XXVII
Le chevalier de Panat, ami intime du ministre de la marine, était avec lui aux Tuileries, lors de cette scène; il jugea à la résignation de Fouché, au sang-froid avec lequel il répondait, par l'immobilité et le silence, aux interpellations les plus menaçantes, qu'il avait des convictions contraires à celles de Bonaparte, et que tous ses moyens de surveillance, et même de vexations allaient être dirigés contre les royalistes, les chouans et les prêtres, que le premier consul regardait comme innocents. Dans cette conviction, le chevalier de Panat retourna à l'Opéra que Bonaparte avait quitté bien avant la fin du concert, et vint dire à plusieurs de ses amis que leurs opinions rendaient suspects au ministre de la police, qu'ils eussent à redoubler de prudence. Il conseilla particulièrement à madame Mansley et à M. de Savernon de ne pas retourner à la campagne, avant que les recherches de Fouché eussent amené quelque découverte sur les vrais auteurs de la machine infernale. On pouvait s'aviser de fermer les barrières de Paris, sorte de mesure fort usitée dans toutes les crises révolutionnaires, et il était imprudent d'avoir l'air de fuir.
M. de Savernon trouvant l'avis très-sage, Ellénore se résigna à le suivre tant que la prudence l'ordonnerait, et elle resta à Paris.
Dès le lendemain de l'attentat, Fouché, malgré ses convictions, adressa au premier consul un rapport dans lequel il désignait cent trente personnes, qui, de son propre aveu, n'avaient pas été prises le poignard à la main, mais qui toutes étaient également commises pour être capables de l'aiguiser et de le prendre.
Le plus grand tort de ces malheureux était de rester fidèles aux opinions républicaines, que le ministre avait longtemps et trop vivement professées, et dont il espérait se laver en persécutant ceux qui ne voulaient point imiter son apostasie politique.
Le sénat vota la déportation des soi-disant coupables, et l'horreur qu'inspiraient à tous les partis les auteurs de la machine infernale faillit ramener les fureurs de la Révolution. A leur passage à Nantes, le peuple se jeta sur les déportés avec tant de rage, qu'il fallut faire intervenir la force armée pour que cette ville, encore teinte du sang de tant d'innocentes victimes, ne fût pas le théâtre de nouveaux massacres.
Mais, en dépit des apparences, des accusations générales, de la colère du premier consul, qui suffisaient au public pour approuver toutes les mesures prises, afin de décourager et de punir les inventeurs de semblables machines, il se trouvait parmi tous ces badauds politiques quelques esprits éclairés, ennemis des actes arbitraires, et que cette condamnation sans jugement indignait au point de ne pouvoir s'en taire. M. de Rheinfeld était du nombre; il voyait dans ce simple arrêté des consuls l'aurore du jour qui rendrait la France à la domination d'un seul homme; et comme la gloire du général, les talents du premier consul n'avaient pas encore assez prouvé ce qu'on pouvait attendre du génie de l'empereur, il était permis de regretter qu'on eût inutilement versé tant de sang pour la liberté, et qu'un si grand bouleversement n'eût amené qu'un changement de dynastie.
Adolphe discourait à ce sujet un soir chez madame de Seldorf, lorsqu'on annonça le comte de B… A ce nom détesté, le coeur du tribun s'émeut d'une féroce joie; sans interrompre la discussion qui l'anime, il y entremêle de certaines phrases contre les Vendéens, dont la susceptibilité de M. de B… peut s'irriter. Il signale avec éloquence l'injustice de déporter, sur la simple dénonciation d'un faux frère, une centaine de patriotes échappés à la guillotine, lorsque Paris ouvre tous les jours ses portes aux chouans qui, las de tuer des Français, viennent se reposer des fatigues de la guerre civile au balcon de l'Opéra, et se vanter de leur brigandage dans les salons de l'aristocratie.
—Pourquoi ceux-là, ajoute M. de Rheinfeld en fixant son regard sur M. de B…, ne seraient-ils pas plutôt soupçonnés d'assassinat, d'invention infernale que les républicains?
—Parce que ceux-ci ont fait leurs preuves, monsieur, dit le comte avec ironie, et que les assassins d'un roi peuvent bien s'abaisser jusqu'au meurtre d'un consul, ne fût-ce que pour s'entretenir la main. D'ailleurs, comment douter de la voix qui les accuse? de cette voix qui sait si bien voter?
—C'est parce qu'elle a voté la mort de Louis XVI, qu'il fallait douter de ses arrêts.
—Oui, s'ils tombaient sur des gens comme il faut; mais, comme ils ne frappent que ses amis, on peut les laisser faire? il n'y aura pas dans tout cela un honnête homme à regretter.
—Qu'en savez-vous? reprit Adolphe avec tant d'insolence, que madame de Seldorf, effrayée de la tournure que prenait la conversation, s'empressa de l'interrompre en questionnant M. de B… sur le traité de paix dont son ami, le comte de Cobentzel, discutait les articles avec Joseph Bonaparte à Lunéville.
Le sujet était d'un intérêt puissant, et madame de Seldorf, dont l'esprit savait jeter du piquant et même de la gaieté sur les questions les plus graves, espérait voir céder toutes les querelles d'opinions au plaisir de l'entendre si bien développer ses idées. Elle ignorait qu'il y eût préméditation dans les attaques de M. de Rheinfeld, et que tout sert de prétexte à la mauvaise humeur d'un homme décidé à se venger d'un autre.
Cependant les épigrammes prirent de part et d'autre un tour de plaisanterie qui rassura les personnes présentes sur l'issue de cette petite guerre. M. de B… s'amusait à répéter les mots ridicules des parvenus sur le danger qu'avait couru le héros de vendémiaire et les phrases emphatiques de bourgeoises qui composaient déjà la cour de madame Bonaparte.
—C'est étrange, répondait Adolphe, en répétant les sottises qui excitaient le rire général, je ne reconnais pas là l'esprit fin et gracieux de madame de Rémusat, le bon goût et la distinction de madame de Canisy, ni la politesse exquise de l'ancienne duchesse de la Rochefoucauld, enfin, des femmes de bonne compagnie qui ont de tout temps formé la société de madame de Beauharnais, et que sa prospérité n'a pas rendues infidèles. Vous citez là le langage de quelques femmes dont les maris soldats, devenus généraux à coups de victoire, n'ont pas eu le loisir de penser à former leur éducation littéraire; mais à toutes les époques on s'est moqué de l'ignorance et de la bêtise des bavards de salons; et ceux de l'ancien régime n'avaient pas une si bonne excuse. Les balourdises prétentieuses de madame de Marans faisaient la joie de madame de Sévigné, les absurdités du maréchal de Soubise égayaient chaque matin le petit lever de Louis XV, et, depuis des siècles, l'orthographe des gentilshommes est passée en proverbe.
—Il faut en convenir, et sur ce point votre premier consul fait tous les jours ses preuves de noblesse, reprit le comte en ricanant.
—Lui, dont toutes les actions seront gravées, peut se dispenser de les savoir écrire. On doit pardonner à un homme qui en sait beaucoup plus que les autres d'ignorer ce que tout le monde sait; il faut réserver vos piquantes moqueries pour ces nobles fainéants qui, ne sachant pas se battre, auraient dû apprendre à parler.
M. de B… eut besoin de toute sa présence d'esprit pour dissimuler l'impression qu'il recevait de ces derniers mots; mais s'en montrer blessé était paraître s'en faire l'application, et l'amour-propre, la dignité le défendaient également: il se contenta de redoubler d'amertume dans ses diatribes contre le petit caporal, en se réservant de demander plus tard à M. de Rheinfeld l'explication du ton singulier et de l'aigreur qu'il avait apportés dans leur discussion.
Madame de Seldorf et ses amis étaient d'autant plus surpris de la chaleur avec laquelle Adolphe défendait Bonaparte contre la malveillance de M. de B…, qu'avant l'arrivée de celui-ci, M. de Rheinfeld avait blâmé hautement l'arrêté des consuls qui violait la loi judiciaire, et faisait présager la création des tribunaux spéciaux dont Bonaparte menaçait la France; sorte d'institution qui pouvait faire craindre le retour d'un tribunal révolutionnaire, et qu'Adolphe s'engageait à combattre à la tribune de toutes les forces de son éloquence. La modération affectée que mirent les deux discutants dans la suite de la conversation ne rassura point madame de Seldorf. Les politesses de la haine et les sourires de la rancune ne trompent plus personne; lorsqu'Adolphe se leva, au même moment où M. de B… se disposait à sortir du salon, madame de Seldorf l'appela pour lui demander tout haut quel jour il parlerait au tribunat; puis elle ajouta à voix basse:
—J'espère bien qu'il ne sera plus question entre vous et M. de B… de tout ce que vous vous êtes dit réciproquement de ridicule. Songez que cette querelle sans motif ferait le plus grand tort à tous deux.
—Quelle idée! reprit Adolphe en riant; vous voyez bien que nous nous quittons les meilleurs amis du monde.
Et il partit sans attendre de réponse.