XV
A la nouvelle du départ de sa soeur, Ellénore reste anéantie. On dirait que cette dernière protection lui étant ravie, elle n'a plus qu'à mourir. Les yeux fixes, la bouche muette, elle ne pense pas même au parti qu'elle doit prendre. Le postillon demande en vain où il doit la conduire, elle ne l'entend pas, et Maurice la voyant hors d'état de parler, commande au postillon d'aller à l'hôtel de France; là il choisit un joli appartement pour Ellénore et sa femme de chambre. Tous deux l'aident à y monter, car elle se soutient à peine. Après les avoir installées, Maurice les quitte pour aller payer les chevaux de poste; mais il ne revient plus de la journée.
Mademoiselle Augustine explique très-bien les premiers moments de cette absence; elle engage sa maîtresse à prendre quelque repos pour être en état de retourner au Val-Fleury; car elle ne doute pas qu'Ellénore en ait le projet. Pendant qu'elle s'étend sur la bonté du marquis de Croixville, et sur la certitude qu'elle a de l'indulgence dont il fera preuve pour ce qu'elle appelle une folie de jeunesse, elle déshabille sa maîtresse et la force de se mettre au lit; Ellénore lui obéit machinalement; ses membres, fatigués par le voyage, s'engourdissent; les forces de son cerveau, épuisées par tant de pensées déchirantes, elle s'assoupit. Mademoiselle Augustine profite de ce moment pour se faire servir dans sa chambre un très-bon souper, puis elle s'endort elle-même en rêvant au plaisir de se retrouver incessamment dans le château où elle menait une si douce vie.
Des soupirs, des sanglots la réveillèrent avant le jour. C'était la malheureuse Ellénore, dont l'accablement avait fait place au désespoir; mademoiselle Augustine, plus étonnée que touchée de cet accès de douleur, tenta de l'apaiser par tous les lieux communs à sa portée. Cherchant à deviner, à travers les plaintes les mots incohérents qui échappaient à sa maîtresse, quels sont ses projets, ses ressources, et ce qu'elle va tenter pour sortir d'une position si déplorable, elle ne cessait de lui répéter:
—Croyez-moi, mademoiselle, retournons chez M. le marquis.
—Jamais! jamais! s'écriait Ellénore.
—Pourtant si M. Maurice ne revient pas, que deviendrons-nous?… Je pense bien que mademoiselle n'est pas partie sans argent… M. le marquis de Croixville est bien trop généreux pour l'en laisser manquer; mais on en dépense beaucoup dans les auberges, et sans avoir compté avec mademoiselle, je suis trop sûre qu'en restant quelque temps ici elle verra bientôt la fin de…
—Vous avez raison, interrompit Ellénore, ramenée au positif de son malheur par les réflexions de sa femme de chambre; il faut quitter sur-le-champ cet hôtel garni, et me trouver deux petites chambres meublées dans une maison simple et un quartier retiré; ce que j'ai économisé sur ma pension m'aidera à vivre jusqu'au retour de ma soeur.
—Quoi! vous pensez à rester ici, seule, sans autres ressources que la petite rente dont vous avez hérité de votre père? s'écria mademoiselle Augustine en devenant plus familière à mesure que l'infortune d'Ellénore lui apparaissait plus clairement. Et que voulez-vous faire avec ces mille francs de pension? Il n'y a pas là de quoi payer seulement votre loyer.
—N'importe… je me résignerai à tout… n'en est-il pas de plus pauvres encore?
—Sans doute, mais ceux-là n'ont pas été, comme vous, habitués à coucher sur la plume, à manger dans de la vaisselle plate, à rouler en carrosse. Ah! je voudrais bien vous y voir, dans une petite chambre, au cinquième, travaillant jour et nuit pour gagner quelques sous!…
—Vous m'y verrez.
—Ma foi non; car je n'ai pas envie de vous voir dans un grenier. Si vous êtes dans la folle intention de sacrifier votre jeunesse, votre gentillesse dont vous tiriez déjà un si bon parti, à je ne sais quelle idée que je ne comprends pas, tant pis pour vous! Quand M. le marquis m'a mise à votre service, je lui ai promis de vous soigner de mon mieux, et vous êtes là pour dire que je lui ai tenu parole. Ce n'est pas ma faute si vous l'avez quitté; mais je me suis dit comme ça: si elle p'ante là un si brave homme, c'est qu'elle en trouve un plus jeune et plus riche, et je ne risque rien de la suivre…
—Taisez-vous! dit Ellénore, à qui l'indignation avait rendu toute sa force. Écrivez-là le reçu de ce qui vous est dû, j'aurai j'espère, de quoi l'acquitter; partez ensuite, et que je ne vous revoie jamais.
—Comme il vous plaira, répondit mademoiselle Augustine, intimidée par le ton noble d'Ellénore: aussi bien vous ne me devez rien que les frais de mon retour à Paris; l'intendant de M. le marquis m'ayant soldée la veille de notre départ du Val-Fleury; car, Dieu sait si tout ce qui vous approchait n'était pas traité avec des égards!… des soins!… Allez, mademoiselle, ce n'est pas pour vous fâcher, mais je vous le prédis, vous regretterez plus d'une fois le château du Val-Fleury, et son maître, et tous ses domestiques, qui vous servaient comme si vous aviez été une princesse.
—Votre compte? demanda vivement Ellénore.
Et mademoiselle Augustine, apercevant sur une table du papier et des plumes, se mit à écrire un reçu de cent cinquante francs. Ellénore la paya sans dire mot, bien que cette somme fît un grand vide dans sa pauvre bourse.
—Ce n'est pas tout, dit mademoiselle Augustine, il faut aussi vous rendre compte de vos effets, de ceux que vous avez laissés au château comme de ceux qui sont ici.
—C'est inutile.
—Non pas vraiment; si cela est inutile pour vous, cela ne l'est pas pour moi. Je ne veux pas qu'on me croie capable de rien détourner. C'est bien assez, ma foi, d'avoir trempé dans une équipée comme celle-ci. Vous croyez peut-être que c'est une bonne recommandation de s'être enfuie comme ça au milieu de la nuit avec une jeune fille, et dans la voiture d'un beau marquis encore…
—Sortez! sortez, vous dis-je! s'écriait Ellénore avec emportement.
—Je ne sortirai qu'avec un bon certificat comme quoi vous attesterez que je vous ai servie depuis dix-huit mois avec fidélité, zèle et intelligence, ainsi qu'il y a sur celui de la dernière maîtresse que j'ai servie.
—Je ne saurais attester que votre impertinence; vous êtes payée, vous n'avez pas le droit d'en exiger davantage; laissez-moi, ou je ne réponds pas de ce que la colère…
—Mon Dieu! ne faites pas tant de train pour si peu de chose; on s'en passera de votre certificat, aussi bien, il ne m'aurait pas servi à grand'chose. Ce n'est déjà pas un si fameux honneur que de sortir de chez une demoiselle de votre genre…
Un mouvement d'Ellénore empêcha mademoiselle Augustine de rien ajouter à cette dernière insulte; elle sortit de la chambre en fermant la porte avec violence. Puis elle se mit à continuer les propos diffamatoires qu'on l'avait forcée d'interrompre.
Attiré par le bruit des déclamations de cette méchante fille, l'aubergiste accourt, s'informe de ce qui cause son ressentiment bavard.
—Ce n'est rien, dit-elle, fort radoucie par le plaisir de médire de sa maîtresse… J'ai fait une sottise et je la paie aujourd'hui. En m'attachant à cette petite fille qui est descendue hier chez vous, je croyais avoir trouvé la pie au nid, et pas du tout; il arrive que c'est une vraie folle, qui s'amuse à quitter une bonne, une excellente condition: un homme riche d'un âge raisonnable, pour courir après un blanc-bec qui lui donne tout ce qu'il faut pour s'enfuir et puis qui la laisse là pour revenir. Vous comprenez qu'on ne peut pas s'associer à une extravagante qui sera bientôt dans la misère.
—Comment donc! s'écria l'aubergiste, il faudrait être un imbécile pour se laisser duper par ces aventurières qui finissent toujours, quelque argent qu'on leur ait donné, par en devoir à tout le monde. Je vous remercie, mademoiselle de m'avoir prévenu. Diable! moi qui lui ai donné mon plus bel appartement, et qui m'apprêtais à lui servir un dîner des plus soignés! Où en serais-je! vrai Dieu! qui me rembourserait de tous mes frais? Ah! je connais ces dames-là, et je vais prendre mes précautions avec celle-ci, comme j'ai fait avec les autres. Tant fourni, tant payé.
—C'est le plus sûr, reprit mademoiselle Augustine, ravie de l'idée que l'aubergiste va la venger des mépris d'Ellénore.
En effet, celui-ci monte chez elle, frappe trois coups à la porte et n'attend pas qu'on lui dise d'entrer pour se présenter brusquement devant Ellénore.
—Pardon, si je vous dérange, madame, dit-il en regardant le peu de bagages répandus çà et là sur les meubles; mais il faut que je m'entende d'abord avec madame, sur les… arrangements à prendre… relativement à…
—C'est ce que je désirais, monsieur, dit Ellénore en venant au secours de l'embarras qu'éprouvait l'aubergiste à lui adresser quelque chose de désagréable, sorte d'embarras auquel peu de personnes échappaient avec elle, malgré les préventions qui les dominaient, et qui semblait un hommage involontaire rendu à la présence réelle d'une dignité légitime; je ne puis rester dans cet appartement, ajouta-t-elle, une simple chambre me suffira, faites-la-moi donner, et dites à une de vos servantes de venir m'aider à y transporter mes effets.
—Cela ne sera pas long, pensa l'aubergiste.
Puis, voulant s'instruire des projets et de l'état d'Ellénore, il lui demanda si elle comptait faire un long séjour chez lui.
—Je l'ignore, répondit-elle.
—Sans doute madame attend quelqu'un?
—Personne.
—Quoi! pas même une femme de chambre pour la servir?
—Je n'en ai plus besoin.
—Si c'est ainsi, madame… ferait peut-être mieux de choisir un logement… plus à sa convenance dans quelque maison voisine… Voici la saison de Londres qui arrive; mon hôtel ne va pas désemplir… L'affluence des étrangers fait nécessairement hausser les prix… Dame! il faut bien tirer parti des circonstances, et il se pourrait que forcé de céder la chambre qu'occuperait madame… elle…
—J'entends… vous préférez que je ne loge point chez vous, reprit Ellénore, pâle de l'affront qu'elle recevait. Eh bien, trouvez-moi pour cet argent une chambre garnie dans une maison honnête, et je m'y rendrai sur-le-champ.
En parlant ainsi, elle jeta cinq louis sur la table.
A la vue de cet or, l'aubergiste s'inclina respectueusement; mais ayant remarqué combien peu il en restait dans la bourse, il se releva plus décidé que jamais à se défaire d'une pratique inutile à sa fortune, et il sortit pour aller hâter son départ de chez lui.
Dès qu'Ellénore fut seule, elle s'arma de toute sa fierté pour braver noblement la misère qui l'attendait, se représentant avec une sorte de satisfaction amère tout ce qu'elle allait endurer de privations, de souffrances, qui toutes seraient autant de preuves de sa pureté; mais si elle trouvait tant de forces pour repousser les terreurs d'un avenir misérable, elle succombait à la pensée d'être sans défense contre les apparences du passé, contre les préventions naturelles que son ignorante confiance avait dû faire naître.
—C'en est fait, pensa-t-elle, l'opinion est établie. Rien ne saurait la redresser. Ne le vois-je pas aux insultes de ces subalternes? S'ils osent m'humilier ainsi, s'ils n'ont pas même pour moi la pitié que les malheureux inspirent, c'est qu'ils me supposent indigne de tout intérêt, c'est qu'ils me croient abandonnée pour jamais au malheur, à la pauvreté qui suivent la dégradation. Frédérik lui-même subit l'effet de cette horrible prévention. J'entends d'ici les femmes qui l'entourent, et leurs propos moqueurs sur son dévouement pour la petite femme de chambre de la duchesse de Montévreux, pour la maîtresse du marquis de Croixville! Comment résisterait-il à de semblables discours? Comment la vérité qu'il sait, lui, se ferait-elle jour à travers tant de calomnies probables? Non, l'évidence même ne peut rien contre des fables si bien accréditées. On me croit indigne d'un amour honnête. Le sien ne pouvait me rester! Que deviendrai-je? grand Dieu! sans espoir d'être aimée? Sans nul soutien sur cette terre?… Aurai-je la patience, la religion qu'il faut pour me résigner à cette existence flétrie, abandonnée?…
Et la malheureuse Ellénore, absorbée dans cette sombre délibération, dans cette incertitude où sa vie courait une si triste chance, ne s'apercevait pas de la présence de l'aubergiste qui venait de rentrer suivi d'une jeune servante à qui il ordonnait de rassembler, dans une grande corbeille, les différents effets d'Ellénore, et lui disait de les porter dans la mansarde qu'il venait de louer chez sa voisine.
—Vous serez fort bien là, ajouta-t-il en s'adressant à Ellénore. La fenêtre donne sur des jardins. C'est un peu haut, mais en bon air. Il a fallu payer la nourriture pour huit jours d'avance, ce qui m'a obligé de retrancher beaucoup sur le prix de la chambre; mais que voulez-vous, la confiance ne se commande pas, et quand on est sans entourage, sans malles, ni meubles qui servent de garanties, il faut bien s'attendre à ce qu'on y regardera de près.
En cet instant, mademoiselle Augustine arriva pour réclamer une robe de soie et plusieurs objets à elle qui se trouvaient parmi ceux de sa maîtresse. Pendant qu'elle bouleversait tout dans la corbeille pour trier ce qui lui appartenait, un valet de l'hôtel vint prévenir son maître qu'une voiture à quatre chevaux venait d'entrer dans la cour et lui dit de descendre pour recevoir ces étrangers.
—Vous le voyez, mademoiselle, dit l'aubergiste à Ellénore, il faut que je livre à l'instant même cet appartement. Je n'ai pas de temps à perdre; j'entends ma femme qui monte et conduit les nouveaux arrivés ici. Allons! allons! point de simagrées, il faut sortir sur-le-champ.
Ellénore se lève, les yeux égarés, dans l'attitude du désespoir. Elle obéit à la voix qui la chasse sans savoir où elle va, lorsqu'une autre voix s'écrie avec toute l'autorité de la colère:
—Qui parle de faire sortir d'ici la marquise de Rosmond?…
A ces accents qui ont retenti au coeur d'Ellénore, elle tombe inanimée dans les bras de Frédérik.