LES NUITS
Une nuit. A Cogne, blanche comme les neiges des montagnes admirées le jour précèdent.
A travers les étroites parois de bois, des échos de torrents.
Nuit prophétique.
Années à venir, mystérieuses, avec les mouvements libres, avec d'intenses repos. Prochaines ou très lointaines, pourtant miennes. Ce n'est pas le désir qui les suscitait, mais, étrangement, cette vide insomnie, cette lente attente d'aube, ces fantômes demandant à se graver dans la mémoire. Les cimes de glaciers vues sous le soleil et le sentier pour y parvenir, sapins et mélèzes, mélèzes et sapins, puis herbes et petits cercles d'eau azurée, yeux d'azur, et mes larmes, nouvelles, veines d´alpe, séchées là-haut, où Prométhée, ses chaînes brisées, restait arrêté, apaisé mais non rassasié--tout cela, concrétion lumineuse, avait précédé. La nuit était blanche et prophétique.
Années à venir, marquées invraisemblablement de ritournelles de rires, rires ingénus comme certaines galopades de carmin à travers l´obscurité des nuages dans les ciels marins, inattendues. Tant de pays, tant de visages! D´enfants, de vieillards, d´amants, de lassés. Et des violettes innombrables à mes pieds pour quand personne ne me verra, pour moi. "Tu seras parfaite chaque fois que tu voudras l´être pour toi seule." Âme qu´Héraclite disait humide! qui lui donnera donc ce que la mort lui a refusé? La solitude, avec tous ses cheveux parfumés?
Ah! doux, doux, de se lever, d´aller vers la joie des prairies émaillées! douce sur le front, la bande radieuse du matin, là-haut!
Ah! fort, fort, le cours de la Dora, verte, écumante, entre ses rives de roc. Et là-haut, son lac, le beau Combal, un instant en arrête le vierge tumulte et l´absorbe dans un calme mystère, lui enseigne la saveur profonde de la terre.
Ah! pur, pur dans le soir le haut autel de glace et les sept étoiles au-dessus!
Pur de haine, mon coeur.
Et pure sans plus de voiles, l´idée de la douleur humaine.
Je crus, comme déjà précédemment, devant le torse de Psyché, pouvoir la contempler impassible. A l´instant même je me raccrochai à la vie, et l´instant d´après, l´idée s´évanouissait déjà dans le ciel, je recommençais à me battre contre l´opaque réalité, à tenter de la transformer en violentant avec mon amour les secrets divins.
Je parle de moi comme d´une sans nom ni terre.
Je n´ai pas souvenir de moi, je n´en ai que la vision.
J´ai quelque valeur si je réussis à vous susciter, comme si j´étais une action silencieuse, une silencieuse heure dense qui regorge de caresses à faire pâmer: l´étreinte vous laisse forts et émerveillés, les espaces s´assombrissent, luisent, scintillent, la persuasion y plane avec ses ailes morbides.
Lorsque j´eus redescendu le cours de la verte rivière, au bord de laquelle gisaient tant de troncs de bouleaux, comme torses nus de nymphes gracieuses, on crut, en bas, que je revenais de toucher en rêve quelque méchant royaume payen.
Les nuées restèrent, elles, serrées.
Sur mon visage, la couleur perdit sa lumière.
Quelle luxure de brutalité, luxure bestiale, parmi les gens de la plaine! Ils ne savent imaginer des rayons, ils ne savent entendre les réalités hautaines, les vastes, sincères innocences, ils foulent, ils foulent le sol, ils sentent uniquement ce peu de poussière à quoi ils adhèrent tout entiers.
Quelque chose de définitif se produisit, bien que sourdement.
Le monde de qui, déjà autrefois, je m'étais détachée et qui ensuite avait, avec des moyens lents et obliques, dressé autour de moi ses apparences protectrices, maintenant tout à coup murmurait en me voyant de nouveau transfuge, murmurait et s´indignait.
Mais cette fois le pacte de liberté était sans rémission. Je ne rentrerais plus jamais dans la bouffonne arabesque de la Société--(la Société qui, à l'ombre de son crucifix, veut à perpétuité que tu mentes et qui te laisse mourir si tu ne voles ni ne vends... Cet aïeul, eut-il les ongles d´un voleur, de qui me vinrent les quatre sous qui m´aidèrent à vivre jusqu´à hier ? Aujourd'hui, puisque je ne consentirai jamais à faire marché de mon baiser, et que je ne puis plus plier ma main aux dures besognes, je devrai tirer mon pain de ce dont je suis peut-être encore plus jalouse que du don de ma chair, de ces miennes paroles, masse pitoyable...)
Si le jugement du monde ne t´atteint plus, ô mon âme, qu´est—ce donc que cette aspiration à comprendre encore, à comprendre, et cet espoir qui persiste toujours de rencontrer une autorité que tu puisses vénérer ?
Tu veux continuer à croire aux individus, et certes, ils existent; mais même les meilleurs, les raffinés, les savants, ne sont que des fragments gâtés de la voûte céleste. Ne te lasseras-tu jamais? Tu devras aussi croire au paradoxe, à des volontés masquées, à des complaisances malignes et tortueuses, à des expressions bâtardes. Puisque tu es bien née, puisque dès l´enfance tu as grandi dans un jardin, mon âme,--et dans les nuits inconscientes, certainement quelque rossignol accompagnait ta respiration--il se peut que ta perfection ne puisse maintenant se réaliser, si tu ne connais, si tu n´admets les destins à toi opposés, les créatures qui procèdent de l´incertain, racines qui connurent la soif; et donc, une fois encore, humilie-toi, l´humilité et l´orgueil sont si voisins; ainsi Dieu s´amuse. Fini, le temps de te confesser. Tu dois écouter les confessions des autres, et sans, trembler. L´homme, surprenant justificateur, veut être absous mille fois pour une qu´il t´aura absoute. Il ne peut supporter le visage de la femme baigné de larmes, ni son profond regard et l´histoire de ta douleur, il ne l´accueillera jamais comme un don, toujours dans son coeur, et parfois avec une voix dure, il te reprochera d´avoir pesé sur son âme avec tout ton être; mais il demande tes yeux ouverts sur les mille plaies que lui font en un seul jour d´infinis pantins, sur les modes innombrables de son chagrin, sur ce sordide abîme de la vie physique, au milieu du fleuve de sa spiritualité, sur sa chair qu´il déteste, saine ou blessée, et dont, tout en la détestant, il subit toujours l´âpre domination. Regarde, admets, marche. Plus tard, ces années te paraîtront des instants. Pleins de signification. Il y eut un matin de mai; les rues de la ville étaient grouillantes et deux êtres allant sans se toucher et, regardant fixement le sol, se parlaient. De quelle délirante somme de paroles non dites, et de paroles vaines ou hésitantes, ou obscures, venait cette heure? Une cloche sonnait dans le lointain. "Qui veut la vérité ne veut pas la vie." Mais l´un des deux, la femme, voyait plus loin. Magnifique, le mot viril, logique et stoïque. Comment donc les voies terrestres continuaient-elles à être si ardentes, tout autour?
Dans les yeux de Sibilla, il ne saurait y avoir de cynisme. Vouloir le miracle, voilà sa constante vertu. Ne pas mourir, au-delà de toute connaissance, s´offrir, offrir la tentation et le pardon, l´ombre que ses beaux membres font à l´esprit, et chaque fois disparaître, sans mourir. Personne ne s´en doute.
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Les grands voyageurs disent qu´ils reconnaissent les pays en en regardant le ciel.
Et quand à l´improviste, tu retrouves, par le chemin de la vie, les hommes que ton tragique instinct avait élus pour un temps, tes souvenirs sont seulement d´en haut, dessins de nuages ou de cimes, velums de turquoise, intenses ou pâles, qui s´imprimèrent dans ta rétine comme en aucune autre--et cela est ta gloire.
Femme de foi.
Plus d´un fut, envers toi--et envers lui-même ?--sans pité. Il te dit "Va sur tes jambes, chemine, tu sais aller seule, va!" Plus d´un, qui avait eu des sourires enchanteurs au son de ta voix, et la joie avait été belle dans vos regards, la seule chose encore qui existait en dehors de l'unique étreinte de feu.
"Pars, travaille".
Le viatique, oui. Ce qu'on ne donne pas aux autres femmes, l'adieu.
Il y en eut un qui te couvrit le front, sur ton front tira les boucles de tes cheveux murmurant: "Il est trop vaste."
Mais toi-même, un hiver, en une ville de noir brouillard--le froid piquant mettait autour de tes yeux des ombres encore jamais vues--ne te lamentas-tu pas devant un miroir? La vie que tu n'avais pas redoutée transformait ton visage, qui avait été de roses, en pierre, et y laissait en grand artisan, un frisson d'éternité.
Tu crias vers celui qui péchait de peur. Avec la poitrine qui te faisait mal, tu crias que ce n'était pas toi qui étais trahie, mais que c'était l'Amour. Tu connus la silencieuse et impuissante réalité de celui qui fuyait ton aspect de volonté et de lumière, ton insoutenable regard.
L'un retournait aux petites femmes qui, de leurs lèvres rouges disent des mots honteux--ne te montra-t-il pas écrites les paroles de l´une d´elles, et ne te sembla-t-il pas assister, contrainte... ? Et pourtant, vous étiez entourées de statues, créées, ébauchées par son pouce, une atmosphère de travail, l'inquiétude de la matière transformée en vie.--Un autre se renfermait dans une haineuse ironie.
Dons que je n´eus pas, ruse, astuce, habileté! Vertus subtiles qui me manquâtes ! Parfois, j´en viens à vous désirer, à chercher si jamais vous avez été, inertes, dans ma substance, si jamais, avec la force même de mes passions qui ne veulent pas se résigner, je pourrais vous susciter à leur secours, pour leur victoire. Ingénuité suprême, ô mon âme exilée de je ne sais quels plus arides rivages, âme qui as des ailes, mais non pas d´armes, destinée à planer sur toutes tes faillites...
Personne jamais n´a sacrifié rien pour moi.
Petite qui s´appelait Rina. Comme si j'avais encore son visage et son pur pressentiment d'adolescente, ma vie est libre du poids de quelque bien qui eût coûté à quelqu'un un renoncement vrai ou faux. Ni une épouse ni une maîtresse, ni un vice ni une théorie. Et personne ne s'est tué ou n'a tué pour moi, même en sentant en son coeur qu'un crime ainsi commis aurait peut-être été sanctifié.
Peut-être. A celui qui me demandait aigre et misérable, si je voulais son sang, "peut-être", fut la réponse.
Sauvage?
Je vis, comme j'écris, dans un ravissement lucide.
Et si ton tempérament, homme, a de l'affinité avec le mien par gentillesse ou généreuse folie, mais s'il est languissant alors que le mien défie toute usure, comment veux-tu que je ne m'effarouche pas devant ta lamentable parole? Tu répètes: "Trop tard." Je dénoue mes tresses et avec elles je fouette la perpétuelle chimère. Tes veines ne se sont-elles jamais ouvertes entièrement? Ne se sont-elles vraiment jamais renouvelées? Tu t'es épuisé en de médiocres expériences, avec des semblants d'âmes, renonçant à l'absolu de la ferveur et de la foi: ton coeur supporte un poids lourd, la condamnation que tu subis et que tu voudrais me faire subir. Ne t'attesté-je rien, ainsi bouleversée et terrible? Je vois des démons, là où devrait agir Dieu: et je me rebelle, oh! éclatant désespoir! Puis la voix te crie: "Je meurs d'amour!" Peux-tu nier que j'agonise, même si tu sais et si, blême, tu dis que d'autres fois, pour d'autres, j'ai déjà cru mourir? d'autres fois, c'est vrai, c'est vrai. Comme maintenant, je me donnais toute, jusqu'à mon dernier souffle. Peut-être seulement pour cela, j'ai pu toujours renaître. J'offrais en holocauste à la créature mon esprit plein de désir et de douleur, j'offrais mon spasme de création, celui qui s'élève éternellement neuf dans le temps, comme le psaume du croyant.
Je sers la vie avec mon agonie plus que toi qui te résignes, en ton engourdissement.
Plus chère que toute autre à la vie est la parole que soulève contre elle, inassouvi, mon amour.
Inassouvi, bien que chaque fois je renaisse.
Les mains jointes , étendue à terre, l'heure me trouve toujours, imprévisible, imprévue, où je me sens allégée de toute ma volonté et aussi de toute mon espérance, l'heure où mes lèvres prononcent en un souffle: "Ainsi soit-il!" Les mains jointes, ô forces secrètes de l'univers, ayant fait tout ce qui était en mon pouvoir, et plus.
Je suis alors secourue par des choses qui semblent rivaliser avec mon état de légèreté, avec ma respiration qui s'entend à peine, par les choses les plus ténues: pétales, arômes, ombres d'ailes. Parfois, par de pauvres gens ignares, qui m'ont apporté une tasse de tilleul en un village de Provence, un broc d'eau pour me rafraîchir le visage, dans lequel ils avaient fait macérer pendant la nuit étoillée de Pentecôte, à Capo di Sorrento, des feuilles de roses; une petite branche fleurie, au bord d'un lac lombard; par des gens qui, me voyant arriver solitaire et repartir pensive, font instinctivement autour de moi le silence; et le geste des mains rudes se pliant à la gentillesse, produit inconsciemment le miracle dans l'instant exact passé lequel je n'endurais plus.
Je reprends, surprise, mon pas de tous les temps, rapide, agile, sûr. Quelqu'un sur la route, me dit: "Cent ans, cent ans de vie heureuse!" Pourquoi cette grâce mienne qui se fait toujours plus sûre, cette transparence de mon âme aussitôt que je la mets au-dessus de la cruauté du sort? Un vieux paysan m'a arrêtée un jour sur une route ombragée d'arbres: "Vous n'avez pas d'enfants? C'est donc que la semence était mauvaise", et il a secoué la tête, grave, avec un air de regret religieux.
Oui, peut-être aurais-je pu devenir la femme forte de l'Écriture.
Au contraire, je chemine dans le monde, cherchant l'expression d'un fantôme en me répétant à voix basse le motif heureux de quelqu'une de mes pages d'angoisse.
Si je me rencontrais moi-même je pleurerais peut-être.
Elle est loin, la pierre couverte de mousse et de pollens de pin, dans la forêt à l'ombre blonde où, m'étant étendue, une fois, je m'entendis m'ordonner à moi-même: "Arrête-toi, arrête une minute, une minute suffit pour attester que tu as vécu." Ils sont loin tous ces refuges que je me cherchais. Je les croyais des refuges, îles, vignes du Seigneur au milieu de la mer, et la vie, avec moi, y pénétrait. Avec moi, ma nécessité, avec moi, ma loi. Humble, comme l'humilité est dans les horizons qui s'évanouissent tacitement, humbles mais inaliénables. Il y pénétrait des idées et des imaginations et des réalités à agrandir ou à détruire. Partout il y avait un peu d'argile pour mes doigts. Et tout l'espace se remplissait de mon inquiétude. "Tout l'air autour de nous--me fut-il dit--ta bouche le respire". Des cercles de compréhension, des ondes d'harmonie, essayaient de se créer, certainement se créaient en ces éloignements volontaires de toute plage peuplée. Mais l'animation de ma volonté ne suffisait pas à les perpétuer. Ils sont loin, ces lieux qui, à qui me regardait, paraissaient hors du monde pleins de lumières sous les étoiles...
Roses ou bleus, les soirs solitaires descendent sur ma liberté.
Passent des voiles, allégories, passent des chansons. Les rochers dentelés lèchent le ciel et le font plus clair.
"Soir, soir doux et mien!"
Celui qui, lointain, soupira ainsi pour moi après m´avoir repoussée était sur le rivage de la mer triste comme un verset de l´Ecclésiaste, avec des yeux qui maintenant ne voient plus, les plus fébriles et les plus sombres qui m´aient regardée, yeux pour le don total de ma vie...
Pour lui qui, le premier jour que nous parlâmes, me livra, me sanglota son âme, se tordit sous le ciel comme une flamme, me suppliant de l'arracher à une femme qui depuis longtemps l´avilissait, je dis bien adieu à quelque chose qui aurait été presque la félicité, je la rendis à Dieu. Un enfant m´aimait, archange en exil, et je le vis, frappé, se soumettre, accepter le sort, accepter de disparaître. Pour l´homme malade et lié, pour l'enchantement de son regard avide de s'illusionner, d´aborder à des rives vertes, je ne pouvais pas faire un holocauste avec de plus tremblantes, adorantes mains, je ne pouvais rien donner de plus pur et de plus mien. Les baisers de l´enfant avaient suivi des frissons: vent, soleil, silences nocturnes: ils avaient fait converger la joie et la chanson en ma poitrine. Autour de nous, il y avait des myrtes parmi la dure lave. Ah! bien vite, j´escomptai l´orgueil d´un tel renoncement. Une heure unique, le monde parut se transfigurer pour l´obscure âme virile puisque je lui disais que j'étais sienne: les mers s´ouvrirent sans limites à son esprit, et dorées; nous fûmes une seule certitude, une seule prodigieuse attente. Et quelqu´un frappa à la porte. (Voici, tandis que j´évoque ce souvenir, je regarde sur une eau tranquille le vol d´une bande d´hirondelles; il est couleur de perle, mais, changeant, va se confondre avec l´eau grise. Quelqu´un, dans la nuit, revoulait sa proie.
Dans la chambre perdue d´hôtel meublé où je fus laissée seule, des cris convulsifs me parvinrent, d´une créature, d´une femme une soeur ? Petit à petit, ils s´apaisèrent.
Les soirs descendent sur ma liberté.
Je violais, avec mon amour, la douleur de l´homme. J´ajoutais à son Dieu le mien.
Quand, à travers les âges, l´homme a dit qu´il aspirait à posséder l´éternel féminin, il s´est trompé lui-même: ce fut la plus grande et la plus belle erreur qui se soit formée dans sa conscience. Que peut-il faire d´une force créatrice intégrante, lui déjà si grevé et tourmenté? Noli me tangere. Un seul, oui, se mit réellement en posture d´écouter et de connaître, et Diotime lui répondit. Socrate était-il jeune, alors? Il y a un point, un moment de l´existence intacte, qui, unique, rend le mâle capable de m´accueillir comme esprit. L´initié adore toute la souffrance qui m´a faite riche; il peut l´adorer, tissée ainsi dans la douceur de ma chair et dans la dignité de ma pensée, j´exalte pour lui la plénitude de la vie, la sagesse dernière de la vie, et il sent que je m´appartiens, mon don et le sien peut-être nous surpassent...
Espaces ineffables!
Derrière nous restent toutes les choses qui se reproduiront, les choses âpres, les choses passionnées, les choses brûlantes.
Je retournerai à elles, j´y retournerai irrésistiblement, et vers elles se dirigera avec une dolente fierté le vierge jusqu´à hier, à la voix de cristal, qui ne me retiendra pas.
Désunis, esprits revenus pour toujours l´un de l´autre.
Plus que jamais, les tristes hommes accomplis diront à mon apparition "Trop tard!" Ils diront: "Nous t´avons trop attendue. Maintenant, nous nous vengerons sur toi de tout ce que nous n'avons pas reçu des autres." Et ils ajouteront, en manière d´aumône lasse: "Tu aurais dû naître homme, tu aurais été ou un saint, ou un châtiment de Dieu..."
Et, voici des croupes de montagnes brûlées, d´amples lignes simples, des passages et des passages, des saisons qui retardent et des saisons précoces. Voici des jardins, des fontaines, des magnolias en fleurs et aussi des rêves de pierres grises, des châteaux gris à travers les branches dépouillées étincelantes de pluie contre le soleil, comme de prodigieuses toiles d´araignée. Voici des fleuves sur lesquels naviguent insensiblement de grands nénuphars de glace. Et des routes, des routes, des routes.
Fatigue et ennui dans les rides du monde, et immense, grotesque sottise.
Pouvoir le guérir, faire naître en lui des expressions puissantes, générosité et pensée.
Mon impétueuse fantaisie est telle que je soupçonne presque que ce sont ses fruits, ces bénédictions que je vois de temps en temps s´élever comme des vapeurs ou s´étendre comme des champs de lin azuré, ses fruits, inventions de son désir, ces actes et ces affections qui délicatement viennent à ma rencontre, souriant de fraîche finesse ou inspirés par une haute intuition, amitiés, austères fraternités, rapports pleins de timidité ou d´abandon: et d´autres où je suis reine, où j´impose des sensations de grandeur, oh! simplement parce que je suis humaine, et où je recueille des merveilles de dévouement, larmes d´âmes sincères, baisers sur ma main muets, rapides, paroles brèves d´harmonie, bénédictions , bénédictions!
Comme si elles descendaient du génie de l´antique choeur tragique ou d'un chant de Leopardi... Comme si elles étaient de douces voûtes de cloîtres parmi les lourdes bâtisses des villes. Cette marée urbaine qu´il me semble parfois effleurer de ma seule dépouille et avec mon vain désir de mort, disparaît. L´onde est en moi, dans la sensibilité qui atteint tout, que moi, comme si j´étais une millénaire, j´ai affinée pour toute vérité de création, pour les dons comme pour les offenses ,Seigneur.
"Seigneur, faites-moi devenir grande et brave", priais-je étant enfant.
Les profondes compensations, les guirlandes d´étoiles me viennent, à moi fugitive, à moi par les routes sauvages.
Sous des formes primitives, nettes, suscitées pour moi seule.
Joies pour toujours.
Elles viennent comme les renaissances après les cycles les plus minables et les pires.
Absoute, reconsacrée, la simplicité héroïque de l´être féminin, sans nom ni âge, va libre, hardie, riante.
Eclatantes rencontres de beaux visages mâles, ferme beauté de physionomies imprévues, sursaut secret à l´avertissement instantané du désir viril, sursaut si semblable au frisson mortel de la volupté, instinct de fuite, anxiété d´être poursuivie, merveilleuse violence de magie, homme et femme, plantes de forêts, par un seul vent surprises et secouées.
Torses d´athlètes harmonieux, formes vivantes, sacrées comme des bronzes immortels.
Sous les habits du gentilhomme ou sous les loques du mendiant, magnificence tacite.
Tel que je caresse--durant une heure, durant mille, durant un temps innombrable--comprend-il que j´apporte à cet acte le même coeur illuminé qu´en mes plus solitaires contemplations? Il y a des plages ou personne avant moi ne s´est arrêté pour élever son hymne, et il y a ce corps parfait d´Adam dont la valeur me conquiert vraiment moi seule, par sa sûre correspondance avec l´âme qui y habite, dans l´oeuvre, dans le sommeil, dans l´attente, ce riche corps si fort, si fervent, si chaud, touffe d´herbes odorantes, architecture de noblesse essentielle, Adam, Adam, baiser solaire!
Toute, je me sens fleur, plongée dans la luxuriante nature. Durant une heure, durant mille, durant un temps innombrable...
Puissance divine de joie sous le ciel, divine splendeur des motifs de joie!
Prodigieuse balance, si la mémoire est honnête!
Ce que superbement j´atteste.
Par toutes les choses horribles que j´ai vues et sues, moi qui ai payé pour tant de femmes, moi sur qui l´homme s´est vengé de tant de femmes. Par les meurtrissures que le dément laissa sur mes membres blancs, que je regardais stupéfaite, et il éclatait d´un rire strident et sinistre et lançait des injures et des crachats. Par les roses qui furent déchirées avec mépris sur le bord de ma robe. Moi qui étais la vie et qui ai su jusqu´où va l'homme quand il hait la vie.
Prodigieuse balance, si la mémoire est honnête.
Je sortis un jour d´une prison où, à travers les barreaux, un visage accablé de malheur m´invoquait, souverain visage qui me demandait pardon, cher, ah! si cher visage retrouvé et pour toujours reperdu! Ma solitude me parut plus horrible que cette prison même où l'on gémissait et où au moins il y avait la compagnie de quelque geôlier. L´air transparent, le beau septembre, la gloire candide d´une montagne à l´horizon, et moi sur la place, sous le bruissement des platanes, au bout de la petite ville inconnue, moi avec personne, libre de mourir, libre de vivre, dans le vent, le vent bon sur mes cils encore humides. Était-ce l´aboutissement de toute mon existence ou le sceau venu à l´improviste ? Il n´était pas en mon pouvoir de le refuser. De l´invisible, en un temps reculé, une voix m´avait bien dit: "Souviens-toi que tu as écouté ta loi." Oui. Effrayante autour de ma tête, l'immensité de l'air peuplée de mots que seule j´entends. Pourtant, ainsi jetée hors de l'humanité, si l'humanité est un bien et un secours tangible, ma déroute eut l'éclatant aspect de la paix. (J'ai vu une seule fois, dans un pli profond autour de la bouche d'une grande morte, quelque chose d'aussi riche et d'aussi étrange.) Et la montagne à l'horizon fut inondée de rose, parce que c'était l'heure du couchant; le vent suspendu, le jour sans avenir oscilla en solitude pendant je ne sais quelle longue heure encore. Derrière moi, le môle de la forteresse, le signe de ce qui se tente ici-bas en fait de méchanceté et ne s'accomplit jamais réellement. Le frère condamné se recueillait certes en une irréelle suavité, comme baisant encore mes mains à travers les barreaux. La nuit descendait sur lui consolé, même si ce devait être la dernière de son expiation. Et je sus ce que ne sait pas celui qui se suicide. La calme noyade des étoiles filantes dans les nuits d'été peut seule en donner l'idée. Elles raient le firmament, sur leur mol sillon s'élance de la terre le désir d'infinies constellations d'yeux, le désir, le voeu... Rien de plus vivant.