XXXII

Avec quelle joie Lucien de la Menneraye s'était vu choisi par MM. de Ségur pour être leur messager! comme il leur jura dans toute la bonne foi de son âme de se faire tuer plutôt que de se laisser prendre leurs lettres; avec quelle facilité il engagea son honneur, pour affirmer qu'il les remettrait lui-même à leur adresse! Et que son coeur battait lorsqu'il revit Ellénore! Entraîné par sa reconnaissance, il se précipita à ses genoux et couvrit ses mains de baisers, sans être intimidé par la présence du prince de P… de madame Delmer et de lord B… qui le regardaient, en souriant de cette singulière entrée.

—Pardon, dit-il, mais toutes mes adorations ne sauraient m'acquitter.
Je lui dois tant!

Et Lucien allait poursuivre le récit des obligations qu'il avait à Ellénore, lorsqu'elle s'empressa de l'interrompre, en lui faisant compliment sur son uniforme et sur la manière dont il le portait.

—Vous l'aviez ordonné, reprit-il, je ne pouvais plus servir que dans la grande armée; je tâcherai d'en être un des meilleurs officiers. Il est si facile de se distinguer quand on a pour but de vous plaire, de vous entendre dire, après quelque action d'éclat: Je ne me repens pas de lui avoir sauvé la vie.

Il fallut qu'Ellénore eût recours à toute son autorité pour empêcher Lucien de continuer sur ce ton. Sans paraître offensée des déclarations naïves, des expressions passionnées du jeune aide de camp, elle crut plus sage et de meilleur goût de le traiter comme un enfant.

—Je ne doute pas des prodiges qui doivent naître d'une reconnaissance si passionnée, dit en riant Ellénore; j'y compte même pour votre gloire et pour la mienne; mais comme tout le monde ne saurait partager notre confiance et notre vif intérêt sur ce point, je vous engage à n'en pas ennuyer mes amis. Parlez-leur de cette belle France, si longtemps livrée aux jacobins; dites-leur ce qu'on doit conclure des avis contraires qui nous parviennent et nous montrent les mêmes événements sous des aspects si différents, qu'il est impossible de découvrir le vrai à travers tant d'admiration ou tant d'ironie.

—Le vrai? rien que cela? reprit gaiement Lucien; vous n'en demandez pas davantage? Comme si le vrai d'un parti était celui d'un autre. On passe sa vie entre tous ces vrais sans savoir celui qu'il faut croire. Mon grand-père dit que Bonaparte n'en a pas pour six mois à commander en France; mon général lui assure des siècles de puissance absolue pour lui et ses descendants. Le vicomte de Cas… l'oracle des émigrés récalcitrants, leur prédit que le vainqueur de Marengo, sans cesse exposé aux machines infernales des Vendéens ou aux poignards des terroristes, succombera inévitablement à de tels ennemis. Aux yeux des royalistes, c'est un usurpateur; à ceux des républicains, un tyran; des bourgeois, un libérateur; des soldats, un dieu armé pour la gloire de la France. Faites-vous donc une juste opinion sur lui à travers tant d'arrêts contradictoires; mais qu'importe ce qu'on doit penser des gens et des choses, lorsqu'on n'y peut rien changer. Le mieux est de les accepter sans chercher à les comprendre; de fixer les regards sur un seul point afin de n'être point offusqué par les objets désagréables semés çà et là dans l'existence révolutionnaire; que ce soit pour la royauté, ou pour la liberté, il y a toujours du plaisir à se battre pour un grand général.

—C'est fort bien, dit le prince de P…; mais lorsqu'il signe sa paix avec tout le monde, il ne vous laisse plus que l'honneur de lui faire votre cour.

—Ah! je ne m'effraie pas de son repos; il aime trop la poudre à canon pour s'amuser longtemps des douceurs de la paix. Quand j'entends ses promesses, ses beaux discours sur sa résolution de maintenir la bonne intelligence entre l'Europe et nous, il me semble que je fais le serment de ne plus adorer celle…

—Grâce au ciel, les destins de la France ne dépendent pas d'une tête aussi folle que la vôtre, interrompit Ellénore, impatientée de voir Lucien tout ramener à son idée fixe. Répondez à nos questions sur ce qui se passe à Paris sans y mêler vos commentaires.

—Est-il vrai que les actrices du Vaudeville profitent des pièces en l'honneur de la paix, pour chanter le rétablissement du culte? demanda le prince de P…

—Oui, mon prince, Mimi chante avec un sourire gracieux et un désintéressement tout particulier des couplets dont voici le refrain:

Notre bonheur est accompli
Voilà le culte rétabli.

On récite dans tous les lycées des vers sur cette grande restauration. Les dévots se réjouissent, les philosophes font la grimace; l'un d'eux prétendait l'autre jour que le curé et le vicaire de sa paroisse disaient de lui:

Puisqu'il ne croit qu'en Dieu, c'est sans doute un athée[4].

[Note 4: Raboteau. Les Partis, pièce de vers lue au lycée de Paris.]

Les éternels frondeurs disent que le Petit Caporal ne pouvant plus se livrer aux plaisirs de la guerre, s'amuse à jouer à la chapelle; ils voient déjà l'inquisition régner dans notre pays et les auto-da-fé remplacer la guillotine. Chacun juge les événements d'après ses intérêts, ses préjugés. Ma mère pleure de joie lorsqu'elle lit mon nom dans le Moniteur à propos d'une victoire; mon grand-père dit que je me déshonore en servant l'usurpateur. Je suis accablé tour à tour de félicitations, d'injures, sans m'enorgueillir ni m'offenser des unes ni des autres, car ma destinée, un mot d'elle en a disposé, ajouta Lucien en montrant Ellénore. Je n'en ai plus la responsabilité; vivre pour justifier sa charité, sa protection, consacrer la vie que je lui dois à lui faire honneur, à lui obéir, à…

—Eh bien, taisez-vous, interrompit brusquement Ellénore, ne revenez pas sans cesse sur une idée qui m'importune, et dont mes amis se moquent avec raison, ou je ne vous recevrai plus.

—C'est montrer trop de sévérité, dit madame Delmer; les sentiments exprimés tout haut ne méritent pas tant de colère.

—Ah! vous croyez que ceux qui débordent du coeur ne le remplissent pas, reprit Lucien avec dépit; c'est bien récompenser ma confiance.

—Je crois que vous êtes fort aimable, fort épris, fort imprudent, et que c'est vous rendre service que de vous engager à mieux dissimuler vos opinions, vos impressions et vos passions; sans compter que les aveux à visage découvert sont embarrassants pour ceux qui les écoutent comme pour celle qui les reçoit, et que c'est risquer de déplaire.

—Ah! merci mille fois de m'éclairer sur ce tort; je n'y retomberai plus, je vous jure! Lui déplaire! grand Dieu! mieux vaudrait mourir!

—Belle conversion, ma foi! dit le prince; allons, répondez-nous sans commentaires, autrement votre rondeau sentimental reviendra sans cesse. Est-il vrai que votre mère, après avoir caché et nourri, dans un coin de votre château, le vieux curé de votre village, l'a réinstallé dans sa petite église, à la grande satisfaction de ses paroissiens?

—Certainement, et ce fut un beau jour que celui où il leur dit de nouveau la messe; la plupart d'entre eux l'avaient cru guillotiné, et sa résurrection leur a paru un coup du sort. Cela a été partout de même: car si les moines avaient laissé de mauvais souvenirs, les curés de campagne étaient regardés comme autant de providences par leurs ouailles, et leur retour a fait bénir le premier consul.

—Vraiment, il faut bien qu'il s'occupe à quelque chose; il n'en fait pas moins pour le profane. Les théâtres l'intéressent encore plus que l'Église. Il vient, dit-on, d'appeler Paësiello à Paris pour y faire la musique d'un opéra, comme si Chérubini, Méhul et tant d'autres n'étaient pas ici!

—Il sait ce que produit la rivalité.

—C'est sans doute pour désespérer Houdon qu'il vient de faire venir le célèbre Canova à Saint-Cloud?

—Non; c'est pour faire son buste. Je l'ai vu commencer, et c'est admirable.

—Fort bien. Il s'élève à lui-même des statues, reprit le prince avec ironie.

—Nous lui en éviterons la peine.

—Porte-t-on toujours des résilles? demanda madame Delmer.

—L'amour du grec s'apaise un peu, la tunique fait place à la robe et je connais de jolies femmes qui reprennent les corsets. Les artistes s'en plaignent, mais tout le monde ne s'en plaint pas.

—Et les cravates de vos incroyables, sont-elles toujours ridicules?

—Qu'appelez-vous ridicules? N'est-ce pas l'exagération à la mode? Croyez-vous cet énorme chapeau qui vous fait une tête hors de toute proportion avec votre belle taille, moins étrange que ce drap de mousseline dont nos élégants entourent leurs cols et dont les pointes aiguës menacent tous les yeux?

—Point de commentaires, ils vous sont interdits; parlez-nous de ce qui fait aujourd'hui le sujet des conversations de Paris, grands événements à part, dit Ellénore.

—Ah! vous voulez des caquets! Eh bien, le spirituel, le charmant M. de
M… s'est séparé de sa femme.

—De la duchesse de F…, de cette enchanteresse dont la beauté, l'esprit et la gaieté auraient séduit un saint?

—Oui, mais un aimable mauvais sujet est plus difficile à captiver.

—Je ne suis pas surprise de cette rupture, dit madame Delmer. En s'enfermant pendant deux grandes années dans leur amour sans se permettre la moindre distraction, ils ont épuisé jusqu'à leur dernier battement de coeur. Que vont-ils faire à présent de ce tombeau élevé de leurs propres mains à l'unique enfant né de cette courte union, à ce marbre funéraire qui attriste le jardin de notre amie madame de C… Avec des caractères et des sentiments légers, on devrait éviter l'épigramme du monument!

—Ils vont se consoler chacun de leur côté, dit le prince; ils ne sont pas si dupes que de s'ennuyer et se regretter. La société y gagnera; ils dépensaient leur esprit entre eux deux, ils le dissiperont avec tout le monde.

—Et l'ouvrage de notre gentilhomme breton fait-il quelque bruit?

—Il fait fureur. Attaqué par les philosophes, vanté par les sages, défendu par les femmes, et lu par tout le monde, il a placé subitement M. de Chateaubriand au sommet de notre littérature. Les académiciens lui reprochent sa poésie; les hypocrites, son éloquence passionnée; les sots ou les envieux lui font un crime de chacune de ses beautés; ce qui n'empêche pas le vrai public, celui qui fait les réputations, de l'admirer avec enthousiasme. Pourtant, si j'osais risquer un petit commentaire, je dirais qu'il est cruel pour des pauvres adorateurs de se voir tout à coup sacrifiés à l'amour extatique inspiré par le talent d'un auteur improvisé. Il n'est pas aujourd'hui un mari, pas un amant qui n'ait raison d'être jaloux de l'auteur d'Atala, et il n'est pas de gloire que la sienne n'importune.

—Je m'en réjouis, dit Ellénore; car je suis fière de son amitié et de mon innocente complicité dans ses succès.

—Vous le voyez! reprit Lucien avec impatience, il n'est indifférent à aucune jolie femme. Il n'en est pas une qui ne mette avant tous les plaisirs celui de le lire ou de causer avec lui.

—Je fais bien pis, dit en souriant Ellénore; je lui prépare de nouveaux triomphes.

—Comment cela?

—En lui rapportant dans mes chiffons les manuscrits qu'il a laissés ici chez son éditeur, et qui doivent compléter son grand ouvrage sur le Génie du christianisme. Nous avons pensé qu'on n'irait pas les chercher là.

—Et si la police les saisit, s'il se trouve parmi tant de pages chrétiennes quelque chapitre trop royaliste on vous emprisonnera; mais cette idée vous charme, dit Lucien avec dépit; souffrir pour le poëte de Dieu! quel honneur!

—C'est notre travers à nous autres femmes, d'aimer à nous compromettre pour le talent persécuté.

—Eh bien, l'on vous ménage plus d'un plaisir, reprit M. de la Menneraye, car on parle de la destitution et même de l'exil de plusieurs tribuns récalcitrants à la tête desquels est M. de Rheinfeld.

A ces mots, Ellénore rougit, et n'entendit plus rien de la conversation qui s'établit sur la vaine opposition de nos plus grands orateurs, sur le pouvoir illimité de Bonaparte, sur cette éloquence dénigrante, soupçonneuse qui faisait dire à la marquise de Coigny «à force de taquiner ce brave Bonaparte, ils en feront un tyran malgré lui.»

Le même nom qui venait de plonger Ellénore dans une si profonde rêverie, l'en sortit tout à coup.

—Heureusement pour M. de Rheinfeld, reprit Lucien, le voilà obligé de s'absenter de Paris quelque temps et de faire trêve à ses discours pour se consacrer tout entier à consoler l'illustre veuve.

—Quoi! M. de Seldorf?

—Est mort subitement dans une auberge en venant rejoindre sa femme au château de L… C'est un coup de sang qui rend madame de Seldorf libre et M. de Rheinfeld esclave, car l'obstacle détruit, il lui faudra subir plus de bonheur qu'il n'en veut.

—Au fait, cet excellent baron ne les contrariait pas, et j'ai dans l'idée qu'Adolphe le regrette de tout son coeur, dit madame Delmer. Puis prenant pitié du trouble d'Ellénore, elle congédia les visiteurs sous un prétexte, et laissa son amie livrée sans contrainte à toutes les réflexions, les suppositions que cette dernière nouvelle devait faire naître.