IV
Il semblait à Gudmund qu'il avait aimé Hildur Eriksdotter jusqu'au jour où elle lui extorqua la promesse de renvoyer Helga de Närlunda. Du moins n'y eut-il jusqu'à ce jour-là aucun être au monde qu'il admirât et estimât plus qu'elle. Jamais jeune fille ne lui avait paru digne d'être comparée à Hildur et il s'était senti très fier d'avoir réussi à la gagner. Il avait trouvé un réel plaisir à imaginer l'avenir à côté d'elle. Ils seraient riches et considérés et il avait le sûr pressentiment qu'il ferait bon vivre dans une maison dirigée par Hildur. Il ne lui répugnait pas non plus de penser à tout l'argent qu'il aurait par son mariage avec cette jeune fille. Il allait pouvoir améliorer la culture, reconstruire les vieux bâtiments délabrés et agrandir la ferme de manière à devenir un vrai grand paysan.
Le même dimanche où il avait fait le retour de l'église en compagnie de Helga, il était parti au soir pour Elvokra. Là, Hildur s'était mise à parler de Helga, disant qu'elle ne voulait pas venir à Närlunda avant d'avoir vu partir cette fille. Gudmund avait d'abord voulu prendre cette idée pour une plaisanterie, mais bientôt il avait compris que Hildur était très sérieuse en parlant ainsi. Alors Gudmund plaida avec beaucoup de chaleur la cause de Helga, disant qu'elle était si jeune au moment où on l'avait envoyée en place, que vraiment il n'y avait pas de quoi s'étonner si cela tournait mal, surtout qu'elle était tombée sur un mauvais patron comme Per Mortensson. Depuis que la mère de Gudmund s'était chargée d'elle, elle s'était toujours bien conduite.
—Ça ne peut pas être juste de la repousser, dit-il. Alors il se pourrait bien qu'elle eût de nouveaux malheurs.
Mais Hildur ne voulait pas entendre raison.
—Si cette fille doit rester à Närlunda, je n'y mettrai jamais les pieds, dit-elle. Je ne pourrai jamais supporter la présence, dans ma maison, d'une telle personne.
—Tu ne sais pas ce que tu fais, dit Gudmund. Personne n'a su si bien qu'Helga soigner ma mère. Nous avons tous été très heureux de sa venue parmi nous. Auparavant, mère était souvent difficile et d'humeur sombre.
—Je ne pense pas t'obliger à la renvoyer, dit Hildur; mais c'était l'évidence même que si Gudmund ne lui accordait pas satisfaction, elle était décidée à renoncer aux projets de mariage.
—Eh bien, ça sera comme tu voudras, lui dit alors Gudmund.
Il jugea impossible de risquer tout son avenir à cause de Helga. Mais il était très pâle en faisant cette concession et il resta silencieux et abattu toute la soirée.
Cet incident faisait craindre à Gudmund que peut-être Helga ne fût pas telle qu'il se l'était imaginée. Il n'aimait évidemment pas qu'elle eût pu lui imposer sa volonté, mais ce qui était pis, il n'arrivait pas à se persuader qu'elle eût eu raison. Il se disait qu'il se serait fait un plaisir de céder devant elle, si elle s'était montrée généreuse, mais au lieu de cela elle lui était apparue mesquine et dépourvue de cœur.
Toutes les fois que Gudmund revoyait sa fiancée, il restait aux aguets pour voir si ce trait de caractère qu'il croyait avoir découvert chez elle, réapparaîtrait encore. Sa méfiance une fois mise en éveil, il ne fut pas longtemps à découvrir bien des choses qui n'étaient pas comme il aurait désiré.
—Je crois bien qu'elle est de celles qui pensent d'abord à elles-mêmes, murmurait-il par devers lui chaque fois qu'il la quittait, et il se demandait combien durerait l'amour qu'elle avait pour lui s'il était mis à l'épreuve.
Il essayait de se consoler en se disant que tout le monde pense d'abord à soi-même, mais à cette idée l'image de Helga se présentait immédiatement à son esprit. Il la revoyait dans la salle d'audience s'emparant de la Bible, et de nouveau il l'entendait crier:
—Je renonce au procès. Je l'aime encore. Je ne veux pas qu'il soit parjure.
C'est ainsi qu'il aurait voulu Hildur. Helga lui était devenue une mesure avec laquelle il mesurait les gens.
En vérité, il n'y en avait pas beaucoup pour égaler cette fille-là en amour et en charité.
Chaque jour, son amour pour Hildur diminuait davantage, mais il ne lui vint pas à l'idée de renoncer à ce mariage. Il essayait de se persuader que son découragement n'était qu'une lubie. À peine quelques semaines auparavant ne la tenait-il pas pour la meilleure de toutes!
Si c'eût été au début des fiançailles, il se serait sans doute retiré. Mais maintenant les bans étaient publiés, le jour du mariage fixé, et chez lui on avait déjà commencé à faire de vastes réparations. Et puis, il ne tenait pas non plus à renoncer à la belle fortune et à la bonne situation qui l'attendaient. Enfin, quelle raison invoquerait-il pour une rupture? Ce qu'il avait à redire contre Hildur était si peu de chose que cela n'eût plus été que du vent entre ses lèvres, s'il avait essayé de le formuler.
Mais souvent le cœur lui pesait, et chaque fois qu'il avait des courses à faire au village ou en ville, il se fournissait de bière et de vin dans les boutiques pour retrouver sa belle humeur en buvant. Après avoir vidé quelques bouteilles, il était de nouveau fier de son mariage et épris de Hildur. Alors il ne comprenait plus ce qui l'avait tourmenté.
Gudmund pensait souvent à Helga et désirait ardemment la revoir. Mais il se disait que Helga devait tenir pour un misérable l'homme qui l'avait fait renvoyer, malgré l'engagement contraire, donné de plein gré. Ne pouvant ni s'expliquer, ni s'excuser, il évitait de se rencontrer avec elle.
Un matin, Gudmund, se trouvant sur la route, y rencontra Helga qui revenait du village où elle était allée chercher du lait. Gudmund fit demi-tour et se mit en devoir de raccompagner. Elle ne parut pas très heureuse de la compagnie: elle se mit à marcher très vite comme si elle désirait lui échapper, et elle ne disait rien. Gudmund aussi se taisait, ne sachant comment engager la conversation.
Alors une voiture parut au loin. Gudmund, absorbé par ses pensées, ne s'en aperçut pas, mais Helga l'ayant vue se tourna brusquement vers lui.
—Ce n'est pas la peine que tu m'accompagnes plus loin, Gudmund, car si je ne me trompe, voici la voiture des gens d'Elvokra qui arrive là-bas.
Gudmund ayant jeté un rapide coup d'œil et reconnaissant le cheval et la voiture, fit un mouvement comme pour retourner sur ses pas. Mais l'instant après, se redressant fièrement, il continua sa marche à côté de Helga jusqu'à ce que la voiture eût passé. Alors il ralentit le pas. Helga continuant à marcher aussi vite qu'avant, ils se séparèrent sans qu'il lui eût adressé un seul mot. Mais le restant de la journée il était plus content de lui-même qu'il ne l'avait été depuis bien longtemps.