XXXVII

M. Ham… ne tarda pas à venir offrir ses services à Ellénore. Il l'affermit dans le dessein de rester à Londres, plutôt que d'aller s'établir, comme elle en avait eu l'idée, dans quelque petite ville d'Angleterre. Il lui prouva sans peine qu'il était plus facile de vivre ignorée parmi plus d'un million d'habitants qu'au milieu d'une coterie de provinciaux chez qui tout fait événement. Elle apprit de lui que lord Rosmond ayant dissipé une grande partie de la fortune de lady Caroline, tous deux se voyaient contraints à vivre dans un vieux château qu'elle avait en Écosse, terre assez considérable qui était heureusement substituée; M. Ham… ajouta que les nombreux créanciers que Frédérik avait laissés à Londres ne lui permettaient pas d'y séjourner, et qu'elle ne serait pas exposée à le rencontrer; considération qui l'emporta sur toutes les autres.

A peine installée dans sa nouvelle demeure, madame Mansley reçut la visite de la propriétaire de sa maison, qui, sachant qu'elle avait des rideaux, du linge à faire faire, venait la prier de les confier à une pauvre femme française, qui cousait et brodait fort bien.

—Elle n'est pas née pour travailler ainsi à la journée, dit madame Cramer, c'est facile à voir; mais la révolution de France en ruine bien d'autres vraiment; j'ai pensé que madame serait fort aise de venir au secours d'une ouvrière si fashionable, qui, d'ailleurs, me doit le loyer de la petite chambre qu'elle habite dans la maison où je demeure ici près.

Cette raison expliquait suffisamment le vif intérêt de madame Cramer pour sa pauvre locataire. Ellénore lui promit de faire porter dans la journée même chez sa protégée un paquet de linge de table à ourler.

—Mais quel nom faudra-t-il demander? ajouta-t-elle.

—Madame Desprez, répondit madame Cramer. C'est sans doute un nom d'emprunt; on ne me trompe pas facilement, et je l'ai surprise plus d'une fois ne sachant ce qu'on voulait lui dire lorsqu'on l'appelait ainsi; n'importe, elle finit toujours par répondre au nom de madame Desprez, et l'apprentie qui travaille avec elle le répète à chaque instant comme pour l'y accoutumer.

Madame Cramer ne borna pas là ses recommandations. Elle monta chez mademoiselle Rosalie, pour la supplier de lui remettre l'argent que madame Mansley la chargerait de porter à son ouvrière, lorsque celle-ci aurait fait dire qu'elle avait terminé le linge; car madame Desprez se contentait de gagner bien peu sur son travail, mais elle n'aurait pu se résigner à l'aller reporter elle-même.

Ces détails, communiqués par Rosalie à madame Mansley, lui inspirèrent le désir d'en savoir davantage sur la véritable condition de madame Desprez. La curiosité du coeur est, grâce au ciel, encore plus ardente que celle de l'esprit; l'idée de soulager une grande infortune étant l'unique distraction d'un mal sans remède, les malheureux recherchent avec passion ces sortes de peines dont la générosité triomphe: quand la Providence semble vous abandonner, devenir celle d'une autre victime, c'est retrouver ce qui seul attache à la vie: le bonheur d'être utile.

Dès ce moment, les journées d'Ellénore se partagèrent entre les soins qu'elle donnait à son fils, et ceux qu'elle prenait pour arriver jusqu'à madame Desprez. Déjà plusieurs fois, elle s'était présentée chez l'ouvrière, sous prétexte de lui expliquer elle-même comment elle désirait que fussent tracés les festons de ses garnitures; c'était toujours l'apprentie qui venait recevoir la commande dans le petit vestibule qui précédait la chambre de madame Desprez; c'était elle qui répondait aux questions d'Ellénore, de manière à trahir le respect profond qu'elle portait à sa maîtresse, et la distance qui existait entre elles, malgré tout ce que la misère faisait pour les rapprocher. La crainte d'être indiscrète empêchait Ellénore d'insister. Un jour pourtant, décidée à faire une nouvelle tentative, elle se rendit de bonne heure à la porte de madame Desprez; l'apprentie, qui vint lui ouvrir, avait les yeux rouges, et les joues luisantes de larmes.

—Ah! mon Dieu, que vous est-il arrivé? s'écria Ellénore avec l'accent du plus vif intérêt.

—Rien, madame, répondit l'apprentie en essuyant ses larmes; c'est qu'à force de travailler, madame s'est rendue malade, et je n'ai pu achever l'ouvrage qu'elle avait commencé; je vais vous le rendre, car dans l'état où est madame la…, sans doute elle ne pourra pas de longtemps…

Et les sanglots l'empêchèrent d'achever.

—Calmez-vous, dit Ellénore, en prenant affectueusement la main de cette bonne fille; et gardez cet ouvrage, je n'en ai pas besoin tout de suite. Mais ce que j'exige absolument, c'est que vous me donniez les moyens de secourir votre maîtresse, et cela sans vouloir pénétrer vos secrets; elle est peut-être comme tant d'autres grandes dames de France, réduite en ce moment à travailler pour gagner de quoi se nourrir: mais une telle gêne ne peut durer, la crise qui ruine tant de familles nobles ne saurait être éternelle, et l'époque où l'on fera justice de tant d'infamies, permettra bientôt aux pauvres émigrés de s'acquitter des services que la nécessité les force d'accepter en ce moment. Ainsi donc, n'hésitez pas à m'associer dans vos bons soins pour votre maîtresse. Voici de quoi satisfaire aux premiers soins, ajouta-t-elle en posant une bourse sur la seule chaise qui meublât cette antichambre. Je vais passer chez le docteur J…, qui demeure à côté de chez moi. Il sera ici dans une heure; préparez votre maîtresse à sa visite. Dites-lui qu'il lui est envoyé par un des amis ou des parents que vous lui connaissez. Cherchez aussi quelque moyen de lui expliquer, sans blesser sa fierté, qu'elle a ici une amie qui veille sur elle. Enfin, trompez-la de votre mieux; il y va de sa vie; cela doit l'emporter sur tous les scrupules que peut faire naître un mensonge aussi innocent.

Pour toute réponse, la bonne Victorine baisa le bas du mantelet d'Ellénore, puis elle essuya ses larmes en souriant d'espérance. La voix de la malade, qui se fit entendre, rappela aussitôt Victorine dans la chambre de sa maîtresse.

Madame Mansley se rendit chez le docteur J… qui lui promit de passer chez elle en sortant de chez madame Desprez. Elle apprit de lui que la pauvre femme était malade de fatigue, de chagrin et d'épuisement.

—C'est sans doute, ajouta-t-il, une femme de haute condition; malgré sa difficulté à s'exprimer en anglais, et son désir de rester inconnue, son langage trahit les habitudes d'un haut rang, d'une grande fortune. Elle conserve, au milieu des douleurs de tous genres, cette gaieté de bon goût qui n'abandonne pas les Françaises. On voit que sa pensée dominante est d'échapper à la pitié de ses amis. Sa fièvre l'inquiétait bien moins tout à l'heure que le désir d'apprendre comment j'avais su l'état où elle était, et qui m'avait donné l'idée de lui offrir mes services; je lui ai fait accroire que j'étais chargé par le gouvernement de donner mes soins aux émigrés français, et que les personnes qui les logeaient étaient invitées à me prévenir lorsqu'elles en connaissaient de sérieusement malades.

Alors elle s'est répandue en actions de grâces sur la protection que l'Angleterre accorde à ceux qui lui demandent asile; et elle a consenti à prendre à Apothicary hall les médicaments que je lui ai ordonnés, bien convaincue qu'ils étaient compris dans ceux qu'on donne aux hospices; un mot ajouté par moi à l'ordonnance la maintiendra dans cette illusion.

—Quel âge a-t-elle, demanda Ellénore, vous rappelez-vous ses traits?
Peut-être l'ai-je vue quand j'étais auprès de la duchesse de Montévreux?

—La souffrance altère le visage et fait souvent paraître plus vieux qu'on n'est, elle m'a paru avoir près de quarante ans. Elle a de jolis yeux très-spirituels, une figure distinguée sans être jolie; à en juger par ses bras, je la crois grande et mince; mais une femme au lit, on ne peut deviner la grâce de sa tournure, surtout quand elle est menacée d'étisie.

—D'étisie! Ah! mon Dieu! cher docteur, que faire pour la sauver?

—D'abord, l'empêcher de broder la nuit, et la mieux nourrir le jour, dès que j'aurai triomphé de sa fièvre.

—Si vous voulez m'aider à la tromper, rien ne sera si facile. Pendant que vous lui rendrez la santé, moi je tâcherai d'occuper son esprit; je reçois tous les ouvrages nouveaux qui se publient en France et à Bruxelles, je les lui enverrai, je parlerai d'elle à mes amis émigrés, ils pourront peut-être la secourir, la consoler, cela me fera une occupation; j'en ai besoin pour me distraire.