ÉVÊQUE D'ANGERS.
M. d'Angers[354], son frère, autrefois M. l'abbé de Saint-Nicolas, est un homme aussi froid que M. d'Andilly est bouillant. Il n'y a rien de plus composé: il a de l'esprit et du sens, et est fort propre aux négociations[355]. Dans un procès qu'il eut contre son chapitre pour obliger quelques-uns des chanoines à quitter les cures qu'ils tenoient, parce qu'ils ne pouvoient résider, il ne voulut pas venir à Paris pour solliciter, afin de faire voir à ses parties que rien ne dispensoit de la résidence. Je ne trouve pas trop bien pourtant qu'il tienne table à Angers, et je me trompe, ou cet homme a plus d'ambition que toute la maison d'Autriche ensemble. Son nom l'oblige à aller bride en main, et ne se point faire soupçonner de jansénisme. Il ne s'y conduit pas mal, et n'a point donné prise sur lui. On n'en parle ni en bien ni en mal.
ARNAULD (ANTOINE),
LE DOCTEUR[356].
On l'appeloit le petit oncle, parce qu'il étoit plus jeune que son neveu Le Maistre, l'avocat. Celui-ci, sans doute, est le plus habile de ses frères, au moins en fait de littérature.
Voici l'origine de cette secte, qu'on appelle les Jansénistes, et qui fait aujourd'hui tant de bruit. La marquise de Sablé dit un jour à la princesse de Guémené: «Qu'aller au bal, avoir la gorge découverte, et communier souvent, ne s'accordoient guère bien ensemble;» et la princesse lui ayant répondu que son directeur, le père Nouet[357], Jésuite, le trouvoit bon, la marquise le pria de lui faire mettre cela par écrit, après lui avoir promis de ne le montrer à personne. L'autre lui apporta cet écrit; mais la marquise le montra à Arnauld, qui fit sur cela le livre de la fréquente Communion. On accuse messieurs Arnauld de n'avoir pas été fâchés d'avoir une occasion de faire parler d'eux. Les Jésuites les haïssoient déjà à cause du plaidoyer d'Antoine Arnauld, et, sur la matière de la grâce, ils les accusèrent d'être huguenots, et disoient: «Paulus genuit Augustinum, Augustinus Calvinum, Calvinus Jansenium, Jansenius Sancyranum[358], Sancyranus Arnaldum et fratres ejus.» D'ailleurs, les Jésuites, à qui il importe de faire un parti, ont poussé à la roue tant qu'ils ont pu, et se sont prévalus de tout ce qui est arrivé, comme de faire croire à la reine que la Fronde étoit venue du jansénisme[359].
LE MAISTRE (ANTOINE).
Un maître des comptes, nommé Le Maistre (Isaac), qui étoit originaire des Pays-Bas et fils d'un marchand linger de la rue Aubry-Boucher, épousa une sœur de M. d'Andilly. Ce bonhomme, sur la fin de ses jours, se fit de la religion. Toute la famille des Arnauld, catholique, se mit à le persécuter à tel point qu'ils lui imposèrent assez de choses pour le faire mettre à la Bastille. On a dit que c'étoit un extravagant et qui maltraitoit sa femme. Son fils même ne l'épargna pas, et ce pauvre homme mourut dans la persécution. Sa veuve fut gouvernante de mademoiselle de Longueville. Au sortir de là, elle se retira à Port-Royal, abbaye auprès de Chevreuse, dont une de ses sœurs étoit et est encore abbesse. Le Maistre, l'avocat, son fils, s'y retira après, et eut au commencement permission d'y faire accommoder une chambre dans la basse-cour. Il travailloit de ses mains, béchoit la terre, portoit la hotte en habit de bure, gros chapeau et gros souliers, et faisoit aussi les affaires de la maison. Après, les religieuses, à cause du lieu malsain, ayant été transférées en partie au faubourg Saint-Michel, M. d'Andilly s'y retira, mais avec son équipage ordinaire, et il y fit un fruitier et quelque petit logement séparé des religieuses. Il a toujours été jardinier, et, par une curiosité ridicule, il avoit à Andilly jusqu'à trois cents sortes de poires dont on ne mangeoit point[360]. D'autres se joignirent à eux, M. Arnauld, M. de Singlin, M. Rebours et autres; ils firent faire aussi dans Port-Royal du faubourg un logement pour eux dans la basse-cour. Ils ne donnent rien à l'extérieur. Leur autel est fort simple, et on dit que c'est un autel fort dévot. De grands seigneurs se sont depuis faits des leurs, et ce sera bientôt un grand parti.
Pour revenir à M. Le Maistre, il auroit eu la réputation d'Hortensius s'il n'eût point fait imprimer.
Le chancelier voulut que ses trois présentations fussent données au public. Dans le monde, c'étoit un monsieur d'une morale assez gaillarde; on croit que quand il a fait retraite, ç'a été de dépit de ne pouvoir être avocat-général: il espéroit cela de M. le chancelier. D'autres ont pensé qu'il avoit dessein de se mettre à prêcher, mais que la dévotion l'a attrapé en chemin; il avoit formé son éloquence dans les Pères. Il retira tous ses plaidoyers des mains de M. le chancelier. Comme il eut porté des œufs au marché à Linas, il alla avec le meneur aux plaids, et, voyant que cet homme ne disoit pas bien le fait, il se mit à parler. Tout le monde fut surpris de voir cela; mais après on sut qui c'étoit.
Durant la Fronde, qu'on imprimoit tout, ses plaidoyers furent imprimés. Depuis, à l'âge de cinquante ans, il les revit, et les donna au public plus corrects[361].
LA MARQUISE DE SABLÉ[362].
La marquise de Sablé est fille du maréchal de Souvré[363], gouverneur du feu Roi; mais elle ne lui ressemble pas, car elle a bien de l'esprit. J'ai déjà dit qu'elle avoit été fort galante. M. de Montmorency, dont par vanité elle vouloit être servie, la méprisoit et la faisoit enrager; elle dissimuloit tout cela par ambition. Voici ce que j'en ai appris après coup: elle étoit fort jeune quand il la vint voir la première fois; c'étoit dans une salle basse, dont une des fenêtres étoit ouverte. Au lieu d'entrer par la porte, il entra en voltigeant par la fenêtre; cette disposition[364] et un certain air agréable qu'il avoit la charmèrent d'abord, et elle se sentit prise. Il y eut plusieurs absences durant le cours de cette galanterie. Une fois qu'il revenoit du Languedoc, elle étoit à Sablé, et elle envoya un gentilhomme au-devant de lui à une demi-journée pour lui témoigner l'impatience qu'elle avoit de le revoir: il lui avoit promis de passer chez elle, quoique ce fût un grand détour. Ce gentilhomme le trouva, et vint rapporter à la marquise qu'il brûloit de la revoir. «Mais encore, lui dit-elle, que faisoit-il?—Madame, le lieu où il a dîné n'a pas de trop bons cabarets; il a été contraint d'envoyer à des chasseurs du voisinage chercher deux perdrix; il les a fait accommoder en sa présence, les a vu rôtir, et les a mangées de grand appétit.» Cela ne parut pas à la marquise une grande marque d'impatience; elle en fut piquée; et, quand il arriva, elle ne le voulut pas voir. Or, elle fit une fois ce conte-là à madame de Saint-Loup, dans le temps que M. de Candale commençoit à s'éprendre de madame d'Olonne: il alloit souper chez elle assez souvent tête à tête. Le premier soir qu'il y fut ensuite, par hasard il avoit faim, il mangea beaucoup; il voulut après payer son écot; elle bouda et lui conta l'histoire de la marquise. Il ne se tourmenta point trop de l'apaiser, et la laissa là.
Elle devint fort jalouse de M. de Montmorency, et elle lui reprocha fort d'avoir dansé à un bal, au Louvre, plusieurs fois avec les plus belles de la cour. «Hé! que vouliez-vous que je fisse?—Que vous ne dansassiez qu'avec les laides, monsieur,» lui dit-elle, aveuglée de sa colère. Mais ce fut bien pis, lorsqu'il se mit à faire le galant de la Reine. Elle ne le lui put pardonner, et elle a avoué qu'elle n'avoit point été fâchée de sa mort. Sa dernière galanterie fut avec Armentières, petit-fils de la vicomtesse d'Auchy, garçon qui avoit l'esprit vif, et qui disoit plaisamment les choses. (Il alloit presque tous les soirs déguisé en femme chez elle.) Elle en eut une fille qui est à Port-Royal; mais cette fille vint durant la vie du mari, après la mort duquel elle la montra, sans en avoir rien dit auparavant. Voici la raison qu'elle en rendoit: «Je ne voulois pas, disoit-elle, après le grand mépris que je témoignois avoir pour mon mari, qu'on me pût dire que je couchois encore avec lui.» Ce mari étoit un fort pauvre homme. Cette pauvre enfant, lasse d'être dans un grenier, s'est mise en religion. Armentières fut tué en duel par Lavardin, mais on disoit qu'il l'avoit tué à terre. C'est qu'il avoit tenu mademoiselle de Lavardin quatre ans le bec en l'eau, disant qu'il l'épouseroit, et n'avoit pas été fâché qu'on crût qu'il étoit bien avec elle. C'étoit une belle personne: elle épousa depuis M. de Tessé. Lavardin, son frère, avoit résolu de tuer Armentières.
Depuis cette perte, la marquise ne fit plus l'amour; elle trouva qu'il étoit temps de faire la dévote; mais quelle dévote, bon Dieu! Il n'y a point eu d'intrigue à la cour dont elle ne se soit mêlée, et elle n'avoit garde de manquer à être janséniste, quand ce ne seroit que cette secte a grand besoin de cabale pour se maintenir, et c'est à quoi la marquise se délecte sur toutes choses depuis qu'elle est au monde. Cela se voit par le Journal du cardinal de Richelieu; elle a toujours été de quelque affaire, et l'amour ne l'occupoit point tellement, que les négociations ne consumassent une partie de son temps. Ajoutez que depuis qu'elle est dévote, c'est la plus grande friande qui soit au monde; elle prétend qu'il n'y a personne qui ait le goût si fin qu'elle, et ne fait nul cas des gens qui ne goûtent point les bonnes choses. Elle invente toujours quelque nouvelle friandise. On l'a vue pester contre le livre intitulé le Cuisinier français, qu'a fait le cuisinier[365] de M. d'Uxelles. «Il ne fait rien qui vaille, disoit-elle; il le faudroit punir d'abuser ainsi le monde.»
Je vous laisse à penser si une personne comme je vous la viens de représenter peut avoir bien gouverné sa maison. Tout est tombé en une telle décadence, que ses enfans n'ont rien eu; il n'y a que l'abbé qui soit à son aise, parce qu'on a trouvé moyen de lui faire avoir le doyenné de Tours et l'évêché de Léon. Nous parlerons ailleurs du chevalier, depuis M. de Laval[366].
Elle a l'honneur d'être une des plus grandes visionnaires du monde. Sur le chapitre de la mort, quand quelqu'un dit qu'il ne craint point de mourir: «Eh! bien! s'écrie-t-elle, quel mal vous peut-on donc souhaiter, si vous n'appréhendez pas le plus grand de tous les maux? Je crains la mort plus que les autres, parce que personne n'a jamais si bien conçu ce que c'est que le néant.» Cependant elle est dévote, comme j'ai déjà remarqué, et fort persuadée, à ce qu'elle dit, de l'autre vie. Dans cette appréhension, elle soutient que tous les maux sont contagieux, et dit que le rhume se gagne. Souvent j'ai vu mademoiselle de Chalais[367] reléguée dans sa chambre parce qu'elle nazilloit, disoit la marquise, et qu'elle seroit bientôt enrhumée. Plusieurs personnes l'ont pensé faire mourir de frayeur, en disant, sans y songer, que leur sœur, leur frère, leur tante, avoient quelque rougeole ou quelque fièvre continue. Comme Mademoiselle (de Montpensier) avoit la petite-vérole, feu M. de Nemours, qui fut tué par M. de Beaufort en 1649, alla voir la marquise. Dès qu'elle le vit, elle lui demanda s'il n'avoit pas été assez imprudent pour passer chez Mademoiselle. «Oui, dit-il.—Je m'en vais gager, ajouta-t-elle, que vous avez monté en haut.—Je voulois parler à quelqu'un, répondit-il, mais une de ses femmes est venue au-devant de moi.» Il disoit tout cela par malice. Voilà la marquise qui fait un grand cri et le chasse. Madame de Longueville vint un peu après qui trouva la chambre toute pleine de fumée, car on y avoit brûlé de tout ce qui peut chasser le mauvais air. Après lui en avoir fait des excuses, elle disoit à tout bout de champ: «Pour cela, madame, ce M. de Nemours est le plus étrange homme du monde; mais qui a jamais vu rien de pareil?»
Quand il la faut saigner, elle fait d'abord conduire le chirurgien dans le lieu de la maison le plus éloigné de celui où elle couche. Là, on lui donne un bonnet et une robe-de-chambre, et s'il a un garçon, on fait quitter à ce garçon son pourpoint, et tout cela, de peur qu'ils ne lui apportent le mauvais air. Une fois qu'elle étoit chez la maréchale de Guébriant, au faubourg Saint-Germain, elle disoit: «Ah! que je suis empêchée! par où m'en retournerai-je? J'ai vu sur le Pont-Neuf un petit garçon qui a eu depuis peu la petite-vérole, il demande l'aumône; en le chassant, mes gens pourroient gagner ce mal, et il y a quelque chose au Pont-Rouge[368] qui craque.» Enfin, quoiqu'elle logeât au faubourg Saint-Honoré, elle va passer par-dessus le pont Notre-Dame[369].
Dans un temps qu'on parloit un peu de peste à Paris, elle crut avoir besoin de faire une consultation. Elle fit venir trois médecins auxquels on donna à chacun une robe-de-chambre, au lieu de leur manteau; puis on les fit asseoir près de la porte d'une grande salle, au bout de laquelle étoit la marquise sur un lit; et mademoiselle de Chalais alloit leur faire la relation du mal de madame, et rapportoit à madame leur sentiment, sans que jamais elle leur permît d'approcher d'un pas[370].
Une fois elle voulut faire faire son horoscope; elle dit six ans moins qu'elle n'avoit. Mademoiselle de Chalais lui dit: «Madame, on ne sauroit faire ce que vous voulez, si vous ne dites votre âge au juste.—Il se moque, il se moque, ce monsieur l'astrologue, répondit-elle; s'il n'est pas content de cela, donnez-lui encore six mois.»
La veuve d'un homme d'affaires qu'elle avoit s'étant remariée à un nommé d'Arsy, qui est une espèce d'escroc et de troqueur de chevaux, elle en fut fâchée; enfin pourtant il fallut voir cet homme. Un peu avant qu'il vînt, il prit en vision à la marquise que, ne connoissant point cet homme, elle avoit tort de le laisser entrer, et qu'il seroit bon que M. de Laval y fût. M. de Laval vint; d'Arsy fait sa visite; mais il vint aussi une vision à M. de Laval, qui étoit gai et qui badinoit sans cesse. Il se met dans un coin, prend du crayon, et peint madame de Sablé sur son lit (on ne la voyoit guère autrement), d'Arsy auprès d'elle, et M. de Laval, avec tous les gens de la marquise avec des mousquets, qui miroient cet homme.
Avant que de loger dans une maison, elle fait enquêtes s'il n'y est mort personne, et on dit qu'elle ne voulut pas en louer une, parce qu'un maçon s'étoit tué en la bâtissant.
Elle se fait celer fort souvent sans nécessité, et quelquefois ses éclipses durent si long-temps que l'abbé de La Victoire, las d'aller tant de fois inutilement à sa porte, s'avisa de dire un jour en parlant d'elle: «Feu madame la marquise de Sablé,» et ajouta qu'il falloit faire tendre sa porte de deuil. Cela fut rapporté a la marquise, car il l'avoit dit en plus d'un lieu: ce discours lui donna de l'horreur. Elle eut peur d'être morte, et en fut long-temps brouillée avec lui. Elle est toujours sur son lit, faite comme quatre œufs, et le lit est propre comme la dame.
Durant le blocus de Paris (en 1649), elle se sauva à Maisons, car le président de Maisons étoit alors son bon ami. Là, tout de même qu'à Paris, toujours vautrée sur un lit, elle ne s'en levoit que pour jouer au volant, afin de faire un peu d'exercice. Il fit les plus beaux froids du monde, mais jamais on ne put la faire sortir autrement qu'en chaise; encore ne se promenoit-elle qu'au soleil et à l'abri, quoiqu'elle eût une chaise qui fermoit comme une boîte. Qu'on ne croie pas que ce soit quelque santé délicate comme celle de madame de Rambouillet; c'est une grosse dondon qui n'a que le mal qu'elle s'imagine avoir. Depuis, le président de Maisons et elle furent aussi mal qu'ils étoient bien alors; il disoit qu'elle se défioit de lui, parce qu'elle lui demandoit qu'il fît une déclaration comme il lui avoit promis que l'adjudication de Sablé, qu'il s'étoit fait faire, étoit au profit de la marquise; et quand il en fallut venir là, il lui fit de belles parties[371], tant pour les sergents qu'il avoit fallu envoyer sur les lieux (car Bois-Dauphin, son fils, et la noblesse qu'il avoit cabalée s'opposèrent, mais en vain, à la prise de possession), que pour d'autres frais. D'un article il y avoit cent mille francs pour les consignations; cependant il est certain que Betaut, receveur des consignations, étoit comme l'intendant de Maisons, et d'ailleurs un président au mortier ne consigne point. Cela s'accommoda à la fin, mais ils ne furent plus amis depuis. M. Servien a acheté cette terre[372].
Enfin la marquise ne put demeurer plus long-temps si loin de Port-Royal; elle alla donc loger tout contre. Depuis qu'elle y est, elle a plus d'intrigues que jamais, elle se mêle de tout; avec cela bien des livres de jansénistes; elle ne sauroit souffrir ni relations, ni histoires, il ne lui faut que des dissertations: il faut toujours raisonner. La comtesse de Maure alla se loger auprès d'elle; elles sont porte à porte, ne se voient presque point, et s'écrivent six fois le jour. Il ne faut point s'étonner de cela, car elles ont logé autrefois en même maison à la Place-Royale, et elles s'écrivoient de grandes légendes d'un appartement à l'autre.
En 1663, le jour que la comtesse de Maure mourut, la marquise de Sablé, sa voisine et sa bonne amie, mais non pas au point de l'assister à la mort, car il n'y a personne au monde à qui elle pût rendre ce devoir, envoya Chalais pour en savoir des nouvelles: «Mais, lui dit-elle, gardez-vous bien de me dire qu'elle est passée.» Chalais y va comme elle expiroit. Au retour: «Eh bien! Chalais, est-elle aussi mal qu'on peut être? Ne mange-t-elle plus? (La marquise est fort friande.)—Non, répondit Chalais:—Ne parle-t-elle plus?—Encore moins.—N'entend-elle plus?—Point du tout.—Elle est donc morte?—Madame, répondit Chalais, au moins, c'est vous qui l'avez dit, ce n'est pas moi.»
A cause que le sommeil est l'image de la mort, elle ne vouloit pas dormir profondément; elle se faisoit veiller par un médecin et des filles, tour à tour. Ces gens faisoient de temps en temps quelque petit bruit, et tenoient une bougie allumée en un lieu où elle la pût voir en ouvrant les yeux. Pour cela elle avoit toujours ses rideaux levés. Menjot, médecin, son ami, l'a défaite de cela; mais ce n'est que depuis la Saint-Jean 1665.
Comme la marquise de Sablé et la comtesse de Maure logeoient ensemble à la Place-Royale, elles étoient quelquefois trois mois sans se voir, et elles se visitoient par écrit, comme nous venons de le dire. Le moindre rhume rompoit tout commerce. La comtesse avoit la migraine et quelque fluxion il y avoit quinze jours, et la marquise croyoit être enrhumée. L'abbé de La Victoire se mit en tête de faire une malice à la marquise: «Il est fâcheux, lui dit-il, que vous ne puissiez sortir de votre chambre, car votre amie auroit grand besoin de vous; son mari et elle se brouillent fort, vous les remettriez bien ensemble; sans vous ils courent fortune d'en venir à une séparation.—Jésus! que dites-vous? s'écria-t-elle; mais comment faire? Le moyen de passer mon antichambre, ce grand escalier, cette halle de salle?—Il y faut penser,» reprit-il. Et après avoir fait semblant de rêver quelque temps: «N'ai-je pas vu là haut, ajouta-t-il, un pavillon sur le lit de votre cuisinière? Mettez-vous dessous, on le soutiendra avec un bâton, vous ne prendrez point l'air.» Elle le crut: on apporte le pavillon, la voilà dessous. Trois de ses gens portoient le bas du pavillon. La comtesse est bien surprise de voir entrer cette machine dans sa chambre. «M'amour, lui dit la marquise, vous voyez quelle marque d'amitié je vous donne.—Hé! qui vous amène?—Il faut bien secourir ses amis au besoin! Qu'est-ce que veut dire cet homme? Rêve-t-il?—Quel homme? Est-ce le bon[373] que vous voulez dire?—Ne le nommez plus ainsi, m'amour; il ne l'est plus.» Elles furent une heure avant que de s'éclaircir. Voilà la marquise enragée contre l'abbé; elle ne le vouloit plus voir; enfin, il lui fit dire que si elle ne lui pardonnoit, il feroit venir tous les enfans rouges et blancs chanter un de profundis dans sa cour. Elle eut peur d'en mourir, et ils firent la paix.
L'ABBÉ DE LA VICTOIRE.
Cet abbé de La Victoire s'appelle Coupeanville[374], et est d'une bonne famille de robe de Rouen. On n'a guère vu d'homme qui dise les choses plus plaisamment. Il fut présenté à la reine par Voiture, et il se fourra après de la société de M. le Prince.
La Reine en passant alla une fois à La Victoire; c'est auprès de Senlis: il lui présenta la collation. «Vraiment, monsieur l'abbé, lui dit-elle, vous avez bien fait accommoder cette abbaye?—Madame, répondit-il, s'il plaisoit à Votre Majesté de m'en donner encore deux ou trois vieilles, je vous promets que je les ferois fort bien raccommoder.» Dans ces Historiettes et dans les Mémoires de la régence, on trouvera par-ci par-là assez de ses bons mots[375]. Il servit une fois à M. de Chavigny un Térence fort bien relié entre deux plats, car M. de Chavigny aimoit fort cet auteur. Son défaut est d'être avare, lui qui a trente mille livres de rente et nulle charge, car depuis la régence il a eu encore une abbaye. Il en rit le premier, et se sauve en goguenardant. Il disoit à M. de Vence[376]: «Voyez-vous, je vous aime tant, que, si j'étois capable de faire de la dépense pour quelqu'un, ce seroit pour vous. Vous viendrez pourtant à La Victoire, car je regarde que votre train est proportionné à mon humeur, puisque vous vendez vos chevaux.» (En ce temps-là ce prélat les avoit vendus à cause de la cherté de la nourriture; c'étoit durant les troubles.) «Vous viendrez en chaise.—Mais, lui dit l'autre, les porteurs, qui seront au moins quatre, qu'en ferez-vous?—Je les attraperai bien, je vous enverrai quérir en carrosse à une lieue de La Victoire.» Il contoit que son cuisinier lui avoit demandé congé, disant qu'il oublioit avec lui le peu qu'il savoit: «Hé! mon ami, lui dit-il, il n'y a rien plus aisé que de l'exercer; va-t'en faire assaut avec les autres, va défier le célèbre Riolle, le cuisinier de M. Martin.»
Une fois que Bois-Robert l'étoit allé voir à son abbaye, dont il dit lui-même en riant que ce n'est point bon logis à pied et à cheval, et qu'il n'y veut que des piétons, M. de Guénégaud, le secrétaire d'état, envoya dire qu'il alloit venir. «Combien sont-ils?—Il y a un carrosse à quatre chevaux.—Ha! c'est bien du train.» Il faisoit le difficile. «Hé! vous moquez-vous? lui dit Bois-Robert; ils vous ont donné tant de repas.» Au même temps, ils voient entrer deux carrosses à six chevaux, et six chevaux de selle. Il devint pâle comme son collet.
LE COMTE ET LA COMTESSE DE MAURE.
Le comte de Maure est cadet du marquis de Mortemart de la maison de Rochechouart. Il est un peu fier de sa naissance. Il porta les armes en sa jeunesse; depuis il se fit comme une espèce de dévot. Il a épousé mademoiselle d'Attichy, fille d'une sœur du maréchal de Marillac, et d'un commis d'Adjacetti, nommé Doni, qui se disoit gentilhomme aussi bien que son maître; mais on en doutoit un peu plus que de l'autre. Doni avoit mieux fait ses affaires que son maître, et avoit acheté la terre d'Attichy, vers Compiègne. Mademoiselle d'Attichy avoit un frère qui fut tué au commencement de la guerre qui dure encore[377], et elle devint héritière.
Adjacetti épousa mademoiselle d'Atri, de la maison d'Aquaviva, au royaume de Naples. La Reine-mère, en considération des services rendus à la France par ceux de cette maison, qui s'étoient ruinés en suivant son parti, amena cette fille avec elle. Elle voulut bien épouser ce partisan, qui, à cause de cela, acheta le comté de Château-Vilain, et elle disoit assez plaisamment: «Il aura le vilain, et moi j'aurai le château.» Adjacetti mourut trop tôt, et laissa ses affaires fort embrouillées. M. de Vitry voulut avoir Château-Vilain qui étoit à sa bienséance; cela fit cette grande querelle entre le comte de Château-Vilain, fils d'Adjacetti, et lui, qui alla si loin, que le comte[378] demanda au roi par une requête le combat en champ clos contre M. de Vitry.
Revenons à la comtesse de Maure. Après la mort du maréchal de Marillac, madame d'Aiguillon, qui avoit été amie intime de la comtesse, quand elles étoient toutes deux chez la Reine-mère, envoya savoir de ses nouvelles, et lui fit dire qu'elle n'avoit osé l'aller voir, n'étant pas assurée comment elle seroit reçue. La comtesse, alors mademoiselle d'Attichy[379], lui manda qu'elle la remercioit de son souvenir, mais qu'elle la prioit de ne trouver pas mauvais qu'elle ne vît point la nièce du meurtrier de son oncle.
Elle passoit, quand elle étoit fille, pour la plus déréglée personne du monde en fait de repas et de visites; mais ce n'étoit rien au prix de ce que c'est à cette heure, car elle a trouvé un homme qui lui dame bien le pion. Il fait tout le contraire des autres; il voyage aux flambeaux; il part régulièrement à la Saint-Martin pour aller à la campagne, et en revient au mois d'avril. Il s'amusoit à faire faire une galerie à une terre dont le parc étoit tout ouvert, et où il n'y avoit pas deux toits de murailles entières. Sa femme est toute faite comme lui. On demandoit à l'abbé de La Victoire: «Pourquoi ne reviennent-ils point des champs?—Hé! n'en voyez-vous pas la raison? répondit-il, tandis qu'il fera vilain, ils n'ont garde de n'être pas à la campagne.» Une fois il les rencontra tous deux dans la forêt de Compiègne, qui alloient à Attichy, et à quatre grandes lieues en-deçà, il trouva leurs officiers. Les autres envoient leurs gens devant, eux sont bien aises d'attendre le souper jusqu'à l'aurore. On dîne chez eux quand on goûte ailleurs.
Lorsque mademoiselle d'Atry, fille du comte de Château-Vilain, sa parente, et mademoiselle de Vandy, logoient ensemble chez la comtesse de Maure, on y faisoit pour le moins trois dîners, car jamais le comte et elles trois n'ont pu parvenir à être prêts ensemble. A six heures, on commençoit à penser à mettre les chevaux; ils y étoient bien deux heures avant qu'on sortît, et souvent il leur est arrivé de commencer les visites à huit heures du soir. Ils incommodent tout le monde qu'ils vont voir; les uns se vont mettre à table, les autres y sont déjà; quelques-uns se couchent quand on leur vient dire que M. le comte ou madame la comtesse de Maure les demandent. Tambonneau, conseiller au parlement, trouva, en revenant d'une assemblée, la comtesse de Maure chez lui qui le venoit solliciter. On se lève chez eux si tard que toute leur peine est de trouver encore des messes.
Mais voici la plus grande folie de toutes, c'est qu'avec soixante mille livres de rente, et pas un enfant, ils n'ont jamais un quart d'écu. Le comte se faisoit toujours de sottes affaires, et faisoit enrager ses juges et ses arbitres, car ce qu'il conçoit n'entre jamais dans la cervelle d'un autre; il a de l'esprit pourtant, et elle aussi en a beaucoup; mais quelquefois elle est naïve, et donne dans le panneau tout comme un autre. L'abbé de La Victoire, qui l'appelle la folle, et le mari le bon, lui fit accroire une fois qu'on avoit fait M. Conrart, qui est huguenot, marguillier de Saint-Merry. «Regardez, disoit-elle, sa grande réputation, sa grande probité, ont fait passer par-dessus sa religion!» Elle a toujours ou croit avoir quelque grande incommodité, et a sans cesse quelque lavement dans le corps. Une de ses parentes[380] lui laissa du bien en mourant, et ce qu'il y avoit de plus considérable étoit un bon nombre d'écus d'or, que cette femme, je ne sais par quelle fantaisie, avoit mis dans une seringue. Madame de Rambouillet disoit: «Voilà du bien qui vient à la comtesse de Maure dans la forme la plus agréable qu'il lui pouvoit venir.»
La comtesse de Maure et madame Cornuel allèrent faire un voyage ensemble. Elles couchèrent chez un gentilhomme qui avoit la fièvre. La nuit que tout le monde dormoit bien paisiblement, la comtesse vint heurter à la chambre de madame Cornuel. «Qu'y a-t-il?—Hé! levez-vous vite.—Qu'est-ce?—Allons-nous-en tout-à-l'heure.—Hé! pourquoi?—C'est que je viens d'apprendre que la maîtresse de céans s'est couchée avec son mari qui a la fièvre; elle la gagnera, et nous la donnera après. Je ne saurois souffrir ces sottes femmes-là; allons-nous-en.» Il fallut pourtant attendre au lendemain. Madame Cornuel dit qu'elles furent quinze jours entiers ensemble en litière, et qu'elle étoit si lasse d'avoir toujours une même personne devant les yeux, qu'elle eut deux ou trois fois envie de l'étrangler[381]. L'exagération est un peu forte.
Je pense que le désordre de ses affaires, autant que le bien public, engagea le comte de Maure dans le parti de Paris. Durant le blocus, il fut le seul, tant il sait bien la guerre, qui, avec le Coadjuteur, fut d'avis de donner bataille le jour que M. le Prince prit Charenton. Sur cela on fit les triolets que voici:
Je suis d'avis de batailler,
Dit le brave comte de Maure;
Il n'est plus saison de railler,
Je suis d'avis de batailler.
Il les faut en pièces tailler,
Et les traiter de Turc à More.
Je suis d'avis de batailler,
Dit le brave comte de Maure.
Buffle à manches de velours noir,
Porte le grand comte de Maure;
Sur ce guerrier qu'il fait beau voir
Buffle à manches de velours noir!
Condé, rentre dans ton devoir,
Si tu ne veux qu'il te dévore.
Buffle, etc.
Bachaumont.
M. le Prince répondit ainsi:
C'est un tigre affamé de sang
Que ce brave comte de Maure:
Quand il combat au premier rang,
C'est un tigre affamé de sang.
Mais il n'y combat pas souvent,
C'est pourquoi Condé vit encore.
C'est, etc.
A la seconde conférence, après les demandes des généraux et des autres chefs de Paris, on fit cet autre triolet à l'honneur du comte de Maure:
Le Maure consent à la paix
Et la va signer tout à l'heure,
Pourvu qu'il ait de bons brevets,
Le Maure consent à la paix.
Qu'on supprime les triolets,
Et que son buffle lui demeure.
Le Maure, etc.
Bautru.
Depuis, il devint, comme on le verra ailleurs, un des plus zélés partisans de M. le Prince.
M. DE LIZIEUX[382].
Philippe de Cospéan étoit d'une honnête famille de Mons, en Hainaut; il avoit du savoir. Il vint à Paris, où il enseigna la philosophie, et se mit à prêcher.
Un jour feu madame la marquise de Rambouillet, voulant passer le carême à Rambouillet, pria quelqu'un de lui chercher un prédicateur: celui qu'elle avoit chargé de ce soin s'adressa à M. Cospeau (on l'appeloit ainsi, au lieu de Cospéan[383]), qui lui dit: «Si elle se veut contenter de trois sermons par semaine, je suis son homme.» Il y fut; et M. et madame de Rambouillet en prirent une telle amitié pour lui, qu'ils lui donnèrent la jouissance, sa vie durant, d'une terre de quinze cents livres de rente, dont il a joui effectivement toute sa vie.
M. Du Fargis, leur neveu, fit son cours de philosophie sous lui, mais M. de Lizieux ne fut jamais son précepteur, ni de feu M. le marquis de Rambouillet, comme a dit l'auteur de la Vie de M. d'Espernon[384]. L'estime qu'en faisoient M. et madame de Rambouillet le fit connoître. Feu M. d'Espernon le goûta, et lui fit donner l'évêché d'Aire. Le cardinal de Richelieu avoit fait amitié avec lui, et en fit cas toute sa vie. Comme il le connoissoit pour un homme franc et sans malice, il ne trouva point mauvais qu'il sollicitât pour M. de Vendôme, avec lequel, comme gouverneur de Bretagne, il avoit fait amitié, étant, comme il fut ensuite, évêque de Nantes, car Son Eminence étoit persuadée qu'en pareil cas il en auroit autant fait pour lui.
Le cardinal souffrit de même qu'il s'attachât à la reine. Cet attachement lui servit au commencement de la régence, car il étoit comme une espèce de ministre; mais le cardinal Mazarin prévalut, et le fit éloigner; quand il fit arrêter M. de Beaufort, M. de Cospéan logeoit à l'hôtel de Vendôme.
Quand on lui donna Lisieux, au lieu de Nantes, quelqu'un lui dit: «Mais vous aurez bien plus grande charge d'âmes.—Voire, répondit-il, les Normands n'ont point d'âmes.»
C'étoit un homme fort reconnoissant. Madame de Rambouillet raconte qu'il disoit les choses fort agréablement et fort à propos. Ayant sacré l'évêque de Riez, ce prélat l'en alla remercier: «Hélas! monsieur, lui dit-il, c'est à moi à vous rendre grâces: avant que vous fussiez évêque, j'étois le plus laid des évêques de France.»
Une fois, en prêchant, il fit une digression fort longue: «Je sais bien, dit-il après, que cette digression n'est pas autrement selon les règles de Démosthène, de Cicéron, ni de Quintilien; mais Dieu garde de mal Quintilien, Cicéron et Démosthène! Je ne laisserai pas de poursuivre.»
LE MARÉCHAL DE GRAMONT[385].
Il est fils du comte de Gramont[386], gouverneur du Béarn, et qui eut un brevet de duc au commencement de la régence. C'étoit un méchant mari, au moins pour sa première femme[387], car, sur quelque soupçon, il la mit dans une chambre où le plancher en un endroit s'enfonçoit, et on tomboit dans un trou profond. Elle y tomba et se rompit une cuisse, ce dont elle mourut.
Comme le maréchal étoit fort jeune, il fut comme accordé avec mademoiselle de Rambouillet, aujourd'hui madame de Montausier; mais M. de Gramont, son père, voulut lui donner si peu, que M. et madame de Rambouillet ne s'y purent résoudre.
Son commencement fut à Montausier; il y acquit quelque réputation; cependant il n'a jamais pu passer pour brave, quoiqu'en quelques endroits il ait payé de sa personne; au contraire, la bataille d'Honnecourt, qu'il perdit, le décria si fort que plusieurs vaudevilles, qu'on appeloit les Lampons[388], ayant été faits contre lui, on l'appela quelque temps le maréchal Lampon. On l'y traita de sodomite.
Monseigneur, prenez courage,
Il vous reste encore un page.
Lampons, etc.
On appela même de certains grands éperons, des éperons à la Guiche: alors il ne s'appeloit que le maréchal de Guiche. On le fit général d'armée pour le faire maréchal de France. Tout son plus grand exploit fut de prendre La Bassée, qui n'étoit rien en ce temps-là. Tout le monde fut surpris de lui voir sitôt donner le bâton; mais il avoit épousé une parente du cardinal. Voici comme la chose se passa: le cardinal de Richelieu, voulant attraper Puy-Laurens, dit au comte de Guiche: «Je vous avois promis mademoiselle Pont-Château la cadette, je suis bien fâché de ne vous la pouvoir donner, et je vous prie de prendre en sa place mademoiselle Du Plessis-Chivray.» Le comte de Guiche, qui a toujours été bon courtisan, lui dit «que c'étoit Son Eminence qu'il épousoit, et non ses parentes, et qu'il prendroit celle qu'on lui donneroit.» Le cardinal l'avoit déjà fait mestre-de-camp du régiment des gardes, après la mort de Rambure.
Le maréchal de Gramont n'a été souple que pour les premiers ministres; il a été assez fier pour tout le reste. Il alla à la vérité comme les autres voir Puy-Laurens, qui eut, au retour de Monsieur, six semaines du plus beau temps du monde. Cet homme faisoit le petit Dieu, et quand le comte de Guiche entra chez lui, le maréchal d'Estrées en sortoit qui ne s'étoit point couvert, quoique l'autre se fût toujours tenu couvert et assis. Il ôta à peine son chapeau de dessus sa tête et le coude de dessus sa chaise, pour le comte de Guiche. Il avoit le dos tourné au feu; le comte, voyant cela, prend un fauteuil, qu'il met au dos du sien, et ayant le nez au feu, et les pieds sur les chenets, il se mit à lui dire: «Monsieur, vous vous levez bien tard,» et autres bagatelles semblables, et puis s'en alla quand il le trouva à propos. Puy-Laurens étoit de la Marche, bien gentilhomme; il s'appeloit de L'Age, d'où vient qu'on fait dire au cardinal de Richelieu une sotte pointe: «Si je vis, j'aurai de l'âge.» Puy-Laurens étoit un grand homme, mais de mauvaise grâce; cependant, durant cette grande faveur, il paroissoit le mieux fait du monde à toutes les dames de la cour et de la ville.
Pour revenir au maréchal: M. le Grand l'ayant appelé en riant ma Guiche, l'autre l'appela Cinq-Mars. «Ah! le Roi m'appelle bien monsieur, dit M. le Grand.—Et moi aussi,» répondit le maréchal. Avec le cardinal de Richelieu même il gardoit toujours quelque ombre de liberté. Il s'est maintenu long-temps avec le cardinal Mazarin et M. le Prince tout ensemble. M. le Prince l'appeloit le grand prince de Bidache, et Toulongeon le piètre prince de Bidache[389]: c'est une belle terre de Béarn. Ce Toulongeon étoit des petits-maîtres; c'est le plus grand lésineur de France, il n'a jamais un habit qui soit tout neuf. Il ne manque pas d'esprit.
Enfin le maréchal fut contraint de se retirer durant la Fronderie, ne pouvant se résoudre à être contre M. le Prince. Les gendarmes de Bordeaux pensèrent l'enlever, comme il alloit en Béarn; il s'en plaignit hautement, et disoit: «Cela ne se feroit pas chez les Cannibales: je ne suis point armé contre eux, je vais planter mes choux tout doucement.» On le trouvoit à dire à la cour; il joue, son train est toujours propre et en bon état; lui est bien fait, mais il a la vue courte; il est adroit, et d'une conversation fort agréable.
Il dit en se couvrant: «Madame, vous l'ordonnez donc,» quoique la dame n'y eût point songé. Il a dit d'assez plaisantes choses. Ayant trouvé en Champagne un garde d'Aiguebère, gouverneur du Mont-Olimpe: «Qui êtes-vous? lui dit-il.—Je suis garde de M. d'Aiguebère.—Vous êtes donc un garde-fou?» Et tout le jour, en rêvant, car il est aussi rêveur qu'un autre, il ne fit que dire: «Garde d'Aiguebère, garde-fou; garde-fou, garde d'Aiguebère.» Il sera un an quelquefois à redire, quand il rêve, un bout de chanson, ou quelque autre chose qui lui sera demeurée dans l'esprit.
Des comtes d'Allemagne, qui s'appellent les comtes d'Olac, d'Hohenlohe en allemand, le vinrent saluer; ils étoient plusieurs frères, et comme en ce pays-là les cadets ont la même qualité que l'aîné, il en vint je ne sais combien l'un après l'autre; cela l'ennuya: «Serviteur, dit-il, à messieurs les comtes d'Olac, fussent-ils un cent.»
Un vicomte du Bac, de Champagne, qui fait l'homme d'importance, vouloit quelque chose du maréchal, et ne le quitta point de tout le jour; même il soupa avec lui. Après souper il ne s'en alloit point; le maréchal dit à un valet-de-chambre: «Fermez la porte, donnez des mules à monsieur le vicomte, je vois bien qu'il me fera l'honneur de coucher avec moi.—Ah! monsieur, dit l'autre, je me retire.—Non mordieu! reprit le maréchal, monsieur le vicomte, vous me ferez l'honneur de prendre la moitié de mon lit.» Le vicomte se sauva. Toute la province se moqua fort de ce monsieur le vicomte.
Un jour qu'on disoit des menteries, il dit qu'à une de ses terres il avoit un moulin à rasoirs, où ses vassaux se faisoient faire la barbe à la roue, en deux coups, en mettant la joue contre.
Il n'est pas autrement libéral; mais il refuse en goguenardant. Les vingt-quatre violons allèrent une fois lui donner ses étrennes. Après qu'ils eurent bien joué, il met la tête à la fenêtre: «Combien êtes-vous, messieurs?—Nous sommes vingt, monsieur.—Je vous remercie tous vingt bien humblement,» et referme la fenêtre.
Il avoit un fripon d'écuyer, nommé Du Tertre, qui un jour le vint prier de le protéger dans un enlèvement qu'il vouloit faire. «Hé bien! la fille t'aime-t-elle fort? est-ce de son consentement?—Nenny, monsieur, je ne la connois pas autrement, mais elle a du bien.—Ah! si cela est, reprend le maréchal, je te conseille d'enlever mademoiselle de Longueville, elle en a encore davantage;» et sur l'heure il le chassa. Ce galant homme étoit filou, et enfin a été roué. Il étoit gouverneur de Gergeau[390]; cela lui rapportoit quatre mille livres. Le curé au prône dit: «Vous prierez Dieu pour l'âme de M. Du Tertre, notre gouverneur, qui est mort de ses blessures.»
Rangouze lui apporta un jour une belle lettre; il la reçut, et puis dit à un valet-de-chambre: «Menez monsieur à un tel, qu'il lui donne ce que j'ai habitude de donner aux gens de mérite.» On l'y conduit. Cet homme se met à rire, et dit à Rangouze qu'il n'avoit qu'à s'en retourner, et que rien et ce que M. le maréchal donnoit aux gens de mérite, c'étoit une même chose[391].
Quand il perd, il va, de furie, donner de la tête dans un panneau de vitres et s'en fait comme une fraise. Une fois il dit à d'Andonville, homme de service: «Mon Dieu, monsieur, votre nom de cloche me porte malheur.»
Il lui est arrivé quelquefois de jeter le reste de son argent par la chambre, quand il perd. Ses pages et ses laquais se ruent dessus; il s'en repent aussitôt, et leur crie: «Pages, quartier!»
Voici plusieurs chansons faites sur le maréchal de Gramont:
Le maréchal de Guiche,
Général des François,
A voulu faire niche
A Melo Bek Buquoy:
Il s'arma de son casque,
Et combattit en basque,
Turlu tu tu tu tu,
En leur tournant le cu.
Monsieur de la Feuillade[392]
N'oubliant ses bons mots,
Voyant cette cacade,
Dit: Où vont tous ces sots?
Cette race ennemie,
Ne vient point d'Italie,
Turlu tu tu tu tu
Pour lui tourner le cu.
AUTRE.
Le prince de Bidache[393]
Criant aux Allemands,
Rendez-moi mon b.....
Voilà six régiments.
Roquelaure et Saint-Mégrin (bis)
Ont tenu jusqu'à la fin
Pour le maréchal de Guiche,
Qui fuyoit comme une biche,
Lampon, Lampon,
Camarade Lampon.
AUTRE AIR.
Messieurs de Saint-Quentin, ouvrez-moi votre porte:
Melo me suit, ou le diable m'emporte.
Qui va là? holà!
Je suis Lampon, qui vient faire retraite,
Je suis Lampon,
Abaissez votre pont.
Quand il fut dans Saint-Quentin,
On lui présenta du vin;
Monseigneur, prenez courage,
Il vous reste encore un page.
Lampon, etc.
Je ne puis, mes bons amis,
Car nos gens sont déconfits:
L'ennemi, près de Vauchelle,
M'a fait battre la semelle.
Lampon, etc.
MADAME DE SAINT-CHAUMONT[394].
Feu madame de Montpezat, ayant reçu de grands avantages de son mari, et étant demeurée veuve sans enfants, fit la fille aînée de feu M. de Gramont, sœur du maréchal, son héritière, mais à condition qu'elle épouseroit un des neveux de M. de. Montpezat; or, ces neveux de M. de Montpezat étoient douze ou treize en nombre: M. de Tavanes, le comte de Castres, MM. de Saint-Chaumont et autres. Cette fille venant en âge d'être mariée, on fit signifier à tous ces neveux, l'un après l'autre, la volonté de la testatrice, et on prit acte du refus. Tous la refusèrent, hors MM. de Saint-Chaumont. Ce n'est pas qu'elle ne fût bien faite, et d'humeur fort douce, comme elle l'est encore. Jamais rien n'a tant surpris les gens, car on croyoit qu'ils s'entretueroient à qui l'auroit, et tous ont épousé depuis des personnes qui ne la valent pas à beaucoup près. L'aîné Saint-Chaumont meurt en accordailles. Le cadet lui succède. C'est un homme fort bizarre, et ne la traite pas trop bien; qui d'abord il lui donna de terribles présens de noces;.... depuis il a eu vingt fois des jalousies épouvantables et sans fondement. C'est une espèce de fou qui s'incommode. Sans elle, qui y met le plus d'ordre qu'elle peut, il seroit déjà ruiné. Depuis peu (1658, en septembre), comme elle étoit ici, où il l'avoit laissée pour leurs affaires, il lui prit un accès de jalousie si furieux, qu'on écrivit à la dame que tout étoit à craindre pour elle, si elle retournoit au pays. Il lui avoit écrit les plus cruelles lettres du monde, et les moindres choses dont il la menaçoit, étoit de l'enfermer dans une tour. Après il vint ici, et l'on apaisa un peu sa fureur. On lui avoit prédit qu'il seroit cocu, cela faisoit une partie de ses fougues.
LOUVIGNY, CHALAIS ET SA FEMME.
Le comte de Louvigny[395] étoit frère de père et de mère du maréchal de Gramont. C'étoit un original. Il fut des galants de madame de Rohan, et faisoit jouer mademoiselle de Rohan, sa fille, qui n'étoit alors qu'un enfant, à un grand Malchus[396] qu'il avoit. «C'est, disoit-il, pour lui faire connoître le vif.» C'étoit une gueuserie en habits qui n'eut jamais de pareille. On disoit qu'il eût mieux fait d'aller sans chausses et de montrer tout ce qu'il portoit. Il n'avoit qu'une chemise et qu'une fraise; on les reblanchissoit tous les jours. Une fois que Monsieur, à qui il étoit, l'envoya quérir, il lui manda que sa chemise et sa fraise n'étoient pas encore blanches. Une fois, qu'il se crottoit, on lui dit: «Vous gâterez tous vos bas.—Vous m'excuserez, dit-il, ils ne sont pas à moi.»
Passe pour cela; mais il a fait deux actions épouvantables dans sa vie. En se battant contre Hocquincourt, aujourd'hui maréchal de France, il lui dit: «Otons nos éperons,» et comme l'autre se fut baissé, il lui donna un grand coup d'épée qui passoit d'outre en outre. Hocquincourt en fut malade six mois; et comme on croyoit qu'il en mourroit, et qu'on lui parloit de pardonner, il dit qu'il lui vouloit bien pardonner s'il en mouroit, mais non pas autrement.
L'autre action fut une perfidie inouie. Chalais vivoit avec lui comme avec son frère, et lui avoit rendu tous les services imaginables; cependant ce fut Louvigny qui déposa contre lui à Nantes, et qui lui fit couper le cou. On accusoit Chalais d'avoir voulu débaucher Monsieur, et lui faire entreprendre une guerre contre le Roi[397].
Chalais avoit épousé une Castille, sœur de M. Jeannin de Castille, trésorier de l'Epargne, et veuve d'un comte de Chancy. C'est celle pour qui M. le comte (de Soissons) fit battre Copet[398]. Chalais tua Pongibaut, frère du feu comte du Lude, à cause d'elle; car, comme Pongibaut revenoit de la campagne en grosses bottes, Chalais lui fit mettre l'épée à la main sur le Pont-Neuf, et le tua. Bois-Robert, qui aime les beaux garçons, fit une élégie sur sa mort. Depuis d'Egvilly cajola madame de Chalais; et le grand-maître de La Meilleraye, comme nous avons dit ailleurs, fit de même. C'étoit une belle personne; présentement qu'elle ne songe plus à l'amour, on dit que c'est une bonne femme, mais qui a de plaisantes visions. Elle s'aime tellement qu'elle s'évanouit si elle vient seulement à souhaiter quelque chose qu'elle ne puisse avoir. On n'oseroit lui dire qu'une personne de sa connoissance est partie; elle songeroit aussitôt qu'elle ne pourroit la voir s'il lui en prenoit envie.
Quand elle trouve quelque viande à son goût, ses gens sont faits à lui en garder toujours un peu, de peur que, sur ressouvenance, il ne lui vienne envie d'en manger. Si on la convie à dîner, ils ne le lui disent que le lendemain, quand elle se lève, car cela l'inquièteroit toute la nuit; ainsi ils répondent pour elle, et puis ils lui signifient qu'elle dîne en ville, et qu'il faut se dépêcher.
Une fois elle avoit prêté un livre; ses gens le furent redemander le soir, disant: «Si madame a envie de lire dans ce livre, et qu'elle ne le trouve pas, elle sera malade.» Apparemment ses gens sont un peu fous aussi bien qu'elle, ou ils la dupent, et lui en font bien accroire.
Si elle est dans une chapelle à entendre la messe, un laquais garde la porte, car si on la fermoit elle s'évanouiroit. Elle craint étrangement l'obscurité; on n'oseroit lui dire qu'il fait brouée, ni qu'il ne fait pas clair de lune. Cependant cette femme, qui craint tant l'obscurité, a un cent de rideaux à ses fenêtres. Elle conte ses foiblesses elle-même, et dit qu'allant en Bourgogne, elle partit trop tard de la dînée, et que, de peur de demeurer la nuit par les chemins, elle fut au galop en croupe par la plus forte pluie du monde jusqu'au gîte. Elle ne fait point de visites et en reçoit beaucoup. On l'accuse d'avoir trouvé, pour subsister jusqu'ici, une fort plaisante invention, c'est de faire semblant, deux ou trois fois l'année, de quêter pour quelque pauvre personne de qualité, mais qui ne vouloit pas être nommée; on lui donnoit beaucoup, et elle employoit ses quêtes à fournir à sa dépense.
Brion, aujourd'hui duc d'Anville, cadet de Ventadour, avoit été amoureux de madame de Chalais, et d'abord parla d'épouser. Madame Pilou, qui vit qu'une fois il avoit manqué de parole, et qui savoit qu'il avoit été capucin, dit à madame de Castille et à madame de Chalais que c'étoit un trompeur; elles ne la voulurent pas croire. Cela dura un an et demi, et jusqu'à ce que Monsieur se retira en Lorraine. Une fois il disoit à madame de Chalais: «Voilà tout préparé, nous nous marierons demain; il faut, pour attraper madame Pilou, qu'on ne le lui dise pas: vous l'enverrez quérir sur les dix heures; je me tiendrai au lit; on tirera les rideaux; vous lui direz: «Hé! ma bonne amie, que tu avois raison! ce perfide s'en est en allé.» Elle se mettra à pester contre vous, et dira: «Je vous l'avois toujours bien dit; et alors je me montrerai.» Cependant le lendemain il se trouva mal; il s'évanouit une autre fois, et cette femme s'y amusoit toujours jusque-là, qu'encore après lui avoir juré qu'il l'épouseroit le lendemain, il jeta aussi un grand soupir, et dit: «Je mourrai Capucin.»
Il y a trois ou quatre ans qu'il étoit accordé avec mademoiselle d'Elbeuf, et qu'il fit encore le malade. Pour Menneville, fille de la Reine, nous en parlerons dans les Mémoires de la Régence.
LE PRÉSIDENT JEANNIN[399].
Il étoit fils d'un tanneur[400] d'Autun en Bourgogne. Ce tanneur avoit quelque chose, et il l'envoya étudier à Paris. Jeannin fut fort débauché à Paris. Retourné en Bourgogne, il se marie avec la fille d'un médecin de Sémur, qui avoit du bien honnêtement. M. de Guise tué, M. de Mayenne, gouverneur de Bourgogne, prend les armes. Jeannin se donna à lui, et le servit très-utilement en ses affaires[401]. Henri IV, maître de Paris, va à Laon; Jeannin y étoit: on vint à parlementer, on ne put s'accorder. Le Roi lui cria que s'il entroit dans Laon il le feroit prendre. Jeannin, de dessus le rempart, lui répondit: «Vous n'y entrerez pas que je ne sois mort, et après je ne me soucie guère de ce que vous ferez.»
M. de Mayenne ayant fait la paix, Jeannin se retira en Bourgogne, pour y vivre, dans une maison qu'il avoit acquise, en un lieu fort rude; sa raison étoit que ses amis l'iroient volontiers chercher là, et qu'il n'avoit que faire des autres gens. Henri IV l'envoya quérir, et lui manda que s'il avoit bien servi un petit prince, il serviroit bien un grand roi. Il fut envoyé en Espagne pour le traité de paix; et, au retour, le Roi lui donna une charge de président au mortier, à Dijon; voilà pourquoi on l'a toujours appelé depuis le président Jeannin. Il vendit cette charge, et en maria sa fille à Castille, receveur du clergé, à qui la princesse de Conti avoit fait quitter la marchandise: il tenoit les Trois Visages dans la rue Saint-Denis. Il falloit que ce fût un galant homme; on dit qu'il mena un coche tout plein de ses voisins aux Pays-Bas à ses dépens, et qu'il fit si bien en achat de marchandises qu'il eut dix mille livres de bon de son voyage. Il faisoit tout chez la princesse de Conti. Jeannin donna à sa fille environ dix mille écus; le plus gros mariage de Paris, en ce temps-là, étoit de soixante mille livres. La folie des Castille depuis cela a été grande, avec leur vision de venir d'un bâtard de Castille; et ils ne sauroient nommer leur bisaïeul, ni dire qui il étoit.
Le président fut ensuite envoyé en Flandre[402], et après la mort de Henri IV il fut fait surintendant des finances pour la première fois. Barbin le fut après. M. de Luynes y remit le président, à qui succéda M. de Schomberg, et le bon homme se retira en Bourgogne, où il s'amusa à bâtir[403].
Il avoit un fils qui n'étoit qu'un fripon. Ce fils et un nommé La Fayolle se tuèrent tous deux en duel pour une nommée La Mauzelay, dont ils étoient amoureux. Le président, voyant cela, manda sa fille, qui étoit en Suisse avec son mari, qui y étoit ambassadeur, et il lui donna tout son bien, à condition que l'aîné de ses enfans s'appelleroit Jeannin. Ce bien n'étoit pas trop grand.
Ce bon homme a bâti et rebâti je ne sais combien de fois ses maisons; cependant elles ne sont pas mal entendues pour le temps. Il y a un gros volume de ses négociations[404]; c'étoit un grand personnage.
Il fit faire son tombeau dans la même église où est celui de son père, avec son inscription de tanneur; ils sont l'un tout contre l'autre.
Il a bâti Chaillot; il a témoigné de la légèreté en ses bâtimens, car il a fait faire et défaire bien des fois une même chose.
Il renvoya à la Reine-mère une assez grande somme qu'elle lui avoit envoyée, et lui manda «que durant la minorité de son fils elle ne pouvoit disposer de rien.»
LE BARON DE VILLENEUVE.
C'étoit un gentilhomme de Toulouse, parent du grand-maître de Malthe, de Paule. Il suivit le brave Givry à la guerre, et devant Laon, où Givry fut tué, il reçut un si grand coup de pistolet au visage, qu'il en perdit un œil, et ne voyoit guère clair de l'autre. Cela l'obligea à s'appliquer à l'étude. Il se faisoit lire: il avoit un homme pour le françois, un pour l'espagnol, et un autre pour l'italien, car il n'avoit jamais appris le latin.
Il se rendit avec le temps si savant dans ces trois langues, qu'il y avoit peu de gens qui les sussent mieux que lui, et qui eussent lu plus de choses. Le comte de Cramail[405] étoit de ses bons amis.
Il fut le premier ami de madame de Rambouillet, et elle dit qu'il lui a donné plusieurs fois de fort bons avis.
Étant à Paris pour un grand procès, il en prenoit tant de soin que ce fut par la voie de Toulouse qu'il apprit que son procès étoit perdu, et que sa partie avoit pris possession de la terre dont il s'agissoit.
Il étoit fort libéral, mais enfin il alla prendre la libéralité de travers, et bien d'autres choses aussi. Il se mit dans la tête, que faire labourer ses terres, c'étoit un soin indigne d'un honnête homme. Ses terres en friche portoient des brandes[406], et il en faisoit faire des balais, et les envoyoit vendre à la ville. A ce petit jeu-là il se trouva bientôt endetté. Quand il se vit tourmenté de ses créanciers, il négocia avec eux pour en avoir composition; ce que n'ayant pu obtenir, il se mit à les chicaner; et comme il avoit l'esprit vif, et qu'il parloit facilement, il se rendit si habile, qu'il faisoit tout ce qu'il vouloit de ses juges, et je pense qu'enfin il fallut que ses créanciers s'accommodassent.
Il a vécu plus de quatre-vingt-sept ou huit ans dans sa gueuserie; quand on prit le deuil de Henri IV, il porta son habit une fois plus que les autres, et disoit: «Je vous assure, je n'ai pas le courage de quitter le deuil, quand je songe au grand prince que nous avons perdu.»
C'étoit un homme fort vain. Avant ce coup qui le défigura, il croyoit que les dames mouroient d'amour pour lui, et il s'imagina que Dieu lui avoit envoyé cette mortification, afin qu'il n'eût plus tant d'avantages sur les autres hommes.
Un Italien, à l'hôtel de Rambouillet, ne pouvant trouver son nom, dit: «Quel baron' perforato (cicatrisée).»
Il savoit un million de choses, et jamais ne tarissoit; il disoit fort agréablement ce qu'il disoit.