XXIV
Après avoir lu le passe-port de lady Caroline de Rosmond, cette preuve irrécusable de la trahison de Frédérik, Ellénore, revenue du spasme convulsif qui lui avait ôté quelques moments l'usage de ses sens, chercha vainement à douter de son malheur. Plus elle interrogeait le passé, plus il la confirmait dans la triste vérité qu'elle s'obstinait à se nier.
Cependant elle veut acquérir à tout prix la certitude de l'infâme conduite de Frédérik; elle va jusqu'à se résigner à voir cette lady Caroline Rosmond, à apprendre de sa bouche même par quels moyens lord Rosmond est parvenu à lui cacher les liens qui l'enchaînaient à une autre. Elle veut savoir laquelle des deux est la victime… Elle veut braver l'horreur d'une explication dont elle prévoit trop que la honte doit rejaillir sur elle seule. Mais que lui importe une humiliation de plus!
Dans l'excès du malheur, on sent parfois quelque volupté à l'accroître volontairement; l'espoir d'y succomber explique cette folie. Ellénore se flatte qu'elle ne pourra, sans mourir, voir lady Caroline s'indigner aux questions qu'elle va lui faire sur ses droits à porter le nom de Rosmond, et elle prie le ciel d'amonceler tant de coups sur sa tête qu'elle en reste anéantie à jamais.
C'est, exaltée par cette horrible pensée, qu'elle sort de son appartement pour descendre dans celui de lady Caroline. Sans réfléchir à l'inconvenance de se présenter ainsi, seule, les cheveux épars, et dans le désordre d'une personne qu'une nouvelle foudroyante vient de mettre au désespoir, elle va sonner à la porte de lady Caroline, lorsqu'un valet de l'hôtel monte à la hâte l'escalier pour remettre, dit-il, une lettre à la dame anglaise.
—Ah! par grâce, laissez-moi voir l'adresse, s'écrie Ellénore. Le valet la lui montre sans se dessaisir de la lettre, car l'air égaré d'Ellénore lui fait redouter quelque tentative extraordinaire. Mais bientôt sa crainte se change en pitié, car Ellénore, pâle, chancelante, s'appuie en vain sur la rampe; elle sent ses jambes fléchir, et tombe assise sur les marches de l'escalier. Là, un torrent de larmes vient soulager l'oppression qui l'étouffe.
—Plus de doute, s'écrie-t-elle… je suis perdue…
Et le domestique, touché de l'état de douleur où il voit Ellénore, veut ouvrir la porte de milady pour demander du secours; mais Ellénore frémit à la pensée de recevoir les soins de sa rivale; elle reprend courage, et supplie le domestique de n'appeler personne, mais de l'aider seulement à remonter chez elle. Là, un calme trompeur s'empare d'elle; elle raisonne sa situation; elle se demande si son courage peut braver la fatalité qui la poursuit, si elle se sent la force de vivre innocente et déshonorée.
—Non, s'écrie-t-elle, puisque le ciel ne m'a donné ni la méfiance qui sauve de la trahison, ni la résignation qui fait supporter les soupçons, c'est qu'il me permet de m'en affranchir par…
En ce moment, le petit Frédérik, qui revenait de la promenade, accourt pour embrasser sa mère, et pour lui montrer les joujoux qu'une belle dame lui a donnés.
A la vue de son enfant, Ellénore repousse avec horreur l'idée inspirée par son désespoir; elle sent qu'un devoir sacré lui commande de vivre.
—Ah! je souffrirai tout pour toi, s'écrie-t-elle en pressant l'enfant sur son sein; je vivrai pour t'apprendre à connaître ta mère, à la défendre, à la justifier… toi seul m'honoreras sur cette terre. Eh bien, ton estime me suffira… tu seras ma consolation… mon honneur… Oui, mon honneur, car tu sauras venger mon offense et la tienne. Puis, passant tout à coup d'une exaltation de tendresse aux emportements d'une trop juste indignation, elle ordonne à Frédérik de haïr son père; de grandir en force, en courage, pour le frapper de sa propre main, pour le ravir à jamais aux embrassements d'une rivale, de celle qui seule a le droit de porter son nom; enfin, elle délire.
Rosalie cherche à la calmer en lui racontant comment une dame qui se promenait sur les remparts, s'est écriée en anglais: «Oh! le bel enfant,» puis s'est approchée d'une boutique de joujoux qui captivait l'admiration du petit Frédérik, et lui a dit de choisir tous ceux qui lui plairaient.
—Vous pensez bien, madame, ajouta la bonne, qu'il ne s'est pas fait prier pour obéir, il a pris tout ce qui était sous sa main. Cette charrette, ce polichinelle, ces soldats de plomb et…
—Comment était cette femme? interrompt vivement Ellénore.
—Mais assez belle, seulement un peu trop grasse.
—Un laquais la suivait sans doute, quelle livrée portait-il?
—Il était en habit bourgeois. On dit que, maintenant en France, on insulte les domestiques quand ils portent le moindre galon.
—Et vous n'avez pas demandé le nom de cette femme qui faisait tant de caresses à Frédérik?
—Je n'aurais pas osé, vraiment. Mais c'est facile à savoir, car lorsqu'elle est remontée en voiture, j'ai entendu son domestique qui disait au cocher, à l'hôtel de Londres, et je crois bien qu'elle demeure ici.
—C'est elle, s'écria Ellénore, c'est elle, je le sens à ma rage; et s'emparant des joujoux que tenait l'enfant, elle les lance par la fenêtre, Frédérik jette les hauts cris en se voyant arracher le polichinelle qui faisait sa joie. Les rires des cochers qui sont dans la cour se joignent aux cris de l'enfant, aux imprécations de la mère. Rosalie effrayée de l'état violent où elle voit sa maîtresse, et craignant que Frédérik n'en soit victime, l'emporte dans ses bras et sort précipitamment de la chambre.
La solitude calme les plus vifs emportements. La douleur qui les cause n'en est pas moins aiguë; mais la colère a besoin de témoins. Dès qu'Ellénore fut livrée à elle-même, son éclatant désespoir devint sombre et silencieux. Il semblait avoir passé de son coeur dans son imagination; elle formait une foule de projets plus insensés l'un que l'autre; le plus cruel, celui qui revenait sans cesse à son esprit, était d'aller chez cette lady Rosmond, apprendre d'elle-même comment lord Rosmond était parvenu à la tromper sur son premier mariage; car fût-il nul d'après les lois, il avait été consacré par un prêtre, les témoins de cet acte religieux ne pouvaient se refuser à l'attester. Et les voisins du cottage qu'habitait Ellénore parlaient si souvent du beau lord Rosmond et de sa femme que le bruit de leur union avait dû transpirer.
Peut-être cette lady Caroline était-elle la seule victime des ruses de Frédérik; peut-être, en trahissant Ellénore, restait-il le père légitime de son enfant. Ah! combien cet espoir la rendait indulgente! que son amour maternel satisfait lui ferait supporter courageusement l'infidélité d'un perfide! Mais comment se flatter encore! comment éclaircir ce doute, hélas! bien faible? Lady Caroline seule pouvait le détruire ou le confirmer complétement; et lors même qu'offensée des questions d'Ellénore elle se refuserait à y répondre, la vérité se ferait jour à travers son indignation.
En se donnant toutes ces raisons pour s'autoriser à une démarche à la fois si audacieuse et si humble, elle ne s'avouait pas la plus déterminante: ce sentiment vindicatif qui porte à jeter le trouble dans le coeur de l'ennemie qui vous ravit le bonheur. Dévoiler à lady Caroline l'infamie de lord Rosmond, lui montrer le désespoir, les tortures où conduisait sa trahison, en faire une prophétie effrayante, était une de ces consolations féroces que l'amour offensé se refuse rarement; car si cet égoïsme à deux, comme l'appelle un penseur, est parfois dévoué, il n'est jamais généreux.
—Non, s'écrie Ellénore, en marchant à grands pas dans sa chambre, non, il ne jouira pas en paix des profits d'un crime aussi lâche. Le monde en sera juge; cette femme qui le croit noble, loyal; cette nouvelle dupe qui le pare de toutes les vertus que je lui supposais, sera désabusée. Elle saura jusqu'où son coeur endurci, son esprit infernal, peuvent pousser la perfidie; qui sait l'effet d'une telle découverte?… Ah! si sa colère allait me venger… si, l'abandonnant à son tour, elle l'accablait de son mépris… de sa haine… il me tuera dans sa rage… Ah! que cette mort serait préférable à celle qui me tue de minute en minute!
Alors, Ellénore, s'obstinant dans son malheureux dessein, pense à se faire demander par sa rivale l'entretien qu'elle-même désire. Elle écrit ces mots à la hâte:
«Milady,
»Il existe entre nous un secret important. Voulez-vous l'apprendre?
»Lady Ellénore Rosmond.»
Elle sonne un domestique, le charge de remettre ce billet à lady
Caroline Rosmond, et attend avec anxiété la réponse.
Effrayée des suites de sa démarche, elle voudrait courir après le domestique, lui arracher le billet des mains mais il n'est plus temps. Il revient lui dire que la dame anglaise est en ce moment avec les autorités de la ville qui veulent s'assurer qu'elle n'est point un agent de Pitt et Cobourg; que l'on visite ses malles, ses papiers, qu'elle ne saurait écrire un mot sans paraître suspecte; mais qu'elle s'empressera de recevoir lady Ellénore, dès que ces messieurs la laisseront libre.
—Elle n'a rien dit de plus? demande Ellénore.
—Rien, madame.
—Elle ne vous a fait aucune question sur moi?
—Non, madame.
—Oh! sans doute, elle me croit une parente de lord Rosmond, pensa Ellénore, et elle recommanda au domestique de venir la prévenir, lorsque lady Caroline serait visible.
Dans l'attente d'une semblable entrevue, en proie à toutes les craintes, aux suppositions les plus douloureuses, aux sentiments les plus déchirants, on aura peine à s'imaginer la pensée qui vint tout à coup dominer les autres dans l'esprit d'Ellénore. Cette pensée toute féminine, sera seule comprise par les personnes de bonne foi avec elles-mêmes, qui ont souvent reconnu l'empire des petites idées sur les grandes passions, et qui savent à quel point les vanités du coeur peuvent se mêler aux plus impétueux mouvements de l'âme. Enfin, Ellénore pensa à paraître avec tous ses avantages aux yeux de sa rivale.
Elle fit appeler sa femme de chambre pour lui apprêter une robe élégante quoique simple. Celle-ci, étonnée de ce projet de parure chez sa maîtresse dont le visage est encore empreint des marques d'un profond désespoir, se fait répéter l'ordre; mais elle n'en doute plus en voyant Ellénore ôter le peigne qui retient ses cheveux pour les faire natter de nouveau, et réparer le désordre de sa coiffure. L'aspect de cette jeune femme pâle comme la mort, le regard éteint, les joues sillonnées de larmes, s'efforçant de paraître belle, ajustant avec goût les draperies de son corsage de mousseline, renouant plusieurs fois la torsade qui lui sert de ceinture pour que les plis de sa longue tunique tombent avec plus de grâce et marquent mieux l'élégance de sa taille, ces soins, pris dans le silence du désespoir, ressemblaient à ceux qu'on prend en Italie pour parer le cadavre d'une jeune fille. En effet, c'était la parure funèbre d'une jeune femme morte au bonheur; c'était cette pureté de traits, cet ensemble noble, quoique inanimé, qui fait dire en voyant passer la jeune fille sur son cercueil:
—Ah! mon Dieu! qu'elle était belle!
Ellénore déplorait l'inutilité de sa peine à cacher sous de vains ornements les dévastations qu'opèrent en un instant les convulsions du désespoir. Elle s'affligeait de se montrer ainsi abattue, flétrie par les larmes, aux regards de celle qui lui enlevait plus que la vie, et dans l'excès d'humilité où plonge le malheur, elle ne s'apercevait pas du charme puissant que cette langueur divine répandait sur toute sa personne. Elle ignorait que les jolis visages, frais, enjoués, s'enlaidissent à la moindre contrariété, mais que les traits nobles, les fronts sérieux s'embellissent sous la pâleur du désespoir.
A mesure que sa toilette s'achevait et que le moment de se rendre chez lady Caroline approchait, elle perdait de son courage à subir cette cruelle entrevue; s'étonnant de l'avoir provoquée, elle cherchait un moyen de l'éluder. Puis se livrant de nouveau à toute l'indignation que lui avait inspirée ce projet, elle se décidait à l'accomplir, comme on se décide au suicide, sans s'inquiéter de ce qui doit en résulter.
D'abord, elle se promettait de se présenter avec tout le calme d'une sécurité feinte; puis, cédant à l'impétuosité de ses sentiments, elle accusait Frédérik, menaçait sa complice et s'abandonnait à toute la violence du sentiment qui la dominait; s'excitant, se blâmant tour à tour, elle n'avait pu encore obtenir d'elle de raisonner sur sa situation, de s'en tenir à un éclaircissement qui la sortit des tortures de l'incertitude, d'éviter enfin l'aigreur, les récriminations qui ne pouvaient que nuire à sa cause et à l'intérêt que sa position, ses malheurs devaient inspirer, lorsqu'on vint l'avertir que lady Caroline était prête à la recevoir.
On lui eût annoncé que l'échafaud l'attendait, qu'elle n'aurait pas éprouvé un plus grand saisissement. Mais il n'y avait plus à délibérer: le caractère d'Ellénore lui rendait un acte de faiblesse plus difficile qu'une résolution pénible, et elle n'hésita pas à suivre le domestique qui devait la conduire jusqu'à la porte du salon de lady Caroline.