X

Lorsque ces discussions avaient pour sujet la politique ou la littérature, les témoins s'amusaient de l'éloquence ou des folies que la colère fournissait aux divers champions; mais un jour, la conversation s'étant portée sur la puissance des femmes en France, M. de Ségur prétendit qu'elles n'en exerçaient que par leurs charmes, M. de Croixville que par leur caractère, et M. de Rosmond que par leur position dans le monde.

—Placez, disait-il, la femme la plus supérieure dans une situation équivoque, et si elle n'est pas protégée par un pouvoir quelconque, vous verrez qu'elle a moins d'influence que la plus pauvre paysanne dans son ménage.

A ces mots, Ellénore se sentit rougir et pâlir dans la même minute; mais s'imposant le calme de la fierté:

—Si le malheur d'une situation, quelquefois méconnue, ôte de l'empire, il peut laisser l'indépendance, dit-elle; et c'est assez pour commander l'estime.

—Vous devenez trop sérieux, dit M. de Croixville, et comme le dîner était à sa fin, on se leva de table.

—Allons voir les préparatifs de la fête, dit M. de Ségur.

—De quelle fête? demanda Ellénore.

—Mais de la vôtre, madame, répondit Frédérik, en affectant d'appuyer sur le dernier mot.

—Dites donc de la mienne, dit le marquis, car n'est-ce pas demain l'anniversaire de sa naissance?

—Quoi, dit Ellénore avec embarras, vous voudriez fêter ce malheureux jour, j'en serais bien fâchée!

—Je ne veux rien, reprit M. de Croixville; mais madame Gerbourg a su, je ne sais comment, que vous étiez née le 15 de ce mois, elle l'a dit à plusieurs personnes, cela s'est répandu dans le village, et tous ceux qui vous doivent de la reconnaissance m'ont demandé la permission de vous offrir un bouquet, et de danser ensuite dans le parc; ne leur refusez pas ce plaisir, ajouta-t-il en baisant la main d'Ellénore.

—Diable, n'allez pas les contrarier, dit M. de Ségur, ils seraient capable d'en prendre de l'humeur et de mettre le feu au château; depuis le triomphe des idées républicaines, j'ai un grand respect pour les plaisirs populaires.

—S'il y a peine de mort pour empêcher de faire cette fête, il faudra bien la subir, dit Ellénore en souriant.

—Oui, croyez-moi, reprit le vicomte, résignez-vous de bonne grâce à nos hommages; moi, je vais caresser ma muse pour en obtenir quelques couplets dignes de vous. Toi qui peins comme un Raphaël, ajouta-t-il en s'adressant à Frédérik, tu devrais bien nous faire un transparent; ce serait se montrer favorablement aux habitants du Val-Fleury; les Normands aiment les beaux-arts.

—Sans doute, peindre Vénus et Mars couronnés par l'Amour sous un pommier du pays, ce serait une touchante allégorie, reprit M. de Rosmond avec ironie; c'est dommage que je n'aie aucune disposition pour ce genre épique.

—Encore! dit Ellénore d'un ton de reproche, mais assez bas pour n'être entendue que de Frédérik.

—Oui, toujours, reprit-il avec une sorte de rage, tant que je ne pourrai pas me faire entendre autrement; mais accordez-moi un moment d'entretien, un seul, et vous verrez que ce Frédérik que vous trouvez détestable, insultant, est votre meilleur ami.

—Vous, mon ami? Oubliez-vous donc…

—Ah! pour injurier ainsi, il faut adorer ou haïr, vous le savez bien. Mais c'est votre intérêt seul qui me guide. Il faut que je vous parle, il faut que vous sachiez…

—Je ne veux rien savoir, dit Ellénore en se levant pour s'éloigner de
Frédérik.

—C'est de votre honneur dont il s'agit, et vous m'entendrez, dit-il d'un ton impérieux; car M. de Ségur avait été rejoindre M. de Croixville sur la terrasse, aux premiers mots dits tout bas par Frédérik, imaginant qu'il cherchait, par quelques phrases polies, à réparer ses brusqueries, et M. de Rosmond ne craignait pas d'être entendu d'eux.

Ellénore s'arrêta comme frappée d'étonnement: elle jeta sur M. de Rosmond un regard où le doute et l'orgueil se combattaient. Il le comprit.

—Oui, de votre honneur, répéta-t-il d'une voix émue, et croyez-moi, il faut qu'il me soit bien cher, pour oser vous déplaire ainsi.

En ce moment, M. de Croixville, suivi de plusieurs personnes, vint prendre le bras d'Ellénore pour la conduire dans le parc.

Le lendemain, comme on disposait tout pour la chasse à courre, qui devait être le premier plaisir de cette journée, on vit arriver au grand galop un charmant équipage anglais, fort rare alors. C'était le duc d'O… rappelé d'exil, qui venait, suivi de ses intimes, surprendre le marquis de Croixville, et partager les joies de la fête champêtre dont le duc de Lauzun lui avait parlé.

L'arrivée de ce grand personnage eût été fort agréable à M. de Croixville dans toute autre circonstance, car c'était bien l'Altesse la moins gênante et la plus enjouée; mais le recevoir le jour où l'on fêtait Ellénore, ne pouvoir soustraire cette jolie personne aux regards libertins du prince, aux propos, aux conjectures que devait faire naître la présence d'une jeune personne presque seule au milieu des gens de la cour les plus renommés pour leurs goûts licencieux, voilà ce qui causait d'autant plus de peine à M. de Croixville qu'il fallait la dissimuler.

Ellénore n'était pas encore sortie de son appartement quand on vint lui annoncer l'arrivée du prince. Elle s'en réjouit d'abord en pensant que la fête serait sans doute remise, et qu'elle pourrait passer toute cette journée seule chez elle. Mais déjà plusieurs plaisanteries du prince sur la charmante Irlandaise que le châtelain renfermait dans le donjon du Val-Fleury, comme du temps des croisades, ne permettaient pas au marquis d'éviter à Ellénore l'embarras de paraître aux yeux des nouveaux arrivés. C'est ce qu'il lui fit dire par madame Gerbourg, en la conjurant de céder à sa prière, et en la rassurant de son mieux sur la manière dont elle serait traitée par ses nobles amis.

Placée entre l'obligation de braver audacieusement les regards curieux et malins du prince, ou la crainte de lui laisser perdre ou conserver d'elle une mauvaise idée, que sa vue pouvait détruire, Ellénore se décida pour le parti le plus courageux; mais elle se réserva le droit de ne descendre dans le salon que pour l'heure du dîner, désirant rester le moins de temps possible sous le poids d'une observation si pénible à supporter.

L'entretien demandé par Frédérik ne pouvait avoir lieu, il le comprendrait bien; mais que l'idée de cet entretien causait de trouble à Ellénore! Sans en deviner complétement le motif, sa position dans le monde le lui faisait pressentir, sa raison lui révélait qu'il n'y a rien de bon à attendre des événements quand on est mal posée pour les braver.

Malgré les craintes, les contrariétés qu'elle éprouvait, elle mit à se parer plus de soin qu'à l'ordinaire. L'instinct des femmes les dirige à merveille sur le choix de la parure la plus convenable à l'effet qu'elles veulent produire. Sont-elles en train de minauder, un petit bonnet posé de côté sur des cheveux à peine bouclés, un négligé élégant, qui indique sans les montrer leurs formes gracieuses, s'harmonisent parfaitement avec des attitudes coquettes et des inflexions quasi tendres. Veulent-elles imposer le respect et l'admiration, leur parure est simple, noble et sévère.

Ellénore avait mis une robe de moire blanche à demi décolletée; ses beaux cheveux, séparés par le milieu, retombaient sur ses épaules en boucles d'or, et donnaient à l'expression noble et pure de son visage quelque chose d'angélique; une écharpe de gaze bleue lui servait de ceinture. En la voyant ainsi vêtue, en voyant sa démarche noble, son regard fier et l'absence complète de ces petites mines avec lesquelles les jolies femmes, et quelquefois les plus laides, encouragent si bien la galanterie, on se sentait porté naturellement à respecter Ellénore.

M. le duc d'O… lui-même, dominé par ce charme impérieux, lui adressa la parole dans les termes les plus réservés; et cependant, peu de minutes avant qu'elle lui fût présentée, il en avait parlé d'un ton fort léger, et il s'était promis de lui faire sa cour assez cavalièrement, pour dépiter, disait-il, celui qu'il appelait l'heureux propriétaire.

Le prince était grand, bien fait et ne manquait pas d'esprit; il était surtout très-gracieux avec les femmes, et d'une coquetterie fort piquante près de celles qui lui donnaient le temps de l'employer; mais les succès faciles, les orgies réitérées, et par-dessus tout cela une femme honnête et jalouse, une maîtresse dévote et bel-esprit, le rendaient envieux d'une liaison intime et de bon goût, où les plaisirs de l'amour pourraient s'allier à une chaste élégance; car la pruderie, le pédantisme ou l'impudicité sont également ennemis des longs et doux attachements.

Malgré la pureté des liens qui existaient entre le marquis de Croixville et sa pupille, malgré les discours et le bon maintien d'Ellénore, le prince ne fit point un doute sur la culpabilité de cette liaison, et comme il avait la loyauté facile des mauvais sujets, celle qui consiste à déclarer franchement ses coupables intentions, il dit en voyant Ellénore à l'autre bout du salon:

—J'ai toujours eu un grand respect pour l'hospitalité, mais je t'en préviens, Croixville, il ne tient qu'à cette jolie personne de me faire commettre une méchante action.

—J'espère qu'elle vous en ôtera l'idée, monseigneur, répondit le marquis.

—Voilà une sécurité bien présomptueuse.

—C'est qu'elle n'est pas fondée sur mon mérite.

—Ah! tu la crois invulnérable, c'est dans l'ordre, nous sommes tous de même avant la preuve.

—Non vraiment, Monseigneur, je sais que la plus sage peut faillir, surtout quand le séducteur vous ressemble, et c'est pourquoi je supplie Votre Altesse d'épargner celle-là.

—Tant d'humilité me charme et m'évite sans doute un revers, car si ce que m'a dit Lauzun est vrai, c'est une belle Arsène dans toute sa fierté, et tu es…

—Le charbonnier qui l'a recueillie, voilà tout, interrompit M. de
Croixville en prenant un air modeste.

—Hypocrite! dit le prince en riant, enlever une créature charmante, la soumettre en lui faisant croire qu'on la protége; lui laisser toute l'audace de la vertu en la formant au vice; n'est-ce pas la bonne fortune la plus piquante que puisse ambitionner un roué tel que toi? Mais le monde n'est pas digne d'un si bel exemple; je le connais, il ne sera content qu'après avoir détruit un si rare édifice; et si tu dois le voir s'écrouler, que t'importe celui qui lui portera les premiers coups.

En finissant ces mots, le prince se leva pour offrir la main à Ellénore, car on venait d'annoncer que le dîner était servi; en passant près de M. de Rosmond, elle l'entendit qui disait au vicomte de Ségur:

—Je n'en répondrais pas, la vanité est si puissante sur le coeur des femmes!

Un regard courroucé lui apprit qu'Ellénore l'avait entendu. Mais bientôt vaincue par l'expression douloureuse empreinte sur les traits de Frédérik, elle le regarda moins sévèrement; puis, touchée du sentiment de jalousie qu'il ne pouvait dissimuler, elle affecta de répondre tout haut aux choses tendres que le prince lui adressait à voix basse, même à celles qu'elle ne connaissait point; car Son Altesse la supposant plus expérimentée, lui adressait souvent des apologues, des métaphores dont elle demandait l'explication avec une audacieuse naïveté qui semblait aux uns la preuve irrécusable de la plus complète innocence, et aux autres le sublime de la ruse. Lorsque la voix qui nous parle laisse le coeur calme, l'esprit a toutes ses facultés; aussi Ellénore répondit-elle sans peine et d'une manière à la fois digne et plaisante aux agaceries du prince.