XXX

Bruxelles voyait alors arriver en foule les malheureux que leur rang, leur opinion, leurs titres, contraignaient à fuir la France. La plupart, heureux d'abandonner aux révolutionnaires leur fortune pour conserver la vie, supportaient un état voisin de la misère avec tant de philosophie que leur gaieté même n'en était pas altérée. Soutenus par l'espoir d'une restauration que les plus vieux ne devaient pas voir, ils acceptaient le malaise, les privations présentes, comme on se résigne aux mauvais repas des mauvaises auberges, dans un voyage dont le terme est prochain.

C'était à qui ferait la meilleure plaisanterie sur son dénûment, sur les habitudes burlesques qu'il était forcé de substituer à ses habitudes élégantes; la vanité avait changé d'allure. Fatiguée de magnificence, elle se cachait sous les vêtements d'indienne de la duchesse ruinée, et visait à paraître pauvre, comme elle visait autrefois à paraître riche. C'était une fatuité de misère qui faisait d'autant plus ressortir la grandeur déchue. La jolie marquise, réduite à ranger elle-même sa chambre pendant que son unique servante faisait son déjeuner, se vantait de casser toutes les porcelaines qu'elle essuyait; une autre parlait cuisine en se flattant d'y faire des progrès.

Un jeune seigneur de la feue cour de Versailles remerciait son père et sa mère d'avoir torturé son enfance, en lui faisant apprendre de force à jouer du violon: talent dont il commençait à tirer profit, soit en donnant des leçons, soit en faisant sa partie dans les concerts. Enfin, chacun s'amusait du comique de sa situation pour s'étourdir sur ce qu'elle avait de pénible, et puis aussi pour faire mieux remarquer le contraste de son haut rang, de sa naissance, de sa fortune, avec l'humble condition où la révolution française le réduisait.

Au sein de la plus grande gêne, manquant souvent du nécessaire, les émigrés, fidèles au caractère français, bravaient en riant leur détresse. Les hommes, toujours courageux et légers, consacraient leurs matinées à d'insipides travaux, et leurs soirées à la galanterie, guettant les aventures scandaleuses pour les colporter de mansarde en mansarde, comme autrefois de boudoir en boudoir, et s'efforçant d'être les héros du roman émigré qui faisait alors le plus de bruit.

Les femmes, réduites à une simplicité presque misérable, n'en étaient pas moins occupées du soin de paraître jolies. La nécessité avait beau les contraindre à porter une robe d'indienne, des souliers de peau, un fichu sans dentelle, une pelisse grossière telle qu'on en voit sur le dos des bourgeoises qui vont à pied à Bruxelles; cet attirail, plus modeste, ne décourageait pas leur coquetterie innée. La pelisse mal jointe laissait voir un fichu bien plissé; la robe de toile dessinait la taille de manière à déceler ses contours gracieux; le gros soulier faisait ressortir le petit pied, et l'ensemble de la tournure avait une allure si élégante, qu'elle attirait tous les regards. Découvrir sous ces vêtements communs, sous la capote noire, sous la saye de l'ouvrière, une grande dame de la cour de Versailles, était un plaisir qui avait tout le piquant de ceux d'un bal masqué. Se faire admirer, adorer, sans le secours du luxe et de toutes les recherches qui ajoutent tant à l'effet de la beauté, c'était une gloire digne des plus ambitieuses.

L'on en citait alors trois que leurs divers agréments faisaient nommer du nom classique des trois Grâces: c'étaient mesdames de M… de C… et de Cl… Nous omettons leurs titres par égard pour la modestie de la seule des trois qui reste. Celle-là n'était belle que par sa taille et son grand air, peut-être trop insolent pour un si beau nom; madame de C… était la grâce en personne: sa démarche, ses moindres mouvements avaient un charme indicible. C'était un mélange de vivacité, de langueur, d'indifférence, d'agacerie; c'était une distinction naturelle qui prêtait de la noblesse aux actions les plus ordinaires, et complétait l'ensemble le plus ravissant.

Madame de Cl… était fort aimable, surtout pour l'objet de sa préférence. Elle aimait si bien; son dévouement, à la fois si pudique et si passionné, inspirait tant d'intérêt, qu'on pardonnait à la faiblesse de son coeur, en faveur de son peu de dissimulation à la cacher.

Ce trio enchanteur, qui faisait la consolation de l'exil, était alors fort occupé de l'arrivée à Bruxelles d'une princesse d'un grand nom, que nous voilerons sous celui de Waldemar. Cette princesse, plus fraîche que belle, plus dévouée que séduisante, s'était vue contrainte de quitter la France au moment où l'on commençait à traiter de suspect tout ce qui possédait un nom illustre, ou une grande fortune. Habituée depuis longtemps aux hommages des jeunes gens de la cour, plus amoureux de son crédit que de ses charmes, elle s'entourait de tout ce que l'émigration avait de plus élégant. Pour plus de sûreté, elle s'était fait accompagner à Bruxelles par le comte de Savernon, jeune homme, beau, bien fait, distingué par sa naissance, par de rares qualités, et dont l'esprit léger, moqueur, cachait un coeur capable d'un profond attachement.

Ainsi que la plupart des jeunes gens qui débutent dans la carrière de la galanterie, M. de Savernon se livra avec toutes les joies de l'amour-propre aux agaceries d'une grande dame beaucoup plus âgée que lui, et par cela même décidée à l'enchaîner par tous les moyens qui étaient en sa puissance. Un des plus efficaces était bien certainement la faculté que sa fortune lui donnait de réunir chez elle l'élite de l'émigration, et des nobles étrangers empressés à lui rendre hommage; car, si la révolution française enlevait à la princesse de Waldemar la plus grande partie de ses revenus, des fonds placés en Allemagne lui permettaient de vivre, sinon avec opulence, du moins d'une manière convenable, et lui donnaient, de plus, les moyens de secourir ses amis ruinés. Son excellent coeur ne pouvait se passer d'affection, et, comme ces personnes que le besoin d'aimer tourmente, elle se résignait à sacrifier tout pour obtenir un peu, et ne se plaignait jamais du mauvais marché.

Tant qu'un autre amour ne venait pas troubler cette association inégale, c'était une assez douce condition pour celui qui l'avait acceptée; mais, dès que le trop aimé devenait infidèle, les soupçons, les reproches, les querelles la rendaient bientôt insupportable. Une rupture s'en suivait ordinairement, et l'expérience de cette disgrâce humiliante ne sauvait pas la princesse de Waldemar d'y retomber.

Fière de traîner à son char un homme charmant dont les jeunes femmes enviaient les hommages, elle s'efforçait de rendre sa maison agréable pour l'y retenir et lui ôter toute idée d'aller s'amuser ailleurs. Cela lui réussit jusqu'au moment où, s'apercevant des fréquentes absences du prince de P…, elle lui demanda ce qu'il faisait des soirées qu'il lui consacrait autrefois, et quelle était l'heureuse personne qui l'accaparait au point de lui faire délaisser ses amis.

Le prince s'étendit sur le plaisir d'entendre un reproche si flatteur, et balbutia quelques mots évasifs sur les visites qu'il était obligé de faire à une de ses anciennes connaissances, nouvellement arrivée à Bruxelles.

—Ah! vous faites le mystérieux, dit la princesse, eh bien, cela doublera notre curiosité à savoir le nom, la patrie et les dieux de votre belle, car vous êtes encore bien capable d'une charmante folie.

—Vous me flattez, madame, et je voudrais être digne de…

—Tout cela ne répond pas à la question, mon cher prince, interrompit le vieux duc de R…, vous avez sans doute vos raisons pour être discret; moi, qui n'en ai pas, j'apprendrai à la princesse la cause de l'abandon où vous nous laissez depuis quelque temps; c'est tout bonnement à une fort jolie femme qu'il nous sacrifie.

—Son nom?… dites-nous vite son nom! s'écrièrent plusieurs voix ensemble.

—Son nom! voilà justement le difficile, dit le duc.

—Quoi? vous ne le savez pas?

—Si fait, vraiment; mais c'est qu'on n'est pas encore bien décidé sur celui qu'elle a le droit de porter.

—Est-ce qu'elle est réduite à s'en choisir un?

—Pas précisément; mais un de ces mariages de garnison dont les jeunes officiers se rendent trop souvent coupables, l'a forcée à quitter le nom de l'infidèle pour revenir à son nom de famille.

—Je comprends, dit la princesse, c'est une victime volontaire de l'inconstance de quelque joyeux perfide, et le prince s'établit près d'elle en consolateur.

—Pardon, madame, mais vous ne comprenez pas du tout, reprit le prince d'un ton imposant. La femme dont le duc vous parle n'a aucun rapport avec celles qui donnent le droit de les traiter légèrement. Elle a été indignement trompée, il est vrai, mais son malheur, loin de la dégrader, n'a fait que mettre à l'épreuve ses nobles qualités, et que montrer dans tout son jour sa conduite honorable.

—Ah! s'écria-t-on de toutes parts, le bon prince est amoureux! C'en est fait…. le voilà convaincu de la vertu de son héroïne. Oh! sublime effet de la passion!

—Dieu me garde, dit le vieux duc, de blesser un si beau sentiment! Mais vous conviendrez, du moins, que cette jolie personne n'a pas été inventée pour vous, cher prince, et que deux aventures éclatantes vous réduisent à ne l'adorer qu'en troisième. N'importe, c'est toujours un bon lot; et comme elle est ravissante, elle ne vous restera pas sur les bras le jour où votre amour s'en lassera.

—Mon amour! dit le prince avec colère, elle s'en moquerait bien vraiment, si j'étais assez sot pour en avoir, et le vôtre ne serait pas mieux reçu que le mien, ajouta-t-il en s'adressant aux vieux comme aux jeunes gens qui se trouvaient là. Vous riez, mais si vous connaissiez madame Mansley, vous n'en parleriez pas si cavalièrement, et vous verriez bientôt qu'elle mérite plus d'estime que la plupart des femmes qui en médisent.

C'était bien mal défendre la pauvre Ellénore que d'injurier ainsi tant de personnes à propos d'elle. Ce tort, si commun chez les amis plus passionnés que spirituels, eut son effet ordinaire; chacune des femmes présentes expliqua à sa guise la situation étrange d'Ellénore, et cela dans les termes les plus méprisants. Le prince de P… y répondit par des accès de colère qui s'augmentaient d'autant plus qu'ils excitaient les rires. Enfin, la princesse de Waldemar, voyant qu'il était prêt à suffoquer, demanda grâce pour son ancien ami, et porta la conversation sur les événements politiques, dont la gravité était telle alors, qu'ils captivaient trop douloureusement les esprits pour leur permettre de s'en distraire.

Le prince de P… profita de cette transition pour sortir. M. de Savernon le suivit en lui disant qu'il avait partagé son indignation contre les méchants propos de ces dames, et qu'il voudrait bien avoir l'occasion d'assurer madame Mansley de son estime respectueuse.

—S'il ne dépendait que de moi, cette occasion s'offrirait tout de suite; mais, sauf quelques vieux amis qu'elle m'a permis de lui présenter, elle s'obstine à ne recevoir personne.

—Vous voyez que cette rigueur ne mène à rien, et qu'elle ferait mieux d'accueillir ceux qui peuvent la défendre contre la malveillance et la calomnie.

—Je suis de cet avis; car c'est une personne qu'on ne peut pas raconter; il faut la voir pour se faire une idée du respect qu'elle inspire, en dépit de sa situation; et c'est en admettant chez elle des gens comme il faut, capables de la juger, qu'elle redressera l'opinion de ceux qui la condamnent sur les apparences, et fera taire les méchants propos des pécores qui l'envient, mais je la prêche en vain; j'ai beau lui dire qu'à son âge la solitude mène au spleen, elle me répond que c'est une raison de plus pour qu'elle s'y consacre.

—Et votre amitié souffrirait qu'elle mourût de chagrin pour avoir été trompée par un homme sans foi, sans honneur! Ah! ce serait un crime; et si vous l'aimez en véritable père, il faut en exercer la puissance, et la sauver malgré elle de la mort qu'elle désire, et que l'abandon, l'ennui, amèneraient bientôt.

—Vous avez raison, dit le prince, je vais tâcher de la décidera recevoir quelques personnes.

—Je serai du nombre, n'est-ce pas?

—Rien n'est moins sûr… Vous êtes bien jeune… C'est à peine si elle me trouve assez vieux, moi! il est vrai que votre dévouement pour la princesse vous classe parmi les élégants galériens dont parle Fontenelle, et à qui leur chaîne donne du poids. Mais j'ai peur que cette garantie ne paraisse pas suffisante à madame Mansley. N'importe, je parlerai pour vous. Je vanterai votre attachement pour la princesse, votre raison, surtout. N'allez pas me faire mentir!

—Ne craignez rien, reprit M. de Savernon; ce n'est plus le temps des folies: l'exil rend sage. Comptez sur ma soumission à vos avis. Et ils se séparèrent, l'un très-préoccupé du désir de venger Ellénore, l'autre tout à l'espoir de bientôt la connaître.