XXXV
Les grandes agitations rendent la vie pénible, mais ne l'atteignent pas dans son principe. C'est une pensée fixe et douloureuse, un mal sans espoir dont on ne peut ni ne veut guérir, un secret brûlant qui consume l'existence. Ellénore l'éprouva bientôt. On la vit dépérir au sein du calme, entourée d'amis dévoués, spirituels; au milieu, sinon des plaisirs, au moins des biens que l'on envie; sa santé s'altéra, les médecins la déclarèrent en proie à une maladie de nerfs, nom qu'ils donnent à toutes les maladies qu'ils ne comprennent pas. Ils lui ordonnèrent d'aller prendre les eaux de Shisnach. Ces eaux, placées dans un triste hameau, emprisonné par les plus hautes montagnes de la Suisse, n'attiraient que de vrais malades; et la certitude de ne rencontrer ni agréables ni élégantes, détermina Ellénore à s'y rendre. M. de Savernon espérait l'y accompagner; mais elle lui donna de si bonnes raisons pour lui épargner les méchants propos que l'on ne manquerait pas de tenir sur sa présence aux eaux, lorsque sa santé ne pouvait lui servir de prétexte, qu'elle obtint de lui d'y aller seule, mais à la condition qu'il viendrait l'y chercher et protéger son retour.
Elle partit, presque heureuse de se savoir pour six semaines délivrée du supplice de penser d'un côté et de parler d'un autre; il lui semblait que dans le loisir qu'elle allait avoir d'analyser le sentiment qu'elle inspirait à Adolphe, celui qu'elle éprouvait pour lui, elle trouverait le parti le plus raisonnable à prendre contre sa folie. Comme si, chez les femmes, la réflexion n'était pas toujours complice de l'amour.
Pendant qu'Ellénore se perdait en rêves enchanteurs et fouillait avec avidité dans tous les trésors de l'impossible, la fidèle Rosalie, assise près d'elle au fond de la calèche, gardait un silence respectueux, et s'étonnait de voir sa maîtresse ne faire nulle attention à tout ce qui passait sur la route.
Elles avaient déjà changé plusieurs fois de chevaux et venaient d'entrer dans la forêt de Senart, lorsque l'essieu de la jolie calèche que madame Mansley avait ramenée de Londres, se rompit tout à coup et la voiture versa complétement. Heureusement c'était sur le sable des bas côtés, et la chute causa plus de peur que de mal. On était à peu de distance du relais; la voiture, liée tant bien que mal avec des cordes par Germain et le postillon, fut traînée au pas à la poste prochaine, tandis que Rosalie et sa maîtresse y arrivaient à pied.
L'ouvrier appelé pour raccommoder l'essieu et les dégâts causés par la chute de la voiture, demanda deux heures pour la réparer. Il fallut bien les lui accorder. Mais l'idée de passer tout ce temps dans une mauvaise chambre d'auberge étant insupportable à Ellénore, elle commanda un dîner pour ses gens, les laissa à la poste pour presser les ouvriers, puis prenant le livre qu'elle avait dans son sac, elle demanda à une petite fille qui se promenait, où conduisait l'allée du bois qui bordait le mur des jardins du l'auberge:
—A la fontaine du Chêne, dit l'enfant, et si madame veut ben, je vas la conduire.
Ellénore ayant accepté, la petite marcha devant elle, sans se séparer de l'énorme tartine de pain et de beurre qu'elle dévorait avec grand appétit.
—Est-ce bien loin d'ici cette fontaine!
—Oh, non, madame; c'est là où nous menons boire les vaches en revenant du bois. Nous allons y être tout d'abord.
En effet, après avoir suivi l'allée jusqu'à un carrefour, elles prirent un des sentiers qui y aboutissaient et s'enfoncèrent dans l'épaisseur d'un taillis dont les hautes branches ombrageaient une source. Là, au pied d'un chêne séculaire et riche de son luisant feuillage, était couché le tronc d'un arbre mort, qui servait de banc aux bergers et bergères dont les troupeaux venaient paître l'herbe des forêts. Ce lieu parfaitement solitaire pendant les jours et les heures du travail des paysans, parut à Ellénore un charmant cabinet de lecture; mais la douce langueur qui s'empara d'elle en s'y reposant, l'avertit qu'il était dangereux d'y rêver. Elle ouvrit son livre dans l'espoir d'y trouver des distractions à sa pensée dominante, des consolations à sa peine sans sujet. C'est une si grande leçon que le désespoir de René! que ces belles paroles, sur les âmes dégoûtées par leur siècle, effrayées par leur religion, qui «restées dans le monde sans se livrer au monde, sont devenues la proie de mille chimères! Alors, dit l'auteur, on a vu naître cette coupable mélancolie qui s'engendre au milieu des passions, lorsque ces passions sans objet se consument d'elles-mêmes dans un coeur solitaire.»
Quelle âme exaltée, quelle imagination déçue ne se retrouve pas dans la peinture de ce morne découragement. Ellénore, moitié captivée par le malheur d'Amélie, en voulait à René de l'avoir compris si tard; moitié terrifiée par les conséquences d'un amour coupable, s'appliquait les reproches du père Souci, et le profond dédain qu'il avait pour les douleurs du frère d'Amélie. Ce mépris des chagrins du monde, qui lui fait dire à René: «Étendez un peu votre regard, et vous serez bientôt convaincu que tous ces maux dont vous vous plaignez sont de purs néants…—La solitude est mauvaise à qui n'y vit pas avec Dieu. Elle redouble les puissances de l'âme en même temps qu'elle leur ôte tout sujet pour s'exercer.»
O triste vérité! pensa Ellénore. Mais comment se priver volontairement de l'unique consolation accordée au malheur sans espoir! de ce charme d'être seule avec sa pensée, d'en faire l'espérance qui manque, le souvenir qui plaît, l'esprit qui séduit, la voix qui trouble! Comment se refuser le plaisir d'une illusion qui vous rapproche de ce que vous aimez qui vous le montre heureux de vous revoir! Ému de votre émotion, tremblant, n'osant approcher ni vous appeler de peur de vous tuer de joie.
Et en se parlant ainsi, Ellénore, palpitante, égarée passait sa main sur ses yeux, comme pour se débarrasser d'un prestige. Vain effort!… l'image dont elle a peur reste là, immobile. Elle veut se lever pour la fuir: le tremblement de tous ses membres l'empêche de faire un pas. Un cri expire sur sa bouche glacée d'effroi: elle est prête à retomber, lorsque deux bras viennent à son secours, lorsqu'elle se sent presser sur le coeur d'Adolphe.
—Ellénore! Ellénore! s'écrie-t-il; c'est moi! Ne tremblez pas ainsi. Vous souriez! vous pleurez!… Oh! que je suis heureux du mal que je vous fais!
—Je n'ai plus ma raison… Se peut-il!…
—Oui! Le ciel, touché de ce que j'ai souffert loin de vous, a voulu m'en rapprocher par un miracle.
—Comment?… Qui vous a conduit ici?
—Dieu lui-même, vous dis-je. Je venais du château de L…, on m'arrête ici près pour changer de chevaux. Je reconnais Germain sur la porte… Il m'apprend l'accident qui vous est arrivé, l'endroit où vous êtes, et j'accours vous y joindre.
—Parlez!… Oh! oui, parlez!… J'en crois mieux votre voix que mes yeux.
—C'est ma joie… c'est mon adoration qu'il faut croire! Ah! quel autre qu'Adolphe sera jamais plus fou du seul bonheur de vous aimer?
Et, dans son transport, Adolphe couvrait de baisers les belles mains d'Ellénore, qui sans songer à les retirer portait sur lui un regard inquiet facile à comprendre.
—A quoi bon vous reprocher mon amour, en redouter les témoignages? N'avez-vous pas fait et dit tout ce qui devait le tuer s'il était mortel! Les dédains, l'injure, l'absence, vous avez tout prodigué pour le décourager, l'anéantir; eh bien, il n'en est que plus vif, plus profond, plus tenace; essayez d'autres procédés.
Un charmant sourire accompagna ces derniers mots.
—Ce que j'éprouve en ce moment vous en dit assez, reprit Ellénore. A quoi bon me réduire à vous implorer contre ma faiblesse! Ah! si vous saviez dans quel instant vous m'êtes apparu?
—Vous pensiez à moi, peut-être; vous disiez: je suis son regret, son espoir, sa vie, et c'est un amour si vrai, si dévoué, que j'immole à de vaines considérations, à un lien sans charme, sans devoir, que rien ne sanctifie, que je puis oublier sans peine et rompre sans remords. Et vous vous promettiez d'être plus raisonnable, plus juste envers moi, enfin, moins ennemie du bonheur de tous deux.
—Bien au contraire vraiment, j'évoquais votre image pour lui demander de ne plus me poursuivre; je lui adressais tous les serments d'oubli, les résolutions courageuses décidées dans la bonne foi de mon âme, et que votre présence est venue déconcerter. Jugez de ce que cette vision réalisée a dû produire sur mon esprit; je n'en puis revenir encore.
—Vous le voyez, le ciel est de mon parti, dit Adolphe enivré d'espérance; comment ne pas reconnaître sa divine protection dans le hasard qui m'amène à vos pieds, dans ce concours de circonstances qui vous livre à mon amour, ici, sous son regard brûlant, au milieu de toutes les richesses de la nature, de toutes les fleurs qu'elle fait naître, de tous les parfums qui enivrent! Ah! Dieu lui-même nous a conduits dans ce lieu enchanté pour y recevoir nos serments, pour nous ordonner d'être l'un à l'autre. Ellénore! chère Ellénore! en peux-tu douter?
—- Non, s'écrie-t-elle avec l'accent de la terreur, non, le ciel ne peut m'ordonner cette trahison. J'en mourrai… mais jamais…
—Point de blasphèmes, dit Adolphe en posant sa main sur la bouche d'Ellénore. Tu m'aimes, tu m'appartiens… Eh! pourquoi ma vie te serait-elle moins chère que le bonheur d'un autre? pourquoi les restes d'un amour éteint, d'un amour que tu n'as jamais partagé, auraient-ils la puissance d'étouffer le feu d'une passion que rien n'a pu vaincre? Est-ce le monde qui t'arrête? Ce monde, absorbé dans ses frivolités solennelles, ne lira pas dans des coeurs tels que les nôtres; nous serons heureux en dépit de lui, de ses jugements, de ses insultes; à l'abri de mon amour, ses coups ne pourront t'atteindre. Mon culte pour toi, pour ton noble caractère, lui révèleront tous les dons que le ciel t'a prodigués, et c'est en passant par mon coeur que tu regagneras ta place dans son estime.
C'était connaître la double faiblesse d'Ellénore que d'avoir recours à ce paradoxe amoureux. Mais Adolphe savait tout ce qu'elle souffrait du monde, et il cherchait à lui faire illusion sur ce qu'un nouvel attachement lui attirait de nouveaux mépris.
Ellénore, sous l'influence d'un bonheur si imprévu, portée à croire que son amour n'offensait pas le ciel, puisque tout se réunissait pour le protéger, adopta, malgré tous les efforts de sa raison, les sophismes passionnés dictés à Adolphe par un coeur en délire.
—Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle, comment écouter de si douces paroles et garder sa raison? Comment ne pas répondre par l'aveu de tout ce que je souffre pour lui depuis le jour où une seule inflexion de sa voix est venue à jamais troubler mon existence? Oui, depuis ce jour, je n'entends plus qu'un son, je ne vois plus qu'une image, je n'ai plus qu'une pensée; tout ce qui n'est pas Adolphe n'existe plus pour moi; chacune de mes actions a pour but de le fuir ou de lui plaire. Le peu de bien que je fais, mon courage à secourir le malheur, à supporter l'injustice, mes faibles vertus, enfin, je ne les dois qu'à l'espoir d'en être louée devant lui. Il est ma honte, mon orgueil, mon désespoir, ma joie.
—Ah! s'il est vrai, dit Adolphe en serrant Ellénore sur son soin, viens… suis-moi… Allons cacher notre bonheur loin de ceux qui l'empoisonneraient, loin des envieux qui ne sauraient ni le supporter ni le comprendre; dispose de moi, de mon avenir! Qu'est-ce qu'une vie entière pour prix d'un tel moment?…
—Grâce pour ma faiblesse, dit Ellénore d'une voix étouffée, en s'échappant des bras d'Adolphe. Songez à tout ce que renferment ces paroles, au ciel qu'elles ouvrent devant moi; et sauvez-nous à tous deux le tort de soumettre notre destinée à un instant de délire. Cette fièvre, dont je tremble autant que vous, cette félicité enivrante qui rend tous les obstacles vains, tous les sacrifices possibles, je n'en veux rien obtenir, rien de ce que la raison ou l'intérêt condamne. S'il est vrai que je sois pour vous ce que vous êtes pour moi, ajouta-t-elle avec dignité, s'il est vrai que votre avenir m'appartienne, que Dieu le consacre à réparer tous les maux, à effacer toutes les injures d'un sort injuste, barbare; s'il vous a choisi parmi ses anges pour être mon protecteur, ma providence sur la terre, la réflexion, les calculs, rien ne changera votre vocation. Le serment proféré dans l'ivresse ne sera point démenti dans le calme. Votre volonté sanctifiera vos désirs, et je n'aurai pas la crainte de vous voir rougir de mon bonheur. D'ici là, souffrez que j'attende votre décision; laissez-moi partir loin de vous. Je serai à Shisnach dans cinq jours. Faites que j'y reçoive le lendemain une lettre qui presse mon retour ou qui éternise mon absence.
—Madame, madame, la calèche est raccommodée, criait la petite fille en accourant vers la fontaine.
—Et les chevaux sont attelés, dit Germain qui suivait l'enfant; faut-il dire au postillon d'attendre madame?
—Non, répondit vivement Ellénore, je pars à l'instant. Adieu, ajouta-t-elle d'un ton léger en se tournant vers Adolphe, parlez de moi à nos amis; empêchez-les de m'oublier.
Puis elle s'élança en avant de Germain, mit une pièce d'or dans la main de la petite fille qui l'avait conduite à cette fontaine de Chêne, dont le souvenir devait vivre si longtemps dans son coeur; et les claquements du fouet des postillons apprirent bientôt qu'elle s'était remise en route.