XXIV

Pendant que la nouvelle de la capture de madame de Montévreux jetait la consternation dans le salon de madame Talma, on ne s'occupait, chez Ellénore, que des moyens d'assurer l'évasion de la duchesse. Rosalie ne s'était pas résignée facilement à obéir à l'ordre qui la séparait de son cher petit Frédéric, et à croire qu'elle était moins indispensable à l'enfant qu'à la mère. Mais Ellénore s'étant fait un prétexte de l'état de souffrance où la mettaient tant d'agitations pénibles, avait si souvent répété qu'elle ne pouvait se passer des soins de Rosalie, qu'il avait fallu céder et disposer même Frédéric à recevoir sans mauvaise humeur les caresses de la femme de chambre qui devait lui servir de bonne pendant le voyage.

Toutes les dispositions étaient prises, les malles fermées. Ellénore serrait son enfant dans ses bras en retenant ses larmes, de peur qu'il ne devinât un long adieu dans ce tendre embrassement, lorsque M. de Savernon arriva l'air abattu, le regard morne, et se fiant à son visage décoloré pour préparer madame Mansley à la triste nouvelle qu'il lui apportait.

A peine l'eût-elle aperçu qu'elle s'écria:

—Édouard est condamné?

—Pas encore; mais il n'en est pas moins dans une situation fort périlleuse. Grâce à vos amis républicains et à ce ministre défroqué qui est allié à la plupart des émigrés qu'on persécute, nous avions l'espoir de voir la prison d'Édouard se changer en maison de santé, et une fois sous la surveillance d'un médecin et de quelques vieilles gardes, il aurait facilement obtenu sa liberté, soit en la demandant, soit en la prenant; mais voilà qu'un nouvel obstacle vient renverser toutes nos espérances et compliquer son affaire de la façon la plus inquiétante.

—Qu'est-il arrivé?… Ah! ne me laissez pas dans cette anxiété, dit
Ellénore en tremblant.

—Fouché a saisi une lettre de la duchesse de Montévreux à ce Demerville qui est un des complices d'Aréna.

—Qu'importe, si la duchesse est sur la route de Coblentz.

—Oui, mais elle n'y est pas. Persuadée du succès de son entreprise, elle a voulu en être témoin; elle est parvenue, je ne sais comment, jusqu'à Paris, s'y est tenue cachée plusieurs jours, mais pas assez secrètement pour échapper à l'oeil de la police, et l'on vient de la conduire à la Conciergerie.

—O malheur! s'écria Ellénore stupéfiée par cette nouvelle…
Maintenant… que faire? ajouta-t-elle en répondant à sa pensée.

—Il faut partir à la place de votre soeur, reprit M. de Savernon. J'accours pour vous supplier de ne pas attendre ici les recherches, les vexations qu'on croira devoir faire subir à la personne qui a donné asile au fils de la duchesse. Vous savez ce que cette séparation doit me coûter de peine, eh bien, je vous supplie à genoux de m'en affliger. Il y va de votre liberté, de la mienne, car je ne pourrais de sang-froid vous voir en butte à la colère de ces misérables, et Dieu sait ce qui arriverait alors.

—Soyez tranquille, dit Ellénore en reprenant sur elle l'empire qui ne l'abandonnait jamais dans le danger. Je n'ai point conspiré; la police est trop bien instruite pour ne pas savoir qu'en recueillant un malheureux proscrit, je ne lui ai pas fait subir d'interrogatoire; que j'ignore ce qu'il venait faire ici; que je suis innocente de tout ce qu'on reproche à madame de Montévreux, et que l'inimitié régnante entre nous deux est un sûr garant de cette vérité.

Puis cédant à sa pensée intime qui la portait à exécuter le plan tracé par le vicomte de Ségur, en dépit de l'événement qui devait le rendre inutile, elle insista pour presser le départ de sa soeur, en lui recommandant de ne pas paraître surprise, si la nouvelle bonne de Frédéric ne se trouvait pas au rendez-vous; de partir seule avec l'enfant, et d'écrire à la première poste ces simples mots:

«Envoyez-moi Rosalie.»

—Mais pourquoi ne pas profiter du seul moyen que le ciel vous envoie d'échapper à la vengeance de cet atroce gouvernement qui vous croit de concert avec ses ennemis? dit M. de Savernon.

—Fi donc! j'aurais l'air de fuir.

—Et qui donc n'a pas fui devant leur guillotine?

—C'est alors que madame de Montévreux aurait le droit de me croire assez lâche pour l'avoir dénoncée.

—La vérité sera toujours là pour vous justifier; l'essentiel est de vous conserver libre pour pouvoir la dire et la faire triompher. Songez donc qu'une fois en prison, on ne vous laissera ni parler ni écrire; qu'on vous inventera autant de chefs d'accusation qu'il en faudra pour vous faire condamner. Et vous croyez que je resterai là, tranquille spectateur de votre supplice? Non; c'est par pitié pour moi que je vous supplie de partir…

En parlant ainsi, M. de Savernon pressait les mains d'Ellénore et les mouillait de ses larmes.

—Eh bien!… oui… dit-elle, avec le regard fixe et la voix brisée d'une personne qui, après avoir réfléchi, prend une détermination importante. Rosalie, donnez-moi votre capote noire et votre vieux châle de laine à carreaux.

—Emportez de l'argent, dit M. de Savernon, aussi inquiet de l'insouciance qu'Ellénore montrait à les quitter qu'il avait été affligé de sa résistance à partir.

—De l'argent, répéta Ellénore, j'ai tout prévu, ma soeur en a pour nous deux.

—Merci de votre condescendance à suivre mes conseils.

Puis, voyant que madame Mansley ne l'écoutait pas et se disposait à monter en voiture:

—Mais dites-moi donc adieu! ajouta-t-il.

—Non, à revoir, répondit-elle en souriant affectueusement.