LA PRÉSIDENTE LESCALOPIER.

Lescalopier, président aux enquêtes, épousa une mademoiselle Germain, fille unique, qui étoit riche; depuis, il vendit sa charge, et eut un brevet de conseiller d'État. Ce n'étoit pas un homme trop bien bâti. Etant marié, il se négligea fort, devint bourru, et ne faisoit plus que lire Tacite. Sa femme, qu'on nomma toujours la présidente, étoit blonde et de belle taille, mais un peu gâtée de petite-vérole. Quand ce fou de marquis de Casquès[15], ambassadeur de Portugal, étoit ici, la voyant masquée au Cours, il la crut belle; mais quand, par je ne sais quelle aventure, elle se fut démasquée, il la pria de se remasquer. Elle vouloit pourtant faire accroire qu'il lui avoit envoyé des gants et des parfums, comme il faisoit à celles qui lui avoient plu. Le comte de Charost[16] avoit épousé la sœur de Lescalopier; ils logeoient ensemble. Toutes deux, aussi sottes l'une que l'autre, elles ne se vouloient point céder. «Moi, je suis femme de l'aîné.—Moi, je suis femme d'un capitaine des gardes-du-corps.» Elles se faisoient garder leur place à la table dès que le couvert étoit mis, l'une par un page, l'autre par un laquais.

On dit de la présidente que, croyant que La Rivière, aujourd'hui M. de Langres, l'aimoit, à une collation elle ne mangea point, parce qu'il lui avoit dit que si elle lui vouloit témoigner qu'elle agréoit ses services, elle ne mangeroit point. Il se vouloit moquer d'elle, et en avoit averti la compagnie. Tout le monde se tuoit de la servir. «Je ne saurois manger, disoit-elle; j'ai une cruelle migraine.» Quelque temps après, elle demande un verre d'eau. La Rivière lui fit signe. Elle n'osa boire, et fit semblait qu'un mal de cœur lui venoit de prendre.

Brégis, en dansant avec elle les six visages, la voulut baiser comme on fait à la fin; elle ne le vouloit pas. Il tâcha de la baiser par force; elle lui donna un soufflet, et lui la décoiffa. Ne voilà-t-il pas des gens bien raisonnables?

Montferville a été de ses galans; mais celui qui a fait le plus de bruit, ç'a été Vassé, neveu de d'Ecqvilly, dont nous avons parlé ailleurs, mais qui ne valoit pas son oncle. Elle a dit qu'elle l'avoit aimé, à cause qu'il étoit d'une humeur conforme à la sienne, c'est-à-dire fort étourdi. Il disoit qu'elle étoit si changeante, que quand il avoit été quatre jours à Saint-Germain, il falloit recommencer sur nouveaux frais. Enfin, pourtant cela alla si avant que Charost s'en scandalisa, et mit le feu sous le ventre au mari, qui ne songeoit qu'à son Tacite, et, en plein jour, avec un arrêt du conseil, il la prend, et la mène dans un carrosse aux Feuillantines du faubourg Saint-Victor, où il avoit une parente. Sur cela, l'abbé de Laffemas fit la chanson que voici, qui a tant couru par tout le royaume, et qui en a tant fait faire d'autres:

Ce fut entre deux et trois,

Qu'une voix

S'ouït près de Sainte-Croix[17]:

Au secours, on m'assassine,

On me four... (bis)[18], on me fourre aux Feuillantines.

On vit arriver Charost,

Au grand trot,

Qui lui dit d'un ton fort haut:

Celles qui font les badines,

Je les four... (bis), je les fourre aux Feuillantines.

Est-ce donc là la douceur,

Monseigneur,

Qu'on a pour sa belle-sœur?

Belle-sœur, tante ou cousine,

Je les four... (bis), je les fourre aux Feuillantines.

Voyant venir son époux

En courroux,

Elle se jette à ses genoux:

Je ne serai plus mutine,

Sauvez-moi (bis), sauvez-moi des Feuillantines.

En ce moment a passé

Son Vassé[19],

Criant comme un insensé:

Au secours, voisins, voisines,

On la four... (bis), on la fourre aux Feuillantines.

Hélas! pour le passe-temps

d'un moment,

Faut-il que je souffre tant?

Pour avoir été coquette,

Faut-il que (bis), faut-il que je sois nonnette?

Encor si je l'avois fait

Tout-à-fait,

Je n'y aurois pas regret.

Pour n'avoir fait que la mine,

On me four... (bis), on me fourre aux Feuillantines.

Les recors et les sergents

Sont des gens

Qui ne sont point obligeants.

Pour gagner pinte ou chopine,

Ils vous four... (bis), ils vous fourrent aux Feuillantines.

On fit bien d'autres couplets qu'il n'est pas nécessaire de mettre ici[20].

Cela fit un bruit du diable, et les enfants se montroient le pauvre Lescalopier par les rues: «Tiens, tiens, disoient-ils, voilà le mari de la Feuillantine.» En ce temps-là on s'avisa de faire certaines rissolles au sucre, qu'on appela d'abord des Florentines; peut-être que le premier pâtissier qui en fit se nommoit Florent; mais aussitôt de Florentines elles devinrent Feuillantines.

Elle n'y fut pas long-temps, car la mère, par un arrêt du parlement, fit casser celui du conseil, et un des messieurs l'alla retirer des Feuillantines. Elle alla loger avec sa mère; là elle recommença à mener la même vie.

Un jour, à la comédie au Palais-Royal, Vassé se trouva auprès d'elle, et les violons d'eux-mêmes se mirent à jouer les Feuillantines entre les actes. Tout le monde les regarda et se mit à rire. Ce fut une étrange huée. Charost prit son temps et représenta à la Reine que cela étoit de grande conséquence, et fit tant qu'il eut un nouvel arrêt. Elle eut avis qu'avec des gardes-du-corps il vouloit l'enlever; elle se sauva chez le président de Novion, qui la mena à Villebon, d'où elle ne sortit qu'après s'être séparée volontairement de corps et de biens. Le mari lui donna une terre. Depuis elle alla de quartier en quartier, car sa mère même fut contrainte de l'abandonner. Elle reçut les violons ayant le grand deuil de sa belle-mère; il y avoit deux cents hommes et quatre femmes. Elle vendit une partie de cette terre dont elle eut dix mille écus. Un huguenot béarnois, nommé Hitton, qui avoit déjà escroqué une vieille veuve d'un des principaux officiers de la cavalerie des États nommé Valquembourg, lui en arracha dix-huit mille francs. Elle en avoit d'ordinaire deux; l'un qu'elle payoit, et l'autre à qui elle ne donnoit rien, mais qui ne lui donnoit rien aussi. On dit qu'un soir, comme elle avoit du monde à souper, et qu'on vouloit faire des œufs à la huguenotte, le cuisinier dit que M. Hitton avoit affaire du jus de mouton, et qu'il lui en falloit tous les soirs. Cependant elle donna un soufflet à Bouteville qui lui faisoit quelque insolence.

Une autre fois qu'elle avoit encore les violons, Bouteville, en présence du prince de Conti, prit en badinant la perruque du chevalier de Roquelaure, et la jeta au milieu de la salle. Le chevalier lui donna quelques coups de poing, et puis dit tout haut: «Ce garçon est incorrigible; les soufflets ne le rendent point sage;» et puis s'en alla en haut dans la chambre du chevalier de Montaigu, car la présidente logeoit en chambre garnie: trente Gascons le suivirent. Pour Bouteville, il demeura sur son siége, et dansa comme si de rien n'eût été. Le prince de Conti les accommoda, et traita cela de badinerie. La Feuillantine étoit ravie de voir que Bouteville avoit encore eu sur les oreilles. Enfin, elle se décria d'une telle force que Ninon s'offensa de ce qu'elle l'avoit fait prier au bal.

[1650.] L'été d'ensuite, sa mère la fit mettre dans un couvent de la campagne, car personne n'en vouloit à Paris. Là, le jeune Saucour l'enleva au bout de quelque temps. Le soir qu'il l'attendoit à la porte, elle ne se coucha point, laissa coucher les autres, et quand l'heure fut venue, elle menaça, un couteau à la main, de tuer une tourière si elle ne lui ouvroit. Cette fille épouvantée, et peut-être bien aise d'en être défaite, lui ouvrit. Saucour et elle allèrent joindre M. le Prince.

Elle a fait cent extravagances depuis, et étoit comme en plein b....l. Enfin, en 1666, vers la fin, elle persuada à son mari de la reprendre, qu'aussi bien elle n'étoit plus d'âge à pouvoir faire des folies. En effet, par principe de conscience ou autrement, il se remit avec elle.