TALLEMANT.
HENRI IV[4].
Si ce prince fût né roi de France, et roi paisible, probablement ce n'eût pas été un grand personnage; il se fût noyé dans les voluptés, puisque, malgré toutes ses traverses, il ne laissoit pas, pour suivre ses plaisirs, d'abandonner les plus importantes affaires[5]. Après la bataille de Coutras, au lieu de poursuivre ses avantages, il s'en va badiner avec la comtesse de Guiche[6], et lui porte les drapeaux qu'il avoit gagnés. Durant le siége d'Amiens, il court après madame de Beaufort[7], sans se tourmenter du cardinal d'Autriche, depuis l'archiduc Albert, qui s'approchoit pour tenter le secours de la place[8].
Il n'étoit ni trop libéral, ni trop reconnoissant. Il ne louoit jamais les autres, et se vantoit comme un gascon. En récompense, on n'a jamais vu un prince si humain, ni qui aimât plus son peuple; il ne refusoit point de veiller pour le bien de son État. Il a fait voir en plusieurs rencontres qu'il avoit l'esprit vif et qu'il entendoit raillerie[9].
Pour reprendre donc ses amours, si Sébastien Zamet, comme quelques-uns l'ont prétendu, donna du poison à madame de Beaufort[10], on peut dire qu'il rendit un grand service à Henri IV, car ce bon prince alloit faire la plus grande folie qu'on pouvoit faire; cependant il y étoit tout résolu[11]. On devoit déclarer feu M. le Prince bâtard[12]. M. le comte de Soissons se faisoit cardinal, et on lui donnoit trois cent mille écus de rente en bénéfices. M. le prince de Conti[13] étoit marié alors avec une vieille qui ne pouvoit avoir d'enfants[14]. M. le maréchal de Biron devoit épouser la fille de madame d'Estrées, qui depuis a été madame de Sanzay. M. d'Estrées la devoit avouer; elle étoit née durant le mariage, mais il y avoit cinq ou six ans que M. d'Estrées[15] n'avoit couché avec sa femme, qui s'en étoit enallée avec le marquis d'Allègre, et qui fut tuée avec lui à Issoire[16], par les habitants qui se soulevèrent, et prirent le parti de la Ligue. Le marquis et sa galante tenoient pour le Roi: ils furent tous deux poignardés et jetés par la fenêtre.
Cette madame d'Estrées étoit de La Bourdaisière, la race la plus fertile en femmes galantes qui ait jamais été en France[17]; on en compte jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six, soit religieuses, soit mariées, qui toutes ont fait l'amour hautement. De là vient qu'on dit que les armes de La Bourdaisière, c'est une poignée de vesces; car il se trouve, par une plaisante rencontre, que dans leurs armes il y a une main qui sème de la vesce[18]. On fit sur leurs armes ce quatrain:
Nous devons bénir cette main
Qui sème avec tant de largesses,
Pour le plaisir du genre humain,
Quantité de si belles vesces[19].
Voici ce que j'ai ouï conter à des gens qui le savoient bien, ou croyoient le bien savoir: une veuve à Bourges, première femme d'un procureur ou d'un notaire, acheta un méchant pourpoint à la Pourpointerie[20], dans la basque duquel elle trouva un papier où il y avoit: «Dans la cave d'une telle maison, six pieds sous terre, de tel endroit (qui étoit bien désigné), il y a tant en or en des pots, etc.» La somme étoit très-grande pour le temps (il y a bien 150 ans). Cette veuve, voyant que le lieutenant-général de la ville étoit veuf et sans enfants, lui dit la chose, sans lui désigner la maison, et offrit, s'il vouloit l'épouser, de lui dire le secret. Il y consent; on découvre le trésor; il lui tient parole et l'épouse. Il s'appeloit Babou. Il acheta La Bourdaisière. C'est, je pense, le grand-père de la mère du maréchal d'Estrées[21].
Madame d'Estrées eut six filles et deux fils, dont l'un est le maréchal d'Estrées qui vit encore aujourd'hui[22]. Ces six filles étoient madame de Beaufort, que madame de Sourdis, aussi de La Bourdaisière, gouvernait; madame de Villars, dont nous parlerons de suite; madame de Namps, la comtesse de Sanzay, l'abbesse de Maubuisson et madame de Balagny. Cette dernière est Délie dans l'Astrée; elle avoit la taille un peu gâtée, mais c'étoit la personne la plus galante du monde. Ce fut d'elle que feu M. d'Epernon eut l'abbesse de Sainte-Glossine de Metz[23]. On les appeloit, elles six et leur frère, les sept péchés mortels. Madame de Neufvic, dame d'esprit, qui étoit fort familière chez madame de Bar[24], fit cette épigramme sur la mort de madame la duchesse de Beaufort:
J'ai vu passer par ma fenêtre
Les six péchés mortels vivants,
Conduits par le bastard d'un prêtre[25],
Qui tous ensemble alloient chantant
Un requiescat in pace,
Pour le septième trépassé[26].
Henri IV, à ce qu'on prétend, n'en avoit pas eu les gants, et ce fut pour cela qu'il ne fit pas appeler M. de Vendôme Alexandre, de peur qu'on ne dît Alexandre le Grand, car on appeloit M. de Bellegarde M. le Grand[27], et apparemment il y avoit passé le premier. Le Roi commanda dix fois qu'on le tuât[28], puis il s'en repentoit quand il venoit à considérer qu'il la lui avoit ôtée; car Henri, voyant danser M. de Bellegarde et mademoiselle d'Estrées ensemble, dit: «Il faut qu'ils soient le serviteur et la maîtresse[29].»
Henri IV a eu une quantité étrange de maîtresses; il n'étoit pourtant pas grand abatteur de bois; aussi étoit-il toujours cocu. On disoit en riant que son second avoit été tué. Madame de Verneuil l'appela un jour Capitaine bon vouloir; et une autre fois, car elle le grondoit cruellement, elle lui dit que bien lui prenoit d'être roi, que sans cela on ne le pourroit souffrir, et qu'il puoit comme charogne. Elle disoit vrai, il avoit les pieds et le gousset fins[30]; et quand la feue Reine-mère coucha avec lui la première fois, quelque bien garnie qu'elle fût d'essences de son pays, elle ne laissa pas que d'en être terriblement parfumée. Le feu Roi[31], pensant faire le bon compagnon, disoit: «Je tiens de mon père, moi, je sens le gousset.»
Je pense que personne n'a approuvé la conduite d'Henri IV avec la feue Reine-mère, sa femme, sur le fait de ses maîtresses; car que madame de Verneuil fût logée si près du Louvre[32], et qu'il souffrît que la cour se partageât en quelque sorte pour elle, en vérité il n'y avoit en cela ni politique, ni bienséance. Cette madame de Verneuil étoit fille de ce M. d'Entragues qui épousa Marie Touchet, fille d'un boulanger d'Orléans[33], et qui avoit été maîtresse de Charles IX. Elle avoit de l'esprit, mais elle étoit fière, et ne portoit guère de respect, ni à la Reine, ni au Roi. En lui parlant de la Reine, elle l'appeloit quelquefois votre grosse banquière, et le roi lui ayant demandé ce qu'elle eût fait si elle avoit été au port de Nully (ou Neuilly) quand la Reine s'y pensa noyer[34]: «J'eusse crié, lui dit-elle: La Reine boit.»
Enfin le Roi rompit avec madame de Verneuil; elle se mit à faire une vie de Sardanapale ou de Vitellius: elle ne songeoit qu'à la mangeaille, qu'à des ragoûts, et vouloit même avoir son pot dans sa chambre; elle devint si grasse qu'elle en devint monstrueuse; mais elle avoit toujours bien de l'esprit. Peu de gens la visitoient. On lui ôta ses enfants[35]; sa fille fut nourrie auprès des Filles de France.
La feue Reine-mère, de son côté, ne vivoit pas trop bien avec le Roi: elle le chicanoit en toutes choses. Un jour qu'il fit donner le fouet à M. le dauphin: «Ah! lui dit-elle, vous ne traiteriez pas ainsi vos bâtards.—Pour mes bâtards, répondit-il, il les pourra fouetter, s'ils font les sots, mais lui il n'aura personne qui le fouette.»
J'ai ouï dire qu'il lui avoit donné le fouet lui-même deux fois: la première, pour avoir eu tant d'aversion pour un gentilhomme, que, pour le contenter, il fallut tirer à ce gentilhomme un coup de pistolet sans balle pour faire semblant de le tuer; l'autre, pour avoir écrasé la tête à un moineau; et que, comme la Reine-mère grondoit, le Roi lui dit: «Madame, priez Dieu que je vive, car il vous maltraitera, si je n'y suis plus[36].»
Il y en a qui ont soupçonné la Reine-mère d'avoir trempé à sa mort, et que pour cela on n'a jamais vu la déposition de Ravaillac. Il est bien certain que le Roi dit un jour que Conchine, depuis maréchal d'Ancre, l'étoit allé saluer à Monceau: «Si j'étois mort, cet homme-là ruineroit mon royaume.»
Ceux qui ont voulu raffiner sur la mort de Henri IV disent que l'interrogatoire de Ravaillac fut fait par le président Jeannin, comme conseiller d'État (il avoit été président au mortier de Grenoble); et que la Reine-mère l'avoit choisi comme un homme à elle[37]. On a dit que la Comant avoit persévéré jusqu'à la mort[38].
On a seulement dit que Ravaillac avoit déclaré que voyant que le Roi alloit entreprendre une grande guerre, et que son État en pâtiroit, il avoit cru rendre un grand service à sa patrie que de la délivrer d'un prince qui ne la vouloit pas maintenir en paix, et qui n'étoit pas bon catholique. Ce Ravaillac avoit la barbe rousse et les cheveux tant soit peu dorés. C'étoit une espèce de fainéant qu'on remarquoit à cause qu'il étoit habillé à la flamande plutôt qu'à la françoise. Il traînoit toujours une épée; il étoit mélancolique, mais d'assez douce conversation.
Henri IV avoit l'esprit vif; il étoit humain, comme j'ai déjà dit. J'en rapporterai quelques exemples.
A La Rochelle, le bruit étoit parmi la populace qu'un certain chandelier avoit une main de gorre, c'est-à-dire une mandragore; or, communément on dit cela de ceux qui font bien leurs affaires. Le Roi, qui n'étoit alors que roi de Navarre, envoya quelqu'un à minuit chez cet homme demander à acheter une chandelle. Le chandelier se lève et la donne. «Voilà, dit le lendemain le Roi, la main de gorre. Cet homme ne perd point l'occasion de gagner, et c'est le moyen de s'enrichir.»
Un monsieur de Vienne, qui s'appeloit Jean, étoit bien empêché à faire sa propre anagramme: le Roi le trouva par hasard en cette occupation: «Hé! lui dit-il, il n'y a rien plus aisé: Jean de Vienne, devienne Jean.»
Une fois un gentilhomme servant, au lieu de boire l'essai qu'on met dans le couvercle du verre, but en rêvant ce qui étoit dans le verre même; le Roi ne lui dit autre chose sinon: «Un tel, au moins deviez-vous boire à ma santé, je vous eusse fait raison.»
On lui dit que feu M. de Guise étoit amoureux de madame de Verneuil; il ne s'en tourmenta pas autrement, et dit: «Encore faut-il leur laisser le pain et les p....: on leur a ôté tant d'autres choses[39]!»
Quand il vint à donner le collier à M. de La Vieuville, père de celui que nous avons vu deux fois surintendant, et que La Vieuville lui dit, comme on a accoutumé: «Domine, non sum dignus.—Je le sais bien, je le sais bien, lui dit le Roi, mais mon neveu m'en a prié.» Ce neveu étoit M. de Nevers, depuis duc de Mantoue, dont La Vieuville, simple gentilhomme, avoit été maître-d'hôtel. La Vieuville en faisoit le conte lui-même, peut-être de peur qu'un autre ne le fît, car il n'étoit pas bête, et passoit pour un diseur de bons mots[40].
Lorsqu'on fit une chambre de justice contre les financiers: «Ah! disoit-il, ceux qu'on taxera ne m'aideront plus.»
Il faisoit des banquets avec M. de Bellegarde, le maréchal de Roquelaure et autres, chez Zamet[41] et autres. Quand ce vint au maréchal, il dit au Roi qu'il ne savoit où les traiter, si ce n'étoit aux Trois Mores. Le Roi y alla; ils menèrent un page à deux, et le Roi un pour lui tout seul: «Car, dit-il, un page de ma chambre ne voudra servir que moi.» Ce page fut M. de Racan, dont nous avons de si belles poésies.
Un jour il alla chez madame la princesse de Condé, veuve du prince de Condé le bossu[42]; il y trouva un luth sur le dos duquel il y avoit ces deux vers:
Absent de ma divinité,
Je ne vois rien qui me contente.
Il ajouta:
C'est fort mal connoître ma tante,
Elle aime trop l'humanité.
La bonne dame avoit été fort galante. Elle étoit de Longueville.
Avant la réduction de Paris, une nuit qu'il ne dormoit point bien, et qu'il ne pouvoit se résoudre à quitter sa religion, Crillon lui dit: «Pardieu, sire, vous vous moquez de faire difficulté de prendre une religion qui vous donne une couronne.» Crillon étoit pourtant bon chrétien, car un jour, priant Dieu devant un crucifix, tout d'un coup il se mit à crier: «Ah! Seigneur, si j'y eusse été on ne vous eût jamais crucifié!» Je pense même qu'il mit l'épée à la main, comme Clovis et sa noblesse au sermon de saint Remi. Ce Crillon, comme on lui montroit à danser, et qu'on lui dit: «Pliez, reculez. Je n'en ferai rien, dit-il; Crillon ne plia ni ne recula jamais.» Il refusa, étant mestre-de-camp du régiment des gardes, de tuer M. de Guise; et quand M. de Guise le fils, étant gouverneur de Provence, s'avisa à Marseille de faire donner une fausse alarme, et de lui venir dire: «Les ennemis ont repris la ville;» Crillon ne s'ébranla point, et dit: «Marchons; il faut mourir en gens de cœur.» M. de Guise lui avoua après qu'il avoit fait cette malice pour voir s'il étoit vrai que Crillon n'eût jamais peur. Crillon lui répondit fortement: «Jeune homme, s'il me fût arrivé de témoigner la moindre foiblesse, je vous eusse poignardé.»
Quand M. du Perron, alors évêque d'Evreux, en instruisant le Roi, voulut lui parler du purgatoire: «Ne touchez point cela, dit-il, c'est le pain des moines.»
Cela me fait souvenir d'un médecin de M. de Créqui, qui, à l'ambassade de son maître à Rome, comme quelqu'un au Vatican demandoit où étoit la cuisine du pape, dit en riant que c'étoit le purgatoire; on le voulut mener à l'Inquisition; mais on n'osa quand on sut à qui il étoit.
Arlequin et sa troupe vinrent à Paris en ce temps-là, et quand il alla saluer le Roi, il prit si bien son temps, car il étoit fort dispos, que Sa Majesté s'étant levée de son siége, il s'en empara, et comme si le Roi eût été Arlequin: «Eh bien! Arlequin, lui dit-il, vous êtes venu ici avec votre troupe pour me divertir; j'en suis bien aise, je vous promets de vous protéger et de vous donner tant de pension.» Le Roi ne l'osa dédire de rien, mais il lui dit: «Holà! il y a assez long-temps que vous faites mon personnage; laissez-le-moi faire à cette heure.»
A ce propos un conte d'Angleterre. Milord Montaigu étoit mal satisfait du roi Jacques, et un jour qu'un gentilhomme écossois, que le roi avoit plusieurs fois évité, venoit pour lui demander récompense, il lui dit: «Sire, vous ne sauriez plus fuir; cet homme-là ne vous connoît point, j'ai votre ordre, je ferai semblant que je suis le roi, mettez-vous derrière.» L'Écossois fait sa harangue; Montaigu lui répond: «Il ne faut pas que vous vous étonniez que je n'aie rien fait encore pour vous, puisque je n'ai rien fait pour Montaigu, qui m'a rendu tant de services.» Le roi Jacques entendit raillerie, et lui dit: «Otez-vous de delà, vous avez assez joué.»
Henri IV conçut fort bien que détruire Paris c'étoit, comme on dit, se couper le nez pour faire dépit à son visage: en cela plus sage que son prédécesseur, qui disoit que Paris avoit la tête trop grosse, et qu'il la lui falloit casser. Henri IV voulut pourtant, à telle fin que de raison, avoir une issue pour sortir hors de Paris sans être vu, et pour cela il fit faire la galerie du Louvre, qui n'est point du dessin de l'édifice, afin de gagner par là les Tuileries, qui ne sont dans l'enceinte des murs que depuis vingt ou vingt-cinq ans[43]. M. de Nevers en ce temps-là faisoit bâtir l'hôtel de Nevers. Henri IV le trouvoit un peu trop magnifique, pour être à l'opposite du Louvre[44], et un jour en causant avec M. de Nevers, et lui montrant son bâtiment: «Mon neveu, lui dit-il, j'irai loger chez vous, quand votre maison sera achevée.» Cette parole du Roi, et peut-être aussi le manque d'argent, firent arrêter l'ouvrage.
Un jour qu'il se trouva beaucoup de cheveux blancs: «En vérité, dit-il, ce sont les harangues que l'on m'a faites depuis mon avénement à la couronne, qui m'ont fait blanchir comme vous voyez.»
Il dit à sa sœur, depuis madame de Bar, la voyant rêveuse: «Ma sœur, de quoi vous avisez-vous d'être triste? nous avons tout sujet de louer Dieu, nos affaires sont au meilleur état du monde.—Oui, pour vous, lui dit-elle, qui avez votre conte, mais pour moi, je n'ai pas le mien[45].»
Elle fit danser une fois un ballet dont toutes les figures faisoient les lettres du nom du Roi. «Eh bien! Sire, lui dit-elle après, n'avez-vous pas remarqué comme ces figures composoient bien toutes les lettres du nom de Votre Majesté?—Ah! ma sœur, lui dit-il, ou vous n'écrivez guère bien, ou nous ne savons guère bien lire: personne ne s'est aperçu de ce que vous dites.»
A propos du comte de Soissons, j'ai ouï dire que comme il se sauvoit de Nantes, conduit par un blanchisseur dont il faisoit le garçon, il alla, car il marchoit fort mal à pied, choquer M. de Mercœur qui par hasard passoit dans la rue. Le blanchisseur lui donna un grand coup de poing, en lui disant: «Lourdaud, prenez garde à ce que vous faites.»
Le jour que Henri IV entra dans Paris, il fut voir sa tante de Montpensier, et lui demanda des confitures. «Je crois, lui dit-elle, que vous faites cela pour vous moquer de moi. Vous pensez que nous n'en avons plus.—Non, répondit-il, c'est que j'ai faim.» Elle fit apporter un pot d'abricots, et en prenant, elle en vouloit faire l'essai; il l'arrêta, et lui dit: «Ma tante, vous n'y pensez pas.—Comment, reprit-elle, n'en ai-je pas fait assez pour vous être suspecte?—Vous ne me l'êtes point, ma tante.—Ah! répliqua-t-elle, il faut être votre servante.» Et effectivement elle le servit depuis avec beaucoup d'affection.
Quelque brave qu'il fût, on dit que quand on lui venoit dire: «Voilà les ennemis,» il lui prenoit, toujours une espèce de dévoiement, et que, tournant cela en raillerie, il disoit: «Je m'en vais faire bon pour eux.»
Il étoit larron naturellement, il ne pouvoit s'empêcher de prendre ce qu'il trouvoit; mais il le renvoyoit. Il disoit que s'il n'eût été roi, il eût été pendu.
Pour sa personne, il n'avoit pas une mine fort avantageuse. Madame de Simier, qui étoit accoutumée à voir Henri III, dit, quand elle vit Henri IV: «J'ai vu le Roi, mais je n'ai pas vu sa Majesté.»
Il y a à Fontainebleau une grande marque de la bonté de ce prince. On voit dans un des jardins une maison qui avance dedans, et y fait un coude[46]. C'est qu'un particulier ne voulut jamais la lui vendre, quoiqu'il lui en voulût donner beaucoup plus qu'elle ne valoit. Il ne voulut point lui faire de violence.
Lorsqu'il voyoit une maison délabrée, il disoit: «Ceci est à moi, ou à l'Eglise.»
LE MARÉCHAL DE BIRON LE FILS[47].
Ce maréchal étoit si né à la guerre, qu'au siége de Rouen, où il étoit encore tout jeune, il dit à son père, à je ne sais quelle occasion, que si on vouloit lui donner un assez petit nombre de gens qu'il demandoit, il promettoit de défaire la plus grande partie des ennemis. «Tu as raison, lui dit le maréchal son père, je le vois aussi bien que toi, mais il se faut faire valoir; à quoi serons-nous bons, quand il n'y aura plus de guerre[48]?»
Il étoit insolent et n'estimoit guère de gens. Il disoit que tous ces Jean.... de princes n'étaient bons qu'à noyer, et que le Roi sans lui n'auroit qu'une couronne d'épines. Ce qui le désespéra, c'est qu'étant avide de louanges, et le Roi ne louant guère que soi-même, jamais il n'avoit sur sa bravoure une bonne parole de son maître[49]. D'ailleurs il ne se crut pas assez bien récompensé. On trouva pourtant que Henri IV, dans la lettre qu'il écrivit à la reine Elisabeth, quand il lui envoya le maréchal de Biron, l'appeloit «le plus tranchant instrument de ses victoires,» et après sa mort il témoigna assez le cas qu'il en faisoit, quand la mère de feu M. le Prince dit qu'elle vouloit aller à Bruxelles pour être aimée de Spinola, qu'elle appeloit le Biron de la Flandre, comme elle l'avoit été du Biron de la France, car il ne put souffrir cette comparaison, et dit qu'on faisoit grand tort au maréchal de mettre ce marchand en parallèle avec lui.
Il n'étoit pas ignorant, et on dit que Henri IV étant à Fresnes, demanda l'explication d'un vers grec qui étoit dans la galerie. Quelques maîtres des requêtes, qui par malheur se trouvèrent là, ne firent pas semblant d'entendre ce que Sa Majesté disoit; le maréchal en passant dit ce que le vers vouloit dire et s'enfuit, tant il avoit honte d'en savoir plus que des gens de robe; car, pour s'accommoder au siècle, il falloit avoir plutôt la réputation de brutal que celle d'homme qui avoit connoissance des bonnes lettres[50]. A la bataille d'Arques, le ministre Damours se mit à prier Dieu avec un zèle et une confiance la plus grande du monde: «Seigneur, les voilà, disoit-il, viens, montre-toi, ils sont déjà vaincus, Dieu les livre entre nos mains, etc.—Ne diriez-vous pas, dit le maréchal, que Dieu est tenu d'obéir à ces diables de ministres?»
Il étoit assez humain pour ses gens. Son intendant Sarrau[51] le pressoit, il y avoit long-temps, de réformer son train, et lui apporta un jour une liste de ceux de ses domestiques qui lui étoient inutiles. «Voilà donc, lui dit-il, après l'avoir lue, ceux dont vous dites que je me puis bien passer, mais il faut savoir s'ils se passeront bien de moi.» Et il n'en chassa pas un[52].
LE MARÉCHAL DE ROQUELAURE[53].
C'étoit un simple gentilhomme gascon, qui fut cadet aux gardes avec feu M. d'Epernon. Il se donna à Henri IV, comme l'autre à Henri III, et le suivit dans toutes ses adversités. Lui et M. d'Epernon ont toujours été fort bien ensemble, et on disoit à Bordeaux: «M. de Roquelaure et M. d'Epernon, qui toque l'un toque l'autre.»
On dit qu'ayant fait sommer je ne sais quelle ville, on lui vint dire qu'ils ne se vouloient pas rendre: «Eh bien, répondit-il, que s'en esten,» c'est-à-dire, qu'ils s'en abstiennent; mais cela n'a point de grâce comme en gascon; c'est plutôt: «Eh bien, qu'ils ne se rendent donc pas.»
Il disoit que tous les courtisans étoient des traîtres, et quand il entroit dans l'antichambre du Roi: «Oh! s'écrioit-il, que voici de gens de bien!»
Quand le connétable de Castille vint à Paris, Henri IV le fit traiter, et le connétable de France, étoit vis-à-vis de lui; chaque Espagnol avoit ainsi un François de l'autre côté de la table. Le nonce du pape, qui fut depuis le pape Urbain, étoit au haut bout. Un Espagnol, qui étoit vis-à-vis du maréchal de Roquelaure, faisoit de gros rots en disant: «La sanita del cuerpo, señor mareschal.» Le maréchal s'ennuya de cela, et tout d'un coup, comme l'autre réitéroit, il tourna le c.., et fit un gros pet, en disant: «La sanita del culo, señor Espagnol.» Il étoit assez sujet aux vents. Un jour il fut obligé de sortir en grande hâte du cabinet de Marie de Médicis; mais il ne put si bien faire qu'elle n'entendît le bruit. Elle lui cria: «Lho sentito, segnor mareschal.» Lui, qui ne savoit pas l'italien, lui répondit sans se déferrer: «Votre Majesté a donc bon nez, madame?»
Le Roi lui demanda pourquoi il avoit si bon appétit quand il n'étoit que roi de Navarre, et qu'il n'avoit quasi rien à manger, et pourquoi à cette heure qu'il étoit roi de France, paisible il ne trouvoit rien à son goût: «C'est, lui dit le maréchal, qu'alors vous étiez excommunié, et un excommunié mange comme un diable.»
Il perdit un œil d'une épine qui lui perça la prunelle, comme il étoit à la portière du carrosse, en allant voir madame de Maubuisson, sœur de madame de Beaufort. Or, un jour qu'il étoit en carrosse avec Henri IV, il s'avisa, en passant, de demander à une vendeuse de maquereaux si elle connoissoit bien les mâles d'avec les femelles. «Jésus! dit-elle, il n'y a rien de plus aisé, les mâles sont borgnes.» On l'accusoit d'avoir fait quelquefois le ruffian[54] à son maître.
Le Roi se plaisoit à lui faire des niches. Il avoit juré de ne plus voir des ballets, à cause qu'il falloit attendre trop long-temps. Sa Majesté, pour l'attraper, en alla faire danser un chez lui-même; il n'y eut pas moyen de fuir, mais il se mit en telle posture qu'il avoit son bon œil caché. On n'y prit pas garde, et après il dit au Roi, qu'avec toute sa puissance il ne lui avoit pu faire voir un ballet en dépit de lui. Il se trouva du même temps à la cour un gentilhomme nommé Roquelaure et borgne comme lui; ils n'étoient point parens.
Une autre fois le Roi le tenoit entre ses jambes, tandis qu'il faisoit jouer à Gros-Guillaume la farce du Gentilhomme Gascon. A tout bout de champ, pour divertir son maître, le maréchal faisoit semblant de vouloir se lever, pour aller battre Gros-Guillaume, et Gros-Guillaume disoit: «Cousis, ne bous fâchez.» Il arriva qu'après la mort du Roi, les comédiens n'osant jouer à Paris, tant tout le monde y étoit dans la consternation, s'en allèrent dans les provinces, et enfin à Bordeaux. Le maréchal y étoit lieutenant de roi; il fallut demander permission. «Je vous la donne, leur dit-il, à condition que vous jouerez la farce du Gentilhomme Gascon.» Ils crurent qu'on les roueroit de coups de bâton au sortir de là; ils voulurent faire leurs excuses. «Jouez, jouez seulement,» leur dit-il. Le maréchal y alla; mais le souvenir d'un si bon maître lui causa une telle douleur qu'il fut contraint de sortir tout en larmes dès le commencement de la farce.
Ce fut lui qui dit à un capitaine qui avoit gagné un gouvernement en changeant de religion, qu'il falloit bien que celle qu'il avoit quittée fût la meilleure, puisqu'il avoit pris du retour.
Il fut marié deux fois. En allant pour accommoder deux gentilshommes qui prétendoient une même fille, il les mit d'accord, en la prenant pour lui. Elle étoit belle, mais elle n'avoit point de bien. Il ne voulut jamais qu'elle vît la cour, et quand le Roi lui disoit pourquoi il ne l'amenoit pas, il ne répondoit autre chose, sinon: «Sire, elle n'a pas de sabattous» (de souliers).
LE MARQUIS DE PISANI[55].
Pour diversifier, je mettrai après le maréchal de Roquelaure un homme qui ne lui ressembloit guère. C'est M. le marquis de Pisani, de la maison de Vivonne. Il fut envoyé par Charles IX ambassadeur en Espagne, où il demeura onze ans, parce que le roi de France et le roi d'Espagne se trouvoient également bien de lui. Son prince en fit plus de cas que jamais, quand il vit que cet ambassadeur ayant reçu quelque déplaisir des habitants d'une ville par où il passoit, ne voulut jamais, quoi qu'on fît, se tenir pour satisfait que ces habitants ne fussent venus en corps lui en demander pardon. Le marquis disoit que s'il croyoit ressembler de mine aux Espagnols, il ne se montreroit jamais en public, tant il avoit d'amour pour sa nation et d'aversion pour l'Espagne.
Henri III étant parvenu à la couronne, le pape et le roi d'Espagne demandèrent en même temps le marquis de Pisani pour ambassadeur. Le pape l'emporta. Il fut renvoyé à Rome pour la seconde fois du temps du pape Sixte V. Ce fut lui qui remit la France dans la possession de la préséance sur l'Espagne; car, à la canonisation de saint Diego, dont les Espagnols avoient fait toute la dépense, quoique le pape l'eût prié de laisser les Espagnols en liberté ce jour-là, et de ne point assister à la cérémonie, il y voulut aller à toute force; et parce que l'ambassadeur d'Espagne s'étoit vanté qu'il l'arracheroit de sa chaise, il porta un poignard, et en fit porter à tous ceux de la nation. Il gagna même les propres Suisses du pape, dont le saint Père fut fort en colère; de sorte que l'ambassadeur d'Espagne fut contraint de voir la cérémonie par une jalousie.
Ce fut durant cette ambassade qu'il se maria. Catherine de Médicis, qui aimoit extrêmement les Strozzi, tant parce qu'ils étoient ses parens, que parce qu'ils s'étoient incommodés à suivre le parti de France, ayant perdu depuis peu la comtesse de Fiesque, qui étoit de cette maison, voulut faire venir d'Italie quelque femme ou quelque fille de cette race. Il ne se trouva personne plus propre à être transportée de deçà les monts qu'une jeune veuve, qui n'avoit point d'enfants. A la vérité, elle étoit Savelle, et veuve d'un Ursin, mais sa mère étoit Strozzi. La Reine jeta les yeux sur le marquis de Pisani, qui étoit un vieux garçon de soixante-trois ans, mais encore frais et propre. Il ne la vit que deux ou trois jours avant que de l'épouser.
Quand le pape excommunia le roi de Navarre et le prince de Condé, et qu'il envoya sa bulle en France par un Frangipani, archevêque de Nazareth, napolitain, le Roi ne le voulut point recevoir, et lui envoya ordre à Lyon de s'arrêter. Cet homme n'avoit fait que souffler la sédition du temps de Charles IX, auprès duquel il avoit été nonce. Le pape en colère mande à Pisani qu'il ait à sortir de ses terres dans trois jours, et cela, sans attendre les lettres du Roi. Le marquis répondit qu'il trouvoit l'ordre du pape bien extraordinaire et bien violent; qu'il ne se soucioit guère de savoir quel sujet avoit mu le pape à le traiter de la sorte, mais qu'il vouloit qu'il sût qu'il abrégeoit de deux jours le temps que le pape lui donnoit, et que l'étendue de ses terres n'étoit pas si grande qu'il n'en pût commodément sortir en moins de vingt-quatre heures. M. de Thou dit qu'il rendit trois jours au pape. Le Roi ne vouloit pas que l'archevêque de Nazareth, qui étoit gagné par les Guisards, vînt légat en France. L'affaire s'accommoda, et puis le marquis revint. Il avoit offert au Roi d'enlever le pape par une porte secrète qui étoit au bout d'une galerie du Vatican, où le saint Père avoit accoutumé de se promener seul. Le pape disoit qu'il voudroit M. de Pisani pour sujet, mais qu'il ne le vouloit point pour ambassadeur. Il lui a dit plusieurs fois: «Plût à Dieu que votre maître eût autant de courage que vous! nous ferions bien nos affaires.» Il entendoit le dessein qu'il avoit de chasser les Espagnols du royaume de Naples, et c'est à quoi il vouloit employer cette grande quantité d'argent qu'il amassoit. Le roi d'Espagne en avoit été averti; c'est pourquoi il envoya exprès un ambassadeur à Rome pour le sommer de contribuer à la guerre contre les hérétiques de France. Mais le pape fit dire à l'ambassadeur qu'il lui feroit couper la tête s'il lui faisoit une semblable sommation; sur quoi l'ambassadeur n'osa passer outre. Ce même pape disoit au marquis de Pisani qu'il n'y avoit qu'un homme et qu'une femme en Europe qui méritassent de commander, mais qu'ils étoient tous deux hérétiques: c'étoient le roi de Navarre et la reine Elisabeth.
Comme M. de Pisani revenoit de Rome avec l'évêque du Mans (de Rambouillet)[56], leur galère fut surprise par un corsaire nommé Barberoussette. Ce corsaire les retint huit jours, et prétendoit bien en tirer grosse rançon. Le marquis, voyant un jour que le corsaire avoit quitté la galère, après avoir donné ses prisonniers en garde à ses gens, délibéra de sortir sans rien payer. M. du Mans, craignant la furie du corsaire, n'y vouloit nullement entendre; enfin M. de Pisani lui dit: «Allez prier Dieu, et me laissez faire le reste.» En effet, il prit si bien son temps, qu'assisté des François qui avoient été pris avec eux, il tua le capitaine et se rendit maître de la galère. Apparemment cet exploit ne s'est point fait sans de notables circonstances; mais quelques diligences que j'aie faites, je n'en ai pu apprendre autre chose, sinon que le neveu du corsaire, charmé de la bravoure et de la conduite du marquis, se jeta à ses pieds et lui demanda en grâce de le recevoir au nombre de ses domestiques. Le marquis l'embrassa, et cet homme mourut effectivement à son service. Il ne faut pas s'étonner de cela, tout le monde l'aimoit; les hôteliers d'Italie, quelque intéressés qu'ils soient, au second voyage qu'il y fit, ne vouloient pas qu'il payât. Il laissa à Rome sa femme et une fille, qui fut le seul enfant né de ce mariage[57], parce qu'il n'y avoit rien à craindre pour elles au milieu de leurs parents. Cette dame, qui étoit une femme de sens, faisoit en quelque sorte avec M. le cardinal d'Ossat, qui n'étoit alors qu'agent, le métier d'ambassadeur. Après il la fit venir en France, quand les choses furent un peu plus calmes.
Pour lui, à son retour il suivit Henri IV. En une rencontre, le Roi voyant qu'il étoit nécessaire de prendre un poste contre l'ordre et à la chaude, fit commandement à M. de Pisani d'y aller. Il y va. Quelqu'un avertit le Roi que le marquis étoit trop âgé pour un semblable commandement. Le Roi s'excusa en disant: «Il est si bien fait, si propre et si bien à cheval, que je l'ai pris pour un jeune homme; courez après lui et prenez sa place.» Le marquis répondit: «J'irai, et si je reviens, je prierai le Roi d'y prendre garde de plus près une autre fois.» Le Roi disoit que si tous les seigneurs de sa cour et tous les officiers de son armée étoient aussi ardents à le servir, qu'il ne faudroit point de trompettes pour sonner le boute-selle.
Quelque sévère qu'il fût, on a remarqué que les jeunes gens l'aimoient fort et se plaisoient extrêmement avec lui. Ils lui portoient un tel respect qu'ils n'osoient paroître devant lui, s'ils n'étoient tout-à-fait dans la bienséance. Il aimoit les gens de lettres, quoiqu'il ne fût pas autrement savant. M. de Thou a laissé par écrit en des Mémoires à la main, qu'il ne savoit point de vie plus belle à écrire[58].
Quand on crut que Malte seroit assiégée pour la seconde fois, le marquis de Pisani, Timoléon de Cossé, et Strozzi, qui mourut depuis aux Tercères, se jetèrent dans la place comme volontaires.
Il avoit été fort galant; on croit que ce fut un des premiers amants de mademoiselle de Vitry, depuis madame de Simier. Madame la marquise de Rambouillet, sa fille, avoit plusieurs lettres qu'elle lui écrivoit, mais par malheur on les a laissé perdre.
Il fut ensuite un des ambassadeurs pour l'absolution; mais le pape Clément VIII ne voulut recevoir ni lui, ni le cardinal de Gondi.
Henri IV lui donna la cornette blanche à commander. Il le fit gouverneur de feu M. le Prince[59], qu'il venoit de déclarer héritier présomptif de la couronne, et lui dit que s'il avoit un fils, il le lui donneroit, mais qu'il lui donnoit celui qui devoit régner après lui, qu'il le prioit d'en prendre soin, que la France lui auroit l'obligation de lui avoir fait un bon roi. Le marquis avoit les appointemens de gouverneur de Dauphin, et ne logeoit point avec M. le Prince. M. de Haucourt étoit le sous-gouverneur; mais la peste étant survenue à Paris, il eut ordre de le mener à Saint-Maur, où il demeura avec lui pendant deux ans. Et comme un jour ils étoient ensemble à la chasse, et qu'un paysan, auprès duquel ils passoient, se fut mis le ventre à terre, sans que le jeune prince le saluât, même de la tête, le marquis l'en reprit fort aigrement, et lui dit: «Monsieur, il n'y a rien au-dessous de cet homme, il n'y a rien au-dessus de vous; mais si lui et ses semblables ne labouroient la terre, vous et vos semblables seriez en danger de mourir de faim.»
Un jour ce petit prince, en jouant avec mademoiselle de Pisani, depuis madame la marquise de Rambouillet, alors âgée de huit ans, la prit par la tête et la baisa. Le marquis, qui en fut averti, l'en fit châtier très-sévèrement, car les princes sont des animaux qui ne s'échappent que trop. On en a fait la guerre bien des fois à cette demoiselle, comme si elle étoit cause de l'aversion que feu M. le Prince a eue toute sa vie pour les femmes.
M. de Pisani n'avoit nullement bonne opinion de M. le Prince, et trouvoit qu'il n'avoit pas une belle inclination. Au reste, madame la princesse (Charlotte de La Trémouille) et le marquis n'étoient jamais d'accord ensemble. Il avoit résolu de quitter cet emploi à la première occasion, et sans doute il eût demandé son congé à la dissolution du mariage du Roi, mais il mourut à Saint-Maur un peu devant, et le Roi donna le comte de Belin pour gouverneur à M. le Prince, avec ce témoignage honorable pour M. de Pisani: «Quand j'ai voulu, dit-il, faire un roi de mon neveu, je lui ai donné le marquis de Pisani; quand j'en ai voulu faire un sujet, je lui ai donné le comte de Belin.» Ce comte s'accorda bien mieux que le marquis avec madame la princesse, et ils firent de belles galanteries ensemble.
Depuis, il peut y avoir quatorze à quinze ans, mademoiselle de Rambouillet, aujourd'hui madame de Montausier, étant allée à Saint-Maur avec feu madame la Princesse, une infinité de gens vinrent au château pour voir, disoient-ils, la petite-fille de ce M. de Pisani, dont ils avoient ouï parler à leurs pères.
Le marquis de Pisani étoit fier. Le maréchal de Biron le fit prier de mettre à prix un fort beau cheval d'Espagne qu'il avoit, puisqu'aussi bien il n'alloit plus à la guerre. Le marquis, au lieu d'y entendre, répondit que s'il savoit où il y en a encore trois de même, il en donneroit deux mille écus de la pièce pour les mettre à son carrosse. En ce temps-là on n'alloit pas si communément à six chevaux.
On a dit que le marquis de Pisani avoit rapporté d'Espagne, qui est un pays à simagrées, certaine affectation de ne point boire; mais madame de Rambouillet dit que cela vient d'une blessure qu'il reçut à la bataille de Moncontour, pour laquelle, craignant l'hydropisie, on lui conseilla de boire le moins qu'il pourroit. Insensiblement il s'accoutuma à boire fort peu, et enfin il voulut voir si on pourroit se passer de boire. En effet, il fut onze ans sans boire; mais il mangeoit beaucoup de fruits.
M. DE BELLEGARDE[60],
ET BEAUCOUP DE CHOSES DE HENRI III.
Les gens qui connoissoient bien M. de Bellegarde (comme M. de Racan) disent qu'on a cru trois choses de lui qui n'étoient point: la première, que c'étoit un poltron; la seconde, qu'il étoit fort galant; la troisième, qu'il étoit fort libéral. A la vérité, il ne recherchoit pas le péril, mais il ne manquoit nullement de cœur; dans la suite nous en verrons des preuves. Il avoit le port agréable, étoit bien fait, et rioit de fort bonne grâce. Son abord plaisoit; mais hors quelques petites choses qu'il disoit assez bien, tout le reste n'étoit rien qui vaille. Ses gens étoient toujours déchirés, et hors que ce fût pour quelque entrée, ou pour quelque autre chose semblable, il n'eût pas voulu faire un sou de dépense; mais dans les occasions d'éclat, la vanité l'emportoit. Il n'étoit point trop bel homme de cheval, à moins que d'être armé, car cela le faisoit tenir plus droit. Il étoit grand et fort, et portoit fort bien ses armes. Je n'ai que faire de dire que sa beauté lui servit fort à faire sa fortune auprès de Henri III. On sait ce que dit un courtisan de ce temps-là, à qui on reprochoit qu'il ne s'avançoit pas comme Bellegarde. «Hé! dit-il, il n'a garde qu'il ne s'avance; on le pousse assez...» Il avoit la voix belle, et chantoit bien, mais il n'en fit jamais son capital, et cessa de chanter d'assez bonne heure.
Une dame d'Auvergne, sœur de madame de Senneterre, de la maison de La Chastre, se mit en tête d'être galantisée par ce M. de Bellegarde, dont elle entendoit tant parler, et un jour qu'il passoit assez près du lieu où elle demeuroit, elle l'envoya prier de venir loger chez elle. Il y alla; elle se fit toute la plus jolie qu'elle put;... et il repartit le lendemain matin. Au bout de trente ans il la revit à Paris; elle étoit effroyablement changée; il ne voulut pas croire que ce fût elle, et craignoit que le monde ne s'imaginât que cette femme-là ne pouvoit jamais avoir été passable.
Jamais il n'y eut un homme plus propre; il étoit de même pour les paroles. Il ne pouvoit entendre nommer un pet. Une nuit il eut une forte colique venteuse; il appela ses gens et se mit à se promener, et, en se promenant, il pétoit; Yvrande, garçon d'esprit, qui étoit à lui, y vint comme les autres, mais il se cacha; M. de Bellegarde l'aperçut à la fin: «Ah! vous voilà, lui dit-il, y a-t-il long-temps que vous y êtes?—Dès le premier, monsieur, dès le premier.» M. de Bellegarde se mit à rire, et cela acheva de le guérir.
Un jour que le dernier cardinal de Guise, qui étoit archevêque de Reims, vint fort frisé dîner chez M. de Bellegarde, le même Yvrande alla dire tout bas ces quatre vers à M. le Grand (on appeloit ainsi M. de Bellegarde):
Les prélats des siècles passés
Etoient un peu plus en servage,
Ils n'étoient bouclés ni frisés,
Et......... rarement leur page.
Malgré toute cette grande propreté dont nous venons de parler, dès trente-cinq ans M. de Bellegarde avoit la roupie au nez; avec le temps cette incommodité augmenta. Cela choquoit fort le feu roi Louis XIII, qui pourtant n'osoit le lui dire, car on lui portoit quelque respect. Le Roi dit à M. de Bassompierre qu'il le lui dît. M. de Bassompierre s'en excusa. «Mais, Sire, dit-il au Roi, ordonnez en riant à tout le monde de se moucher, la première fois que M. de Bellegarde y sera.» Le Roi le fit, mais M. de Bellegarde se douta d'où venoit ce conseil, et dit au Roi: «Il est vrai, Sire, que j'ai cette incommodité, mais vous la pouvez bien souffrir, puisque vous souffrez les pieds de M. de Bassompierre.» Or, M. de Bassompierre avoit le pied fin. On empêcha que cette brouillerie n'allât plus loin.
Une fois qu'on attendoit M. de Bellegarde à Nancy, où il devoit aller de la part du Roi, un conseiller d'état du duc de Lorraine revenoit d'un petit voyage à neuf heures du soir. Il se présenta aux portes pour voir si on lui ouvriroit. Il dit: «C'est M. le Grand.» On crut que c'étoit M. de Bellegarde. Voilà les tambours, les trompettes, grande quantité de flambeaux, des gens qui venoient demander où est M. le Grand. «Le voilà qui vient,» disoient les valets. Le duc l'envoya prier de venir au palais. Il y va bien étonné de tant d'honneurs, au lieu qu'on avoit accoutumé de n'ouvrir à personne à cette heure-là. Le duc lui dit: «Où est M. Le Grand?—Monseigneur, c'est moi, je suis le Grand.—Vous êtes un grand sot,» lui dit le duc, et il le quitta là, fort en colère de la bévue de ses gens.
Pour en revenir à ce que nous avons dit, qu'il ne manquoit point de cœur, je rapporterai ce que M. d'Angoulême, bâtard de France[61], dit de lui dans ses Mémoires au combat d'Arques: «Parmi ceux, dit-il, qui donnèrent le plus de marques de leur valeur, il faut nommer M. de Bellegarde, grand-écuyer, duquel le courage étoit accompagné d'une telle modestie, et l'humeur d'une si affable conversation, qu'il n'y en avoit point qui parmi les combats fît paroître plus d'assurance, ni dans la cour plus de gentillesse. Il vit un cavalier tout plein de plumes, qui demanda à faire le coup de pistolet pour l'amour des dames; et comme il en étoit le plus chéri, il crut que c'étoit à lui que s'adressoit le cartel, en sorte que, sans attendre, il part de la main sur un genêt, nommé Frégouze, et attaque avec autant d'adresse que de hardiesse ce cavalier, lequel tirant M. de Bellegarde d'un peu loin, le manque; mais lui, le serrant de près, lui rompit le bras gauche, si bien que, tournant le dos, le cavalier chercha son salut, en faisant retraite dans le premier escadron qu'il trouva des siens[62].»
Il fit bien au combat de Fontaine-Françoise, et à La Rochelle. On l'avoit donné à Monsieur, depuis M. d'Orléans, pour lui servir de conseil, quand il fit faire son fort devant La Rochelle. M. de Bellegarde avoit ordre sur toutes choses d'empêcher qu'on ne se battît. Il sortit des gens de La Rochelle, M. de Bellegarde en étoit assez loin. Cinquante jeunes gentilshommes poussent à eux. Ces gens-là s'ouvrent et les enveloppent. M. le Grand y court en pourpoint, les rallie et les retire. En se retirant il vit quatre Rochellois qui emmenoient un cavalier, il les charge lui deuxième et le délivre.
Quant à sa galanterie, je pense que l'amour qu'il eut pour la reine Anne d'Autriche fut sa dernière amour. Il disoit quasi toujours: «Ah! je suis mort.» On dit qu'un jour, comme il lui demandoit ce qu'elle feroit à un homme qui lui parleroit d'amour: «Je le tuerois, dit-elle.—Ah! je suis mort,» s'écria-t-il. Elle ne tua pourtant pas Buckingham, qui fit quitter la place à notre courtisan d'Henri III. Voiture en fit un pont-breton[63], qui disoit:
L'astre de Roger
Ne luit plus au Louvre;
Chacun le découvre,
Et dit qu'un berger,
Arrivé de Douvre,
L'a fait déloger.
Un jour Du Moustier[64] le trouva de la plus méchante humeur du monde; il s'habilloit, et s'étoit fait apporter sa boîte aux rubans; il n'y en avoit point trouvé de jaune. «En voilà, dit-il, de toutes les couleurs, il n'y en manque que de celle qu'il me faut aujourd'hui. Ne suis-je pas malheureux? je ne trouve jamais ce dont j'ai affaire.» Madame de Rambouillet, à qui on avoit fait ce conte, dit qu'apparemment il tenoit cela d'Henri III, dont M. Bertaut, le poète, alors lecteur du Roi, depuis évêque de Seez, contoit une chose toute pareille. «Une après-dîner, disoit-il, que Henri III étoit sur son lit assez chagrin, il regardoit une image de Notre-Dame qui étoit dans des Heures, dont la reliure ne lui plaisoit pas, et il en avoit d'autres, où il la vouloit faire mettre: «Bertaut, me dit-il, comment ferions-nous pour la faire passer dans ces autres Heures? coupe-la.» Je pris des ciseaux, et invoquai en tremblant l'Adresse et tous ses artifices, mais je ne pus m'empêcher d'y faire quelques dents. «Ah! dit le Roi, ma pauvre petite image! ce maladroit l'a toute gâtée! Ah! le fâcheux! Ah! qui m'a donné cet homme-là!» Il en dit par où il en savoit. M. de Joyeuse arrive, il lui fait des plaintes de Bertaut, Bertaut n'étoit bon qu'à noyer. Dans ces entrefaites, voilà, ajoutoit M. Bertaut, un ambassadeur qui arrive. «Ah! l'importun ambassadeur, dit le Roi, il prend toujours si mal son temps. Donnez-moi pourtant mon manteau.» Il va dans la chambre de l'audience. Vous eussiez dit que c'étoit un Dieu, tant il avoit de majesté.» On conclut, de là que ce prince étoit merveilleusement mol et efféminé, mais qu'il se surmontoit en quelques rencontres. Il étoit libéral, et faisoit les choses de fort bonne grâce. Ce même M. Bertaut l'alla voir un jour; mais quoiqu'à son goût il se fût fort paré, le Roi, d'un ton chagrin, lui dit: «Bertaut, comme vous voilà fait! Combien avez-vous de pension?—Tant, Sire.—Je vous donne le double, et soyez mieux habillé[65].»
Allant à la foire Saint-Germain, il trouva un jeune garçon endormi; un assez bon prieuré vaquoit, plusieurs personnes étoient après, à qui l'auroit. «Je le veux donner, dit-il, à ce garçon, afin qu'il se puisse vanter que le bien lui est venu en dormant.» Ce jeune garçon s'appeloit Benoise[66]; il le prit en affection et le fit secrétaire du cabinet. Ce Benoise avoit soin de lui tenir toujours des plumes bien taillées, car le Roi écrivoit assez souvent. Un jour, pour essayer si une plume étoit bonne, Benoise avoit écrit au haut d'une feuille ces mots: Trésorier de mon épargne. Le Roi ayant trouvé cela, y ajouta: «Payez présentement à Benoise, mon secrétaire, la somme de trois mille écus,» et signa. Benoise trouva cette ordonnance et en fut payé.
On dit que Fernel[67] dit à Henri II, qu'il falloit se résoudre à voir la Reine durant ses mois, parce qu'il croyoit que la partie étoit trop foible, et que c'étoit ce qui l'empêchoit de concevoir. Le Roi eut de la peine à y consentir; il le fit pourtant. Aussitôt les mois cessèrent. Fernel conclut que la Reine avoit conçu; mais le premier enfant fut si malsain, qu'il ne put vivre jusques à vingt ans. Les autres ne sont pas morts faute de bons tempéraments.
Albert de Gondi, depuis maréchal et duc de Retz, avoit été premier gentilhomme de la chambre sous Charles IX; Henri III étant parvenu à la couronne, il se douta bien, car il étoit bon courtisan, qu'on l'obligeroit à se défaire de sa charge, car c'est proprement une charge pour un homme qui plaît, et nullement pour un visage qui n'est point agréable. Il fut donc trouver le Roi et lui remit sa charge. Le Roi la donna à M. de Joyeuse, et le lendemain envoya un brevet de duc à madame de Retz, avec ce compliment, «qu'elle étoit de trop bonne maison pour n'avoir pas un rang que de moindres qu'elle avoient.» Et cela étoit bien plus galant que s'il se fût adressé au mari. La duchesse de Retz, de la maison de Clermont-Tallard de Tonnerre, étoit veuve du fils de M. l'amiral d'Annebault. Sa mère, madame de Dampierre[68], de la maison de Vivonne, ne pouvant l'empêcher d'épouser M. de Retz, lui donna sa malédiction. Cette mère avoit été dame d'honneur de la reine Elisabeth[69]. On conte d'elle une chose assez raisonnable. Elle avoit fait une de ses nièces fille d'honneur de la reine Louise, et s'étant aperçue que le Roi la cajoloit, un beau matin elle la met dans un carrosse et la renvoie à son père. Le Roi n'en osa rien dire. Cette dame étoit fort estimée, et on avoit du respect pour elle.
Madame de Retz, malgré la malédiction de sa mère, ne laissa pas d'avoir bon nombre d'enfants. Le marquis de Bellisle, son fils aîné, épousa une fille de la maison de Longueville, qui étoit belle et bien faite; elle voulut venger la mort de son mari, tué au Mont-Saint-Michel, et après cela elle se fit religieuse, fut abbesse de Fontevrault, et puis fondatrice du Calvaire. Elle fit cette réformation, et mourut comme une sainte.
Le cardinal de Richelieu fit exiler M. de Bellegarde à Saint-Fargeau, où il demeura huit ou neuf ans. Feu M. le Prince, qui eut son gouvernement de Bourgogne, voulut aussi avoir Seurre, que M. de Bellegarde avoit acheté à madame de Mercœur pour en faire une duché, et lui donner son nom. La chose étoit faite de façon que la duché devoit aller à M. de Termes, son frère, et à ses fils, s'il en avoit alors. Il fut tué à Montauban. M. de Termes mourut le premier, et ne laissa qu'une fille que M. de Bellegarde maria à M. de Montespan. Feu M. le Prince acheta donc Bellegarde, et M. de Bellegarde acheta Choisy, dans la forêt d'Orléans, terre de la maison de L'Hospital, à laquelle il donna le nom de Bellegarde. C'est sur cela que M. de Bellegarde d'aujourd'hui, qui est fils de la sœur et s'appelle Gondrin en son nom (on l'appeloit au commencement Montespan), prétend être duc. Il n'a point d'enfant; mais ses frères, les marquis d'Antin et Termes-Pardaillan, en ont. Il est vrai que ce sont de pauvres garçons pour l'esprit. L'archevêque de Sens est aussi son frère.
Nous avons vu revenir M. de Bellegarde à la cour, après la mort du cardinal de Richelieu, et il a porté le deuil de ce prince (Louis XIII), qui ne pouvoit souffrir sa roupie. Il est vrai qu'il mourut bientôt après.
M. DE TERMES[70].
M. de Termes savoit bien mieux la guerre que son frère, M. de Bellegarde, qui ne la savoit point du tout, et il étoit capable de commander; il avoit la survivance de la charge de grand-écuyer. C'était un fort bel homme de cheval, mais le plus puant homme du monde. Les dames attendoient quelquefois pour le voir passer à cheval. Il eut un coup de fauconneau aux guerres des Huguenots, qui lui mit les deux genoux en dehors; pour réparer ce défaut, il portoit ses jarretières en dedans. Avec tout cela il dansoit fort bien.
Il étoit de fort amoureuse manière. Rien ne fit tant de bruit que la galanterie d'une fille de la Reine-mère, nommée Sagonne. Il alla familièrement coucher avec elle dans le Louvre. La gouvernante fit du bruit, il sauta par la fenêtre, mais il laissa son pourpoint; c'étoit au premier étage du Louvre sur le perron. Les gardes de la porte le laissèrent sauver; il étoit assez aimé, puis on pardonné aisément les crimes d'amour. La demoiselle fut chassée, et lui exilé; mais il fit bientôt sa paix. J'ai ouï dire à un vieux porte-manteau dix Roi, nommé Véron, qu'il lui a voit tenu une échelle pour traverser d'un côté de rue à l'autre, à un troisième étage, afin d'aller voir une religieuse. Il se mit jambe de çà jambe de là sur l'échelle qui étoit étroite, et en revint comme il y étoit allé. Il aima encore une autre fille de la feue Reine-mère (Marie de Médicis), nommée de Bains, supérieure des carmélites; mais il ne fut pas en danger de perdre son pourpoint, comme l'autre fois. Cette fille étoit plus agréable que belle, mais il n'y a jamais eu une plus aimable personne; elle a toujours eu de la vertu, et ne se fit religieuse que par dévotion. On en fait aujourd'hui une béate. M. de Bellegarde avoit marié M. de Termes avec l'héritière du marquis de Mirebeau-Chabot, en Bourgogne. Cette folle épousa depuis ce fou de président Vigne, premier président du parlement de Metz, qui est mort lié et gueux. Quand elle eut fait cette extravagance, mademoiselle du Tillet la fut voir, et faisant, semblant de ne rien savoir, elle lui dit: «Que veulent dire vos gens, madame ma mie (elle appeloit ainsi toutes les femmes)? ils vous appellent madame Vigné; vous avez un beau et bon nom, pourquoi ne vous appellent-ils pas madame de Termes?—Hé! mademoiselle, dit l'autre, c'est que j'ai épousé M. le président Vigné.—Jésus! ma mie, que dites-vous là? reprit mademoiselle du Tillet; si vous aimiez ce garçon, eh bien! ne pouviez-vous pas en passer votre envie? Dieu pardonne, madame ma mie, mais les hommes ne pardonnent point.»
LA PRINCESSE DE CONTI[71].
La princesse de Conti étoit fille du duc de Guise, que Henri III fit tuer aux Etats de Blois; mais avant que de parler de ses galanteries, je dirai quelque chose de celles de sa bisaïeule et de sa mère. Madame de Guise[72], mère de François, duc de Guise, tué au siége d'Orléans, étant amoureuse d'un seigneur de la cour, pour jouir de ses amours et éviter les mauvais bruits, le faisoit conduire la nuit, dans sa chambre, les yeux bandés, et on le ramenoit de même. Un de ses amis lui conseilla de couper de la frange du lit, et d'aller après chez toutes les dames, pour voir s'il trouveroit de la frange semblable. Il découvrit ainsi qui étoit la dame, et au premier rendez-vous, il le lui fit connoître; mais cette impertinente curiosité rompit leur commerce. M. d'Urfé a mis cette histoire dans l'Astrée sous le nom d'Alcippe[73], père de Céladon, c'est-à-dire père de M. d'Urfé lui-même; et ce pourroit bien être en effet quelqu'un de sa maison, car ce qu'il dit ensuite de la délivrance de son ami est véritable, et le roi François Ier l'ayant su, s'écria: «Ah! le paillard!» Ensuite ce M. d'Urfé, qui avoit délivré son ami, en écrivant à quelqu'un de la cour, signa par galanterie: Le Paillard. Depuis quelques-uns de cette maison ont eu ce nom-là pour nom de baptême; au moins l'ai-je ainsi ouï dire. Cela me fait souvenir d'une bonne maison d'Auvergne qu'on appelle d'Aché, au moins signent-ils ainsi, mais leur véritable nom est fort vilain; ils se nomment Merdezac, et on dit que c'est un sobriquet qui fut donné à un de leurs auteurs dans je ne sais quelle bataille, où, quoiqu'il lui eût pris un dévoiement, il ne se retira point du combat et y fit merveilles.
Le Balafré, père de la princesse de Conti, fut beaucoup plus malheureux en femme que son grand-père. La sienne[74] se gouvernoit fort mal. Un de ses amis, croyant qu'il ne s'en apercevoit point, voulut tenter s'il pourroit le lui dire; il lui raconta donc qu'il avoit un ami dont la femme ne vivoit pas bien, et qu'il le prioit de lui dire s'il lui conseilloit de le découvrir à cet ami; «car j'en suis si assuré, ajouta-t-il, que je puis le prouver facilement.» Le Balafré, qui avoit bon nez, lui répondit: «Pour moi, je poignarderois qui me viendroit dire une chose comme cela.—Ma foi! reprit l'autre, je ne le dirai donc point à mon ami, car il pourroit bien être de votre humeur.»
Il lui fit pourtant la peur tout entière, à ce qu'on dit; car un jour qu'elle se trouvoit un peu mal, après avoir témoigné qu'il avoit quelque chose dans l'esprit qui le chagrinoit fort, il lui dit d'un ton assez étrange qu'il falloit qu'elle prît un bouillon; elle lui dit qu'elle n'en avoit point de besoin. «Vous m'excuserez, madame, il en faut prendre un.» Et de ce pas en envoya quérir un à la cuisine. Elle qui n'avoit pas la conscience trop nette, crut fermement qu'il la vouloit dépêcher, et lui demanda en grâce qu'elle ne prît ce bouillon que dans une demi-heure. On dit qu'elle employa ce temps-là à se préparer à la mort, sans en rien dire toutefois, et qu'après elle prit le bouillon qu'il lui envoya, et qui n'étoit qu'un bouillon à l'ordinaire.
Saint-Mégrin (La Vauguyon), qu'on a cru père de feu M. de Guise, parce qu'il étoit camus comme lui, étoit son galant. M. de Mayenne, qui n'entendoit pas raillerie, le fit assassiner. Il en fit autant à Sacremore, qu'on accusoit de coucher avec la fille de madame de Mayenne. Ce Sacremore étoit un gentilhomme dont je n'ai pu savoir autre chose.
M. de Mayenne, pour attraper sa femme[75], qui s'inquiétoit fort de ce qu'il sortoit la nuit, faisoit mettre son valet avec sa robe de chambre auprès d'une table, avec bien des papiers, comme s'il eût travaillé à quelque grande affaire; ce valet, de loin, faisoit signe de la main à madame de Mayenne qu'elle se retirât, et elle se retiroit par respect.
Mademoiselle de Guise, depuis princesse de Conti, fut cajolée de plusieurs personnes, et entre autres du brave Givry. On dit qu'en ayant obtenu un rendez-vous, elle s'avisa par galanterie de se déguiser en religieuse. Givry monta par une échelle de corde; mais il fut tellement surpris de trouver une religieuse au lieu de mademoiselle de Guise, qu'il lui fut impossible de se remettre, et il fallut s'en retourner comme il étoit venu. Depuis il ne put obtenir d'elle un second rendez-vous; elle le méprisa, et Bellegarde[76] acheva l'aventure[77]. Il est vrai que, de peur de semblable surprise, elle ne se déguisa point en religieuse. J'ai ouï dire que ce fut sur le plancher, dans la chambre de madame de Guise même, qui étoit sur son lit, et qui s'étant trouvée assoupie avoit fait tirer les rideaux pour dormir. Mademoiselle de Vitry, confidente de mademoiselle de Guise, étoit la Dariolette[78]. A un soupir expressif de la belle, la mère se réveilla, et demanda ce que c'étoit. «C'est, répondit la confidente, que mademoiselle s'est piquée en travaillant.» Avant cela, durant une trève de peu d'heures, Bellegarde et Givry vinrent causer à la porte de la Conférence avec madame et mademoiselle de Guise. M. de Nemours[79], amoureux aussi bien qu'eux de cette jeune princesse, nonobstant la trève fit tirer sur eux. Bellegarde se retire, et Givry, qui étoit plus brave que lui, lui crioit: «Quoi, Bellegarde, tu fais retraite devant cette beauté!» Enfin Givry[80], voyant qu'elle le quittoit, lui écrivit un billet que je mettrai ici, parce que c'est un des plus beaux billets qu'on puisse trouver:
«Vous verrez, en apprenant la fin de ma vie, que je suis homme de parole, et qu'il étoit vrai que je ne voulois vivre qu'autant que j'aurois l'honneur de vos bonnes grâces. Car ayant appris votre changement, je cours au seul remède que j'y puisse apporter, et vais périr sans doute, puisque le ciel vous aime trop pour sauver ce que vous voulez perdre, et qu'il faudroit un miracle pour me tirer du péril où je me jetterai. La mort que je cherche et qui m'attend m'oblige à finir ce discours. Voyez donc, belle princesse, par mon respectueux désespoir, ce que peuvent vos mépris, et si j'en étois digne.»
En effet, il s'engagea si fort parmi les ennemis, au siége de Laon, qu'il y fut tué. On lui avoit prédit depuis peu, à ce que j'ai entendu dire, qu'il mourroit devant l'an, et cela se pouvoit entendre devant l'année, ou devant la ville de Laon.
Je dirai encore un mot de ce M. de Givry. Il avoit aimé autrefois une dame, dont je n'ai pu savoir le nom. Comme il la pressoit, car il voyait bien qu'elle l'aimoit, elle lui dit un jour en soupirant: «Si vous saviez en quelle peine je suis, vous auriez pitié de moi. Je ne puis me résoudre à vous perdre, et si je vous accorde ce que vous me demandez, je mourrai, sans doute, de déplaisir.» Le cavalier, qui connut aux larmes et à la manière dont la belle, parloit, que ce n'étoit point une feinte, en fut si touché, qu'encore qu'il fût persuadé qu'il n'avait qu'à persévérer pour tout avoir, il lui dit, en prenant le ciel à témoin, que jamais il ne lui en parleroit, et qu'il l'aimeroit désormais comme sa sœur.
Mademoiselle de Guise se gouverna ensuite de sorte qu'il n'y avoit que le prince de Conti capable de l'épouser[81]. C'étoit un stupide.
En une petite ville où la cour passoit, le juge qui venoit haranguer le Roi s'adressa après à la princesse de Conti, qu'il prit pour la Reine. Le Roi dit tout haut: «Il ne se trompe pas trop, elle l'auroit été, si elle eût été sage[82].» On dit que comme elle prioit M. de Guise, son frère, de ne jouer plus, puisqu'il perdoit tant: «Ma sœur, lui dit-il, je ne jouerai plus quand vous ne ferez plus l'amour.—Ah! le méchant, reprit-elle, il ne s'en tiendra jamais.»
Elle avoit beaucoup d'esprit; elle a même écrit une espèce de petit roman qu'on appelle les Adventures de la cour de Perse[83], où il y a bien des choses arrivées de son temps. Elle étoit humaine et charitable; elle assistoit les gens de lettres, et servoit qui elle pouvoit. Il est vrai qu'elle étoit implacable pour celles qu'elle soupçonnoit d'avoir débauché ses galans. Vers la fin de sa vie, elle devint insupportable sur la grandeur de sa maison, et se mit si fort ses intérêts dans la tête qu'elle faisoit des choses étranges pour cela. Dans cette vision, passant un jour avec feu madame la comtesse de Soissons devant la porte du Petit-Bourbon[84] qui regarde sur l'eau, elle lui fit remarquer qu'on y voyoit encore un reste de la peinture jaune dont elle fut barbouillée autrefois, quand le connétable de Bourbon se retira[85]. «Il faut avouer, dit madame la comtesse, que nos rois ont été bien négligens de ne pas jaunir la muraille de l'hôtel de Guise[86].» Madame la princesse de Conti dit aussi à madame la comtesse: «Vous m'êtes bien obligée de n'avoir point fait d'enfants.—En vérité, lui répondit l'autre, pas tant que vous penseriez; nous sommes fort persuadés qu'il n'a pas tenu à vous.»
Lorsque le cardinal de Richelieu l'envoya en exil dans la comté d'Eu, elle logea vers Compiègne chez un gentilhomme, nommé M. de Jonquières, parce que son carrosse rompit. Il y avoit là dedans trois ou quatre grands garçons; elle ne laissa pas le lendemain de se plâtrer devant eux, avec un pinceau, le visage, la gorge et les bras. Le soir qu'elle y arriva pour passer son chagrin, elle demanda un livre, et lut avec plaisir un vieux Jean de Paris[87], tout gras, qui se trouva dans la cuisine.
PHILIPPE DESPORTES[88].
Philippe Desportes étoit de Chartres et d'assez basse naissance, mais il avoit bien étudié. Il fut clerc chez un procureur à Paris. Ce procureur avoit une femme assez jolie, à qui ce jeune clerc plaisoit un peu trop. Il s'en aperçut, et un jour que Desportes étoit allé en ville, il prit ses hardes, en fit un paquet, et les pendit au maillet de la porte de l'allée avec cet écrit: «Quand Philippe reviendra, il n'aura qu'à prendre ses hardes et s'en aller.» Desportes prit son paquet et s'en va à Avignon (peut-être que la cour étoit vers ce pays-là), sur le pont, où les valets à louer se tiennent, comme à Paris sur les degrés du Palais. Il entendit quelques jeunes garçons qui disoient: «M. l'évêque du Puy a besoin d'un secrétaire.» Desportes va trouver l'évêque qui étoit alors à Avignon. La physionomie de Desportes plut au prélat. Etant au service de M. du Puy, qui étoit de la maison de Senecterre, il devint amoureux de sa nièce, sœur de mademoiselle de Senecterre, dont nous parlerons ensuite. Cette maîtresse est appelée Cléonice dans ses ouvrages[89].
Ce fut du temps qu'il étoit à ce prélat, qu'il commença à se mettre en réputation, par une pièce de vers qui commence ainsi:
O nuit! jalouse nuit, etc.[90]!
Il se garda bien de dire que ce n'étoit qu'une traduction, ou du moins une imitation, de l'Arioste. On y mit un air, et tout le monde la chanta.
Un peu avant sa mort, il eut le déplaisir de voir un livre avec ce titre: la Conformité des Muses italiennes et des Muses françaises[91], où les sonnets qu'il avoit imités ou traduits étoient placés vis-à-vis des siens.
Il fit sa grande fortune durant la faveur de M. de Joyeuse, dont il étoit tout le conseil. Il eut quatre abbayes qui lui valoient plus de quarante mille livres de rente[92]. M. de Joyeuse le mit si bien avec Henri III, qu'il avoit grande part aux affaires. Ce fut alors qu'il fit beaucoup de bien aux gens de lettres, et leur fit donner bon nombre de bénéfices.
Je ne sais si ce fut lui qui mit chez le Roi un nommé Autron, dont Sa Majesté se servoit pour les harangues qu'il avoit à faire; mais il ne l'avoit pas bien averti de ne pas se railler de son maître, car le Roi suant la v..... à Saint-Cloud, demanda un jour à Autron ce qu'on disoit à Paris. «Sire, dit-il étourdiment, on dit qu'il fait bien chaud à Saint-Cloud.» Le Roi se fâcha et lui dit qu'il se retirât.
Desportes cependant quitta le parti du Roi pour suivre messieurs de Guise, parce qu'il crut qu'infailliblement il succomberoit. Il se retira à Rouen avec l'amiral de Villars, auprès duquel il avoit tenu même place qu'auprès de M. de Joyeuse. Depuis pourtant l'amiral et lui se brouillèrent; en voici l'occasion:
La Reine, Catherine de Médicis, avoit une fille d'honneur nommée mademoiselle de Vitry, qui étoit galante, agréable et spirituelle. Desportes lui fit une fille. Comme elle étoit chez la Reine, on dit qu'elle alla accoucher un matin au faubourg Saint-Victor, et que le soir elle se trouva au bal du Louvre, où même elle dansa, et on ne s'en aperçut que par une perte de sang qui lui prit. Elle disoit plaisamment que les femmes se moquoient de prendre la ceinture de sainte Marguerite, elles qui pouvoient crier tout leur soûl; mais que c'étoit aux filles à la mettre, puisqu'elles n'osoient faire un pauvre hélas! Depuis, comme il arrive entre amants, elle n'aima plus M. Desportes et le mit mal avec l'amiral de Villars, qui, quoiqu'elle fût déjà sur le retour, étoit devenu amoureux d'elle à toute outrance. Malicieusement elle dit à l'amiral que s'il avoit toujours Desportes avec lui, on croiroit qu'il ne faisoit rien que par son conseil, et que cet homme le régentoit toujours; car c'étoit par le crédit de Desportes que l'amiral avoit été fait ce qu'il étoit. L'amiral en étoit si fou, qu'en Picardie, allant au combat où il fut tué, après avoir fait sa paix avec Henri IV, il se mit à baiser un bracelet de cheveux de madame de Simier (c'est ainsi qu'elle s'appela après), et dit à M. de Bouillon qui lui en faisoit honte: «En bonne foi, j'y crois comme en Dieu.» Il ne laissa pas d'y être tué.
M. Desportes eut la fantaisie d'avoir tout le patrimoine de sa famille: c'étoit une fantaisie un peu poétique. Il avoit un frère et six sœurs, dont trois ne lui voulurent pas vendre leur part. Il ne leur fit point de bien. Il en fit aux autres, et principalement à son frère.
Régnier, poète satirique, son neveu, ne fut à son aise qu'après la mort de Desportes; alors le maréchal d'Estrées lui fit donner une abbaye de cinq mille livres de rente. Il avoit déjà une prébende de Chartres.
Desportes étoit en si grande réputation, que tout le monde lui apportoit des ouvrages pour en avoir son sentiment. Un avocat lui apporta un jour un gros poème qu'il donna à lire à Régnier, afin de se délivrer de cette fatigue; en un endroit cet avocat disoit:
Je bride ici mon Apollon.
Régnier écrivit à la marge:
Faut avoir le cerveau bien vide
Pour brider des Muses le roi;
Les dieux ne portent point de bride,
Mais bien les ânes comme toi.
Cet avocat vint à quelque temps de là, et Desportes lui rendit son livre, après lui avoir dit qu'il y avoit bien de belles choses. L'avocat revint le lendemain tout bouffi de colère, et, lui montrant ce quatrain, lui dit qu'on ne se moquoit pas ainsi des gens. Desportes reconnoît l'écriture de Régnier, et il fut contraint d'avouer à l'avocat comme la chose s'étoit passée, et le pria de ne lui point imputer l'extravagance de son neveu. Pour n'en faire pas à deux fois, je dirai que Régnier mourut à trente-neuf ans à Rouen, où il étoit allé pour se faire traiter de la v..... par un nommé Le Sonneur. Quand il fut guéri, il voulut donner à manger à ses médecins. Il y avoit du vin d'Espagne nouveau; ils lui en laissèrent boire par complaisance; il en eut une pleurésie qui l'emporta en trois jours.
Desportes, sous le règne de Henri IV, ne laissa pas d'être en estime; et un jour le Roi lui dit en riant, en présence de madame la princesse de Conti: «M. de Tiron (c'étoit sa principale abbaye), il faut que vous aimiez ma nièce[93], cela vous réchauffera et vous fera faire encore de belles choses, quoique vous ne soyez plus jeune.» La princesse lui répondit assez hardiment: «Je n'en serois pas fâchée; il en a aimé de meilleure maison que moi.» Elle entendoit la reine Marguerite, que Desportes avoit aimée lorsqu'elle n'étoit encore que reine de Navarre.
Ce fut lui qui fit la fortune du cardinal du Perron, qui étoit sa créature. Quand il le vit cardinal, il fut bien empêché comment lui écrire, car il ne se pouvoit résoudre à traiter de monseigneur un homme qu'il avoit nourri si long-temps. Il trouva un milieu, et lui écrivit domine.
Mais il faut reprendre madame de Simier[94]; aussi bien nous ne saurions trouver un endroit qui lui soit plus propre que celui-ci.
Elle avoit eu, étant fille de la Reine, une promesse de mariage du jeune Randan (de La Rochefoucauld), et lui, pour s'en dégager, fut contraint de lui donner six mille écus. Après cela, elle s'en alla au Louvre avec une robe de plumes, et dit: «L'oiseau m'est échappé, mais il y a laissé des plumes.» Madame de Randan, mère du cavalier, qui étoit présenté, répondit: «Ce ne sont que de celles de la queue; cela ne l'empêchera pas de voler.» Elle disoit plaisamment qu'elle envoyoit assez souvent ses pensées, au rimeur; c'est-à-dire qu'elle les envoyoit à Desportes pour les rimer. Elle fit pourtant des vers elle-même, mais ce ne fut qu'à quarante ans. On a remarqué, soit qu'effectivement elle fût encore belle, ou que s'étant mise à étudier, elle en fût devenue encore plus spirituelle et plus divertissante, qu'elle a fait beaucoup plus de bruit à cet âge-là qu'en sa jeunesse.
On fit cette épigramme à laquelle elle répondit:
Contre toute loi naturelle,
Vous renversez le droit humain:
La plus jeune[95] est la m.........
Et la plus vieille est la p.....
Elle la retourna ainsi:
Selon toute loi naturelle,
C'est conserver le droit humain:
La plus laide est la m.........
Et la plus belle est la p......
Elle fit la Magdelaine en trois parties; c'étoient pour la plupart des traductions du Tansille[96]. Elle les envoya toutes trois au cardinal Du Perron. Il dit à celui qui lui en demanda son avis de la part de la dame: «Dites-lui qu'elle a fait admirablement bien la première partie de la vie de la Magdelaine.» Un jour qu'elle lui demanda si faire l'amour étoit véritablement un péché mortel: «Non, dit-il, car si cela étoit, il y a long-temps que vous en seriez morte.»
LE CARDINAL DU PERRON[97].
Le cardinal du Perron étoit fils d'un ministre nommé David[98]. Il changea de religion et vint à Paris, où il fit connoissance avec l'abbé de Tiron[99], qui en faisoit cas à cause de son esprit. Du Perron étoit fort colère et fort vindicatif. En un cabaret, il prit querelle avec un homme, et quelque temps après, ayant rencontré ce même homme, il le fit tenir par trois ou quatre autres qu'il avoit avec lui et le poignarda. Le voilà en prison. Desportes, alors en grand crédit, composa avec les parents du mort pour deux mille écus qu'il prêta à du Perron. Ses vers lui acquirent de la réputation, et aussi la facilité qu'il avoit à parler. Il fit un jour un discours devant Henri III, pour prouver qu'il y avoit un Dieu, et, après l'avoir fait, il offrit de prouver, par un discours tout contraire, qu'il n'y en avoit point. Cela déplut au Roi, et il fut comme chassé de la cour.
Dans cette misère, une fois que le Roi alloit au bois de Vincennes, il se tint sur le chemin, et comme il vit le carrosse du Roi à portée de sa voix, il se mit à crier; «Sire, ayez pitié du pauvre du Perron;» et il continua jusqu'à ce qu'il l'eut perdu de vue. Quelques personnes persuadèrent au Roi, comme apparemment c'étoit la vérité, que le pauvre homme n'avoit offert de faire ce discours opposé à l'autre, que pour faire parade de son esprit; qu'il avoit le fonds bon et qu'il ne péchoit que par emportement. Il suivit le Roi à Tours, et s'adonna, car c'étoit son talent, à lire les livres de controverse. Il fut fait évêque d'Evreux (en 1591), et ce fut lui qui instruisit Henri IV en la religion catholique. On le fit quelque temps après archevêque de Sens, et enfin cardinal (en 1604). Le pape y eut de la répugnance, et disoit: «Non bastava al figlio d'un eretico d'esser vescovo; vuol ancora esser cardinale.»
A propos du pape, l'archevêque de Reims, Léonor de Valencay[100], dans un Traité de la puissance du pape[101], dit que le cardinal du Perron souffrit qu'on lui donnât un coup de gaule dans la cérémonie de l'absolution de Henri IV, et que ce fut sur la parole qu'on lui donna de l'avancer, comme en effet il fut fait cardinal ensuite. Henri IV ne le sut que quatre mois avant de mourir, et on raconte qu'il disoit qu'il se ressentiroit de ce coup de gaule. Vous verrez que ce coup de gaule, auquel M. du Perron consentit, fit résoudre le pape. Il vainquit enfin la répugnance qu'il avoit à le faire cardinal.
Il rapporta la v..... de Rome et en mourut. En mourant, il ne voulut jamais dire autre chose, quand il prit l'hostie, sinon qu'il la prenoit comme les apôtres l'avoient prise. On disoit qu'il avoit voulu mourir en fourbe, comme il avoit vécu. C'étoit un fort bel homme. Il dit une fois une assez plaisante chose d'un prédicateur qui disoit: M. saint Augustin, M. saint Jérôme, etc.: «Vraiment, dit-il, il paroît bien que cet honnête homme n'a pas grande familiarité avec les Pères, car il les appelle encore monsieur.»