XII

Cette fête avait attiré tous les châtelains des environs; plusieurs d'eux étaient déjà venus saluer le marquis de Croixville. Mais leurs femmes affectaient de se tenir à l'écart pour éviter de se rencontrer avec Ellénore. Celles qui hasardaient de causer avec le marquis pour le complimenter sur l'élégance de son bal champêtre, s'interrompaient tout à coup en voyant s'approcher Ellénore, et s'éloignaient aussitôt d'elle avec les signes du mépris le plus insultant.

Une conscience pure rend peu susceptible; ces manières parurent tout simplement impolies à Ellénore; elle avait souvent entendu la duchesse de Montévreux critiquer l'insolence du premier rang envers le second, du second envers le troisième, et de celui-ci envers tous les autres, et elle se comprenait humblement dans les victimes de cette malveillance réciproque.

La fête se prolongea fort avant dans la nuit et se termina par un souper auquel Ellénore ne voulut point assister. Résolution dont M. de Croixville lui sut un gré infini; car le prince, toujours plus ravi de la beauté et des gracieuses brusqueries d'Ellénore, ne l'avait pas quittée d'un instant; il avait maudit tout haut l'obligation de repartir le lendemain matin pour se rendre à Versailles et assister à la séance des notables. Jamais la politique ne lui avait paru plus fastidieuse; tout cela était évidemment adressé à Ellénore et devait lui prouver le désir qu'avait le prince de la revoir bientôt. Il espérait que tant de respect dans sa galanterie, tant de timidité dans ses aveux, toucheraient Ellénore et la détermineraient à rester; mais elle persista dans sa volonté; et dès qu'elle se fut retirée, les rires bruyants des convives lui apprirent qu'ils se consolaient joyeusement de son absence.

Le prince avoua de nouveau ses torts envers l'hospitalité, et déclara tout net à M. de Croixville qu'il eût à bien défendre sa conquête, parce qu'il était décidé à l'attaquer par tous les moyens que le ciel mettait en sa puissance.

—Je devrais me croire déjà vaincu et m'incliner devant Votre Altesse, répondit M. de Croixville, mais je ne suis pas le seul dont il faille triompher en cette circonstance, et sans nulle fatuité de ma part, je crois Ellénore à l'abri de toutes vos séductions. Oh! c'est une étrange personne!

—Voilà bien la présomption la plus conjugale! En vérité, mon cher Croixville, tu as dû faire un excellent mari. Quoi! parce que cette charmante personne s'est enfuie pour toi et avec toi de chez la duchesse de Montévreux, tu crois qu'elle ne peut plus faire d'autre folie?

—Je n'ai pas une si ridicule assurance; mais je connais la fierté d'Ellénore.

—Et tu penses qu'elle lui tient lieu de vertu? Eh bien, nous verrons.

M. de Rosmond écoutait ce dialogue avec une attention profonde, lorsque le maître de la maison demanda pour prix de ses soins à divertir ses hôtes qu'il ne fût plus question d'Ellénore.

—C'est exiger beaucoup, dit le prince, mais il faut t'accorder quelque chose en retour du plaisir que nous te devons de connaître une si jolie femme. D'ailleurs la pensée est libre, et je ne te le cache pas, désormais, celle de t'enlever ce trésor m'occupera jour et nuit.

—Ah! monseigneur, point de violence!

—Fi donc! c'est la ressource de ceux qui ne peuvent se faire aimer. Grâce au ciel nous n'en sommes pas réduits à cette extrémité. Allons, te voilà bien averti, défends-toi, et n'en parlons plus.

La conversation changea de sujet et devint beaucoup trop animée pour la redire. Les vins qui se succédèrent achevèrent de mettre les convives non pas tout à fait dans l'ivresse, mais dans cet état où la confiance va jusqu'à l'indiscrétion, et l'abandon jusqu'à la familiarité.

M. de Croixville et le marquis de Rosmond, qui était rentré dans la salle après le départ d'Ellénore, conservèrent seuls toute leur raison. La blessure de celui-ci lui servit de prétexte pour se refuser aux nombreuses libations qui commençaient à troubler l'esprit des plus intrépides buveurs. Ce même prétexte lui servit encore pour s'exempter d'aller le lendemain matin reconduire le prince jusqu'à Paris. Il fut convenu qu'il viendrait les rejoindre très-doucement dans sa voiture. Mais le souper fini, M. de Croixville, redoutant quelque démarche audacieuse de la part de ses hôtes, veilla, ainsi que plusieurs de ses gens, jusqu'au moment du départ. M. de Rosmond ne se coucha pas non plus. Tous deux veillèrent, sans s'en douter, pour la même cause.

Après avoir passé un habit de voyage, le marquis de Rosmond descendit dans la cour du château pour saluer le prince et partir en même temps que tous ceux qui l'accompagnaient. En effet, les équipages étant avancés, et le prince venant de s'élancer dans le sien, M. de Rosmond monta dans sa calèche en donnant l'ordre au postillon d'aller au pas pendant quelque temps pour qu'il pût s'habituer par degrés au mouvement de la voiture. Mais tous les carrosses, les cavaliers et les piqueurs ayant quitté la longue avenue du château pour prendre la grande route, M. de Rosmond dit à son postillon de retourner au château, qu'il y avait oublié son portefeuille; et bientôt il se trouva dans le petit salon où venait de descendre Ellénore.