LE
JUGEMENT DERNIER
DES ROIS,
PROPHÉTIE EN UN ACTE, EN PROSE,
PAR P. SYLVAIN MARÉCHAL,
Jouée sur le Théâtre de la République, au mois Vendémiaire et jours suivants.
Tandem!
A PARIS,
De l'Imp. de C.-F. PATRIS, Imprimeur de la Com. rue du fauxbourg St.-Jacques, aux ci-devant Dames Ste.-Marie.
L'an second de la République française, une et indivisible.
AVIS
Aux directeurs de spectacles des départements.
L'auteur, soussigné, se réserve les droits qu'un décret de la convention nationale lui maintient, sur les représentions de sa pièce, par les différents théâtres de la république.
Nota. Les passages de la pièce, marqués de guillemets, ne se récitent pas au Théâtre.
L'idée de cette pièce est prise dans l'Apologue suivant, faisant partie des Leçons du fils ainé d'un roi, ouvrage philosophique du même auteur, publié au commencement de 1789, et mis à l'index par la Police.
En ce temps-là: revenu de la cour, bien fatigué, un visionnaire se livra au sommeil, et rêva que tous les peuples de la terre, le jour des Saturnales, se donnèrent le mot pour se saisir de la personne de leurs rois, chacun de son côté. Ils convinrent en même temps d'un rendez-vous général, pour rassembler cette poignée d'individus couronnés, et les reléguer dans une petite île inhabitée, mais habitable; le sol le l'île n'attendait que des bras et une légère culture. On établit un cordon de petites chaloupes armées pour inspecter l'île, et empêcher ces nouveaux colons d'en sortir. L'embarras des nouveaux débarqués ne fut pas mince. Ils commencèrent par se dépouiller de tous leurs ornements royaux qui les embarrassaient; et il fallut que chacun, pour vivre, mît la main à la pâte. Plus de valets, plus de courtisans, plus de soldats. Il leur fallut tout faire par eux-même. Cette cinquantaine de personnages ne vécut pas long-temps en paix; et le genre humain, spectateur tranquille, eut la satisfaction de se voir délivré de ses tyrans par leurs propres mains,—30 et 31 pag.
L'AUTEUR
DU
JUGEMENT DERNIER
DES ROIS,
Aux spectateurs de la première représentation de cette pièce.
Citoyens, rappelez-vous donc comment, au temps passé, sur tous les théâtres on avilissait, on dégradait, on ridiculisait indignement les classes les plus respectables du peuple-souverain, pour faire rire les rois et leurs valets de cour. J'ai pensé qu'il était bien temps de leur rendre la pareille, et de nous en amuser à notre tour. Assez de fois ces messieurs ont eu les rieurs de leur côté; j'ai pensé que c'était le moment de les livrer à la risée publique, et de parodier ainsi un vers heureux de la comédie du méchant:
Les rois sont ici bas pour nos menus plaisirs.
Gresset.
Voilà le motif des endroits un peu chargés du Jugement dernier des Rois.
(Extrait du journal des Révolutions de Paris, de Prud'homme, Tome XVII, page 109, in-8o.)
COSTUMES DES PERSONNAGES.
L'IMPÉRATRICE. Corset de moire d'or, manches bouffantes; juppe de taffetas bleu, ornée d'un tour de point d'Espagne ou dentelle d'or; mante de satin ou taffetas ponceau, garnie au pourtour, ainsi que la juppe; tour de gorge de linon, formant la collerette; crachat attaché sur la césarine du manteau; couronne de paillons dorés; toque de taffetas bleu.
Le PAPE. Soutane & camail de laine, écarlate ou blanche; rochet de linon, entoilage de dentelle; gants blancs; souliers blancs avec une double croix en or sur le milieu du pied; tiare à trois couronnes, la tiare de satin ponceau & les couronnes en or; calotte de même satin, couvrant les oreilles, & bordée de poil blanc; étole & manipule.
Le ROI d'ESPAGNE. Habit espagnol, manteau, trousse, pantalon & les pièces de souliers, le tout rouge; un grand nez postiche en taffetas couleur de chair; couronne de moire d'or enrichie de pierreries; trois cordons en sautoir, savoir: un, ponceau, de l'ordre de la toison d'or; le deuxième, bleu de ciel avec une médaille; le troisième, de velours noir avec médaille.
L'EMPEREUR. Habit bleu galonné en or; cordon en sautoir, de l'ordre de l'Empire; un autre cordon blanc bordé de deux lignes rouges en bandoulière; écharpe ponceau, posée sur l'habit; couronne de moire d'or; veste, culotte & bas blancs.
Le ROI de POLOGNE. Gilet à manches de velours noir; manteau à petites manches bouffantes de velours noir, de même que le gilet: il faut au manteau une armure de poil blanc; pantalon de tricot de soie cramoisie; cordon de l'ordre, de velours noir, brodé en or; un second cordon en bandoulière, bleu de ciel, avec un ordre quelconque.
Le ROI DE PRUSSE. Habit bleu foncé, boutonné jusqu'à la taille; grand chapeau à trois cornes; plumet & cocarde noire; point d'Espagne en or autour du chapeau; culotte jaune; bottes à l'écuyère; coëffé en queue proche la tête; écharpe de satin blanc à frange d'or.
Le ROI d'ANGLETERRE. Habit bleu foncé avec des boutons d'or ou de cuivre; veste de même; ventre postiche pour le grossir; bottes à l'écuyère; jarretières de l'ordre Honni soit qui mal y pense, & un crachat du même ordre.
Le ROI de NAPLES. Gilet espagnol à crevasses; chemisette de linon; trousse pareille au gilet; manteau espagnol, cordon ponceau avec une médaille en sautoir & un second cordon en sautoir, de velours noir, brodé en or.
Le ROI de SARDAIGNE. Habit complet de Financier; cordon de l'ordre en sautoir; crachat attaché à l'habit; fronteau de couronne herminée.
Un SAUVAGE (rôle parlant). Pantalon & gilet de tricot de soie, clairement tigrée; sandales lacées; perruque et barbe grises.
Huit SAUVAGES (personnages muets) carquois & flèches.
Dix SANS-CULOTTES portant le costume du pays de chacun des Rois qu'ils amènent enchaînés par le col, c'est-à-dire un Sans-Culotte Espagnol, Allemand, Italien, Napolitain, Polonais, Prussien, Russe, Sarde, Anglais & un Français.
Un grand nombre de Peuple armé de sabres, fusils & piques, tous habillés en Sans-Culottes Français.
Une Barrique remplie de Biscuit de mer.