II

Il ne faut pas croire que la jeune fille qui venait de passer un si mauvais moment devant le tribunal, fût elle-même convaincue d'avoir accompli une action méritoire. Bien au contraire, elle estimait qu'elle s'était couverte de honte devant tout le public. Elle ne comprenait pas que le geste du juge venant lui serrer la main, était un honneur pour elle. Elle croyait que cela signifiait seulement que l'affaire était terminée et qu'elle était libre de s'en aller.

Elle ne voyait pas non plus que les gens la regardaient d'une façon bienveillante et que plusieurs voulaient lui serrer la main. Elle se faufilait et cherchait à s'enfuir. Mais la sortie était encombrée. L'audience étant finie, nombreux étaient ceux qui avaient hâte de partir. Elle fut parmi les derniers à quitter la salle. Elle trouvait que tout le monde avait le droit de passer avant elle.

Lorsqu'enfin elle fut dehors, elle vit la voiture de Gudmund Erlandsson, tout attelée, devant l'escalier. Assis dans la voiture, les rênes entre les mains, Gudmund semblait attendre quelqu'un. Aussitôt qu'il l'eut aperçue dans la foule qui sortait, il lui cria:

—Viens ici, Helga! Il y a une place pour toi ici, puisque nous suivons le même chemin.

Mais bien qu'elle entendît prononcer son nom, elle ne put pas croire que ce fût elle qu'il appelait ainsi. Ce n'était pas possible que Gudmund Erlandsson voulût la prendre dans sa voiture. C'était l'homme le plus beau de toute la commune; jeune, aimable, de bonne famille et bien vu de tous. Jamais elle n'aurait pu croire qu'il voulût avoir affaire à elle.

Le fichu rabattu sur le visage, elle le dépassa en courant sans regarder ni répondre.

—N'entends-tu pas, Helga, il y a une place dans ma voiture? répéta Gudmund, en essayant de donner à sa voix une intonation très amicale.

Mais elle n'arriva pas à comprendre que Gudmund lui voulait du bien. Elle croyait qu'il voulait seulement se moquer d'elle d'une manière ou d'une autre, et elle s'attendait à voir les assistants lui rire au nez. Elle lui jeta un regard effaré et indigné à la fois et quitta la place, courant presque pour être hors d'atteinte lorsque éclaterait leur ricanement.

Gudmund était encore célibataire et demeurait chez ses parents. Le père était fermier. Sa ferme n'était pas bien grande et sa fortune non plus, mais il avait de l'aisance. Le fils était venu à l'audience chercher certains papiers pour le compte de son père, mais son voyage ayant aussi un autre but, il s'était équipé avec beaucoup de soin. Il avait choisi la voiture neuve, dont le vernis n'avait pas une cassure, il avait astiqué le harnais lui-même et brossé le cheval jusqu'à le faire briller comme de la soie. À côté de lui il avait posé sur le siège une belle couverture rouge, et il s'était habillé d'une courte veste de chasse, d'un petit chapeau gris et de hautes bottes dans lesquelles était serré le bas de son pantalon. Ce n'était pas là un costume de fête, mais il savait bien qu'il avait ainsi un air de mâle prestance.

Le matin, à son départ, Gudmund était seul dans sa voiture, mais il n'avait pas trouvé le temps long à cause des idées agréables qui lui trottaient dans la tête. Vers la moitié du chemin, il avait dépassé une jeune fille d'aspect pauvre qui, par sa marche si lente qu'elle semblait ne plus pouvoir mettre un pied devant l'autre, lui donna l'impression d'une fatigue extrême. C'était l'automne, la route était défoncée par la pluie et Gudmund la voyait s'embourber à chaque pas. Il arrêta son cheval pour demander à la jeune fille où elle allait, et apprenant qu'elle se rendait au tribunal, il lui offrit une place dans la voiture. Elle accepta en remerciant et monta s'asseoir dans la charrette à l'arrière sur la planche étroite où était attaché le sac à fourrage, comme si elle n'osait toucher à la couverture rouge posée à côté de Gudmund. Il n'était du reste pas dans ses intentions de la placer auprès de lui. Il ignorait qui elle était, mais à en juger par sa mise, elle devait être la fille de quelque pauvre journalier et il était d'avis qu'elle pourrait se contenter d'une place à l'arrière de la voiture.

En arrivant à une côte où le cheval ralentit son allure, Gudmund entama la conversation. Il voulait savoir comment elle s'appelait et d'où elle était. Apprenant que son nom était Helga et qu'elle était du Grand-Marais, il commença à se sentir inquiet.

—Es-tu toujours restée là-haut ou bien as-tu été en place? demanda-t-il.

Elle avait demeuré chez elle ces temps derniers, mais auparavant elle avait été en place.

—Chez qui? demanda Gudmund très vite.

Il lui sembla que la réponse tardait à venir.

—À Vestgard, chez Per Mortensson, dit-elle enfin en baissant la voix, comme si elle eût préféré ne pas être entendue.

Mais Gudmund l'entendit bien.

—Alors, dit-il, c'est toi qui—mais il n'acheva pas la phrase.

Il se détourna d'elle, se redressa sur son siège et ne lui adressa plus la parole.

Gudmund assénait au cheval coup sur coup, maugréait contre le mauvais état de la route et paraissait de fort mauvaise humeur. La jeune fille resta sans bouger quelques moments, mais bientôt Gudmund sentit une main se poser sur son bras.

—Que veux-tu? demanda-t-il sans tourner la tête.

Elle demandait qu'il voulût bien s'arrêter pour la laisser descendre.

—Pourquoi donc? lit Gudmund d'un ton narquois. Tu n'es pas bien ainsi?

—Si, seulement je préfère marcher. Gudmund se raisonna un peu. C'était bien fâcheux d'avoir offert, juste ce jour-là, une place dans sa voiture à une femme telle que Helga. Mais d'autre part il estima que du moment qu'il l'avait prise dans la voiture, il ne pouvait pas l'en chasser.

—Arrête donc, Gudmund! dit la jeune fille encore une fois.

Sa voix avait une telle décision que Gudmund tira à lui les rênes.

—Puisque c'est elle qui désire descendre, se dit-il, je ne dois pourtant pas la forcer à rester malgré elle.

Elle était descendue avant que le cheval eût pu s'arrêter.

—Je croyais que tu savais qui j'étais, en m'offrant une place dans ta voiture, dit-elle. Sans cela je ne serais pas montée.

Gudmund fit un salut bref et repartit. Elle avait évidemment tout lieu de croire qu'il la connaissait. Il avait vu la fille du Grand-Marais bien des fois, lorsqu'elle était enfant, mais elle avait bien changé depuis lors. D'abord il fut très heureux d'être débarrassé de sa compagne de route, mais peu à peu il commença à se sentir mécontent de lui-même. Évidemment il n'aurait guère pu agir autrement, mais il n'aimait pas à se montrer cruel envers qui que ce fût.

Quelques minutes après s'être séparé de Helga, Gudmund dévia de la grand'route et monta un petit chemin étroit qui menait à une grande ferme d'aspect opulent. Au moment où Gudmund arrêta sa voiture devant le perron, la porte d'entrée s'ouvrit et une des filles de la maison apparut sur le seuil. Gudmund la salua en ôtant son chapeau, tandis qu'une légère rougeur colorait son visage.

—Je viens voir si votre père est encore là, dit-il.

—Quel dommage, il est déjà parti pour le tribunal, répondit la jeune fille.

—Ah! bien, il est déjà parti, dit Gudmund. J'étais venu pour lui offrir une place dans ma voiture. J'y vais, au tribunal, moi aussi.

—Père est toujours si pressé, dit la jeune fille d'un ton de regret.

—Il n'y a pas de mal, répartit Gudmund.

—Père aurait été bien content d'y être conduit dans une si jolie charrette tirée par le beau cheval que voilà, ajouta la jeune fille, aimable.

Ces compliments firent sourire d'aise le jeune homme.

—Il faut bien que je reparte alors, dit-il.

—Vous ne voulez pas entrer un moment?

—Merci beaucoup, Hildur, mais il faut me rendre au tribunal. Il ne convient pas que je m'attarde en route.

À présent, Gudmund continua sa route tout droit jusqu'au tribunal. Il était de très belle humeur et ne pensait plus du tout à la rencontre avec Helga. Quelle chance que ce soit Hildur qui soit sortie sur le perron, comme exprès pour admirer la voiture, et la couverture, et le cheval, et le harnais. Elle avait dû tout bien remarquer.

C'était la première fois que Gudmund assistait à une séance du tribunal. Il constata qu'il y avait là bien des choses à apprendre et y resta toute la journée. Il se trouvait donc dans la salle, lorsque l'affaire de Helga fut appelée; il put la voir s'emparer de la Bible et résister héroïquement tant à l'huissier qu'au juge lui-même. Lorsque tout fut fini et que le juge eut serré la main à la jeune fille, Gudmund se leva précipitamment pour sortir. Ayant attelé en toute hâte, il conduisit son équipage devant l'escalier. Son avis était que Helga, s'étant montrée fort brave, méritait d'être honorée. Celle-ci cependant était tellement apeurée qu'elle ne comprit pas ses intentions, et se déroba à l'honneur qui lui était destiné.

Ce même jour, fort tard dans la soirée, Gudmund arriva au Grand-Marais. L'endroit ainsi appelé était une petite cabane située sur la pente de la montagne boisée qui entourait la commune. Le chemin qui y menait n'était guère praticable aux chevaux que pendant l'hiver, à l'époque des traîneaux, et Gudmund avait dû s'y rendre à pied. Néanmoins il avait eu bien de la peine à arriver. Il avait failli se casser les jambes plus d'une fois parmi les troncs d'arbres et les grosses pierres qui jonchaient le chemin, et il lui avait fallu passer à gué bien des ruisseaux qui à plus d'un endroit barraient le passage. S'il n'avait pas fait pleine lune, il n'aurait pu trouver le sentier menant à la petite cabane, et il se disait que c'était là un rude bout de chemin qu'avait dû faire Helga ce jour-là.

La cabane du Grand-Marais se trouvait dans une clairière à mi-chemin de la côte. Gudmund n'y avait jamais été auparavant, mais bien des fois il avait du fond de la vallée aperçu l'endroit, et le connaissait assez pour savoir qu'il ne s'était pas trompé de chemin.

Tout autour de la clairière, il y avait une barrière de branches mortes, très dense et très difficile à franchir. Elle devait sans doute constituer une espèce de barrage ou de défense contre toute l'ambiance sauvage. La petite cabane était bâtie au bord supérieur de l'enclos. Elle était précédée d'une pelouse en pente, où poussait une herbe courte et fine; en bas de la pelouse, deux petites dépendances en planches grises et un caveau à toiture de tourbe verte. C'était une habitation des plus humbles, mais on ne pouvait nier que l'endroit eût sa beauté. Le marais qui avait donné son nom à la cabane, situé quelque part dans le voisinage, exhalait des brouillards qui, se déroulant magnifiques par le clair de lune, entouraient la montagne d'une couronne argentée. La pointe la plus haute émergeait encore du brouillard et le sommet, hérissé de sapins, se découpait sur le ciel. En bas, sur la vallée, le clair de lune était si intense qu'on discernait aussi bien les champs que les fermes et un ruisseau tortueux, le long duquel le brouillard flottait, tel une fumée légère. La distance n'était pas très grande, mais ce qui était surprenant, c'est que la vallée paraissait néanmoins un monde étranger où tout ce qui était de la forêt n'avait rien à faire. On eût dit que les gens qui habitaient la petite cabane forestière devaient toujours rester sous les arbres protecteurs. Ils n'auraient pu se plaire dans la vallée, pas plus que les coqs de bruyère, les grands-ducs, les lynx, les airelles rouges et les petites étoiles blanches de la forêt.

Gudmund s'approcha de la cabane en traversant la pelouse. Une faible lumière filtrait par la fenêtre dénuée de rideaux. Une lampe allumée était posée sur la table à côté de la fenêtre, auprès de laquelle le père était assis, en train de rapiécer une paire de vieux souliers. La mère se trouvait un peu plus loin dans la pièce, auprès de l'âtre où des branches mortes brûlaient à petit feu. Elle avait devant elle son rouet, mais elle avait cessé son travail pour jouer avec un petit enfant. Elle l'avait sorti de son berceau, et le bruit du jeu arrivait jusqu'à Gudmund. Le visage de la vieille était sillonné de rides, ce qui lui donnait un air sévère, mais aussitôt qu'elle s'inclinait sur l'enfant, ses traits s'adoucissaient et elle souriait au petit aussi tendrement qu'aurait pu le faire la mère véritable.

Gudmund cherchait des yeux Helga, mais nulle part, dans aucun coin de la cabane, il n'arrivait à la découvrir. Alors il jugea préférable de rester dehors jusqu'à ce qu'elle rentrât. Il s'étonnait qu'elle ne fût pas encore de retour. Peut-être s'était-elle arrêtée en cours de route pour se reposer ou manger chez des amis? En tout cas elle ne pouvait plus tarder, si elle tenait à être à l'abri avant la tombée de la nuit.

Gudmund se tenait au milieu de la pelouse, prêtant l'oreille au moindre bruit. Le silence était complet. Pas le moindre vent. Il lui semblait que jamais jusqu'alors il n'avait remarqué une telle sérénité. C'était comme si la forêt entière retenait son haleine dans l'attente de quelque événement extraordinaire.

Pas un être humain dans la forêt. Aucun bruit de branche cassée, ni de pierre déplacée. Helga était évidemment encore loin.

—Je me demande ce qu'elle dira lorsqu'elle me verra ici, se dit Gudmund. Elle jettera peut-être les hauts cris, elle se sauvera dans la forêt et n'osera pas rentrer de toute la nuit.

À ce moment précis de ses réflexions, il fut frappé par la singularité du fait que depuis ce matin il portait un tel intérêt aux affaires de cette pauvre fille du Grand-Marais.

En rentrant de la séance du tribunal, il était allé comme d'ordinaire raconter à sa mère ce qui lui était arrivé dans la journée. La mère de Gudmund était une femme avisée et généreuse qui avait su se conduire avec son fils de telle sorte qu'adulte il lui avait conservé la même confiance qu'il avait pour elle dans son enfance. Elle était souffrante depuis bien des années et ne pouvant plus marcher, elle restait la journée entière immobile dans son fauteuil. C'était toujours un régal pour elle, quand Gudmund rentrant de voyage lui apportait des nouvelles.

Quand il eut raconté à sa mère l'aventure de Helga du Grand-Marais, Gudmund la vit toute soucieuse. Elle garda le silence un long moment, les yeux fixés devant elle.

—Tout bon sentiment n'est donc pas éteint chez cette fille-là, dit-elle enfin. Il ne faut rejeter personne pour une première faute. Il se pourrait bien qu'elle fût reconnaissante à celui qui lui viendrait en aide en ce moment.

Gudmund comprit de suite ce que voulait dire sa mère. Ne pouvant plus se tirer d'affaire toute seule, elle avait besoin d'une personne qui fût à son entière disposition. Mais il était toujours très difficile de trouver quelqu'un qui voulut se charger de ce service. Sa mère était très exigeante, très difficile à contenter, et puis, les jeunes gens préféraient un travail qui leur donnât un peu plus de liberté. Or, il était sans doute venu à l'esprit de sa mère de prendre à son service Helga du Grand-Marais, et Gudmund trouva que c'était là une excellente idée. Helga serait sûrement très dévouée à sa maîtresse. Il se pourrait bien qu'ainsi ils fussent tirés d'embarras pour longtemps.

—Ce qu'il y a de plus délicat, c'est l'enfant, dit la mère après une pause; et Gudmund comprit par là qu'elle réfléchissait sérieusement.

—Il pourra bien rester chez les grands-parents, dit-il.—Ce n'est pas certain qu'elle veuille s'en séparer.—Elle sera bien obligée de ne pas trop penser à ce qu'elle veut et à ce qu'elle ne veut pas. Elle m'a paru ne pas manger à sa faim. Ils ne doivent pas avoir grand chose à se mettre sous la dent, là-haut, au Grand-Marais.

À cela la mère ne répondit rien, mais elle aborda un autre sujet de conversation. On voyait bien que d'autres scrupules lui étaient venus qui l'empêchaient de prendre une décision.

Gudmund raconta alors sa visite à Elvokra où il avait vu Hildur. Il rapporta ce qu'elle avait dit de son cheval et de sa voiture et il ne cacha pas la satisfaction que lui causait cette entrevue. Sa mère aussi fut très contente. Immobilisée dans son intérieur, elle s'occupait sans cesse de forger des projets d'avenir pour son fils, et c'était elle qui la première avait proposé à celui-ci d'essayer de gagner la belle fille du propriétaire de Elvokra. C'était là le plus beau mariage qu'il pût faire. Ce fermier était un personnage important. Il possédait la plus grande ferme de toute la commune et en plus beaucoup d'influence et beaucoup d'argent. À vrai dire, c'était presque insensé d'espérer qu'il se contenterait d'un gendre si peu fortuné que Gudmund, mais d'autre part il restait toujours possible qu'il se rangeât à l'avis de sa fille. Et que Gudmund fût capable de gagner Hildur à ce projet, s'il s'y mettait, voilà de quoi sa mère ne doutait pas un seul instant.

C'était la première fois que Gudmund laissait voir à sa mère que ce projet avait pris racine chez lui; ils engageaient maintenant une longue conversation sur Hildur, sur les richesses et avantages qui reviendraient à celui qui l'épouserait, mais bientôt la conversation s'arrêta de nouveau, la mère redevenant pensive:

—Ne pourrais-tu pas envoyer chercher cette Helga? Je voudrais bien la voir avant de la prendre à mon service, dit-elle enfin.

—Je suis très content que vous vouliez bien vous intéresser à elle, dit Gudmund, en ajoutant dans son for intérieur que si sa mère trouvait une garde-malade qui lui plût, sa femme aurait une existence bien plus agréable dans la maison. Vous verrez bien que vous serez contente d'elle, continua-t-il.

—Ce serait du reste une bonne action de l'engager, dit la mère.

Le soir venu, la malade se remit au lit et Gudmund se rendit à l'écurie pour prendre soin des chevaux. Il faisait beau, l'air était pur, la vallée entière baignait dans un clair de lune resplendissant. Il eut l'idée d'aller ce soir même en personne porter au Grand-Marais le message de sa mère. S'il faisait beau le lendemain, on aurait tant à faire à rentrer l'avoine, que ni lui ni aucun autre n'aurait le temps d'y aller.

Il est vrai que là où il était posté devant la cabane, Gudmund ne percevait aucun bruit de pieds, mais, par contre, il y avait d'autres sons qui troublaient le silence à de courts intervalles. C'étaient des plaintes sourdes, un gémissement faible et étouffé coupé de temps en temps par des sanglots. Croyant entendre que les sons provenaient du hangar, Gudmund se dirigea de ce côté. Aussitôt qu'il s'en approcha, les sanglots cessèrent, et il entendit quelqu'un remuer sous le hangar. Tout de suite Gudmund comprit qui c'était.

—C'est toi, Helga, qui restes là à pleurer? demanda-t-il, en se plaçant devant l'ouverture pour empêcher la jeune fille de se sauver sans lui parler.

De nouveau, un silence absolu se fit. Évidemment, Gudmund avait deviné juste: c'était Helga qui restait là tout en larmes; mais elle essaya d'étouffer ses sanglots pour faire croire à Gudmund qu'il s'était trompé et pour le faire partir. Il faisait une obscurité épaisse sous le hangar et elle était sûre qu'il ne pouvait la voir.

Mais Helga était prise ce soir-là d'un tel désespoir qu'il ne lui fut pas facile de retenir ses larmes. Elle ne s'était pas encore montrée aux parents. Elle n'en avait pas eu le courage. Lorsqu'à la tombée de la nuit elle gravissait la côte pénible en se disant que bientôt il lui faudrait leur apprendre qu'elle n'aurait aucun secours de Per Mortensson, alors elle avait ressenti une telle appréhension des paroles dures et cruelles qu'elle attendait d'eux, qu'elle n'avait pas osé entrer. Elle préféra rester dehors jusqu'à ce qu'ils se fussent couchés, car ainsi elle ne serait peut-être pas obligée de raconter son malheur le jour même. Elle s'était donc cachée sous le hangar. Ce n'est qu'une fois assise là, en proie au froid et à la faim, qu'elle eut la pleine et entière sensation de son état misérable. Toute la honte et toute l'angoisse qu'elle avait dû traverser, toute la honte et toute l'angoisse qu'il lui restait à traverser, lui apparurent pour s'appesantir sur elle à la façon d'une masse de plomb. Elle pleura sur elle-même, elle pleura d'être si misérable que personne ne voulait d'elle. Elle se rappela qu'un jour, alors qu'elle était enfant, elle était tombée dans un trou du marais, où elle s'était enfoncée très profondément. Plus elle faisait effort pour en sortir, plus elle s'enfonçait. Toutes les mottes d'herbes et tous les arbrisseaux qu'elle empoignait, avaient cédé. Il en était de même cette fois-ci. Tout ce qu'elle cherchait à saisir pour se soutenir, se dérobait sous sa main. Personne ne voulait l'aider. L'autre fois, quand elle était tombée dans le trou du marais, un petit vacher était enfin venu l'en sortir, mais aujourd'hui personne n'arrivait à son secours. Il était dit sans doute qu'elle devait périr.

Dès que Helga vint à penser au marais, il lui apparut avec évidence que ce qu'elle avait de mieux à faire, c'était de s'y rendre, pour s'y enfoncer en se laissant engloutir par la boue. Un être si misérable, dont personne ne voulait à son service, ne pouvait évidemment rien faire de mieux que de mourir. Pour l'enfant aussi, il vaudrait mieux qu'elle disparût, car la mère de Helga l'aimait bien, quoiqu'elle ne voulût pas le montrer quand Helga était là. Mais celle-ci une fois disparue pour toujours, la grand'mère s'occuperait du petit comme si c'était son enfant à elle.

Elle ne comprenait pas qu'au beau milieu de sa grande misère elle venait d'accomplir une action qui avait inspiré à tous une meilleure idée d'elle. À chaque instant qui s'écoulait, sa certitude se faisait plus grande que le grand marais était son seul vrai refuge. Et mieux elle comprenait cela, plus elle pleurait.

Aussi ne lui fut-il pas facile de commander à ses larmes. Il ne fallut pas attendre longtemps qu'elle se remît à sangloter.

Gudmund ne connaissait rien de pire que d'entendre pleurer une femme. Aussi fut-il sur le point de partir tout de suite, mais puisqu'il s'était donné la peine de grimper jusque là-haut, il était bien obligé de transmettre le message maternel.

—Qu'as-tu donc, demanda-t-il à Helga, d'un ton rude. Pourquoi n'entres-tu pas?

—Oh! je n'oserais pas, lui répondit Helga; et ses dents claquaient quand elle parlait. Je n'oserais pas!

—De quoi as-tu peur? Tu ne t'es laissée effrayer aujourd'hui ni par l'huissier, ni par le juge lui-même. Tu ne peux pourtant pas avoir peur de tes parents?

—Si, si, ils sont bien pires que tous les autres.

—Pourquoi seraient-ils plus fâchés aujourd'hui que les autres jours?

—Parce que je n'aurai pas d'argent.

—Tu es cependant assez brave fille pour gagner ta vie et celle du petit aussi.

—Oui, mais il n'y a personne qui veuille me prendre à son service.

Soudain Helga s'effraya à l'idée que ses parents pourraient percevoir le bruit de leurs voix et venir voir qui parlait. Et en ce cas-là elle serait bien obligée de tout leur raconter. Ainsi elle ne pourrait plus se sauver dans le grand marais. Dans sa frayeur elle s'élança pour dépasser Gudmund. Mais celui-ci fut plus agile. Il la saisit au bras et la retint de force.

—Oh! non. Tu ne m'échapperas pas avant que j'aie pu te parler.

—Laisse-moi passer! dit-elle, le regardant d'un œil farouche.

—Tu as l'air de vouloir te jeter dans le lac! fit-il.

Elle était dehors maintenant et son visage était illuminé par le clair de lune.

—Quel mal y aurait-il, si je le faisais? reprit Helga, rejetant la tête en arrière et le fixant dans les yeux. Ce matin tu n'as même pas voulu me laisser une place derrière dans ta voiture. Personne ne veut avoir affaire à moi. Tu dois bien comprendre qu'un être tel que moi ferait mieux d'en finir.

Gudmund ne savait absolument que faire. Il aurait voulu être bien loin, mais d'autre part il trouvait qu'il ne pouvait pas abandonner un être humain, en proie à un tel désespoir.

—Écoute-moi bien! Promets seulement d'entendre jusqu'au bout ce que j'ai à te dire; après tu pourras aller où tu voudras.

Elle promit.

—N'y a-t-il pas moyen de s'asseoir ici?

—Le billot est là-bas.

—Eh bien, vas-y alors et tiens-toi tranquille!

Très docilement elle alla s'asseoir.

—Puis, ne pleure plus! dit-il, trouvant qu'il avait déjà une certaine autorité sur elle.

Mais cela, il n'aurait pas dû le dire, car immédiatement elle cacha sa tête dans ses mains, pleurant plus que jamais.

—Ne pleure pas! dit-il, prêt à frapper le sol du pied, dans son exaspération. Il y en a bien qui sont plus mal partagés que toi.

—Oh! non, personne n'est plus malheureux que moi.

—Toi, tu es jeune et en bonne santé. Tu verrais seulement ce que doit supporter ma mère. Elle est si percluse de douleurs qu'elle ne peut plus remuer et pourtant elle ne se plaint jamais.

—Elle n'est pas abandonnée de tous comme moi.

—Tu n'es pas abandonnée, toi non plus. Je viens de parler de toi à ma mère et elle m'a chargé d'un message pour toi.

Les sanglots cessèrent. On avait la sensation d'entendre le grand silence de la forêt qui continuait à retenir son haleine dans l'attente de l'événement merveilleux.

—Je devais te dire de te rendre auprès d'elle demain, pour qu'elle ait l'occasion de te voir de ses propres yeux. Elle se propose de te demander si tu veux venir servir chez nous.

—Elle se propose de me le demander à moi?

—Oui, mais elle veut te voir d'abord.

—Sait-elle que...

—Elle en sait autant que tout le monde.

La jeune fille eut un cri de joie et de stupeur à la fois, et l'instant d'après, Gudmund sentit deux bras autour de son cou. Il en fut tout effrayé et sa première idée fut de se détacher, mais il se ravisa et demeura sans bouger. Il comprit que la jeune fille était transportée de joie au point de ne plus savoir ce qu'elle faisait. À ce moment-là elle aurait pu se jeter au cou du pire gredin, uniquement pour partager avec quelqu'un le grand bonheur qui lui était arrivé.

—Si elle veut bien m'engager, je pourrai vivre! dit-elle en inclinant sa tête contre la poitrine de Gudmund; et de nouveau elle pleura mais avec moins de véhémence que tout à l'heure. Il faut que tu saches que c'était bien mon intention d'aller me jeter dans le marais, dit-elle. Je te remercie d'être venu. Tu m'as sauvé la vie.

Jusque là Gudmund était demeuré immobile mais peu à peu il sentait naître en lui un sentiment confus de douce tendresse. Par un mouvement instinctif il leva la main et lui caressa les cheveux. Alors elle tressaillit comme s'il l'eût réveillée d'un rêve et se dressa toute droite devant lui.

—Je te remercie d'être venu! répéta-t-elle.

Elle était toute rougissante, et lui aussi rougit.

—Ainsi tu viendras nous voir demain, dit-il lui tendant la main en guise d'adieu.

—Je n'oublierai jamais que tu es venu ce soir même, dit Helga chez qui la reconnaissance l'emporta sur le trouble.

—Mais oui, c'est très bien que je sois venu, répondit-il, très calme, tout en se sentant fort satisfait de lui-même. À présent tu vas entrer, je pense? ajouta-t-il.

—Oui, à présent je vais pouvoir entrer.

Gudmund se découvrit subitement pour Helga cette grande sympathie qu'on éprouve si souvent pour ceux qu'on a été amené à aider.

Il restait là, hésitant, ne pouvant se résoudre à partir.

—J'aimerais bien te voir entrer avant de m'en aller.

—J'avais pensé leur laisser le temps de se coucher avant d'entrer.

—Non, tu rentreras tout de suite pour avoir à manger et pour te reposer, dit-il trouvant un certain plaisir à lui imposer sa volonté.

Elle se dirigea immédiatement vers la maison et lui suivait, très content et très fier de la voir obéir sans discussion. Quand elle fut sur le seuil, ils échangèrent de nouveau des saluts d'adieu, mais à peine eut-il fait quelques pas, qu'elle le rejoignit de nouveau.

—Reste ici, jusqu'à ce que je sois entrée! Cela me sera moins difficile, si je sais que tu es là.

—Oui, fit-il, je resterai ici jusqu'à ce que tu aies passé le moment le plus pénible.

Puis Helga ouvrit la porte, et Gudmund remarqua qu'elle la laissait un peu entre-bâillée, sans doute pour ne pas se sentir complètement séparée du protecteur resté dehors. Aussi ne se fit-il aucun scrupule de voir et d'écouter ce qui se passait à l'intérieur.

Les vieux firent à Helga un accueil des plus affectueux. La mère, ayant remis en hâte le petit dans son berceau, s'approcha de l'armoire d'où elle sortit une écuelle de lait et une miche de pain qu'elle déposa sur la table.

—Voilà! Viens manger maintenant, dit-elle. Puis elle alla à l'âtre ranimer le feu. J'ai entretenu le feu pour que tu puisses sécher tes vêtements et te chauffer toi-même en rentrant, mais mange d'abord. C'est bien de cela que tu dois avoir le plus besoin.

Helga était restée près de la porte tout ce temps-là.

—Vous ne devriez pas me recevoir si bien, dit-elle à voix basse. Je n'aurai pas d'argent de Per. J'ai renoncé à son secours.

—Nous avons déjà eu la visite de quelqu'un qui avait assisté à la séance et qui a vu ce qui s'est passé, dit la mère. Nous savons tout.

Helga restait toujours à côté de la porte, ayant l'air de n'y rien comprendre.

Alors son père, le vieux journalier, déposa son ouvrage, releva ses bésicles, et crachota pour faire un petit discours qu'il avait ruminé toute la soirée.

—C'est que ta mère et moi, Helga, dit-il, solennel, nous nous sommes toujours efforcés d'être des gens honnêtes et braves, et il nous a semblé que par ta faute nous étions tombés dans le déshonneur. C'est à croire que nous ne t'aurions pas appris à distinguer le bien du mal. Mais lorsque nous avons su ce que tu as fait aujourd'hui, nous nous sommes dit, ta mère et moi, que maintenant du moins, les gens seraient obligés de constater que tu avais reçu une bonne éducation et de bons enseignements, et nous avons pensé que nous pourrions peut-être encore avoir lieu d'être contents de toi. Et ta mère n'a pas voulu que nous nous mettions au lit avant ton retour, pour te faire un accueil honorable.