toute la cholere des François avoit esté noyée en céte espée, & que pour tuer un François on en seroit doresnavant quite pour une douzaine de castors, en quoy ils se trompoient bien fort, car ailleurs on ne pardonne pas si facilement, & eux-mesme y seront quelque jour trompez s'ils sont des mauvais, & que nous soyons les plus forts.» (Hist. du Canada, p. 236, 237.)
Mais quoy que s'en toit, ces peuples qui n'ont aucune consideration, si c'est par charité ou autrement; ils croyent que le pardon a esté faict faute de courage, & pour n'avoir osé entreprendre de le faire mourir, bien qu'il le meritoit, & cela nous mettoit en assez mauvaise estime parmy eux, de n'en avoir point eu de resentiment.
Toutes ces nations tres-aises & satisfaits, ils nous remercièrent, nous louans de ce que nous n'avions tesmoigné un mauvais coeur, & accordèrent de mener onze François pour la defence de leurs villages, contre leurs ennemis, dont il en demeureroit huict en leurs villages, & trois qui reviendroient avec eux au printemps en traitte. Ils emmenèrent trois peres 66/1050Recolets, sçavoir les pères Nicolas, Joseph, & frère Gabriel [551], pour voir s'ils pourroyent profiter au païs, pour la gloire de Dieu, & apprendre François langue. Deux autres François furent donnez aux Algommequins, pour les maintenir en amitié, & inciter à venir en traitte: Il leur fut fait un grand festin selon leur coustume, qui fit l'accomplissement de la feste, & par ainsi s'en allèrent grandement contans.
Note 551: [(retour) ]
Frère Gabriel (et probablement aussi les PP. Nicolas et Joseph) était arrivé «au port du Cap de la Victoire, le jour de la saincte Magdelene,» c'est-à-dire, le 22 juillet, «environ les six à sept heures du soir.» (Hist. du Canada, p. 174.)
Le 2 d'Aoust s'embarquèrent tous nos François avec les sauvages en leurs canaux, chacun avec son homme[552], & ce mesme jour l'on rechargea toutes les marchandises qui restoient en terre, se levent les ancres, nous mismes voilles, & le quatriesme jour arrivasmes à Québec, où les barques estant toutes assemblées, l'on fit visiter, & treuva on quantité de castors parmy les matelots, que l'on fit serrer, attendant qu'ils fussent de retour en France, pour les contenter, s'il se treuvoit par la societé que cela fut raisonnable, ne leur estant permis de traitter à leur prejudice, ce qui occasionna ceux des équipages d'estre mal contens, comme ils le temoignerent.
67/1051Le 8 dudit mois fut despesché ledit Deschesnes, avec six barques, pour aller quérir les vivres pour l'habitation, & luy de s'en aller à Gaspey en son vaisseau, pour faire faire diligence de la pesche du poisson.
Note 552: [(retour) ]
«La traite estant faite, dit Sagard, & les Hurons prests à partir, nous les abordâmes en la compagnie du sieur de Caen général de la flotte, lequel nous fit accepter chacun pour un canot moyennant quelque petit prêtent de haches, cousteaux, & canons ou petits tuiaux de verre qu'on leur donna pour nostre despence. Toute la difficulté fut de nous voir sans armes qu'ils eussent desiré en nous plustost que toute autre chose, pour guerroyer leurs ennemis, mais comme les espées & les mousquets n'estoient pas de nostre gibier, nous leur fismes dire par le Truchement que nos armes estoient spirituelles, avec lesquelles nous les instruirions & conserverions à l'encontre de leurs ennemis moyennant la grâce de Dieu, & que s'ils vouloient croire nos conseils, les Diables mesmes ne leur pourroient plus nuire: Cette responce les contenta fort, & nous eurent dans une très-haute estime, tenans à faveur de nous avoir comme nous de les accompagner, & servir en une si belle occasion.» (Hist. du Canada, p. 174, 175.)
Ledit sieur de Caen & moy, fusmes au Cap de tourmente, pour voir ce lieu, où estant arrivé & visité, fut trouve très agréable, pour la scituation, & les prairies[553] qui l'environnent estant un lieu propre pour la nourriture du bestial.
Note 553: [(retour) ]
Vraisemblablement, ces prairies naturelles étaient situées entre le Petit-Cap et le cap Tourmente même. Elles sont, encore aujourd'hui, à l'état de prairies naturelles; mais la richesse des prairies artificielles qui les avoisinent, a presque fait oublier le mérite de leurs aînées. Il faut dire aussi que, de mémoire d'homme, elles ont diminué considérablement de profondeur, par la violence des eaux, qui, tous les ans, y enlèvent quelque chose au rivage.
Ayant veu particulièrement ce lieu, lequel s'il estoit mis en l'estat, que l'industrie & l'artifice des hommes pourroit y apporter, il seroit très-beau, car tout ce qui s'y peut desirer, pour une belle rencontre s'y treuve: partant de ce lieu, retournasmes à Québec le 17 dudit mois, où vismes toutes les barques de retour, qui deschargeoient les commoditez de ladite habitation, laquelle fut visitée par des Massons & Charpentiers, pour voir si elle estoit en estat de subsister & durer, il fut jugé que l'on auroit plustost fait d'en édifier une nouvelle, que reparer annuellement la vieille, qui estoit si caduque qu'elle attendoit l'heure de tomber, fors le magazin de pierre à chaux & à sable, (comme dit est,) auquel je fis faire une porte par dehors, qui alloit dans la cave, faisant condamner une trappe qui estoit dans le magazin des marchandises, par où on alloit souvent boire nos boissons, sans aucune consideration.
68/1052Ledit du Pont se resolut de s'en aller en France, à cause de l'incommodité qu'il avoit, & ne pouvant avoir les choses necessaires icy pour sa maladie, qui l'occasionna de partir avec ledit sieur de Caen de Québec, le 23 d'Aoust avec trois barques, pour s'en aller embarquer à Tadoussac, delà en France, & passer à Gaspey, pour sçavoir nouvelle de ce qui s'estoit passé durant son absence, pour le suject des Basques qui estoient à l'isle de sainct Jean.
Le premier de Septembre, ledit pilote Doublet arriva avec une chalouppe, & lettre dudit sieur de Caen, qui me prioit d'envoier le plus promptement que je pourrois les ouvriers restant pour retourner, ce qu'ils firent en deux chalouppes, le trouvent à Gaspey, où il leur avoit donné le rendez-vous.
Recognoissant l'incommodité que nous avions eue par les années passées, de faire le foin si tard pour le bestial, j'en fis faire au Cap de tourmente deux milles bottes, dés le mois d'Aoust, & les envoyay quérir avec une de nos barques.
Recognoissant la décadence, en quoy s'alloit réduire nostre habitation, nous avions resolu d'en faire une nouvelle: pour le plus abrégé je fis le plan d'un nouveau bastiment, abbatant tout le vieux, fors le magazin, & en suitte d'iceluy faire les autres corps de logis de dix-huict toyses, avec deux aisles de dix toyses de chaque costé, & quatre petites tours aux quatre coings du logement[554], & un ravelin 69/1053devant l'habitation, commendant sur la riviere, entouré le tout de fossez & pont-levis: & pour ce faire je jugé que premier que bastir il falloit assembler les matériaux pour commencer à bastir au printemps, je fis faire quantité de chaux, abbatre du bois, tirer de la pierre, apprester tous les matériaux necessaires pour la massonnerie, charpenterie, & le chauffage, qui incommodoit grandement pour le divertissement des hommes, & n'y en eut que dix-huict de travail à toutes ces choses, où l'on fit assez de besongne pour si peu qu'il y avoit. L'incommodité que l'on recevoit à monter la montagne, pour aller au fort sainct Louis, me fit entreprendre d'y faire faire un petit chemin [555] pour y monter avec facilité, ce qui fut fait le 29. de Novembre, & sur la fin dudit mois la petite riviere Sainct Charles fut presque prise de glace, & depuis le mois de Novembre jusques à la fin dudit mois, le temps fut fort variable, & se passa en journées assez froides, au matin avec gelée, bien qu'il fist beau le reste du jour; se faisoit quelques fois de la pluye, 70/1054& des neiges, qui par fois se fondent à mesure qu'elles tombent: Ayant remarqué qu'il n'y a point quinze tours de differens, d'une année à autre pour la température de l'hyver, qui est depuis le 20 Novembre, jusques en Avril, que les neiges se fondent, & May est le printemps: quelques fois, les neiges sont plus grandes en une année qu'en l'autre, qui sont de pied & demy, & trois & quatre pieds au plus, au plat pays: car aux montaignes du costé du Nord, elles sont de cinq à six pieds de haut.
Note 554: [(retour) ]
Ce plan ne fut exécuté qu'en partie. Pendant l'absence de Champlain les ouvriers, ou les conducteurs des travaux, simplifièrent l'ouvrage, et ne firent que deux des tourelles projetées, comme on le voit, tant par le texte même de l'auteur (voir un peu plus loin), que par le plan et le dessin qui nous sont restés de ce second magasin. Ces deux tourelles étaient sur la rue Notre-Dame, l'une à l'encoignure de la rue Sous-le-Fort, l'autre quelques pieds en avant du portail de l'église actuelle de la basse ville.
Note 555: [(retour) ]
Ce petit chemin, que Champlain fit faire à la fin de novembre 1623, pour monter au fort avec facilité, est, sans aucun doute, l'origine du pied de la côte actuelle qui conduit de la basse à la haute ville. Car d'abord il ne peut être question, ici, du haut de la montée, c'est-à-dire, de la partie voisine du fort, puisque la pente du terrain y est comparativement douce. En second lieu, des trois montées qui ont existé simultanément, le chemin actuel des voitures est sans contredit le moins raide et le plus facile. Tout le monde sait que la Petite-Rue Champlain a toujours été si difficile à gravir, que depuis longtemps on s'est vu obligé d'y pratiquer un escalier; le chemin qui descendait naguères du coude de la rue de la Montagne droit au magasin, et qui, selon toutes les apparences, a été le chemin primitif, n'a jamais pu être que fort escarpé. D'ailleurs ces montées dataient toutes les trois des premiers temps de la colonie, et l'on ne voit pas qu'aucun des successeurs de Champlain ait fait autre chose que de les réparer ou les améliorer. On peut donc conclure que le chemin facile, dont parle ici Champlain, est la partie inférieure de la rue de la Montagne.
Aussi nous avions une autre incommodité, tant pour les hommes, que pour le bestial, le long de la riviere S. Charles, à une sapiniere qui estoit bruslée, & tous les bois renversez, qui rendoient le chemin difficile, de sorte que l'on n'y pouvoit passer, qui fit que je me fis faire un chemin où j'emploiay un chacun, qui travaillerent si bien, qu'il fut promptement faict.
Le 10 de Décembre, la grande riviere fut chargée d'un grand nombre de glaces, de sorte qu'elle charioit, & le bordage pris, ne pouvoit plus permettre de naviger.
Je fis traîner le bois pour le fort sur les neges, comme le temps plus propre le permettoit: les sauvages nous donnèrent un peu d'eslan qui nous fit grand bien, d'autant qu'en hyver l'on a aucun rafreschissement, n'ayant que les commoditez qui viennent de France, pour n'y en avoir au païs à suffisance, ce qu'avec le temps, l'on pourra estre relevé de ceste peine, par le soing que l'on prendra à la nourriture du bestial, duquel il y avoit bon 71/1055commencement, car le défaut de ces choses, est grandement prejudiciable à la santé de plusieurs, & principallement de ceux qui seroient malades ou blessez, qui n'ont que salures, & les farines.
Le 18 d'Avril[556], je fis employer tout le bois qui avoit esté faict pour le fort, afin de le pouvoir mettre en deffence, autant qu'il me seroit possible. Je fis faire quelques réparations à l'habitation qui estoit en décadence, attendant que l'on en eust faict une nouvelle.
Note 556: [(retour) ]
1624.
En ce temps, est la saison de la chasse du gibier, qui est en grand nombre jusques à la fin de May, qu'ils se retirent pour faire leurs petits, & ne reviennent qu'au quinziesme de Septembre qui dure jusques à ce que les glaces se forment le long des rivages, qui est environ le 20 de Novembre.
Le 20 il fit un grand coup de vent, qui enleva la couverture du bastiment du fort sainct Louis, plus de trente pas par dessus le rempart, par ce qu'elle estoit trop haulte eslevée, & le pignon de la maison de Hébert, qui estoit de pierre, que je luy fis rebastir: ce petit inconvenient apporta un peu de retardement aux autres affaires, car il falut remettre la maison en estat, de laquelle je fis raser le second estage, & la rendis logeable au mieux qu'il me fut possible, attendant l'occasion plus commode pour la mieux édifier.
Sur la fin du mois arriva un sauvage appellé des François, Simon; il luy parut avoir quelque fantaisie, à quoy ils sont ordinairement sujets, & principalement lors que contre la volonté de tous les 72/1056capitaines & compagnons, ils veulent faire la guerre à leurs ennemis les Yrocois, avec lesquels ils estoient en pourparler de paix, il y avoit trois ou quatre jours: & de ce les sauvages m'en donnèrent advis, & me prièrent de faire en sorte de l'en empescher, & leur oster la frenesie qu'avoit cestuy cy: je l'envoyay quérir & luy demandé le suject pourquoy il faisoit cela, luy remonstrant le prejudice qui en pourroit arriver à tous ceux de sa nation, & l'advantage que les ennemis prendroient, du peu d'estat qu'ils faisoient de l'auctorité de leur chef, estans ainsi que des enfans sujects au changement, & n'ayant aucune parole arrestée, & se demonstrant sans foy ny loyauté: De plus que tous les François, ne seroient jamais contens de cette forme de procédé, & que ceste guerre durant un traitté de paix sans suject, estoit meschante & pernicieuse, procédante plustost d'un meschant, & d'un homme lasche & sans courage, d'autant que je sçavois fort bien que le but de ceste guerre n'estoit que d'aller surprendre quelques hommes, ou femmes à l'escart, & les trouvant incapables de se défendre, les assommer sans defence: à tout cela il me fit une courte responce, qui estoit qu'il sçavoit bien qu'ils ne valloient rien, & qu'ils estoient pires que chiens, & s'estoit ainsi imaginé, qu'il ne seroit jamais content qu'il n'eust eu la teste d'un de leurs ennemis, en sorte qu'il estoit resolu, luy quatriesme d'y aller. Comme je le vis obstiné, & que nulle remonstrance ne le pouvoit esmouvoir, je luy usay de quelque menaces s'il le faisoit: & ainsi s'en alla tout pensif, à sa cabane.
73/1057Deux ou trois jours après les Chefs me vindrent trouver, pour me dire qu'ils estoient bien ayses de ce que j'avois parlé à luy, qu'il avoit changé de resolution de ne point y aller, me disant que je leur fissent donner quelques choses pour festiner, comme est leur coustume, quand il est question de faire quelque accord, ou autres choses semblables.
Je leurs fis donner un peu de pois, & s'en allèrent ainsi joyeusement, pensant que ce sauvage oublieroit ce qu'il avoit projetté[557]. Ce pendant deux Charpentiers travailloient à accommoder les barques & chalouppes, & deux autres à faire les fenestres, portes, poutres, & autres choses de charpenterie, pour le nouveau bastiment; & quelques mil cinq cens planches que j'avois fait scier pour couvrir le logis, & trente cinq poutres qui estoient toutes prestes, avec la pluspart du bois de charpenterie assemblé pour la couverture. Le premier de May, je fis creuser la terre pour faire les fondemens du bastiment, qui avoit esté resolu de faire. j'employay trois hommes à aller quérir du sable avec la chalouppe, pour le bastiment; les massons à faire du mortier, attendant que quatre autres ostoient la terre pour les fondements, & le reste à approcher la pierre pour bastir: je fis tirer les allignemens pour commencer à bastir un corps de logis.
Note 557: [(retour) ]
Voir, quelques pages plus loin, la perfidie de ce Simon.
Le 6 de May, l'on commença à maçonner les fondements, sous lesquels je mis une pierre [558], où 74/1058estoient gravez les armes du Roy, & celles de Monseigneur; avec la datte du temps, & mon nom escrit, comme Lieutenant de mondit Seigneur, au païs de la Nouvelle France, qui estoit une curiosité qui me sembla n'estre nullement hors de propos, pour un jour à l'advenir, si le temps y eschet, monstrer la possession que le Roy en a prise, comme je l'ay fait en quelques endroits, dans les terres que j'ay découvertes.
Note 558: [(retour) ]
«Cette pierre, retrouvée dans une des fouilles faites sur l'emplacement du vieux magasin, avait été placée au-dessus de la porte d'entrée d'une maison qui touchait à la chapelle de la basse ville. Un incendie détruisit cette maison en 1854, et l'inscription a disparu.» (M. Ferland, Cours d'Histoire du Canada, I, 213, note 1.)
Le 8 du dit mois, les cerisiers commencèrent à espanouir leurs boutons, pour pousser leur feuilles dehors.
En ce temps mesme, sortoient de la terre de petites fleurs, de gris de lin, & blanche, qui sont des primes veres du Printemps, de ces lieux là.
Le 9 les framboises commencèrent à boutonner, & toutes les herbes à pousser hors de la terre.
Le 10 ou 11 le sureau monstra ses feuilles.
Le 12 il y a des violettes blanches, qui se firent voir en fleur.
Le 15 les arbres furent boutonnez, & les cerisiers revestus de fueillages & le froment monté à un ampan de hauteur.
Les framboisiers jetterent leurs feuilles: le cerfeuil estoit bon là à coupper: dans les bois, l'oseille s'y void à deux pouces de hauteur.
Le 18 les bouleaux jettent leurs feuilles: les autres arbres les suivent de prés: le chesne a ses boutons formez; & les pommiers de France que l'on y avoit transplantez, comme aussi les pruniers boutonnoient, les cerisiers y ont la feuille assez grande, la vigne boutonnoit & fleurissoit, l'oseille estoit bonne à couper.
75/1059Le cerfeuil des bois paroissoit fort grand, les violettes blanches & jaunes estoient en fleur: le bled d'Inde se seme, le bled froment croissoit un peu plus d'un ampan de hauteur.
La pluspart de toutes les plantes, & simples, estoient sortis de terre: il y avoit des journées en ce mois, où il faisoit grande chaleur.
Le 21. de May, je despechay un canau à Tadoussac avec trois hommes, pour attendre le sieur de Caen, avec lettres que je luy escrivois, & une autre au premier vaisseau de sa flotte.
Le 29 dudit mois, les fraises commencèrent à fleurir, & les chesnes à jetter leurs feuilles assez grandes en esté.
Le 30 les fraises furent toutes en fleur, les pommiers commencèrent à espanouir leurs boutons, pour jetter leurs feuilles: les chesnes avoient leurs feuilles d'environ un pouce de long, les pruniers & cerisiers en fleur, & le bled d'Inde commençoit à lever.
Durant ce temps je fis assoir quelques poutres sur le premier estage de la nouvelle habitation, & poser quelques fenestres & portes à icelle.
Le premier du mois de Juin arriva un canau de Tadoussac, qui nous dit qu'aux environs du Bicq, il y avoit un vaisseau Rochelois, qui traittoit les sauvages, que dans ce vaisseau estoit un puissant homme qui y commandoit, estant tousjours masqué, & armé, & les sauvages ne sçavoient comme il s'appelloit, ny moins le cognoissoient ils pour ne l'avoir veu; & ma créance fut telle, que quand ils l'eussent cogneu, ils ne nous l'eussent voulu dire, 76/1060tant il nous portent d'affection. L'on empesche les autres vaisseaux de venir traitter avec eux, encore que l'on leurs fit le meilleur traittement qu'il fut possible, & ainsi sommes nous aymez d'eux, en recompence du bien que nous leurs faisons.
Le meilleur remède que j'ay recognu pour jouir plus facilement d'eux, c'est de n'en faire estat que par occasion, & peu après leur remonstrer hardiment leurs desfauts, & ne se soucier de mille sortes d'insolences qu'ils font le plus souvent: car comme ils voient que l'on en fait point d'estat[559], cela les rend plus audacieux à médire & mal faire, ayant moy-mesme expérimenté plusieurs fois, que lors que j'en faisois moins d'estime c'estoit à lors qu'ils me recherchoient le plus d'amitié, & diray plus que l'on n'a point d'ennemis plus grands que ces sauvages, car ils disent que quand ils auroient tué des nostres, qu'ils ne laisseroient de venir d'autres vaisseaux qui en seroient bien aises, & qu'ils seroient beaucoup mieux qu'ils ne sont, pour le bon marché qu'ils auroient des marchandises qui leurs viennent des Rochelois, ou Basques: Entre ces sauvages, il n'y a que Montaignars qui tiennent tels discours.
Note 559: [(retour) ]
C'est-à-dire, un point d'état.
Arrivée Le 2e. jour de juin arriva une chalouppe où estoit le pilote Gascoin avec cinq ou six matelots, qui nous dit qu'il estoit arrivé au port de Tadoussac, avec un vaisseau de soixante tonneaux, ayant quelque cent barils de pois, sept tonneaux de citre, vingt-quatre baricques tant de biscuit que de galette, & que ledit sieur de Caen devoit partir douze 77/1061jours après luy, que la prise de l'un de ces vaisseaux, par les Flamans l'avoit fait retourner à Paris pour se plaindre au Roy, & à Monseigneur, du sujet qui occasionnoit le retardement, m'informant de luy, s'il n'avoit aucune lettre pour moy de sa part, il me dit que non, qu'il me faisoit ses recommandations. Je m'estonnay grandement qu'il ne m'avoit escrit un mot d'advis, de sa venue en ce lieu, car cela va à telle consequence, que n'ayant advis de ceux qui ont la conduitte d'une flotte, ou autres telles affaires importantes, ne doivent jamais permettre que leurs vaisseaux partent sans un mot d'advis, au gouverneur ou lieutenant des places, esloignées, comme sont celles-cy, pour leur tesmoigner qu'ils se peuvent fier en eux, leurs donnant entrée libre dans l'habitation ou fort, comme estant de la compagnie. Une lettre que m'escrivoit le sieur le Gendre l'un des associez, m'asseura que le vaisseau venoit de la part dudit sieur de Caen.
Le 4 dudit mois je fis mettre deux barques à l'eaue, qui partirent pour aller à Tadoussac, quérir les commoditez qu'avoit apporté ledit vaisseau, lequel avoit ordre de laisser un commis nommé Halard, avec partie des commoditez des vivres, pour traitter audit Tadoussac, ce qui nous fit un grand plaisir, d'autant que nous n'avions des farines & citres, que jusques au 10 dudit mois de Juin; que sans cela il nous eust fallu réduire au Migan[560], avec quatre barique de bled d'Inde, attendant nouvelles de la venue des autres vaisseaux.
Note 560: [(retour) ]
Voir 1619, p. 76.
Le 12 arriva une barque, qui apporta quelque 78/1062poinçons de citre, galettes, pois & prunes, & m'apporta une lettre de Halart, qui me mandoit qu'il s'ennuyoit grandement, que le vaisseau dudit sieur de Caen ne venoit, craignant qu'il ne luy fust arrivé quelques accidens par la mer: que recognoissant la necessité des vivres que nous pourrions avoir, il m'envoyoit ce qui luy restoit de commoditez, s'en reservant un peu pour entretenir les sauvages, qui traictoient ordinairement avec les Rochelois, & que je luy eusse à mander ma volonté de ce qu'il devoit faire.
Le 24 dudit mois, la barque estant deschargée, prevoyant aux malheurs qui ordinairement peuvent arriver sur la mer, pour les risques qui y sont grandes, voyant que la saison des vaisseaux se passoit, sans sçavoir nouvelles de l'un des deux qui devoit arriver, sçachant bien qu'il ne faut pas attendre aux extremitez à pourvoir en telles affaires, aussi. que la necessité des vivres nous pressoit, l'advisay qu'il ne seroit hors de propos d'escrire audit de la Ralde, qui estoit à Miscou, quelques 35 lieues de Gaspey, & luy faire entendre la necessité en laquelle nous allions tomber, s'il ne nous secouroit, au cas qu'il fust arrivé fortune au vaisseau; & avois donné charge au pilote Gascoin, d'attendre audit Tadoussac, jusques au 15 ou 16 de Juillet, & si en ce temps il n'oyoit aucune nouvelle, qu'il eust à aller trouver ledit de la Ralde; & donnois ordre à Marsollet truchement, luy troisiesme, de ne partir de Tadoussac, pour venir à Québec, que ce ne fust au 8 d'Aoust, qui estoit oster toutes sortes d'esperance, si les vaisseaux ne fussent venus en ce temps: 79/1063Et esquippé la barque de tout ce qui leur estoit necessaire pour leur voyage: & partirent le 24 jour de S. Jean.
Le 28 du mois, nous eusmes nouvelles de la descente des Hurons, Algommequins & Bisserains[561], qui furent bien faschez de n'avoir point de nouvelles des vaisseaux.
Note 561: [(retour) ]
Pour Bissiriniens; ce sont les Nipissingues, ou Sorciers.
Le premier du mois de Juillet, du Vernay qui estoit allé aux Hurons, arriva dans un canau, qui nous apporta nouvelles certaine de la descente des Sauvages, à la riviere des Yrocois; & de la mort d'un François, qui avoit esté mon serviteur: & que le Père Nicolas estoit resté avec neuf François, estant revenu quatre de nos hommes[562], Le père Joseph, & le frère Gabriel, qui venoient quérir quelques choses[563] pour porter audit père Nicolas. De plus ledit du Vernay me dit que le François avoit esté mal traitté, parmy quelques Nations, faute que la pluspart ne s'estoient pas bien comportez avec ces peuples.
Note 562: [(retour) ]
Outre du Vernay, l'un de ces quatre français s'appelait Lamontagne. (Sagard, Hist. du Canada, p. 819.)
Note 563: [(retour) ]
Voir Sagard, Hist. du Canada, p. 790.
Ce jour arriva une chalouppe, où estoit le pilote Gascoin, qui ayant apperceu vers l'eau le vaisseau dudit de Caen, qui entroit à Tadoussac, où il avoit envoyé une chalouppe du Bic, avec ordre de ce qu'ils devoient faire audit Tadoussac, qui estoit de depescher promptement une chalouppe, pour enuoyer à Québec faire charger la barque qui y restoit, & envoyer au devant des Hurons, ce qui fut fait, & partit ce mesme jour.
80/1064En ce temps arriverent les sauvages, qui estoient allez de la part des montagnars aux Yrocois, pour contracter amitié, & y avoit prés de six sepmaines qu'ils estoient partis d'auprès de Québec. Ils furent très bien receus des Yrocois qui leurs firent tout plain de bonne réception, pour achever de faire cette paix. Mais en la compagnie de ces sauvages estoit un appelé Simon, qui devoit aller à la guerre. Après qu'il eut pris congé desdits Yrocois s'en retournant, le meschant traistre & perfide Simon, rencontrant un Yrocois l'assomma, pour la recompence du bon traittement qu'il avoit receu desdits Yrocois. Tous nos sauvages en furent grandement desplaisans, & eurent bien de la peine à reparer cette faute: car il ne faut parmy tels gens qu'un tel coquin, pour faire rompre toutes sortes de bonnes entreprises, pour n'avoir aucune justice entr'eux. Le 10 dudit mois les sauvages vindrent cabaner proche de l'habitation. Le lendemain arriva ledit de Caen, avec deux barques chargées de marchandises: Le jour en suivant l'on commença la traitte avec les sauvages: d'autres Canadiens arriverent en ce mesme temps avec quelques chalouppes. Le 14 dudit mois la traitte fut achevée avec lesdits sauvages, & partirent le mesme jour pour s'en retourner en leurs païs, & un François [564] fut avec les Bissereins.
Note 564: [(retour) ]
Probablement Jean Richer, leur truchement, (Sagard, Hist. du Canada, p. 801.)
Le 16, le frère Gabriel arriva avec 7 canaux, qui nous resjouit grandement, nous comptant tout ce qui s'estoit passé en son hyvernement, & la mauvaise vie que la pluspart des François avoient 81/1065mené en ce païs des Hurons, & entr'autres: truchement Bruslé à qui l'on donnoit cent pistolles par an, pour inciter les sauvages à venir à la traitte, ce qui estoit de tres-mauvais exemple, d'envoyer ainsi des personnes si malvivans, que l'on eust deub chastier severement, car l'on recognoissoit cet homme pour estre fort vicieux, & adonné aux femmes, mais que ne fait faire l'esperance du gain, qui passe par dessus toutes considerations.
Le 19, ledit de Caen partit pour aller aux trois rivieres avec les barques, pour traitter avec d autres sauvages s'il en rencontroit.
Le 20, huict canaux des Hurons qu'avoit amené ledit Bruslé, partirent de Québec. Ce jour mesmes, arriva ledit du Pont.
Le 25, arriva aussi à Québec une barque, qui nous dit, qu'il estoit venu six Yrocois, nonobstant la mort de celuy qui avoit esté tué, pour confirmer l'amitié avec tous les sauvages: ayant bien jugé, que le sauvage qui avoit tué leur compagnon, l'avoit fait de sa propre malice, & non du consentement de ses compagnons. Le lendemain, arriva une barque, où il y avoit deux soldats, que le sieur de Caen envoyoit en son vaisseau, pour les mettre à la chaisne, pour quelques legeretez qu'ils avoient commises. Nouvelles vindrent aussi, qu'il estoit arrivé à l'entrée de la riviere des Yrocois, trente canaux Hurons, avec quelques François.
Le premier d'Aoust, est arrivé à Québec ledit sieur de Caen, & le 4, il fut au Cap de tourmente, qui dit luy avoir esté donné par monseigneur de Montmorency, avec l'Isle d'Orléans, & quelques 82/1066autres isles adjacentes: & le 10, il retourna à Québec.
En ce temps je me resolus de repasser en France avec ma famille, y ayant hyverné prés de cinq ans, & où durant ce temps, nous fusmes assez mal secourus de raffraichissemens, & d'autres choses fort escharsement; nous n'avions dequoy remercier les associez en cela, car s'ils l'eussent sceu, ils y eussent donné ordre: la courtoisie & le devoir les obligeoit d'avoir soing des personnes qui avoient esgard à la conservation de la place & de leur bien, outre la charité pour ceux qui pouvoient estre malades, fussent morts faute de secours, & ainsi estoit plustost diminuer le courage, que de l'augmenter à servir des personnes, qui ne font estat des hommes qui conservent leur bien, & se tuent de soin & travail à garder ce qui leur appartient, au lieu que peu de choses contante tout un peuple.
Je fis embarquer tout mon esquippage, & laissay l'habitation nouvelle bien advancée, & eslevée de 14 pieds de haut, 26 toises de muraille faicte avec quelque poutres au premier estage, & toutes les autres prestes à mettre les planches sciées pour la couverture, la pluspart du bois taillé & amassé pour la charpente de la couverture du logement, toutes les fenestres faictes, & la pluspart des portes, de sorte qu'il n'y avoit plus qu'à les appliquer, je laissay deux fourneaux de chaux cuitte, de la pierre assemblée, & ne restoit plus en tout que sept ou huict pieds de hauteur, que toutes la muraille ne fust eslevée, ce qui se pouvoit en quinze jours, leurs matériaux assemblez pour estre logeable, si l'on y eust voulu apporter la diligence requise. Je 83/1067les priay d'amasser des fassines, & autres choses, pour achever le fort, jugeant bien en moy-mesme, que l'on n'en feroit rien, d'autant qu'ils n'avoient rien de plus desagreable, bien que c'estoit la conservation, & la seureté du pays, ce qu'ils ne pouvoient, ou ne vouloient comprendre. Cet oeuvre ne s'avançoit que par intervalles, selon la commodité qui se presentoit, lors que les ouvriers n'estoient employez à autres oeuvres.
Ledit sieur de Caen laissa son neveu, le sieur Esmery, pour principal commis, & pour commander en mon absence audit Québec, avec cinquante & une personne, tant hommes que femmes, garçons, & enfans.
Le Jeudy 15e jour d'Aoust, partismes de Québec le 18. arrivasmes à Tadoussac, ou nous eusmes nouvelles de la mort de cinq hommes du vaisseau dudit Deschesnes, qui estoit à l'Acadie, lesquels hommes, avoient este tuez par les sauvages du lieu, proche du sieur de Biencour, qui estoit demeurant en ces lieux, il y avoit plus de 18 ans[565] avecques les sauvages.
Note 565: [(retour) ]
D'après ce passage, M. de Biencourt serait venu en Acadie avec son père dès 1605, ou même 1604, c'est-à-dire, à l'âge d'environ quinze ans. (Lescarbot, liv. V, ch. X.)
Le 21 d'Aoust 1624. nous levasmes l'ancre, & mismes soubs voilles, pour retourner en France.
Le 25 fusmes mouiller l'ancre devant Gaspey, & trouvasmes de la Ralde qui estoit venu de Miscou, faire sa pescherie de poisson.
Le premier de Septembre un vaisseau partit de la flotte où commandoit le capitaine Gerard, pour aller en France devant porter des nouvelles.
84/1068Le 6, le vaisseau de du Pont acheva de faire sa pesche de poisson audit Gaspey.
La nuict venant au samedy[566], ledit sieur de Caen partit avec quatre vaisseaux, en l'un desquels estoit sa personne[567], & en l'autre ledit du Pont[568], au troisiesme ledit de la Ralde, & une patache de 45 à 50 tonneaux, dans laquelle estoit le pilote Cananée[569].
Le 19 l'on apperceut un vaisseau de 60 tonneaux, que l'on jugeoit estre Rochelois, on fist chasse dessus, mais il s'evada, & ainsi se sauva à la faveur de la nuict[570].
Note 566: [(retour) ]
Du 6 au 7 septembre.
Note 567: [(retour) ]
Et probablement l'auteur avec sa famille. (Conf. Sag., Hist. du Canada, p. 842 et s.)
Note 568: [(retour) ]
Avec Dupont, repassait F. Gabriel Sagard, M. Goua, M. Joubert, le sieur de la Vigne et probablement aussi le P. Irénée. (Sagard, Hist. du Canada, p. 841, 843 et suiv.) Le P. Irénée était député en France par le chapitre des Récollets de Notre-Dame-des-Anges, pour obtenir des jésuites, afin d'aider les premiers missionnaires à la conversion des sauvages; mais, les sentiments de Champlain, que l'on avait sondé là-dessus, paraissant assez équivoques, il avait été arrêté de tenir cette résolution secrète, afin d'en ménager plus-sûrement le succès en France. (Premier établiss. de la Foy, I, 291, 292, 298.)
Note 569: [(retour) ]
«A mon voyage de la nouvelle France, je communiquay souvent avec un bon Catholique nommé le Capitaine Cananée, qui avoit receu des disgraces en mer autant qu'homme de sa condition. Il avoit esté pris & repris des Pirates tant d'Alger qu'autres, qui l'avoient mis au blanc, & réduit à servir ceux qu'il auroit pu auparavant commander. Retournant de Canada pour la France le sieur de Caen général de la flotte luy donna le gouvernement & la conduitte d'un petit navire, avec 12 ou 13 Mattelots Catholiques & huguenots pour conduire à Bordeaux. Je desirois fort passer dans son bord, tant pour la devotion que j'avois à la saincte Magdeleine de laquelle le vaisseau portoit le nom, que pour le contentement particulier que je recevois à la communication de ce bon & vertueux Capitaine, mais ledit sieur de Caen général, & le sieur de Champlain avec une quantité de nos amis me dissuaderent de m'embarquer dans un si petit vaisseau, plus aysé à perir qu'un plus grand, outre l'incommodité du balotage. Je me resolus donc à leur conseil & me teins à ce qu'ils en voulurent...» (Sagard, Hist. du Canada, p. 38, 39.)
Note 570: [(retour) ]
«Donnâmes en vain la chasse à un Piratte Rochelois, qui nous estoit venu recognoistre passant au travers de nostre armée. A la vérité la faute que fit nostre avant garde, le corps d'armée, & l'arriere-garde à la poursuitte de ce Pirate, me fist bien croire que nous n'estions pas gens pour attaquer, & que c'estoit assez de nous deffendre. Et puis c'estoit un plaisir d'entendre auparavant nos guerriers de vouloir aller attaquer unze Navires basques vers Miscou, & de là s'aller saisir des Navires Espagnols le long des Isles Assores. Dieu sçait quelle prouesse nous eussions faite, n'ayans pu prendre un forban de 60 tonneaux, qui nous estoit venu braver jusques chez nous.» (Sagard, Hist. du Canada, p. 841, 842.)
Le 27 on treuva fond à la sonde, à 90 brasses. Ce jour la petite barque où commandoit Cananée, 85/1069se separa de nous, pour aller à Bordeaux, selon l'ordre qu'il en avoit: Depuis nous sceusmes qu'elle fut prise des Turcs, le long de la coste de Bretaigne, qui emmenèrent les hommes qu'ils y trouverent, & les firent esclaves[571].
Note 571: [(retour) ]
Conf. Sagard, Histoire du Canada, p. 39 et 842.
Le 29 nous recogneusmes en la coste d'Angleterre, le cap appelle Tourbery.
Le dernier de Septembre, nous apperceusmes la terre de la Heve.
Le premier d'Octobre, entrasmes dans le havre de Dieppe, ou louasmes Dieu de nous avoir amenez à bon port, auquel lieu je sejournay quelques jours, de là, je m'acheminay à Paris avec tout mon train, où estant, je fus treuver à sainct Germain le Roy, & Monseigneur de Montmorency, qui me presenta à sa Majesté, auquel je fis la relation de mon voyage, comme à plusieurs messieurs du Conseil, desquels j'avois l'honneur d'estre cogneus. Ce fait, je m'en retournay à Paris, où je treuvay que les anciens & nouveaux associez, eurent plusieurs contestations sur le mauvais mesnage qui s'estoit fait en l'embarquement, qui apporta plusieurs troubles, cela en partie donna suject à mondit seigneur de Montmorency, de se deffaire de sa charge de Viceroy, qui luy rompoit plus la teste, que ses affaires plus importantes, la remettant à Monseigneur le Duc de Ventadour, qu'il voyoit porté à ce sainct dessein, convenant avec luy d'un certain prix, tant pour la charge de Viceroy, que pour l'interest qu'il avoit en ladite Société, le tout sous le bon plaisir de sa Majesté, laquelle commanda 86/1070d'expédier les lettres patentes d'icelle commission, au mois de Mars 1625. au nom de mondit seigneur le Duc de Ventadour, n'estant poussé d'autres interests que du zèle & affection qu'il avoit de voir fleurir la gloire de Dieu, en ces pays barbares; & pour cest effect, y envoyer des Religieux, jugeant n'en trouver de plus capables, que les pères Jesuistes, pour amener ces peuples à nostre foy: il en envoya six[572], à ses propres cousts & despens, dés l'année mesmes. Sçavoir estoit, les reverend père l'Almand[573], Principal du Collège de Paris; tres-devot & zélé Religieux, fils du feu sieur l'Almand, qui avoit esté Lieutenant criminel de Paris; & le père Brebeuf[574], le père Massé[575], frère François [576], & frère Gilbert [577], qui s'acheminèrent aussi-tost avec une grande affection, à Dieppe, lieu de l'embarquement.
Note 572: [(retour) ]
Cinq, comme le prouve la suite même du texte.
Note 573: [(retour) ]
Charles Lalemant. (Sagard, Hist. du Canada, p. 868.)
Note 574: [(retour) ]
Jean de Brebeuf. (Prem. établiss. de la Foy, I, 304.)
Note 575: [(retour) ]
Ennemond Massé. (Voir Hist. de la colonie française en Canada, I, 101, note.)
Note 576: [(retour) ]
François Charton. (Prem. établiss. de la Foy, I, 304.)
Note 577: [(retour) ]
Gilbert Buret, d'après le P. le Clercq (Prem. établiss. de la Foy, I, 304), et Burel, d'après les Relations des Jésuites (1635, p. 23, édit. de Québec).