I

En cédant aux nombreuses sollicitations des lecteurs, curieux de savoir la fin de l'histoire d'Ellénore, de cette vie commencée sous l'influence de tant d'événements romanesques, de tant de sentiments passionnés, je ne me dissimule pas l'impossibilité d'en soutenir l'intérêt. Comment le récit des sensations d'un coeur déjà flétri par de longues souffrances, des rêves d'une imagination tant de fois déçue aurait-il l'attrait de la peinture exacte des tourments d'un coeur naïf, ignorant du mal, dupe par la loyauté, victime par innocence?

Non, les conséquences d'une fausse position dans le monde sont trop prévues pour avoir le piquant des faits qui l'ont amenée; mais, peut-être le tableau de la société de cette époque, dont nulle autre ne saurait donner l'idée, sera-t-il assez attachant pour faire supporter la simplicité du sujet.

Assez d'historiens plus ou moins vrais, plus ou moins éloquents, se sont chargés de transmettre à la postérité les grands événements de ce règne de gloire. Je me borne à constater l'effet qu'ils produisaient sur les différents salons de Paris, que le deuil de la noblesse, la misère des anciens riches, la persécution de toutes les célébrités passés et présentes n'empêchaient pas d'exercer cette influence toute spirituelle qui a été si longtemps une puissance dans notre pays.

Madame de Staël a donné, dans ses Considérations sur la révolution française, une esquisse de la société de Paris, telle qu'elle était lorsque «la vigueur de la liberté se réunissait, ainsi qu'elle le dit, à toute la grâce de la politesse chez les personnes,» et que les hommes du tiers état, distingués par leurs lumières et leurs talents, se joignaient à ces gentilshommes plus fiers de leur propre mérite que de leurs anciens priviléges, dans le temps où les plus hautes questions que l'ordre social ait jamais fait naître étaient traitées par les hommes les plus capables de les entendre et de les discuter; mais à cette époque, où sauf la disposition des esprits, tout était encore à sa place; où l'on discutait sur les différents partis de l'Assemblée constituante avec la même chaleur qui animait l'année d'avant les disputes entre les voltairiens et les séides du citoyen de Genève, la conversation avait conservé cette élégance aristocratique, cette ironie implacable dont la terreur de l'échafaud, ou le pouvoir d'un gouvernement tout militaire, devaient seuls triompher.

Alors, les vainqueurs et les vaincus, se faisant une guerre loyale sans se douter qu'en suivant des routes différentes ils marchaient vers le même précipice, causaient ensemble avec l'espoir commun de se ramener réciproquement à leur opinion. Sorte d'illusion qui maintient l'urbanité dans les discussions et ne leur permet pas d'arriver à ce point d'éloquence où la vérité l'emporte sur l'intérêt personnel.

Depuis la chute du règne de la guillotine, le bourreau et la victime, se rencontrant sans cesse dans le même salon, forcés, par des considérations impérieuses, de se supporter, de se parler même, ils devaient nécessairement se créer un nouveau langage, de manières qui, sans manifester le juste ressentiment des uns et la haine des autres, ôtaient toute idée de conciliation, et donnaient à leurs discours la rudesse de l'indépendance et à leurs plaisanteries l'amertume de la satire.

Là devait se perdre ce désir mutuel de se plaire qui engageait autrefois le causeur à prodiguer toutes les richesses de son esprit pour le seul bonheur d'être écouté; là devait expirer cette bienveillance intéressée qui encourage et double les facultés en tous genres.

Là devait finir ce marivaudage galant qui avait longtemps suffi aux amours de salon; là devait s'évanouir cette gaieté sans sujet qui faisait l'envie des loustics allemands et de l'humour anglaise.

La gravité politique, la mélancolie shakspearienne s'emparèrent des jeunes esprits, et il en résulta une opposition entre les nouveaux goûts, les nouvelles moeurs et l'ancien caractère des Français, qui a duré assez longtemps pour mériter d'être constatée, et qui peut servir de transition à la peinture de nos moeurs présentes, si dramatiquement retracées par nos grands romanciers modernes.

Nous avons laissé Ellénore chez madame Talma au moment où Adolphe de
Rheinfeld venait d'y entrer.

Il avait quitté une petite cour d'Allemagne où sa famille s'était réfugiée lors des persécutions religieuses, pour visiter la France dont la révolution l'intéressait; mais bientôt, retenu par la difficulté de franchir les frontières, sous peine d'être arrêté comme émigré, par le désir de constater ses droits de citoyen français, et plus encore par l'attrait de la société spirituelle qui l'avait accueilli, il s'était décidé à vivre à Paris; c'était la vraie patrie de son esprit, dont la finesse, l'ironie, la profondeur, la gaieté, n'auraient obtenu autant de succès dans aucun autre pays.

—Comment trouvez-vous mon cher Adolphe, dit à voix basse madame Talma en se penchant vers Ellénore, pendant que M. de Rheinfeld répondait à MM. Riouffe et à Chénier, qui étaient assis de l'autre côté de la cheminée.

—Mais je n'ose trop vous l'avouer, répondit Ellénore; il est, je crois, un des amis que vous préférez!…

—Oh! vous pouvez dire le plus cher… car il est si aimable!…

—Alors, je suis forcé de le trouver charmant, reprit en souriant
Ellénore.

—Non, vraiment, je ne suis pas si exigeante, et d'ailleurs je sais l'effet qu'Adolphe produit à la première vue, sa grande taille un peu dégingandée, sa figure pâle, ses cheveux d'étudiant de Gottingen, ses bésicles et son air moqueur le font prendre tout d'abord en exécration. J'ai éprouvé cela comme vous; mais comme moi aussi, vous subirez l'influence de son esprit, de sa grâce irrésistible, et vous le trouverez ravissant en dépit de tout ce qu'il a de désagréable.

—Savez-vous bien que vous en faites un homme fort dangereux; car on ne peut aimer qu'avec passion celui qui déplaît?

—Aussi l'aime-t-on passionnément. Demandez à madame de Seldorf?

—Quoi! cette femme entourée de tant d'adorations? à qui sa célébrité tient lieu de beauté? Cette femme dont m'a tant parlé le comte de Narbonne, et qui le rendait amoureux fou, elle le délaisserait pour ce monsieur-là?… C'est difficile à croire.

—Cela est vrai pourtant; mais je comprends votre étonnement; nous sommes, nous autres Françaises, les seules femmes du monde chez qui l'amour s'introduit par les oreilles plutôt que par les yeux. En Angleterre, l'homme le plus spirituel qui n'est pas tiré à quatre épingles, s'il n'a pas avant tout la tenue d'un gentleman, n'a aucune chance de plaire. En Espagne, pour être aimé, il faut être noble. En Italie, il faut être beau. En Allemagne, il faut être riche. En France seulement, il faut avoir de l'esprit; mon cher Adolphe en est la preuve.

—Je regrette moins de n'être point Française, car mon culte pour l'esprit ne saurait aller si loin.

En ce moment Chénier interrompit sa conversation pour demander à madame Talma si elle ne consentirait pas à venir le lendemain soir à la reprise de Charles IX.

—Pour applaudir mon infidèle? En vérité, c'est me supposer trop d'héroïsme, répondit-elle.

—Est-ce qu'une femme de votre supériorité prend garde à ces choses-là?
N'êtes-vous pas ce que Talma honore le plus?

—Je le crois, mais pour me contenter de son estime, il aurait fallu ne pas avoir eu mieux, et quand je le vois sublime et accablé sous le poids des applaudissements que son talent excite, je rentre chez moi fort triste. C'est une faiblesse qui va très-mal, j'en conviens, avec ce caractère de Romaine qu'il vous plaît de m'accorder; mais les Romaines aussi étaient jalouses.

—Quand la rivale en valait la peine, dit Riouffe, en pensant flatter madame Talma, par cette réflexion dédaigneuse.

—Elles en valent toujours la peine, reprit celle-ci; qu'importe leurs qualités, leurs agréments, elles les ont tous, puisqu'elles sont préférées. Au reste, je suis juste, et comme je veux que madame Mansley ne prenne pas de moi une idée ridicule, je vous dirai qu'en épousant un homme beau, célèbre, et beaucoup plus jeune que moi, je ne me suis pas fait d'illusion sur le sort qui m'attendait, mais j'espérais qu'il s'accomplirait moins vite, et que je le supporterais plus courageusement; il en est de l'infidélité comme de la mort: plus on la prévoit, plus elle est cruelle.

M. de Rheinfeld, touché du sentiment douloureux qu'exprimait alors le visage de madame Talma, s'empressa de ramener la conversation sur les intérêts politiques.

L'arrivée de la marquise de Condorcet n'en changea pas le sujet. Elle mêla son avis aux questions les plus graves, et fut écoutée par Ellénore avec toute l'attention qu'on prête aux personnes célèbres.

Madame de Condorcet l'était à plus d'un titre. Sa beauté, plus sévère qu'attrayante, l'avait fait surnommer par Chénier la Junon des philosophes; et le talent de son mari, les opinions républicaines dont il avait péri victime, le noble courage qui l'avait porté à se livrer aux terroristes plutôt que d'exposer à leur fureur la personne qui lui avait donné asile, rejetait sur sa veuve un extrême intérêt.

Les malheurs historiques qui ont eu un grand retentissement dans la société restent souvent plus vifs dans la mémoire des indifférents que dans celle des familles qui les ont longtemps pleurés. Cela est facile à expliquer. Il faut mourir ou se distraire momentanément de ses regrets, lorsqu'ils sont de nature à dévorer la vie. Leur part est encore assez grande dans la solitude des jours et dans l'insomnie des nuits. On ne les porte dans le monde qu'à la condition de ne les pas montrer. Mais l'indifférent aux yeux duquel vous n'avez de prix que par votre désespoir, ne vous pardonne pas de l'avoir laissé amortir par le temps, et vous fait un crime de vos efforts à le lui cacher.

Ellénore commit cette injustice, et tout au souvenir du séjour de M. de Condorcet dans les carrières, où il avait souffert la faim; de ce petit livre latin qui avait été le délateur du marquis, de son courage à se laisser mourir d'inanition pour se soustraire à l'échafaud; Ellénore s'étonnait que sa veuve pût parler d'autre chose.

Cependant la belle Sophie de Condorcet avait un air imposant qui allait fort bien à son nom et à ses malheurs. Son sérieux lui tenait lieu de tristesse; et ses amis seuls savaient que sa gravité n'était pas invincible.

—Puisque vous venez ici en solliciteuse, dit à part madame Talma à Ellénore, il faut vous résigner à être un peu coquette, c'est l'unique moyen d'attendrir nos farouches républicains. Chénier, par exemple, vous saurait gré d'un petit mot sur sa dernière tragédie.

—Sur Timoléon, répondit Ellénore, je croyais que c'était lui rendre service que de n'en rien dire.

—Il ne tient pas à ces sortes de délicatesse, reprit en souriant madame Talma. Vantez-le, n'importe comment. C'est l'homme du monde le plus sensible à l'éloge, surtout lorsqu'il sort d'une jolie bouche.

—Je ne saurais; il a l'air trop dédaigneux.

—Ah! si vous en êtes encore à croire aux airs, vous ne parviendrez à rien de ce que vous voulez. Apprenez donc, ma chère enfant, qu'on se donne toujours l'air du caractère le plus opposé au sien; par exemple, Chénier, qui affecte des principes antimonarchiques, et nous écrit des odes spartiates, est marquis dans l'âme; il fait faire antichambre chez lui aux sans-culottes, comme les courtisans faisaient antichambre chez le prince de Rohan. C'est toujours les mêmes souplesses d'une part, les mêmes airs protecteurs de l'autre. Les révolutions déplacent les choses et les gens, mais ne les changent pas de nature. Chénier est né aristocrate; la peur des cachots et de la guillotine l'a fait républicain. N'allez pas en rien conclure contre sa bravoure. Il a prouvé, dans plus d'une circonstance, qu'il savait porter l'épée d'un gentilhomme; mais on en a vu d'aussi braves que lui fléchir devant l'échafaud: il n'y a que nous autres femmes qui n'y prenions pas garde. C'est qu'il menaçait d'ordinaire ceux que nous aimions plus que la vie. Vous êtes là pour le prouver, car le moment de votre arrivée ici fut bien mal choisi; mais votre courage a été récompensé: ne vous en faites pas un droit pour commettre la moindre imprudence. La chute de Robespierre n'a pas entraîné celle de tous ses amis, et ce qu'il en reste est sans pitié pour les partisans de l'ancien régime. On sait que vous en recevez plusieurs. Eh bien, dans leur intérêt même, faites-vous des amis parmi les nôtres. Il y en a de dignes d'une préférence.

—Je n'en doute pas, reprit Ellénore, puisqu'ils sont honorés de la vôtre; mais vous me permettrez, madame, de m'en tenir à votre protection.

En disant ces mots, Ellénore se retira.