XX

Un chagrin vient souvent au secours d'un autre: arrivée chez elle, Ellénore trouva mademoiselle Rosalie au bas de son escalier, qui venait la supplier de ne pas s'inquiéter de l'état du petit Frédéric.

—Oh! mon Dieu! qu'a-t-il? s'écria sa mère.

—Le docteur est près de lui, car, madame pense bien que je l'ai été chercher tout de suite quand j'ai vu l'enfant pris subitement de vomissements et même de convulsions; mais M. Moreau assure que ce ne sera rien que la rougeole.

Et Rosalie, dans la meilleure intention possible, ajoutait à cela tout ce qui devait redoubler l'effroi de sa maîtresse.

Heureusement celle-ci ne l'entendait pas et se précipitait vers la chambre de son fils, certaine qu'on ne lui disait qu'une partie du malheur qu'elle devait redouter, sorte de mensonge officieux dont on a fait tant d'abus à propos de tristes nouvelles, qu'ils sont plus sinistres que rassurants.

Rosalie avait dit vrai, l'enfant commençait à souffrir de la rougeole, et la maladie s'accomplit sans un seul accident fâcheux. Mais comme une mère n'est pas facile à tranquilliser, même lorsque son fils est hors de danger, Ellénore s'enferma près du sien, et, sous prétexte de la contagion attachée à cette maladie, ne voulut recevoir personne.

Une fois calmée sur l'état de Frédéric, elle ne put s'empêcher de revenir à ses agitations personnelles. Elle se fit même le reproche d'avoir mêlé le souvenir d'Adolphe à ses craintes maternelles. Mais que faire contre la pensée, contre ce fantôme qui nous apparaît à son gré, en dépit de tout ce que nous tentons pour le fuir, pour le tuer? Quel raisonnement, quelle résolution, quel serment peuvent sauver du retour d'une image, du trouble d'un souvenir? On peut comme le savant célèbre, dire qu'on a trouvé le secret de la terre: «En y pensant toujours,» c'est du ressort de la volonté; mais «n'y penser jamais,» est une faculté qui n'est donnée à aucune puissance humaine.

Ainsi donc, Ellénore avait beau s'ordonner l'oubli brusque du départ qui détruisait d'un seul coup toutes ses illusions; l'impossibilité de l'expliquer le ramenait sans cesse à son esprit; elle était, comme le prétendent les docteurs du somnambulisme, sous l'empire du vrai; elle s'imposait inutilement une colère non méritée, une indifférence non réciproque; elle était aimée, pleurée; sa raison le niait, son coeur le sentait. La réalité agissait en dépit de l'éloignement, de la rancune, de toutes les fureurs d'un amour-propre justement irrité.

Qui n'a pas éprouvé cette domination secrète, ce sentiment négatif de ce qu'on voit, de ce qu'on sait, de cet ennemi de l'évidence qui déconcerte tous les calculs pour nous soumettre au pouvoir sympathique dont nous ignorons l'existence? Qui n'a pas souvent obéi à sa raison en se disant: «J'ai tort.»

La convalescence du petit Frédéric exigeant des soins particuliers et surtout un air pur, Ellénore loua une jolie maison dans la vallée de Montmorency et fut s'y établir. Elle espérait y jouir d'une solitude complète, mais la proximité de Paris lui attirait beaucoup de visites; seulement elles étaient plus longues qu'à la ville.

Tout faisait présager un nouveau changement dans le gouvernement; le retour inopiné du général Bonaparte donnait l'espoir de le voir mettre fin aux abus de tous genres qui entraînaient l'État à sa ruine. Chaque parti se flattait d'un succès; les républicains seuls se méfiaient des protestations démocratiques qui ornaient les proclamations éloquentes du vainqueur de l'Italie. Les plus indépendants se disposaient à combattre de tous leurs moyens le pouvoir absolu qui devait bientôt remplacer l'anarchie.

Peu de temps avant le débarquement de Bonaparte à Fréjus, avait eu lieu, dans le champ de Mars, la grande fête nationale de la fondation de la République. Chaque ministre, à l'imitation des orateurs grecs et romains, qui, grâce au climat d'Athènes et de Rome, pouvaient haranguer le peuple en plein air, s'était imaginé de monter tour à tour à une tribune drapée à la grecque, pour proclamer, dans une foule de phrases emphatiques, l'un les belles actions, les bons ouvrages, l'autre les départements qui avaient bien mérité de la patrie par leurs victoires sur les hordes royales.

A ces discours, dont le vent emportait la moitié, succéda la marche d'un bataillon de conscrits qui venait recevoir son drapeau des mains du président du Directoire; il profita de cette occasion pour les inviter à abjurer les haines, à ne songer qu'à la patrie en péril. Pendant qu'il leur prêchait la douceur, deux colombes passèrent, d'un vol égal et tranquille, au-dessus de l'autel de la Concorde, et traversèrent le champ de Mars sans jamais se séparer! Dans notre application à singer les anciens, les Parisiens ne manquèrent pas de tirer de ce vol d'oiseaux le plus heureux présage. Ce qui n'empêcha pas, huit jours après, de faire, au conseil des Cinq-Cents, la proposition de déclarer la patrie en danger.

Cette proposition, malheureusement très-fondée, devait ramener à Paris tous ceux qui, par leurs talents et leur courage, pouvaient apporter quelques secours au mauvais état des affaires publiques. Déjà plusieurs chefs vendéens étaient arrivés sous de faux noms, et y attendaient secrètement la révolution inévitable qu'ils espéraient faire tourner au profit de leur cause. On y parlait dans les salons, dans les endroits publics, sans nulle contrainte, de la chute prochaine du Directoire, et l'on discutait sur ce qu'on désirait mettre à sa place avec une franchise qui bravait la police et les événements.

Le souvenir de la Terreur était encore si vif, qu'à la condition d'en être pour jamais à l'abri, la France devait se laisser gouverner par le premier qui consoliderait ses victoires et rétablirait l'ordre dans ses finances. Mais ce héros, les émigrés le voyaient dans un Bourbon; les Vendéens dans un colonel évêque; les républicains dans le général Moreau, et l'armée entière dans Bonaparte.

La crainte d'une insurrection dont il était impossible de prévoir l'issue servait de prétexte à Ellénore pour prolonger son séjour à la campagne; elle se promettait même d'y passer l'hiver, en dépit des instances de M. de Savernon, pour qui le séjour de Paris était un besoin impérieux.

Il faisait partie d'une classe assez nombreuse alors, composée de gens échappés par miracle à la faux révolutionnaire, et à qui suffisait le plaisir de se revoir. Ils n'allaient pas dans le monde; mais ils ne pouvaient se passer des nouvelles du jour, de la représentation des pièces à succès, et même des caquets à la mode.

Avec ces goûts-là, on ne croit pas facilement aux plaisirs de la retraite; aussi M. de Savernon amenait-il sans cesse à madame Mansley les amis qu'il préférait, et même se hasardait-il parfois à lui présenter de nouvelles connaissances, et cela dans l'idée de la secourir contre l'ennui. Elle les accueillit d'abord froidement; puis, touchée de la bienveillance qu'on lui témoignait, elle y répondait par toutes les grâces d'une politesse hospitalière, dissimulant son profond découragement sous les dehors d'une douce mélancolie, se levant chaque matin sans former un désir, se reprochant de n'être pas assez heureuse de la santé de son fils, du calme, du bien-être de son existence; car voilà le triste effet d'un sentiment déçu. Dans les romans, on en triomphe ou on en meurt; dans la vie réelle, on ne fait ni l'un ni l'autre; satisfait de maîtriser ses actions, on laisse aller sa pensée. C'est le feu souterrain qui dessèche la plante et qui transforme en désert aride la montagne où le lis fleurissait.

—Je vous apporte de grandes nouvelles, dit M. de Savernon en arrivant un matin à Eaubonne, accompagné du chevalier de Panat et d'un jeune homme, qui, enveloppé dans un vaste manteau, se tenait à la porte du salon, sans oser la franchir.

—De grandes nouvelles! répète Ellénore. Ah, mon Dieu! vous me faites peur.

—Rassurez-vous, jamais révolution ne s'est faite à moins de frais. On ne s'est battu qu'à coups de langue; tout était préparé par votre ami l'abbé Siéyès, et vous êtes en ce moment sous son règne, si toutefois Bonaparte veut bien lui laisser une part dans le pouvoir qu'il vient d'envahir. Voilà encore un gouvernement de renversé, nous n'avons plus de Directoire. Reste à savoir ce que durera celui qu'on échafaude en ce moment; mais en attendant qu'il revienne à qui de droit, il faut bien s'y soumettre, et s'arranger pour échapper au zèle de sa police consulaire et nationale.

—Seriez-vous poursuivi?

—Pas encore, mais s'il fait beaucoup de recrues dans le genre de celle-ci, dit le chevalier en désignant la personne qui n'osait se montrer, il aura bientôt à répondre au plus rusé de tous les ministres.

—Quel est donc ce monsieur! demanda madame Mansley à voix basse.

—L'homme du monde qui a le moins de droit à votre bienveillance, reprit M. de Savernon, et qui est le plus innocent du mal qu'on vous a fait; aussi lui ai-je promis votre secours; mais il n'osera jamais le réclamer, si vous ne daignez l'y encourager.

—Votre intérêt pour monsieur lui répond de mon empressement à lui…

—Ah! madame, s'écria le jeune homme en se jetant aux pieds d'Ellénore, ne vous engagez point avant de savoir tout ce qu'on exige de vous; vous ne me reconnaissez pas, je voyageais avec mon gouverneur lorsque vous avez… fui… la maison… de ma mère…

—Quoi! vous seriez?… mais oui, ce sont ses traits, ses beaux cheveux blonds… C'est Édouard!…

—De Montévreux! ajouta le jeune homme d'un air humble, et ce nom, comment oser le prononcer devant vous?

—Ah! je ne me souviens plus que de notre amitié d'enfance, que de ces jeux où vous me protégiez toujours; mais comment êtes-vous ici?

—Par suite d'une imprudence impardonnable, interrompit M. de Savernon; monsieur s'ennuyait de son état d'émigré, et sans consulter ni parents ni amis qui auraient pu le détourner de son projet, il s'est lié avec un marchand de toile de Flandre; et s'affublant comme lui d'une grosse veste de laine grise et de bons souliers ferrés, il est rentré en France sous le titre de neveu du marchand. C'est dans cet équipage qu'il s'est présenté chez ma soeur, sous prétexte de vendre des torchons à sa cuisinière; mais, celle-ci que la révolution a rendue méfiante, et qui voit dans tout inconnu un espion de police, reconduisait le pauvre diable, et menaçait d'appeler la garde nationale, s'il s'obstinait à entrer malgré elle. Voyez un peu à quoi il s'exposait! Enfin les cris de la servante ayant attiré tous les voisins et ma soeur elle-même, elle a pâli en reconnaissant Édouard, et s'est empressée de dire qu'elle avait fait demander ce marchand et qu'on avait tort de le renvoyer. Sans ce témoignage, Dieu sait ce que la garde nationale, qui était déjà à la porte, aurait fait de cet insensé; mais comme il y avait dans le piquet de gardes un malin qui paraissait se douter de quelque ruse, et que je crois fort capable de revenir avec des camarades plus exigeants, j'ai jugé qu'il fallait soustraire Édouard à leur surveillance, et l'éloigner surtout d'une maison où logent plusieurs émigrés rentrés; en vous l'amenant, je lui choisissais l'asile le plus sûr, car il est un excès de générosité à l'abri de tous les soupçons.

—Vous me rendrez la justice d'affirmer que je n'ai pas douté un instant du bon accueil qu'il recevrait, dit le chevalier; j'ai beau être souvent opposé aux raisonnements de madame Mansley, je n'en ai pas moins d'admiration pour son caractère. Mais il ne s'agit pas de mettre Édouard momentanément en sûreté chez elle, il faut encore qu'elle lui obtienne la protection de ces farouches républicains qui ne savent rien refuser aux prières d'une jolie femme.

—Je ne sais si leur crédit pourra procurer à ce jeune imprudent les moyens de rester ici sans danger, dit Ellénore; mais je vais m'adresser au seul de ces républicains qui passe au service du gouvernement consulaire. Je place toute ma fidélité sur les principes, et m'embarrasse fort peu de celle des instruments. Peu m'importe que Siéyès soit prêtre, conventionnel, directeur ou courtisan d'un général, en attendant mieux, pourvu qu'il m'aide à sauver quelques proscrits, je ne lui en demande pas plus. Puissent vos nobles amis, qui me font un crime de n'avoir pas rompu toute relation avec ce qu'ils appellent mes républicains, vous rendre d'aussi bons services.

Édouard de Montévreux fut établi dans un petit pavillon, au bout du jardin de madame Mansley, faveur bien grande, et qui devait lui coûter bien cher.