XL
Malgré les réflexions pénibles qui ne cessaient d'occuper l'imagination d'Ellénore, ce fut un grand plaisir pour elle de se trouver au milieu d'une société si aimable, et d'entendre encore ce feu roulant de mots spirituels, de plaisanteries de bon goût, de pensées profondes mêlées aux folies les plus amusantes; car la rigueur de ce temps de ruines et de massacres n'avait pas encore altéré le talent, le charme de la conversation qui assuraient aux Français le titre des premiers causeurs de l'Europe. C'est aux discussions politiques, aux disputes d'intérêt, aux injures quotidiennement imprimées, que devait appartenir l'honneur de détruire avec tant d'autres puissances celle de la conversation française.
Le bruit du galop de plusieurs chevaux et du roulement d'une calèche dans les allées du parc de Windsor, vint mettre fin aux compliments peu sincères dont chacun accablait le chevalier des M… sur son impromptu fait à longue et grande peine.
C'était le prince de Galles qui, averti par le colonel Saint-Léger, son ami encore plus que son favori, avait désiré rencontrer, comme par hasard, cette charmante Ellénore, dont le duc d'O… lui avait vanté les charmes et l'esprit original.
A l'aspect du prince, Ellénore veut s'éloigner, elle fait signe à M. de Lally qu'elle va rejoindre sa voiture, mais il s'approche d'elle en disant:
—Pourquoi donc vous en aller quand le prince arrive?
—Je suis un peu souffrante, répond-elle avec embarras, et je désire rentrer chez moi.
—Restez, le grand air vous fera du bien, et puis il ne serait pas poli de s'en aller ainsi au moment où…
M. de Lally fut interrompu par le prince de Galles, qui s'écria, en prenant le bras du petit Frédérik:
—Ah! mon Dieu! le bel enfant!
—C'est celui de madame, s'empressa de répondre M. de Lally, saisissant cette occasion de mettre madame Mansley en rapport avec le prince et espérant la distraire ainsi de l'envie de retourner sur-le-champ à Londres; car, malgré les idées libérales de nos nobles démocrates de ce temps, ils ne pouvaient s'affranchir du prestige attaché à la royauté.
Le prince qui l'approchait ou l'attendait, était, en dépit de leurs airs indépendants, de leurs discours républicains, l'objet d'un vieux culte auquel le moins courtisan restait fidèle. Les habitudes anglaises avaient, à la vérité, rendu les devoirs de ce culte moins dangereux, les cérémonies moins fastidieuses; mais la religion était restée la même: celle qu'on a et qu'on aura toujours pour le pouvoir.
Chaque personne de la société s'était approchée pour saluer le prince. La vieille duchesse qui avait droit à la première politesse, l'attendait avec confiance; mais le prince, les yeux fixés sur Ellénore, saluait collectivement ceux qui se trouvaient là. A un mouvement qu'elle fit pour se retirer, il s'amusa à déconcerter son projet en s'emparant de Frédérik, pour lui montrer, dit-il, les beaux oiseaux qui venaient d'arriver des îles. L'enfant, ravi de les voir de près, et d'entrer dans les cages de ces oiseaux brillants de si riches couleurs et qu'il n'avait pu admirer que de loin, s'attache à la main du prince et le suit sans attendre la permission de sa mère.
On sait à quel point le prince de Galles était renommé pour ses nombreuses galanteries; et que l'honneur de lui plaire exposait à de grands dangers. Cependant il avait formé depuis longtemps une liaison fort peu dissimulée avec mistress Harbert, jeune veuve irlandaise, d'une grande beauté. Le roi se refusant à payer les dettes de son fils tant que cette liaison l'empêcherait de se marier, le prince s'était vu contraint de feindre une rupture, et de consentir à épouser sa cousine, la princesse Caroline de Brunswick. Trois mois devaient s'écouler avant la célébration du mariage, et le prince désirait employer cet intervalle le plus agréablement possible.
Aux compliments qu'il adressa à madame Mansley, à ses attentions marquées pour elle et pour son enfant, on devina bien vite ses projets de séductions. Et chacun devint très-curieux de voir comment ils seraient accueillis.
D'abord le prince tenant Frédérik d'une main, revint sur ses pas pour offrir son bras à Ellénore.
—Pardon, monseigneur, dit-elle en s'inclinant, sans accepter l'honneur qui lui était offert, mais madame la duchesse est là.
—Je vous remercie de me le rappeler, dit le prince, car auprès de vous on oublierait tous ses devoirs.
Alors, se tournant vers la duchesse de…, il la combla de joie en lui accordant la faveur à laquelle son rang et son âge lui donnaient tous les droits.
La conduite d'Ellénore, en cette légère circonstance, fut généralement approuvée, mais plus par M. Ham… que par tout autre. Il était accoutumé à voir le prince triompher si vite des scrupules et des obstacles en tous genres qui s'opposaient à ses désirs, qu'à la seule idée des hommages que Son Altesse pouvait adresser à Ellénore, il s'était senti pâlir d'effroi. Il se livrait au plaisir que lui causait la leçon donnée par Ellénore au prince, lorsque le colonel Saint-Léger lui dit à voix basse:
—Ah! si le prince rencontre de ces manières-là, c'en est fait; il deviendra amoureux à en perdre la tête!
—Vous croyez? demanda M. Ham… avec anxiété.
—Certainement, la nouveauté a un attrait irrésistible. Rencontrer la réserve, la rigueur peut-être, dans une occurrence où on n'a jamais eu le plaisir de combattre, c'est une bonne fortune qui doit captiver le coeur le plus frivole. Vous verrez si je me trompe.
—Si vous connaissiez comme moi tous les motifs qui doivent inspirer à madame Mansley la plus grande terreur pour un sentiment de cette espèce, vous ne…
—Raison de plus vraiment pour en être dominée, interrompit le colonel; à force d'y penser, on cède à ce qu'on craint.
—Quoi, vous avez si mauvaise idée de la vertu des femmes, que vous n'en croyez pas une à l'abri des séductions d'un prince royal?
—Ah! quant à moi, je les crois toutes fort sages, mais le malheur veut que je ne les vois pas toutes telles que je les suppose.
—Il serait possible que le prince de Galles n'eut point essuyé de revers!
—Cela n'est pas probable, j'en conviens, et, sans doute, il en aura sa part comme tout homme aimable; mais depuis que j'ai l'honneur d'être attaché à sa personne, je n'en ai pas vu d'exemple, c'est pour cela que je serais charmé…
—Ah! vous êtes désespérant! s'écria M. Ham…
Au même instant, il sentit qu'on s'emparait de son bras.
C'était Ellénore qui avait profité de la rencontre du prince avec M.
Fox, et de l'entretien qui s'en était suivi pour s'en échapper avec
Frédérik, et venir prier M. Ham… de les conduire en hâte à sa voiture.
L'instinct qui fait si vite deviner aux femmes les sentiments qu'elles inspirent, avait fait pressentir à Ellénore l'empressement que M. Ham… mettrait à la soustraire le plus tôt possible aux coquetteries du prince. En effet, il bénit M. Fox et la nouvelle qui lui avait servi à captiver un moment l'attention du prince, au point de ne pas s'apercevoir du départ d'Ellénore. Il l'aida à monter dans sa calèche, en lui promettant de l'excuser auprès de M. de Lally et de M. de Malouet qu'elle devait ramener, et en se chargeant de les reconduire chez lui où tous devaient dîner. Ellénore revint de cette promenade plus décidée que jamais à fuir toute occasion de se retrouver en si noble compagnie.