CHAPITRE X.
Aussitost que nous fusmes arrivez à Tadousac, nous nous embarquasmes pour aller à Gachepay, qui est distant dudict Tadousac environ cent lieues. Le treiziesme jour dudict mois, 49/113nous rencontrasmes une troupe de sauvages qui estoient cabannez du costé du Su, presque au milieu du chemin de Tadousac à Gachepay. Leur Sagamo qui les menoit s'appelle Armouchides, qui est tenu pour l'un des plus advisez & hardis qui soit entre les sauvages. Il s'en alloit à Tadousac pour troquer des flesches, & chairs d'orignac, qu'ils ont pour des castors & martres des autres sauvages Montaignes, Estechemains & Algoumequins.
Le 15e jour dudict mois, nous arrivasmes à Gachepay, qui est dans une baye, comme à une lieue & demye du costé du Nort[103]; laquelle baye contient quelque sept ou huict lieues de long, & à son entrée quatre lieues de large. Il y a une riviere qui va quelques trente lieues dans les terres; puis nous vismes une autre baye, que l'on appelle la Baye des Moluës[104], laquelle peut tenir quelques trois lieues de long, autant de large à son entrée. De là l'on vient à l'Isle Percée, qui est comme un rocher fort haut, eslevée des deux costez, où il y a un trou par où les chaloupes & basteaux peuvent passer de haute mer; & de base mer, l'on peut aller de la grand'terre à laditte isle, qui n'en est qu'à quelques quatre ou cinq cens pas. Plus il y a une autre isle, comme au suest de l'isle Percée environ une lieue, qui s'appelle l'isle de Bonne-adventure, & peut tenir de long une demye lieuë. Tous cesdits lieux de Gachepay, Baye 50/114des Moluës & Isle Percée, sont les lieux où il se fait la pesche du poisson sec & verd.
Note 103:[ (retour) ] C'est-à-dire, comme à une lieue et demie du côté du nord de la baie.
Note 104:[ (retour) ] Cette baie est au sud de celle de Gaspé; on l'appelle aujourd'hui la Malbaie. Ce mot paraît être une corruption de l'expression anglaise Molue Bay. Dès 1545, Jean Alphonse parle de la baie des Molues et de toute cette côte, comme d'un lieu fréquenté depuis longues années pour l'abondance et l'excellente qualité de la pêche. «Et se est le poisson, dit-il, bien meilleur que celui de la dicte terre neufve.» (Cosmogr. univ.)
Passant l'Isle Percée, il y a une baye qui s'appelle la Baye de Chaleurs [105], qui va comme à l'ouest-sorouest quelques quatre vingts lieues [106] dedans les terres, contenant de large en son entrée quelques quinze lieues. Les sauvages Canadiens disent qu'à la grande riviere de Canadas, environ quelques soixante lieues rangeant la coste du Su, il y a une petite riviere qui s'appelle Mantanne, laquelle va quelques dix huict lieues dans les terres, & estans au bout d'icelle, ils portent leurs canots environ une lieue par terre, & se viennent rendre à laditte baye de Chaleurs, par où ils vont quelquefois à l'isle Percée. Aussi ils vont de laditte baye à Tregate [107] & à Misamichy [108].
Note 105:[ (retour) ] Ainsi nommée par Jacques Cartier en 1534. «Nous nommâmes laditte baye, la Baye de Chaleurs.» (Prem. Voy. de Cartier, Relat. originale, Paris, 1867.)
Note 106:[ (retour) ] Environ trente lieues.
Note 107:[ (retour) ] Tregaté, ou Tracadie. Ce lieu, qu'il ne faut pas confondre avec celui qui porte le même nom dans la Nouvelle-Écosse, est situé à mi-chemin environ entre la baie des Chaleurs et celle de Miramichi.
Note 108:[ (retour) ] Aujourd'hui, on dit Miramichi.
Continuant ladicte coste, on range quantité de rivieres, & vient-on à un lieu où il y a une riviere qui s'appelle Souricoua[109], où le sieur Prevert a esté pour descouvrir une mine de cuivre. Ils vont avec leurs canots dans cette riviere deux ou trois jours, puis ils traversent quelque deux ou trois lieues de terre, jusques à laditte mine, qui est sur le bord de la mer du costé du Su. A l'entrée de laditte riviere, on trouve une isle [110] environ une lieue dans la mer; 51/115de laditte isle jusqu'à l'Isle Percée, il y a quelque soixante ou septante lieues. Puis continuant laditte coste, qui va devers l'Est, on rencontre un destroict qui peut tenir deux lieues de large & vingt-cinq de long[111]. Du costé de l'Est est une isle qui s'appelle Sainct Laurens [112], où est le Cap-Breton, & où une nation de sauvages appelez les Souricois hyvernent. Passant le destroit de l'isle de Sainct Laurens, costoyant la coste d'Arcadie[113], on vient dedans une baye [114] qui vient joindre laditte mine de cuivre. Allant plus outre, on trouve une riviere [115] qui va quelques soixante ou quatre vingts lieues dedans les terres, laquelle va proche du lac des Irocois, par où lesdicts sauvages de la coste d'Arcadie leur vont faire la guerre. Ce serait un grand bien, qui pourroit trouver à la coste de la Floride quelque passage qui allast donner proche du susdict grand lac, où l'eau est salée, tant pour la navigation des vaisseaux, lesquels ne seroient subjects à tant de périls, comme ils sont en Canada, que pour l'accourcissement du chemin de plus de trois 52/116cens lieues. Et est très certain qu'il y a des rivieres en la coste de la Floride que l'on n'a point encore descouvertes; lesquelles vont dans les terres, où le pays y est très bon & fertille, & de fort bons ports. Le pays & coste de la Floride peut avoir une autre température de temps, plus fertille en quantité de fruicts & autres choses, que celuy que j'ay veu; mais il ne peut y avoir des terres plus unies ny meilleures que celles que nous avons veuës.
Note 109:[ (retour) ] Vraisemblablement, la rivière de Gédaïc, ou Chédiac. On l'appelait alors Souricoua, sans doute parce que c'était le chemin des Souriquois.
Note 110:[ (retour) ] L'île de Chédiac.
Note 111:[ (retour) ] Par le contexte, on voit que l'auteur parle du détroit de Canseau, qui n'a cependant ni autant de longueur, ni autant de largeur.
Note 112:[ (retour) ] Le nom de Cap-Breton a prévalu.
Note 113:[ (retour) ] Acadie. Il est possible que Champlain ait cru retrouver, dans ce mot, un nom de la vieille Europe; mais il ne tarda pas à revenir de cette idée, si toutefois ce n'est point ici une simple faute de typographie. La commission de M. de Monts, qui est du 8 novembre de cette année 1603, renferme, entre autres, le passage suivant: «Nous étans dés long temps a, informez de la situation & condition des païs & territoire de la Cadie...» On lit, dans Jean de Laet, en tête d'un chapitre de sa Description des Indes Occidentales: «Contrées de la Nouvelle-France qui regardent le Sud, lesquelles les François appellent Cadie ou Acadie.» Si nous tenons ce nom des premiers voyageurs français, il est très-probable qu'ils le tenaient eux-mêmes des sauvages du pays: car ce mot se retrouve dans plusieurs noms de l'endroit ou des environs, comme Tracadie, Choubenacadie, qui sont certainement d'origine sauvage.
Note 114:[ (retour) ] La baie Française, aujourd'hui la baie de Fundy.
Note 115:[ (retour) ] La rivière Saint-Jean, que les sauvages appelaient Ouigoudi. (Voir édit. 1613, ch. III).
Les sauvages disent qu'en laditte grande baye de Chaleurs il y a une riviere qui a quelques vingt lieues dans les terres, où au bout est un lac[116] qui peut contenir quelques vingt lieues, auquel y a fort peu d'eau; qu'en esté il asseiche, auquel ils trouvent dans la terre environ un pied ou un pied & demy, une manière de metail qui ressemble à de l'argent que je leur avois monstré; & qu'en un autre lieu proche dudict lac, il y a une mine de cuivre.
Voilà ce que j'ay appris desdicts sauvages.
Note 116:[ (retour) ] Probablement le lac Métapédiac. (Voir la carte de [1612.])
Retour de l'Isle Percée à Tadousac, avec la description des ances, ports, rivieres, isles, rochers, ponts, bayes & basses qui sont le long de la coste du Nort.