FALGUÉRAS.

Falguéras étoit commis de Menant; il est marié avec la sœur d'un petit médecin huguenot, nommé Lagneau, qui est une espèce de médecin empirique. Il y a deux ans que, revenant de Languedoc, d'où il est, il apporta une lettre d'un tailleur adressante à un frère, pâtissier de son métier, qui étoit à Paris, mais dont il n'avoit eu aucune nouvelle il y avoit long-temps. Falguéras eut bien de la peine à trouver cet homme qui étoit pâtissier d'hostie, et travailloit en chambre dans la rue du Meurier[ [397], qui tend dans la rue Saint-Victor. Le pâtissier lui fit mille caresses, et voulut absolument qu'il déjeûnât avec lui. Falguéras dit en déjeûnant qu'il falloit mettre du sel et de la mie de pain sur je ne sais quelle grillade; aussitôt le pâtissier, sa femme et ses filles s'entre-regardèrent et considérèrent la mine de l'homme, qui est noir et laid. Cela venoit de ce que leur fille aînée avoit un mal de langueur depuis quatre mois; et, comme le peuple croit toujours qu'il y a quelque sort aux maux qu'il ne connoît pas, ils avoient été à je ne sais quelle devineresse qui, avec le grimoire, leur avoit mis dans la tête qu'elle feroit venir le sorcier du bout du monde, s'il y étoit, et que, pour marque, il demanderoit du sel. D'abord ils ne voulurent pas faire de bruit; mais ils lui parlèrent du mal de leur fille. Il leur conseille de la faire voir à Lagneau, qui lui ordonne je ne sais quelle décoction, dont Falguéras écrivit la recette. Depuis, ayant reçu une seconde lettre du tailleur, il y retourne; le père et la mère lui disent que cette drogue avoit fait bien du mal à leur fille, mais que s'il vouloit, il la guériroit bien. Il ne comprenoit point ce qu'ils vouloient dire, et il leur donna une pilule de Lagneau qu'il avoit sur lui. Cette fille l'avale. Or, comme le syndic des créanciers de Menant, nommé Blondel, logeoit dans la même rue, Falguéras, qui y alloit quelquefois, s'avisa un jour d'aller savoir des nouvelles de cette fille; le père n'y étoit point; la mère le reçoit fort aigrement, lui dit que cette pillule avoit pensé tuer sa fille, que cette pauvre enfant le voyoit toutes les nuits; mais que résolument il falloit qu'il la guérît; que c'étoit lui qui le jour de la Toussaint, dans la rue de Bussy, comme elle portoit un corbillon, lui donna de la main sur l'épaule, en lui disant qu'elle s'en repentiroit, qu'aussitôt elle entra dans une porte et vomit tout ce qu'elle avoit mangé. «Je prouverai, dit Falguéras, que j'étois ce jour-là en Languedoc.—Oh! vous êtes où vous voulez; mais je savois bien que je vous ferois venir. Vous avez fait semblant que c'étoient des lettres de notre frère; mais il est mort il y a long-temps.» En disant cela, elle et ses filles se saisissent de la porte; elle prend un bâton, et envoie quérir du secours. Il s'efforce de sortir et sort effectivement, non sans quelque horion; mais les autres locataires l'arrêtèrent dans la montée. On le jette dans une autre chambre; et, comme il se recommandoit à Dieu, car c'est un huguenot zélé, il voit un homme de la mine la plus farouche du monde, qui, le traitant de sorcier, lui dit: «J'ai porté les armes par toute l'Europe, moi.» Il croyoit que ce brutal l'alloit dévorer; mais il en fut quitte à bon marché, car la femme ayant dit à cet homme: «N'est-il pas vrai que vous avez été ensorcelé trois fois?—Oui, dit-il.—Et comment fîtes-vous pour vous guérir?—Je pris, dit-il, le sorcier, et, le poignard à la main, je lui fis défaire le sort.» Cela dit, il se retire. Cette femme sentoit quelque douleur à un bras, où Falguéras l'avoit prise pour la tirer de la porte. «Ah! traître, lui dit-elle, si tu m'as ensorcelée comme ma fille, tu en mourras.» Le prisonnier crie par la fenêtre à la servante de Blondel qu'il vit passer; mais elle se mit à hocher la tête, et lui dit: «Guérissez seulement cette pauvre fille. Hélas! la pauvre madame Blondel est bien malade, et sans doute ensorcelée comme elle.» Il avoit beau prendre Dieu à témoin et se soumettre aux plus cruelles peines de l'enfer, s'il se trouvoit qu'il fût coupable: «Les diables, lui disoient-ils, ne vous feront point encore de mal: vous avez un pacte avec eux; mais prenez garde qu'ils ne vous trompent comme Gauffrédy[ [398], dont le terme fut avancé d'un an, ayant été pris, pendu et brûlé à Aix.» Enfin un garçon apothicaire étant venu dans ce logis pour quérir quelques eaux à un distillateur qui y demeuroit, leur remontra leur folie, et fit délivrer ce pauvre homme qui a fait quatorze pages de minute de ce que je viens d'écrire, avec ce titre: Journal et histoire d'une abominable accusation faite et découverte le vendredi 12 février 1655, à Falguéras, très-innocent par la femme et fille malade dans le côté droit de son ventre, âgée de treize à quatorze ans, prétendant lesdits mari, femme et fille, ladite fille avoir été ensorcelée par ledit Falguéras, le premier jour de novembre, fête de Toussaint, encore qu'il fût éloigné de deux cents lieues.

COLLETET[ [399].

Guillaume Colletet, l'un de ces académiciens qu'on appeloit autrefois les Enfants de la pitié de Boisrobert[ [400], à qui pourtant il est échappé par endroits de bonnes choses, se maria poétiquement avec la servante de son père, qui étoit un procureur au Châtelet; et ce qui est de plus étrange, c'est que cette fille n'avoit rien de joli, et lui n'étoit pas trop à son aise. Il en a eu un fils qui s'appelle Jean Colletet, digne fils d'un tel homme, qui a peu de sens, mais qui aime fort à chopiner. Voici ce que j'en ai ouï dire de plus plaisant:

Un jour que cette femme étoit à Rungis[ [401], où il a je ne sais quel tuguriolum, on lui vint dire qu'elle étoit fort mal. En y allant, il fit son épitaphe, à telle fin que de raison. Ce n'est pas qu'il ne l'aimât tendrement, mais c'est qu'il est ainsi bâti. Elle n'en mourut pourtant pas, et il garda l'épitaphe encore quelques années. Elle trépassa justement durant le siége d'Aire[ [402]; car dans une pièce où il console M. le chancelier sur la mort du marquis de Coislin, il dit:

J'en dirois davantage,

Mais Brunelle aux abois, etc.

Elle s'appelle Prunelle et étoit brune; à cause de cela, il lui donna le nom de Brunelle. Voyez qu'il étoit bien nécessaire d'aller parler de sa femme à M. le chancelier.

Pour son fils, il l'a toujours pris pour quelque chose de merveilleux, et, dans l'élégie sur la naissance de M. le Dauphin, il l'offre à ce prince; ce fils pourtant n'est qu'un dadais. Un jour, en je ne sais quelle compagnie, il lui dit: «Jean Colletet, saluez ces dames.» Il les salua toutes, et puis il dit: «Mon père, j'ai fait.» Je ne sais quel moine, dans une traduction qu'il a faite de quelques pièces de mademoiselle Schurmann[ [403] parle des éloges qu'on a faits pour cette savante fille, et en voici un de Jean Colletet[ [404], fils de Guillaume, facilement prince des poètes françois[ [405]. Cependant, comme nul n'est prophète en son pays, il est arrivé que ce Jean Colletet[ [406] ayant été pris par ceux de Luxembourg, il y a cinq ou six ans, comme il alloit à Cologne offrir son service au cardinal Mazarin. Le gouverneur du pays, et autres grands seigneurs germaniques, le prirent pour un si galant homme, un si grand poète et un si grand orateur, qu'après l'avoir régalé deux ans durant, bien loin de lui faire payer rançon, ils le reconduisirent tous jusqu'à la première place du roi de France. Cependant les pédants de Navarre, dès le carnaval suivant, lui firent faire des vers burlesques pour des intermèdes à une comédie à cent sous le cent, et on en disoit qu'ils pouvoient s'en faire relever, comme lésés d'outre moitié du juste prix.

Guillaume naturellement est enclin à l'amour, mais il est fidèle. Il ne pouvoit vivre sans femme, il épousa la servante de Brunelle, dont il a une fille qui est aujourd'hui la suivante de la troisième femme, qui étoit servante chez son frère le procureur. Il la débaucha et ne l'épousa qu'au bout d'un an. Elle est jolie et a de l'esprit: elle se nomme Claudine Le Nain. Ce qu'il y a de plus ridicule, c'est qu'il vouloit que son frère et sa belle-sœur allassent visiter leur servante, qui avoit vécu si scandaleusement avec lui, et pour leur faire dépit, il se ruinoit à la faire magnifique. Elle est fille d'un tailleur de pierre, qui, pour ne pas faire honte à son gendre, vint loger chez lui avec toute sa famille, et de ce moment-là ne fit qu'ivrogner.

Une fois il fut à Meudon, avec sa femme et d'autres gens, où il salua M. Servien, et fit si bien qu'il lui fit entendre que sa femme étoit dans le jardin; M. Servien la voulut voir. Il racontoit cela et disoit: «Le bonhomme, je pense, lui en veut conter; mais ma femme est trop fine pour lui.» Ogier, le prédicateur, à qui il dit cela une fois, se moquoit de lui; et, comme Colletet lui faisoit reproche de ce qu'on ne le voyoit plus: «Qu'irai-je faire chez vous, lui répondit-il, avec l'abbé de Richelieu et je ne sais combien de plumets?»

Dans un recueil d'épigrammes qu'il fit imprimer il y a quatre ans[ [407], il met les amours de Claudine tout du long: en un endroit, il la compare à Psyché et lui à Cupidon. Notez qu'il ressemble à Jodelet[ [408], et mon père, un jour que l'abbé[ [409] le mena dîner au logis, ne l'appela en rêvant, tandis qu'il fut là, que M. Jodelet. Il y a une préface à ce livre où il dit que pour monter à ce petit Parnasse, il n'a eu besoin que de son faible bidet et non point du puissant cheval Pégase[ [410].

En un endroit il y a pour titre à une épigramme: Rencontre de L'Amour et de ma chère et belle Claudine Le Nain, fille de Marie Soyer[ [411]. Ce pauvre homme s'imagine immortaliser tous ceux dont les noms seront dans ses ouvrages.

Il y a bien d'autres plaisants titres. En voici quelques-uns: La belle Tulipe panachée dans mon jardin, 1642; il met ainsi la date partout, tant il a peur de donner quelque jour de la peine aux grammairiens; Sur mon Histoire des Poètes, 1651[ [412]; Sur le Retour de monseigneur le chancelier, 9 avril 1651, où il lui dit:

Les Bacchanales t'ont chassé,

L'Agneau de Pâques te rappelle[ [413].

A monseigneur l'archevêque de Rouen, messire François de Harlay, sur l'Apollon d'argent qu'il m'a envoyé pour récompense de mon Hymne sur la pure Conception de la Vierge, l'an 1634[ [414]. Ne semble-t-il pas que la Vierge ait conçu seize cent trente-quatre ans après ses couches? La plaie: sur l'entablement d'une vieille maison tombée sur la tête de l'autheur en passant dans la rue des Carneaux[ [415] le 26 septembre 1652. Celle-ci est folle au dernier point.

Maudites soient les avenues

Du cimetière de Paris!

Les grands rois et les grands esprits

En devroient éviter les rues.

O Ferronnerie, ô Carneaux,

Si vous n'en êtes les bourreaux,

Vous leur fournissez des retraites, probably

N'est-ce pas sous vos sombres toits,

Et qu'on assomme les poètes,

Et qu'on assassine les rois[ [416]?

Épitaphe de l'auteur par lui-même.

Ici gît Colletet; s'il valut quelque chose,

Apprends-le de ses vers, apprends-le de sa prose;

Ou, si tu donnes plus au suffrage d'autrui,

Vois ce que mille auteurs ont publié de lui.

Après il ajoute: Le fils de l'auteur a fait autrefois un recueil des témoignages avantageux que les plus illustres auteurs de notre siècle, tant françois qu'étrangers, ont rendu du sieur Colletet dans leurs divers ouvrages[ [417]. Notez que les auteurs sont gens que l'on ne lit point; et Patru, en lisant les Epigrammes de Guillaume, disoit: «Hélas! combien ce pauvre Guillaume loue d'auteurs que je ne connois point!»

Sur mon Apollon d'argent, en gage, 1651. Du cardinal Infant, et du grand-maître de l'artillerie.

Dès que l'Infant te voit paroître,

S'étonne-t-on s'il est si froid?

Qu'est-ce qu'un clerc-d'armes pourroit

Contre les foudres d'un grand-maître[ [418]?

Les pois verts, épigramme.

Recevez quatre francs avec ces quatre vers,

Pour le boisseau de pois dont vos greniers sont riches.

Mais comblez la mesure, afin que des pois verts,

O libéral ami, ne soient point des pois chiches[ [419].

Sur le livre de maître Adam, menuisier de Nevers, intitulé: les Chevilles du menuisier de nevers.

Ennemi du repos et de l'oisiveté,

Maître Adam fait des vers et non pas des chevilles;

Pour attacher des noms à la postérité,

Des lauriers de Parnasse, il a fait des chevilles[ [420].

Pour sainte Ursule et ses compagnes.

Cette Ourse brille ici mieux que l'Ourse céleste;

Cette vierge est plus belle, et ses feux sont plus beaux;

Sept astres rendent l'une ardente et manifeste,

L'autre a pour l'éclairer onze mille flambeaux[ [421].

Des trois Vertus théologales à M. Payen, prieur de la Charité[ [422].

Pour rendre la justice égale à la puissance,

Payen eut son recours à la Divinité;

Et, comme il eut la foi jointe avec l'espérance,

Il ne pouvoit manquer d'avoir la charité.

Sur la prise d'Aire, il disoit:

Et nous avons fait dénicher

L'aigle d'Autriche de son Aire[ [423].

Notez qu'elle est au roi d'Espagne.

Il dit au chancelier:

Vos sceaux n'abreuvent plus leur Muse ni la mienne[ [424].

A Agier, sur la mort de M. d'Avaux[ [425].

Il compare la perte de Michelle, sa servante, à celle de cet illustre.

Je puis avec le temps trouver d'autres Michelles;

Mais tu ne peux jamais trouver d'autre d'Avaux.

Après avoir gueusé tout le long d'un livre, il finit par ces deux sonnets:

Sur la maison de l'auteur qui étoit autrefois la maison de Ronsard au faubourg Saint-Marcel (1638)[ [426].

Je ne vois rien ici qui ne flatte mes yeux;

Cette cour[ [427] du Ballustre est gaie et magnifique;

Ces superbes lions, qui gardent ce portique,

Adoucissent pour moi leurs regards furieux.

Ce feuillage animé d'un vent délicieux[ [428],

Joint au chant des oiseaux sa tremblante musique,

Ce parterre de fleurs, par un secret magique,

Semble avoir dérobé les étoiles des cieux.

L'aimable promenoir de ces doubles allées[ [429],

Qui de profanes pas n'ont pas été foulées,

Garde encore, ô Ronsard, les vestiges des tiens!

Désir ambitieux d'une gloire infinie!

Je trouve bien ici mes pas avec les siens,

Et non pas dans mes vers sa force et son génie.

Voici ce qu'il dit ailleurs:

Je possède, il est vrai, des maisons à la ville,

Des jardins au faubourg, et des terres aux champs;

J'ai l'estime du peuple et la faveur des grands;

Et, comptant mes aïeux, j'en compte plus de mille, etc.

En un endroit, il dit que les tétons de Claudine sont des montagnes à la croupe jumelle[ [430]. Une fois chez M. Conrart, devant bien des femmes, il alla dire: «Quand nous nous réveillons la nuit, Claudine et moi, que pensez-vous que nous fassions?» Ces femmes baissoient les yeux. «Nous lisons l'Astrée,» dit-il.

Cette Claudine fait mieux des vers que lui. En voici qui sont dans ce livre d'Epigrammes[ [431]:

Cher et savant époux, seul objet de ma flamme,

Toi qui m'as d'Apollon les secrets découverts,

Comme Hymen t'abandonne et mon cœur et mon âme,

Souffre que mon amour te donne encor ces vers.

Quoique les traits hardis de ton docte pinceau

Fassent voir mon portrait au Temple de Mémoire,

J'en aime bien le peintre autant que le tableau,

Et ton honneur m'est cher plus que ma propre gloire.

Lorsque d'un vers flatteur les beaux esprits du temps,

Nomment mes yeux des astres éclatants

Et m'appellent reine des belles,

Ils devroient dire des fidelles;

Car vous savez, mon cher époux,

Que, si mon amour a des ailes,

Ce n'est que pour voler à vous[ [432].

Or il courut un bruit que cette femme avoit des galants; on dit à Colletet que Bois-Robert avoit dit que sa femme lui servoit à vivre. Ce bonhomme fut si sot que d'aller en faire un éclaircissement à Bois-Robert, qui se moqua de lui et se mit à rire. Boileau[ [433] dit que c'est une honnête femme. A la vérité, son mari, qui n'aime que la crapule, souffre quiconque veut apporter de quoi goinfrer chez lui. Elle dit: «Je sais bien qu'on n'est pas obligé d'en juger charitablement, je suis toujours parmi des hommes; M. Colletet me mène dîner et coucher en ville. Mais il m'a fait l'honneur de m'épouser, je veux avoir de la complaisance pour lui; je ferai des impromptus à table, parce qu'il les aime; je souffrirai les impertinents qu'il amène céans. Si je suis jamais veuve, alors on verra qui je suis.»

Or, elle est devenue veuve un an après, en 1659, au mois de février, et voici ce qu'elle fit sur la mort de son mari:

Le cœur gros de soupirs, les yeux noyés de larmes,

Plus triste que la mort, dont je sens les alarmes,

Jusque dans le tombeau, je vous suis, cher époux.

Comme je vous aimai d'une amour sans seconde,

Et que je vous louai d'un langage assez doux,

Pour ne plus rien aimer ni rien louer au monde,

J'ensevelis mon cœur et ma plume avec vous[ [434].

Mais Boileau a bien changé de note depuis, et en voici la raison. Un jour elle faisoit la dolente, et elle dit que cela venoit de ce qu'elle avoit perdu un diamant de huit cents livres que M. Colletet lui avoit donné le jour de ses noces. «Si vous pouviez me prêter.—Je n'ai, lui répondit-il, que trente pistoles pour aller à Tanley, partageons-les, si vous voulez.—Ce n'est rien que cela.» Lui ne poussa pas plus loin, et il n'y retourna pas depuis. Je crois que l'abbé Tallemant[ [435] en a tâté, mais non pas gratis, l'abbé de Richelieu aussi. Maintenant qu'elle est veuve, un de mes parents y dépense assez, et il n'est pas seul, car elle a bien du monde à nourrir. Elle disoit une fois: «Que la multitude des valets est incommode! Ma femme de charge me ferre la mule (c'est sa mère); ma cuisinière fait un feu enragé (c'est sa cousine); ma femme-de-chambre a égaré un mouchoir (c'est sa sœur), et mademoiselle (c'est la fille de son mari) a tout roussi mon point de Venise.» Insensiblement elle se décria très-fort. On trouva que ce qu'elle avoit de vers étoit pitoyable, mais que ses galants les raccommodoient. Elle devint misérable jusqu'à demander l'aumône dans les allées reculées du Luxembourg: elle épousa un je ne sais qui, et gardoit toujours le nom de veuve Colletet; elle buvoit comme un Templier; et enfin elle mourut soûle dans l'hôtel, où elle creva pour avoir trop bu; et, comme elle ne fut malade que quelques heures, cela causa un plaisant effet; car, pour escroquer Furetière, trois ou quatre jours devant sa mort, elle alla lui demander de quoi enterrer sa mère qui se portoit bien, et, quand la mère vint lui demander de quoi faire enterrer sa fille: «Vous vous moquez, lui dit-il, c'est vous qui êtes morte, et non pas elle.»

EXTRAVAGANTS, VISIONNAIRES,
FANTASQUES, BIZARRES, ETC.

La mère[ [436] de M. de Longueville vouloit qu'on fît bien des façons pour la saigner. Un jour un chirurgien la saigna avant qu'elle eût pu tourner la tête; elle ne s'en voulut plus servir, et disoit que c'étoit un insolent de l'avoir saignée en sa présence.

M. Amyrault[ [437], professeur en théologie à Saumur, homme savant, s'est avisé de faire deux volumes de la morale d'Adam, devant le péché, où il dit que sa grande félicité étoit de nager.

Un nommé de Chambergeot, de la famille des Le Sau de Paris, portant les armes en Flandre, on le fit parrain d'un enfant dont le père s'appeloit M. Dieu; il nomma cet enfant Maur, afin qu'on pût dire Maur-Dieu sans jurer[ [438].

Le père de cet homme-là fit faire son tombeau à Chambergeot: il se couchoit de temps en temps dans sa tombe pour voir s'il y seroit à son aise, et disoit aux ouvriers: «Encore un coup de ciseau; cela me blesse à l'épaule.»

Un autre fit mettre un petit verrou en dedans de sa bière, afin d'y être en sûreté. Le maréchal d'Ornano ne couchoit point avec aucune femme qu'il n'eût su auparavant son nom de baptême, de peur de profaner le nom de la Vierge; par la même raison, le maréchal de Saint-Luc n'eût pas mangé de la viande le samedi pour sa vie; mais il en mangeoit fort bien le vendredi.

Vignolles, président à la chambre de l'édit de Castres, alloit ici à Charenton sur un cheval de carrosse avec deux pages à pied derrière lui; il sortoit de son auberge tous les soirs à huit heures, et disoit que c'étoit l'heure des duchesses.

Le feu cardinal de Retz[ [439], chef du Conseil, tint trois ans tous ses grands chevaux et tous ses coureurs, à Noisy, près Versailles, disant tous les jours: «J'y irai demain.» Ses gens, pour les tenir en haleine, passoient au Pré-aux-Clercs, qui étoit alors la Voirie, et relançoient quelque chien qu'ils couroient jusqu'à Meudon. Le cardinal y voulut aller une fois. Le chien courut jusqu'à mi-chemin de Noisy, mais le cardinal n'y alla pas pour cela. J'ai ouï conter une chose de lui assez raisonnable. A Clairac, il racheta pour six pistoles une belle fille que des soldats emmenoient; puis, comme elle eut témoigné qu'elle seroit bien aise d'être religieuse, il lui donna mille écus pour se mettre en religion à Toulouse, et ne lui toucha pas le bout du doigt.

Le maître-d'hôtel de mon beau-père[ [440] fessa une fois cruellement un laquais; le lendemain on trouva écrit sur la porte du privé:

Maître Chamart est un maître fesseur;

De maître Jean-Guillaume[ [441] il sera successeur.

Un huguenot, nommé de L'Ormoye, natif de Blois, étudiant en théologie à Saumur, eut fantaisie de se faire eunuque à la façon d'Origène; on le sut et on l'en détourna. Enfin il fit un voyage à Paris, où, sans rien dire à personne, il se fit hongrer. De retour à Saumur, il devint amoureux de la fille de celui chez qui il étoit en pension, qu'il avoit vue auparavant un million de fois sans l'aimer. Il la demande et l'épouse. Je vous laisse à penser si un homme comme cela pouvoit faire bon ménage. Au bout de quelque temps il la bat; elle s'en plaint; lui alla jusqu'au bout, et fit rompre le mariage en exhibant ses pièces. Depuis cela il devint fou sans ressource.

Le père de ce garçon fut accordé avec une fille qu'il n'avoit point vue. Il la trouva laide et prit la cadette. L'aînée, au désespoir, se mit dans une nacelle au milieu d'un grand étang, et se laissa mourir de faim: on ne savoit ce qu'elle étoit devenue. La cadette en mourut de chagrin au bout d'un an; elle étoit mère de ce garçon.

Une dame de Bretagne, nommée madame de Crapado, après avoir épousé un garçon de rien, se fit toujours appeler madame de Crapado, et s'habitua à Saumur. Ils avoient assez de chevaux de selle, mais point de carrosse: elle le battoit; il le lui rendoit: c'étoit une grande vieille Albréda[ [442]. Tout le monde la fuyoit; car elle vouloit boire, et avoit le vin dangereux: elle cassoit les verres, et battoit tout ce qu'elle trouvoit en son chemin. Une fois le voisin avoit fait comme une espèce de barricade de tonneaux, à une brèche d'un mur de jardin; elle franchit cette barricade et lui dit: «De quoi vous avisez-vous de vous barricader contre moi?—Ah! madame, lui dit cet homme, je ne l'ai pas fait pour vous offenser; mais, comme vous logez dans un logis public (c'étoit une hôtellerie; elle ne loge point ailleurs), il y a tant de survenants que, etc. Mais puisque vous voilà, goûtez, je vous prie, de mon vin.» Les voilà les meilleurs amis du monde. Elle entra une fois dans un cabaret, où des cavaliers buvoient: il y en eut un qui lui dit: «Viens, viens, mets-toi auprès de moi; je sais bien que tu boiras sagement, car je te donnerois de mon épée au travers du corps.» Elle fut la plus jolie enfant du monde. Elle avoit fait quelque méchant tour à un notaire, nommé Bourdon. Cet homme la bâtonna si rudement qu'il la laissa étendue sur le pavé. Elle ne lui en voulut point de mal; au contraire, elle fit amitié avec lui, disant qu'elle lui savoit bon gré de ne se pas laisser gourmander.

Le baron Du Puiset, homme riche et de qualité, avoit fait une ridicule pièce de théâtre. Pour la faire jouer aux comédiens, il les traita vingt fois, et donna même des habits aux comédiennes; cela lui coûta trois mille livres. Les comédiens annonçoient sa pièce, mais n'osoient la jouer; enfin les parents leur firent dire que s'ils la jouoient, ils les assommeroient de coups de bâton.

Un M. de Montsire avoit tant d'amitié pour les chevaux, et tant d'aversion pour les laquais, qu'il alloit quasi tous les jours vers quelque abreuvoir; et quand il voyoit un laquais qui galopoit un cheval, il faisoit semblant de connoître son maître et lui donnoit un billet où il y avoit: «Monsieur, j'ai vu votre laquais galopant votre cheval, chassez-le, etc.» Il avoit toujours de ces billets tout faits dans sa poche.

Feu M. de Sourdéac[ [443], de la maison de Rieux de Bretagne, et sa femme, se mirent dans la tête d'être à la Reine-mère dans la décadence de sa fortune, lui pour être d'intrigue, et elle pour avoir le plaisir d'entrer dans le carrosse d'une reine; cependant ils dépensoient gros, et la suivirent à Bruxelles. Leur bien fut saisi ici. La Reine-mère s'ennuyoit d'eux à un point étrange. Cela les fit résoudre à s'accommoder et à revenir avec Monsieur[ [444]. Le cardinal rétablit leur fils dans leurs biens. Ce fils a épousé depuis une des deux héritières de Neufbourg[ [445] en Normandie, où il demeure; c'est un original. Il se fait courir par ses paysans, comme on court un cerf, et dit que c'est pour faire exercice; il a de l'inclination aux mécaniques; il travaille de la main admirablement: il n'y a pas un meilleur serrurier au monde. Il lui a pris une fantaisie de faire jouer chez lui une comédie en musique, et pour cela il a fait faire une salle qui lui coûte au moins dix mille écus. Tout ce qu'il fait pour le théâtre et pour les siéges et les galeries, s'il ne travailloit lui-même, lui reviendroit, dit-on, à plus de deux fois autant: il avoit pour cela fait faire une pièce par Corneille; elle s'appelle les Amours de Médée[ [446]; mais ils n'ont pu convenir de prix. C'est un homme riche et qui n'a point d'enfants; hors cela, il est assez économe.

Il y a à Caen un bénéficier, nommé M. de Saint-Martin, d'honnête famille, riche d'environ six mille livres de rente, qui a l'honneur d'être un peu fou. Il a une vanité enragée, car non content d'avoir fait imprimer quelques livres, entre autres son Voyage de Rome et son Voyage de Saint-Michel, il s'avisa de faire dresser une croix à un endroit de la ville qui s'appelle la Belle Croix, et où apparemment il y en avoit une autrefois[ [447]. Là il vouloit que madame de Caen[ [448], abbesse, fille de madame de Montbazon, mît ses armes écartelées avec les siennes, et lui disoit pour raison que les cardinaux en usoient ainsi à Rome avec les abbesses qui étoient de leurs amies. A ce voyage de Saint-Michel la coutume est que celui qui voit le premier le clocher est le Roi, et défraie les autres. Il n'y avoit personne de sa bande qui n'eût découvert le clocher il y avoit une demi-heure, quand il l'aperçut, mais on le vouloit faire donner dans le panneau, comme il fit, et il lui en coûta cinq cents écus.

Il fit encore mettre à l'entrée d'un faubourg une statue de saint Michel et une de saint Martin, afin, disoit-il, qu'en arrivant on sût que c'étoit Michel de Saint-Martin qui les avoit fait mettre. «Mais, lui dit-on, voilà qui est bien pour ceux qui viennent de Rouen; mais, en venant de Bayeux, on trouvera que c'est Martin de Saint-Michel, car on ne rencontre saint Michel qu'après saint Martin[ [449].» Il se croit descendu de la côte de saint Louis; il a mis sur sa porte: Non nobis sed reipublicæ nati sumus.

Il s'imagine que son frère le veut tuer; et un jour en se promenant dans un jardin avec une dame: «Les murailles du jardin, lui dit-il, ne sont pas trop hautes.» Il court, prend deux pistolets, et se promenoit comme cela avec elle. Un jour une religieuse fit à son goût plus de civilité à je ne sais quel curé qui prêchoit, qu'à lui. Ce n'étoit pas pourtant grand'chose, car elle n'avoit fait au parloir que s'approcher plus près de ce curé que de lui. Il lui écrivit une légende sérieuse, contenant les avantages qu'il avoit sur son rival par son bien, par sa naissance et par les livres qu'il avoit imprimés, et que d'ailleurs il ne prêchoit pas moins bien que l'autre. Il lui reprochoit de n'avoir pas eu d'attention à une messe qu'il dit dans leur église. Il y a un million de fadaises semblables[ [450]. Ce galant homme a une perruque, et, au milieu de sa perruque, pour faire voir qu'il est prêtre, il a une couronne de satin gris[ [451]. C'est un fou déjà âgé.

Un M. de Mauroy-Meunier avoit accoutumé de faire ses visites l'été, entre cinq et six heures du matin, et l'hiver à sept heures précises. Quand, à la Saint-Martin, il revenoit de Pommeuse, où il avoit une maison, il disoit: «L'année qui vient, j'irai à ma maison un tel jour.» Et, plût-il des hallebardes, il y alloit ce jour-là. Il croyoit que dès qu'un homme étoit ministre ou surintendant, le Saint-Esprit l'inspiroit sur toutes choses, et il ne pouvoit souffrir qu'on le blâmât en quoi que ce fût.

Un auditeur des comptes, dont j'ai oublié le nom, avoit ordonné par son testament que les quatre Mendiants seroient à son enterrement, et que ces quatre ordres porteroient quatre gros cierges qu'il avoit dans son cabinet. Comme on fut dans l'église, tout-à-coup ces cierges crevèrent, et il en sortit des pétards qui firent un bruit épouvantable. Les moines et toute l'assistance crurent que c'étoit le diable qui emportoit l'âme du défunt. Regardez quelle vision de se préparer ainsi une farce pour après sa mort.

Il y a encore ici un huguenot de Pamiers, nommé Lanis. Un jour il demandoit à quelqu'un: «Connoissez-vous M. de Pellisson? c'est un puissant esprit.» Cet homme étoit ici pour une brouillerie de religion, où il y avoit eu des coups rués pour l'affaire de Pamiers. Il se fourroit partout, et, par sa hardiesse, il obtenoit quelque chose. Un jour le Roi lui dit: «Je veux faire quelque chose pour vous.» Le Roi, pour rire, lui donne un brevet de sergent de bataille; M. de Turenne le rencontre. «M. de Lanis, venez servir dans mon armée.—Non, monsieur, je veux servir en Catalogne, c'est le moyen de conserver ma patrie.» Un jour il fit signer à M. de Turenne, à Ruvigny et aux autres, qu'après Ruvigny il n'y avoit personne en France plus capable d'être député général des églises réformées que lui, et ce certificat commençoit: A tous ceux qui ces présentes, etc. Il dit qu'il s'en va se marier, et qu'il y a une jeune fille en son pays qui l'attend il y a vingt ans.

Un huguenot, frère de madame de Champré, qu'on appeloit Despesses, du nom d'une ferme, se mit dans la tête une dévotion assez extraordinaire. Il se couchoit à dix heures sur son lit tout habillé, à onze il prioit une heure, reposoit, prioit et dormoit alternativement, jusqu'à deux heures du matin. Ce qu'il y avoit de meilleur, c'est qu'il donnoit beaucoup aux pauvres. A la campagne, une fois il fut obligé de coucher avec un capitaine huguenot, nommé Petitval, qui n'étoit pas tout-à-fait si dévot que lui; avant que de se coucher, Despesses lui dit: «Ne voulez-vous pas que nous fassions la prière?—Oui.» Il se mit à la faire, mais d'une longueur étrange. Le lendemain, l'autre dit: «C'est à moi à la faire.» Et il se mit à dire Notre Père, et rien davantage. «Vous moquez-vous? dit Despesses.—Ma foi, répondit l'autre, il me semble que nous priâmes bien hier Dieu pour deux fois.» Cela me fait souvenir de Menjot, le médecin, et de son frère, qui, en leur enfance, ne sachant que faire, se mirent à prier Dieu pendant huit jours, et le lendemain ils ne vouloient plus prier.

Un jour à la campagne il s'étoit enfermé pour prier Dieu dans un cabinet, c'étoit le vendredi. Par malheur on serroit le beurre dans ce cabinet. La cuisinière n'osa l'interrompre, et on dîna quand il plut à Dieu. Il se mit aussi dans l'esprit qu'il avoit une chaleur pour laquelle il falloit manger beaucoup de potage, et que son estomac ne digéroit point le pain, s'il n'étoit trempé; de sorte qu'il avaloit une cuillerée de potage à mesure qu'il prenoit un morceau de viande. Menjot lui disoit: «Votre estomac est dans votre tête; vous rêvez.» Avec toutes ces belles visions, il se maria, et mourut bientôt après plus fou que jamais.

Il y a eu ici un certain fou qui alloit l'hiver sur le Pont-Neuf, avec un réchaud plein de feu, où il chauffoit toujours un fer comme ces fers de plombiers, et s'approchant des passants, il leur disoit: «Voulez-vous que je vous mette ce fer chaud dans le c..?—Coquin!...—Monsieur, répliquoit-il naïvement, je ne force personne, je ne l'y mettrai pas, s'il ne vous plaît.» On rioit de cela, et puis il demandoit quelque chose pour du charbon.

A Rome un bel humor, voyant beaucoup de monde dans une rue, jette son manteau et se met à courir de toute sa force: les autres courent après, croyant que c'étoit quelque malfaiteur, et l'attrapent. Lui, sans s'étonner, leur demande à qui ils en avoient. «Hé! pourquoi courez-vous comme cela? lui dirent-ils.—Eh, eh, répond-il, ci è prammatica di non poter correre quando s'è mangiato maccaroni per smaltirli[ [452]

Un certain homme de Reims, nommé Roland, s'avisa de vouloir faire peur aux gens; pour cela, après avoir fait semblant de partir pour aller à Paris, il s'arma de pied en cap, et, la pique à la main, se montra par la fenêtre de son grenier, où il faisoit bien du tintamarre. On croyoit qu'il fût parti; cela fit dire qu'il revenoit un esprit dans ce logis. On y court aussitôt. Quand on y alloit, on ne trouvoit personne, car il montoit sur les tuiles. Une fois il monta moins prestement, et on l'aperçut; depuis on ne l'appela plus que Roland l'âme.

Le comte de Grandpré buvoit à la santé de sa maîtresse dans un pistolet chargé, bandé et amorcé, dont il tenoit la détente; puis, après avoir achevé, il le lâchoit aussitôt, mais non pas dans la gueule, comme vous pouvez penser. D'autres ont fait pis; car ils boivent deux à la fois, et chacun tient la détente du pistolet de son camarade. Il y en a qui mettent une traînée de poudre tout autour du verre, sur une soucoupe, et y font mettre le feu en buvant.

Un nommé Dufour s'est fait appeler Mitanour, qui veut dire en arabe, un four.

L'abbé de Carrouges, en se promenant le long d'un étang, rêvoit combien il faudroit de sucre et de citrons pour en faire de la limonade; c'est comme le courtisan du temps de Henri II, qui disoit: «Je rêve combien rapporterait de revenu, tous les ans, un colombier, dont chaque boulin[ [453] vaudroit autant que celui de madame de Valentinois[ [454]

Le feu duc de Roanès[ [455] avoit un auteur, appelé Du Verdier[ [456], à ses gages, et lui fit faire un Royaume de Sper....., où il y avoit une rivière de Gon....., une ville de Cazzopolis, un empereur Arsob......., un archevêque Vibre......., etc. Après il fit peindre toutes les postures de l'Arétin, et y fit mettre les visages des galants et des galantes de la cour[ [457], et, par malice, ceux des dévots et des dévotes aux postures les plus lascives. Le Bailleur[ [458] a vu ce livre; et quand le duc alla en Flandre, tout cela fut mis chez la maréchale de Thémines.

Une madame Du Mesnil-Hérouard ne trouva pas bon que par jeu on lui eût donné un coup de gant de daim par la tête; elle feint d'en avoir été blessée, se couche. Au bout de deux jours le lit lui fait mal à la tête; elle se fait porter à Paris; le chemin la fatigua; la voilà encore au lit. Elle y amasse des humeurs, et insensiblement elle y demeura dix-huit ans et y mourut.

Le vieux Gauthier[ [459], excellent joueur de luth, s'étant retiré en une maison qu'il avoit acquise auprès de Vienne en Dauphiné, L'Enclos[ [460] y alla exprès pour le voir. «Eh bien, comment te portes-tu?—A «ton service.» Voilà bien des embrassades; ils dînent et puis se vont promener. «Tu ne joues plus du luth? lui dit L'Enclos. Pour moi, j'ai quitté là toute cette vilainie.—Je n'en jouerois pas pour tous les biens du monde,» répond Gauthier. Au retour, L'Enclos voit des luths. «C'est pour ces enfants, dit Gauthier; ils s'y amusent. Il n'y a pas une corde qui vaille. Tout cela est en pitoyable état.» L'Enclos ne put s'empêcher de les prendre; il trouve deux luths fort bien d'accord. «Hé, dit-il, telle pièce la trouves-tu belle?» Il la joue. Gauthier lui dit: «Et celle-ci, que t'en semble?» Ils jouèrent trente-six heures sans boire ni manger.

Le baron de Vitaux, du Vexin, avoit des brouilleries avec tous les gentilshommes de son voisinage. Un jour un jeune homme lui vint offrir son service. Vitaux lui dit: «J'ai des querelles, et je ne prends personne sans l'avoir éprouvé auparavant.—Monsieur, je suis gentilhomme; vous verrez dans l'occasion ce que je saurai faire.—Ce n'est pas tout, répliqua le baron, je le veux voir tout-à-l'heure; défendez cette porte contre moi.» L'autre fit tout ce qu'il put pour s'en dispenser; mais le baron mit aussitôt l'épée à la main, et le menaça de le tuer; l'autre fut contraint de se battre. Ils se blessèrent très-bien tous deux, et ce gentilhomme fut toujours avec Vitaux jusqu'à sa mort.

Vivans, gentilhomme gascon qui étoit à M. d'Orléans, fit faire un carrosse. Le peintre lui demanda s'il vouloit une couronne. «Oui, et qu'elle soit des plus belles.» Le peintre dit: «Les fermées sont les plus belles.—Mettez-y-en donc une fermée[ [461].» Tout le monde regardoit ce carrosse. Enfin on lui demanda s'il rêvoit. «Que voulez-vous? dit-il, j'avois dit à ce coquin de peintre que j'en voulois des plus belles; il m'a mis celle-là.» Sa mère vint à mourir; il envoya quérir un tailleur. «Mon maître, faites-moi un deuil, le plus grand deuil de la terre, la mère est morte.» Ne sachant comment avoir le portrait de sa mère, on lui dit qu'elle lui ressembloit. Il se fit peindre sans barbe, avec une coiffure de femme. En Allemagne, avec le cardinal de La Valette, comme on passoit le Rhin en bateau, cet homme, tout à cheval, se met sur le bout d'un bateau plein d'Allemands. Ils ne trouvèrent point cela bon; et, quand ils furent assez avant, ils le jetèrent dans l'eau. On eut bien de la peine à le sauver. Quand il fut à bord, il ne dit autre chose, sinon: «Au Dieu vivant! ces gens-là sont bien brutaux.» Il fut tué depuis à la bataille de Rocroy.