LA PRÉSIDENTE PERROT.

La présidente Perrot est fille de cet impertinent nommé Combaut, à qui M. de Sully, comme on voit dans ses Mémoires, vouloit faire couper le cou à Londres, durant son ambassade; c'est celui-là même pour qui on prit Gombauld, l'académicien. Il étoit fils d'un garde-sacs fort riche.

La présidente Perrot est une des femmes du monde qui a le plus de mignon: je dis qui a, parce que, encore aujourd'hui, après avoir fait dix-huit enfants, si je ne me trompe, elle est encore jolie, et, quoique petite, elle n'est point devenue trop grosse. Elle a toujours été un peu coquette; mais on ne croit pas qu'elle ait conclu; elle ne manque point d'esprit. D'Ablancourt, cousin-germain de son mari, y mena Patru, avec lequel il avoit fait amitié; ils y étoient tous les jours.

Un carnaval, qu'on devoit jouer les Bergeries de Racan, en une société du quartier Saint-André, chez un nommé M. Guiet, greffier du parlement, il prit une fantaisie à un vieux garçon, parent du président, nommé Montgazon, Gascon, et qui avoit vu tout le beau monde, de jouer une farce après cette pastorale: on ne fit que rire de cette pensée. Le lendemain, la présidente, qui étoit en couche, écrit un billet à Patru, qu'il vînt vite, et elle lui dit, quand il fut arrivé: «C'est tout de bon aujourd'hui; Montgazon a déjà fait le plan; ceux qui jouent les Bergeries sont ravis de notre proposition.» Le dessein fut fait pour les acteurs qu'on avoit, et pour se moquer des amants qu'avoit la fille de Guiet. La présidente, quoique, se conservant avec grand soin, elle fût d'ordinaire fort long-temps en couche, se leva pourtant au bout de trois semaines. Elle étoit fort jolie, fort éveillée et fort jeune. Son mari n'étoit alors que conseiller; on donna à la présidente le personnage de la fille à marier; son père se nommoit sire Anselme: c'étoit d'Ablancourt; et la propre demoiselle de la présidente faisoit sa mère. Madame Des Etangs, sœur du président, faisoit la servante; Gros-Guillaume, c'étoit un gentilhomme de Brie, nommé Meneton; Patru étoit le premier amoureux; un conseiller, nommé Ligny, garçon riche, mais assez sot, faisoit un écolier nouvellement revenu d'Orléans; et quoique, comme j'ai dit, ce ne fût qu'un impertinent, il ne laissa de faire fort bien; car, en faisant l'impertinent, il faisoit son personnage. Il étoit encore garçon et un peu feru de la présidente; il gronda quelque temps de ce que Patru avoit fait le premier personnage; mais Montgazon, qui étoit un diseur de vérités, lui dit qu'il se moquoit, et qu'il falloit que chacun fît ce à quoi il étoit propre. Ce Montgazon jouoit une fois contre un homme qui avoit les mains fort noires, et qui fit tomber par mégarde des jetons. «Mais aussi, lui dit-il, monsieur, de quoi vous avisez-vous, de jouer avec des gants?—Je n'en ai point, dit l'autre.—Ah! ma foi, reprit-il, je croyois que vous en eussiez.»

Pour revenir à Ligny, il alla dire une fois à Montgazon: «Monsieur, j'ai considéré comment fait Térence, il ne fait pas comme vous.—Quand vous entendrez Térence, lui dit Montgazon, on vous en croira.» On avoit mis un homme du voisinage, nommé Le Fèvre, pour faire le quatrième amoureux. Le président Perrot faisoit le troisième, qui étoit un capitan: c'étoit un assez petit rôle. Ce Le Fèvre en un endroit avoit à dire: «Madame, je l'entendrai volontiers.» Il dit: voulentiers, et prit son chapeau par la forme pour faire une révérence. Montgazon dit: «Regardez, de sa vie il n'a dit voulentiers, ni n'a pris son chapeau comme cela.» On le cassa.

La scène s'ouvrit par madame Des Estangs, en chantant et en filant, deux choses qu'elle faisoit admirablement bien; d'ailleurs, elle étoit née à la comédie, et surtout pour le personnage de servante. Ce début fut si gai et si agréable qu'un Italien, nommé Andreossi, qui avoit résolu de s'en aller dès que la pastorale seroit finie, lui qui avoit vu tous les bons farceurs de delà les monts, y demeura jusqu'à quatre heures du matin, encore qu'il n'eût point soupé. D'Ablancourt, au jugement de tous, passa de bien loin Gauthier-Garguille, dont il avoit imité l'habit. Il chanta aussi une chanson comme lui. En un endroit de la pièce, Meneton surpassa aussi Gros-Guillaume, car ils paroissoient l'un et l'autre aussi naturels que ces deux excellents acteurs, et avoient bien plus d'esprit. Ils furent fort plaisants dans l'entretien qu'ils eurent sur le Grand-Caire, où sire Anselme avoit, disoit-il, été consul de la nation françoise. «Ah! vraiment, disoit Agathe (la présidente s'appeloit ainsi), nous ne dînerons de long-temps; voilà mon papa sur son Grand-Caire!» Patru et elle se dirent de fort plaisantes choses. Elle lui reprocha sa petite vie, car elle n'ignoroit pas l'histoire de madame Levesque[1], et lui ne l'épargnoit pas, car il la connoissoit fort bien; il savoit qu'elle eût bien voulu qu'il eût été de ses adorateurs, et lui ne vouloit point avoir affaire avec une fine mouche qui ne prétendoit que badiner[2]. La demoiselle faisoit si bien que, quand elle se mettoit en colère, les veines du col lui enfloient gros comme le doigt; et elle étoit ravie de pouvoir gronder sa maîtresse, et lui dire ses vérités impunément.

En une scène, sur la fin, sire Anselme, qui vouloit honnir sa servante, qu'il avoit surprise en flagrant délit, consultoit avec son valet; Gros-Guillaume étoit d'avis qu'on la mît sur le cheval de bronze avec un écriteau: «Voire, dit l'autre; mais qui t'a dit que le cheval de bronze porte en croupe.» Il dit un million de folies, et quasi rien de ce qu'on avoit prémédité. Et la seconde fois, il dit toutes choses nouvelles. Il a l'esprit admirablement vif. Aux noces de sa fille, il se mit à danser la Pavane, et on dit qu'il n'y a jamais rien eu de si plaisant. Feu M. le comte (de Soissons), qui en ouït parler, voulut voir cette farce, car elle fut jouée deux fois. L'autre fois, ce fut chez la mère de la présidente; mais on lui fit dire que s'il venoit on ne joueroit point. Patru dit qu'il n'a jamais tant ri qu'il rit aux répétitions. Pour le reste on l'a oublié[3].

PERROT D'ABLANCOURT[4].

D'Ablancourt en ce temps-là avoit le plus beau feu du monde. On lui avoit donné je ne sais quel dogue à cause qu'il logeoit vers le Luxembourg: le chien aboyoit toute la nuit. Il le vendit en disant: «J'aime bien mieux être volé deux fois l'année que de ne dormir point toutes les nuits.» En ce temps-là il jouoit, et, comme il perdoit, son laquais le vint tirer par-derrière et lui dit: «Mordieu! vous perdez là tout notre argent, et tantôt vous me viendrez battre[5]

Le père du président, nommé Cyprien Perrot, conseiller à la grand'chambre, étoit un homme de mérite, et qui ne craignoit rien. Sa famille l'enferma le jour qu'on jugea la maréchale d'Ancre, car il n'eût pas manqué de l'absoudre. Ce fut lui qui sauva Théophile. Son père, Nicolas Perrot, dont l'anagramme est: portera conseil, étoit chancelier du duc d'Alençon, et eût été chancelier de France, si son maître eût survécu à Henri III: ce chancelier étoit un grand personnage. Cyprien Perrot avoit beaucoup d'estime pour son neveu d'Ablancourt, et, voyant que M. de La Salle son cadet, qui s'étoit fait huguenot, avoit laissé ce garçon, qui étoit son fils, fort jeune, il l'empauma, et lui fit changer de religion. Il étoit sur le point de lui faire avoir une abbaye quand il prit je ne sais quels remords à d'Ablancourt; il n'avoit pas la conscience en repos; il s'en va étudier en théologie en Hollande. La présidente disoit à Patru que toute sa frayeur étoit que d'Ablancourt ne se fît ministre. Au retour de là il se mit à travailler, car il avoit mangé une partie de son bien, et le père, qui étoit naturellement fainéant, non pas à écrire, car en vers et en prose il a fait plusieurs méchants ouvrages, lui disoit toujours: «Ma surdité... (Il en étoit incommodé; et de là vient qu'un Italien disoit de d'Ablancourt, stentoreggia sempre, car il étoit accoutumé à parler à un sourd.) Ma surdité, disoit ce bon homme, m'a empêché de faire quelque chose.» Comme d'Ablancourt étoit en Hollande, un libraire lui dit: «Monsieur, ne vous plairoit-il point acheter un gentil poète françois?» Il trouva que c'étoit son père.

D'Ablancourt étoit un esprit comme Montaigne, mais plus réglé; il s'est amusé par paresse aux traductions, et n'a rien produit de lui-même que la préface de l'Honnête femme[6]. Lui et Patru raccommodèrent fort le livre du Père du Bosc qui a ce titre. Cette préface fut faite avant que d'Ablancourt allât en Hollande. Après avoir bien lu les Pères, il dit que pour trouver du sens commun il faut aller au-dessus de Jésus-Christ. Il disoit à l'Académie, sur le mot apostoliquement: «On dit prêcher apostoliquement, pour dire prêcher mal.» Une fois voyant Patru qui se tourmentoit de ce qu'on alloit mettre une sotte phrase dans le Dictionnaire, il lui dit: «Ne te mets point en peine; puisque je tiens aujourd'hui la plume, j'y mettrai bon ordre.» Je ne parlerai point ici de ses traductions ni des libertés qu'il s'y donne. Il faut bien qu'il ait raison, puisqu'on lit ses traductions comme des originaux. Il commença par quelques harangues de Cicéron: Pro Quintio, pro lege Maniliâ, pro Ligario, pro Marcello, sont de sa traduction; après il traduisit Minutius Félix, Tacite, Arrien, César, la Retraite des dix mille et Lucien.

Il s'est accoquiné à la province, et il ne vient presque plus ici que quand il a un livre à faire imprimer. J'oubliois de dire qu'il copie jusqu'à cinq fois ses ouvrages. C'est un garçon d'honneur et de vertu, et le plus humain qu'on sauroit trouver. Il a peu de santé à présent, et cela l'attache encore plus que jamais à la campagne.

Il disoit que la Providence mettoit toujours l'appétit d'un côté et l'argent de l'autre.

Sur une contestation qu'ils eurent, Conrart et lui, sur l'orthographe de fistes, etc., s'il falloit une s ou non, après avoir disputé je ne sais combien de jours, un matin il lui porta le livre qu'il vouloit faire imprimer:

«Tenez, lui dit-il, mettez les fisstes et les fusstes comme vous voudrez. J'ai doublé l's pour faire sentir qu'il la faut siffler.»

Quand, pour excuser un mauvais auteur, on lui disoit: «Mais ne trouvez-vous pas qu'il a bien du feu?—Oui, répondoit-il, mais c'est du feu d'enfer.»

Ce fut M. Nau, sieur de Montgazon, qui avoit été avocat, et est mort abbé d'Hermières[7], qui lui inspira l'aversion qu'il eut toute sa vie pour le barreau. Il soutenoit que presque tous les gens de robe étoient des ridicules, et il disoit de Patru: «C'est dommage qu'il soit avocat.» C'étoit un vieux garçon qui avoit vu le beau monde.

D'Ablancourt dansoit naturellement en grotesque sans avoir jamais appris à danser; il contrefaisoit si parfaitement Gauthier-Garguille, que ce célèbre acteur ne dédaignoit pas quelquefois de disputer contre lui à qui joueroit le mieux. Tous les soirs il divertissoit son oncle Perrot en contrefaisant tout le voisinage; il contrefaisoit son oncle même, et jouoit le baron d'Auteuil plus que personne. «N'ai-je pas, disoit-il, fait imprimer ma généalogie, mon âge; et l'âge de toutes mes sœurs n'y est-il pas?» Cela faisoit enrager la présidente. Cette grande gaîté s'évanouit par son second changement de religion, ou plutôt, pour parler correctement, par sa récipiscence: il ne fut plus si agréable à beaucoup près.

Une fois que Patru alloit plaider: «Ah! lui dit-il, mon ami, je te plains; c'est le malheur des honnêtes gens qu'en quelque lieu qu'ils parlent, il faut qu'ils parlent devant bien des sots.»