SCÈNE VI.
LES ROIS D'EUROPE.
FRANÇOIS II.
Comme on nous traite, bon Dieu! avec quelle indignité! et qu'allons-nous devenir?
GUILLAUME.
O mon cher Cagliostro, que n'es-tu ici? tu nous tirerais d'embarras.
GEORGE.
J'en doute: qu'en pensez-vous, saint-père? Vous le tenez depuis assez long-temps prisonnier au château Saint-Ange.
BRASCHI OU LE PAPE.
Il ne pourrait rien à tout ceci. Il nous faudrait quelque chose de surnaturel.
LE ROI D'ESPAGNE.
Ah! saint-père, un petit miracle.
LE PAPE.
Le temps en est passé... Où est-il le bon temps où les saints traversaient les airs à cheval sur un bâton.
LE ROI D'ESPAGNE.
O mon parent! ô Louis XVI! c'est encore toi qui as eu le meilleur lot. Un mauvais demi-quart d'heure est bientôt passé! à présent tu n'as plus besoin de rien. Ici nous manquons de tout: nous sommes entre la famine et enfer. C'est vous François et Guillaume, qui nous attirez tout cela. J'ai toujours pensé que cette révolution de France, tôt ou tard, nous jouerait d'un mauvais tour. Il ne fallait pas nous en mêler du tout, du tout.
GUILLAUME.
Il vous sied bien, sire d'Espagne, de nous inculper; ne sont-ce pas vos lenteurs ordinaires qui nous ont perdus. Si vous nous aviez secondés à point, c'en était fait de la France.
CATHERINE.
Pour moi, je vais me coucher dans cette caverne. Au lieu de vous quereller, qui m'aime me suive... Stanislas, ne venez-vous pas me tenir compagnie?
LE ROI DE POLOGNE.
Vieille Catau, regarde-toi dans cette fontaine.
CATHERINE.
Tu n'as pas toujours été si fier.
L'EMPEREUR.
Maudits français!
LE ROI D'ESPAGNE.
Ces sans-culottes que nous méprisions tant d'abord, sont pourtant venus à bout de leur dessein. Pourquoi n'en ai-je pas fait un bel auto-da-fé, pour servir d'exemple aux autres?
LE PAPE.
Pourquoi ne les ai-je pas excommuniés des 1789? Nous les avons trop ménagés, trop ménagés.
LE ROI DE NAPLES.
Toutes ces réflexions sont belles, mais elles viènent un peu trop tard. Nous sommes dans la galère, il faut ramer: avant tout, il faut manger; occupons-nous, d'abord, de pêche, de chasse ou de labourage.
L'EMPEREUR.
Il ferait beau voir l'empereur de la maison d'Autriche, grater la terre pour vivre.
LE ROI D'ESPAGNE.
Aimeriez-vous mieux tirer au sort pour savoir lequel de nous servira de pâture aux autres.
LE PAPE.
N'avoir pas même de quoi faire le miracle de la multiplication des pains! Cela ne m'étonne pas, nous avons ici des schismatiques.
CATHERINE.
C'est sans-doute à moi que ce discours s'adresse: je veux en avoir raison... En garde, saint-père.
L'impératrice et le pape se battent, l'une avec son sceptre et l'autre avec sa croix: un coup de sceptre casse la croix; le pape jète sa tiare à la tête de Catherine et lui renverse sa couronne. Ils se battent avec leurs chaînes. Le roi de Pologne veut mettre le holà, en ôtant des mains le sceptre à Catherine.
LE ROI DE POLOGNE.
Voisine, c'en est assez. Holà! Holà!
L'IMPÉRATRICE.
Il te convient bien de m'enlever mon sceptre, lâche! est-ce pour te dédommager du tien que tu as laissé couper en trois ou quatre morceaux?
LE PAPE
Catherine, je te demande grace, escolta mi: si tu me laisses tranquille, je te donnerai l'absolution pour tous tes péchés.
L'IMPÉRATRICE.
L'absolution! faquin de prêtre! avant que je te laisse tranquille, il faut que tu avoues et que tu répètes après moi, qu'un prêtre, qu'un pape est un charlatan, un joueur de gobelets... Allons, répète:
LE PAPE.
Un prêtre... un pape... est un charlatan... un joueur de gobelets.
LE ROI D'ESPAGNE, à part, dans un coin du théâtre.
Quelle trouvaille! j'ai encore un reste de la ration de pain qu'on me donnait à fond de cale. Quel trésor! Il n'y a point de roupies, point de piastres qui vaillent un morceau de pain noir, quand on meurt de faim.
LE ROI DE POLOGNE.
Cousin, que fais-tu là à l'écart? Tu manges je crois, j'en retiens part.
L'IMPÉRATRICE et les autres rois se jètent sur celui d'Espagne pour lui arracher son morceau de pain.
Et moi aussi, et moi aussi, et moi aussi.
LE ROI DE NAPLES.
Que diraient les Sans-Culottes, s'ils voyaient tous les rois d'Europe se disputer un morceau de pain noir?
Les rois se battent: la terre est jonchée de débris de chaînes, de sceptres, de couronnes; les manteaux sont en haillons.