LES RELIGIEUSES DE LOUDUN.
Le Père Joseph, Capucin, se nommoit Leclerc en son nom, et étoit frère de M. Du Tremblay, qu'il fit gouverneur de la Bastille. Le cardinal fit connoissance avec lui en Poitou, comme il y fut envoyé par ses supérieurs[17]. Jamais il n'y eut un homme plus intrigant ni d'un esprit plus de feu. Il a toujours eu de grands desseins en tête. Un temps il ne faisoit que prêcher la guerre sainte. M. de Mantoue, M. de Brèves, madame de Rohan et lui, prenoient fort souvent tout l'Etat du Turc[18]. Depuis, il prit la maison d'Autriche pour but, et il travailla fort avec M. de Charnacé à faire entrer le roi de Suède en Allemagne. Il se vantoit d'être né pour abattre la maison d'Autriche. Effectivement ce n'étoit pas un sot; il soulageoit fort le cardinal, et le cardinal ne faisoit pas un pas sans lui. Au commencement il alloit à cheval. Le Père Ange Soubini avoit un jour un cheval entier, et lui une jument. Ce cheval grimpe la jument, et les capuchons des deux moines faisoient la plus plaisante figure du monde[19]. Pour éviter ce scandale, on lui donna un carrosse. Depuis, il eut litière et toute chose; et il alloit être cardinal s'il ne fût pas mort.
En une petite ville de quelque province de France, un homme de la cour alla voir un Capucin. Les principaux le vinrent entretenir. Ils lui demandèrent des nouvelles du Roi, puis du cardinal de Richelieu. «Et après, dit le gardien, ne nous apprendrez-vous rien de notre bon Père Joseph?—Il se porte fort bien, il est exempt de toutes sortes d'austérités.—Le pauvre homme! disoit le gardien.—Il a du crédit; les plus grands de la cour le visitent avec soin.—Le pauvre homme!—Il a une bonne litière quand on voyage.—Le pauvre homme!—Un mulet pour son lit.—Le pauvre homme!—Lorsqu'il y a quelque chose de bon à la table de M. le cardinal, il lui en envoie.—Le pauvre homme!» Ainsi à chaque article le bon gardien disoit: «Le pauvre homme!» comme si ce pauvre homme eût été bien à plaindre. C'est de ce conte-là que Molière a pris ce qu'il a mis dans son Tartufe, où le mari, coiffé du bigot, répète plusieurs fois le pauvre homme[20]!
On a cru que la diablerie de Loudun ne fût point arrivée sans lui, car Grandier, curé, et les Capucins de Loudun, disputoient à qui auroit la direction des religieuses qui furent ou qui firent les possédées. Il y avoit de l'amour sur le jeu, et il y eut un Capucin tué. Les Capucins, se voyant appuyés du Père Joseph, poussèrent Grandier; et comme ces religieuses étoient pauvres, ils leur persuadèrent que bientôt elles deviendroient toutes d'or. On les instruisit donc à faire les endiablées. Pour du latin, elles n'en savoient guère, et on disoit que les diables de Loudun n'avoient étudié que jusqu'en troisième. Le Couldray Montpensier y avoit deux filles qu'il retira chez lui, les fit bien traiter et bien fouetter, le diable s'en alla tout aussitôt. Il pouvoit y en avoir qui ne savoient pas le secret, et qui, par mélancolie, ou parce qu'on le leur disoit, croyoient être possédées. On leur apprit, au moins à la plupart, quelques mots de latin et bien des ordures. Madame d'Aiguillon y fut, et madame de Rambouillet, depuis madame de Montausier. Elles virent faire des tours de sauteurs, qu'elles firent faire après à leurs laquais. La ville, et surtout les hôteliers, s'y enrichirent. On y couroit de toutes parts. Duneau, médecin huguenot, et principal du collége de Saumur, y fut appelé. Il s'en moqua. C'est lui qui disoit qu'un médecin étoit animal incombustibile propter religionem. Quillet y fut aussi appelé, et des religieuses de Chinon ayant voulu imiter celles de Loudun, il en fit une satire en vers latins, pour laquelle Bautru lui conseilla de s'éloigner[21], et le donna au maréchal d'Estrées, avec lequel il fut à Rome en son ambassade extraordinaire.
Le ministre de Loudun, comme on le défioit de mettre ses doigts dans la bouche des religieuses de même que les prêtres y mettoient ceux dont ils tiennent l'hostie, répondit «qu'il n'avoit nulle familiarité avec le diable, et qu'il ne se vouloit point jouer à lui.» Un diable s'étoit vanté d'enlever le ministre dans sa chaire sur la tour de Loudun. Il n'en fit rien cependant.
Cette badinerie, ou plutôt ce désir de vengeance des Capucins, fut cause que Grandier fut brûlé tout vif, car Laubardemont[22], qui étoit bon courtisan, le sacrifia au crédit du Père Joseph. Ce Grandier avoit été galant, et s'étoit fait quelques ennemis dans la ville qui lui nuisirent. Le diable dit une fois: «M. de Laubardemont est cocu.» Et Laubardemont, à son ordinaire, mit le soir: Ce que j'atteste être vrai, et signa. Enfin insensiblement cela se dissipa à mesure que le monde se désabusoit.
M. DE NOYERS et L'ÉVÊQUE DE MENDE.
M. de Noyers[23] s'appeloit Sublet. Il étoit parent de messieurs de La Motte-Houdancourt; le second de ces messieurs-là étoit évêque de Mende, et fort bien auprès du cardinal de Richelieu. Ce fut lui qui lui donna M. de Noyers. Je dirai ce que j'ai appris de ce M. de Mende. C'étoit un homme actif et fier, et qui vouloit qu'on lui tînt ce qu'on lui avoit promis. Une fois M. Bouthillier, qui étoit jaloux de lui, lui refusa l'entrée dans la chambre du cardinal, disant, comme il étoit vrai, qu'il avoit ordre de ne laisser entrer personne, et qu'il s'en alloit dire à Son Eminence que M. de Mende étoit là. La porte étoit entr'ouverte, M. de Mende la pousse; M. Bouthillier tombe; l'évêque passe brusquement à la ruelle; le cardinal étoit au lit: «Monsieur, lui dit-il, je trouve fort étrange que M. Bouthillier me vienne fermer la porte au nez: je suis bien assuré que vous ne lui avez pas ordonné de me traiter ainsi.» Le cardinal ne dit rien. M. de Mende s'en va chez lui en Picardie, et ne voulut pas s'en tourmenter davantage. «S'ils me laissent ici, disoit-il, ils me feront plaisir; j'étudierai; j'ai du bien plus qu'il ne m'en faut.» Le cardinal ne s'en put passer. Il le renvoya quérir. Ce fut lui qui disposa tout pour le siége de La Rochelle; et, en mourant, car il mourut durant le siége, il ordonna qu'on l'enterrât dans la ville lorsqu'elle seroit prise. Ce fut lui qui fit résoudre Barradas à donner sa démission de la charge de premier écuyer de la petite écurie pour cent mille écus. Le Roi avoit impatience de l'avoir pour Saint-Simon. Le cardinal vouloit différer à payer cette somme, et faire que cela n'allât à rien avec le temps. L'évêque lui dit: «Monsieur, c'est sur ma parole que M. de Barradas a traité; je vendrai plutôt mes bénéfices que de ne tenir pas ce que j'ai promis.» Le cardinal ne put résister, et Barradas fut payé.
M. de Noyers avoit une vraie âme de valet. Montreuil, secrétaire des commandemens de madame d'Orléans, l'étoit de feue Madame, qui, étant grosse, étoit regardée comme la Reine, et faisoit un parti dans la cour. Madame témoignoit assez de bonne volonté à Montreuil qui avoit été précepteur de M. de Guise d'aujourd'hui. Un jour de Noyers, qui étoit allié de Montreuil, se promenoit avec lui: «Ne craignez-vous point, lui dit Montreuil en riant, que cela ne vous nuise de vous voir promener avec moi?» De Noyers le quitte aussitôt, et depuis ne lui parla point que Madame ne fût morte. Il est vrai que quand il fut en faveur, il se ressouvint un peu de lui.
Ce petit homme vouloit tout faire et étoit jaloux de tout le monde. Il a nui en tout ce qu'il a pu à Desmarets, qui s'entend à tout, et qui a beaucoup d'inclination pour l'architecture, de peur que cet homme ne lui ôtât quelque chose; car il s'est assez tourmenté de faire sa charge de surintendant des bâtimens, et il avoit bonne envie d'achever le Louvre, et de faire dorer la galerie tout du long, comme il y en a un bout: ce fut lui qui le fit faire. Sa cagoterie parut en ce qu'il brûla quelques nudités de grand prix qui étoient à Fontainebleau. En récompense, il entretenoit assez bien les maisons du Roi. Il étoit concierge de Fontainebleau[24].
Une fois que le cardinal vouloit faire venir un notaire: «Il n'est pas besoin, monseigneur, lui dit-il; je suis secrétaire du Roi, je ferai bien ce qu'il faut.» Le cardinal rompit un jour par hasard une petite canne fort jolie qu'il aimoit assez. Le petit bon homme la prend, la rajuste et la rapporte à Son Eminence. On disoit qu'il ne voloit pas, mais il laissoit voler sous lui. Il avoit fait les vœux de Jésuite depuis son veuvage, mais il étoit exempt de porter l'habit et de vivre autrement qu'un séculier. Il fit tout le pis qu'il put à l'Université. Il a laissé un pauvre benêt de fils[25]. Ce fut lui qui découvrit au feu Roi que le cardinal avoit cinq cent mille écus chez Mauroy. Sa disgrâce est dans les Mémoires de la Régence.
Ce fut lui qui fut cause de la mort de Saint-Prueil, et Saint-Prueil[26] le dit bien: «C'est un cagot; il ne me pardonnera jamais.» Saint-Preuil avoit donné sur les oreilles à un petit d'Aubray qu'il avoit mis à Arras pour les finances.
Le maréchal de Brézé, pour faire enrager de Noyers, mettoit toujours des ordures dans les lettres qu'il lui écrivoit, comme: «Allez vous faire f.... avec vos f..... ordres.» Le moyen, disoit le petit homme, que les affaires du Roi prospèrent après ces abominations-là! Il avoit le département de la guerre.
Ce n'est pas que Saint-Prueil ne fût un homme violent et un tyran, mais galant homme du reste, et qui dépensoit tout. Il y a dans son procès imprimé une lettre du feu Roi, qui est une ridicule lettre. La voici: «Brave et généreux Saint-Prueil, vivez de concussion, plumez la poule sans crier; faites comme font tels et tels; faites ce que font beaucoup d'autres dans leurs gouvernements; tout est bien fait pour vous; vous avez tout pouvoir dans votre empire; tranchez, coupez; tout vous est permis!»
M. DE BULLION[27].
M. de Bullion étoit conseiller au parlement. Son père étoit maître des requêtes[28]. Il rapporta je ne sais quelle affaire pour la comtesse de Sault, mère de M. de Créqui; elle l'avoit eu du premier lit; puis le comte de Sault, fils du second lit, l'ayant faite héritière, M. de Créqui eut ce bien-là: c'est pays de droit écrit que le Dauphiné. La comtesse de Sault eut de l'affection pour ce petit M. de Bullion, à cause, dit-on, que le proverbe de petit chien belle queue étoit fort véritable en lui[29]. Elle le poussa, lui donna du bien, et lui fit avoir de l'emploi. Il fut président aux enquêtes. On dit qu'un jour elle disoit à la Reine-mère: «Ah! madame! si vous connoissiez M. de Bullion comme moi!—Diou m'en garde, madame la comtesse,» dit la Reine; car elle n'a jamais su prononcer le françois, et elle disoit: Fa cho pour dire: Il fait chaud. Celle-ci[30] le prononce comme si elle étoit née à Paris.
Cette madame de Sault fit avoir à Bullion l'intendance de l'armée de M. le connétable de Lesdiguières contre les Génois, et il n'y fit pas mal ses affaires. Le connétable et lui s'entendoient fort bien. Le cardinal de Richelieu le fit après surintendant des finances[31] avec M. Bouthillier, père de M. de Chavigny; mais Bullion faisoit quasi tout. C'étoit un habile homme, et qui avoit plus d'ordre que tous ceux qui sont venus depuis. Il disoit: «Fermez-moi deux bouches, la maison de Son Eminence et l'artillerie, après je répondrai bien du reste.» Cependant on m'a assuré que quand les premiers louis d'or furent faits, il dit à ses bons amis: «Prenez-en tant que vous en pourrez porter dans vos poches.» Bautru fut celui qui en porta le plus. Il en mit trois mille six cents. Le bon homme Senecterre en étoit. Je doute de cela[32].
Le cardinal lui fit avoir le cordon bleu en disant au Roi: «Sire, ce seroit une plaisante chose que cette figure avec le cordon.»
Cornuel faisoit presque tout sous lui, mais de sorte qu'il sembloit qu'il ne fît rien sans en parler au surintendant, car le bon homme se divertissoit. Il alloit souvent chez La Brosse, son médecin, qu'il avoit établi au Jardin des Plantes du faubourg Saint-Victor[33]. Là, il avoit des mignonnes et crapuloit tout à son aise. Il se faisoit donner des lavements pour manger après tout de nouveau. Il avoit des raffinements pour le vin tout extraordinaires. Il ne vouloit pas qu'on bût immédiatement après avoir mangé du lapin, parce, disoit-il, que cette viande avoit je ne sais quoi qui empêchoit de le bien goûter. Je vous laisse à penser s'il en avoit du meilleur: tous les gens d'affaires se tuoient à lui en chercher. Il avoit des cerneaux tout le long de l'année, et toujours de la poudre de champignons dans sa poche. Il n'avoit que peu de gens à crapuler avec lui; Senecterre en étoit toujours, et, quand ils sortoient de Paris, le bon homme de Montbazon, exprès pour avoir des gardes; car, comme gouverneur de Paris, il avoit toujours quelqu'un. Ce n'étoit pas comme à cette heure qu'on en a donné cinquante au maréchal de L'Hôpital.
Madelenet[34] s'avisa, quoique Bullion n'aimât pas les vers, de lui faire une ode latine. Il y avoit une comparaison au commencement qui me fit bien rire. Il le comparoit à un petit baril bien plein, et il disoit qu'un baril bien plein ne porte point envie à l'abondance de la mer, et que Bullion, se contentant de ce qu'il avoit, ne portoit point envie aux trésors des rois. Voyez la grande modération de cet homme! il se contentoit de huit millions, et d'être président au mortier. Il est vrai que sa charge étoit une charge nouvelle, et il ne la faisoit point. Une autre chose fut encore assez plaisante. Il acheta une chapelle à Saint-Eustache. Le peintre qui la peignit et la dora vint un jour lui parler. «Allez, mon ami, allez (car il commençoit toujours ainsi): que voulez-vous?—Monsieur, c'est pour votre chapelle.—Eh bien, mon ami, ma chapelle?—Monsieur, c'est qu'on a accoutumé de les dédier à quelque saint.—Eh bien, mon ami, à quel saint?—Monsieur, à saint Paul, à saint André, à saint François, à saint Antoine?—Eh bien, mon ami, auquel tu voudras.—Monsieur, c'est à vous à dire.—Eh bien, mets-y saint Antoine, mon ami.» Sur cela on disoit qu'il avoit eu raison, et que c'étoit aussi bien déjà la chapelle du petit cochon.
Il craignoit terriblement les bonnes odeurs. M. le chancelier avoit toujours des gants d'Espagne au conseil. Cela incommodoit fort Bullion. Il s'en plaignit comme si l'autre l'eût fait exprès. Le cardinal dit au chancelier: «Puisque j'ôte mes gants de senteur pour l'amour de M. de Bullion, vous pouvez bien ôter les vôtres.» Il traitoit le chancelier d'écolier, et le chancelier, qui vouloit être payé, ne disoit mot, et avaloit cela doux comme de l'eau. Il appeloit sa femme la grosse amie. C'est une bonne femme, mais un peu hypocondriaque. On dit qu'elle donne aux pauvres.
Je trouverois assez à propos de faire une comparaison de Bullion avec les surintendants d'aujourd'hui. Ceux-ci, à leur table, à leurs bonnes fortunes, à leurs maisons, dépenseront plus par exemple en six ans que Bullion n'a laissé. La table de Fouquet coûte deux cent mille livres; je veux dire la dépense du maître-d'hôtel est de cinq cents livres par jour. A Vaux, il y a six cents personnes nourries: jugez du reste. Bullion, une fois qu'il a eu un million, a pu épargner, car il ne tenoit point table, et n'avoit qu'un équipage fort médiocre. Bien loin de bâtir, il jetoit à bas le bâtiment des terres qu'il achetoit au loin, pour avoir moins d'entretien. A Paris, il n'a point fait de palais. On m'a assuré que son inventaire montoit à sept cent mille livres de rente. On disoit en 1622 qu'il avoit déjà soixante mille écus de pension; il ne fut fait surintendant que dix ans après. Richer, notaire, comme on fit l'inventaire, dit à madame de Bullion: «Voyez, madame, si vous avez encore quelque chose à dire. Est-ce-là tout? Il ne faut rien cacher.» Cette bonne grosse dame crut qu'il la soupçonnoit, et changea de couleur. «Si vous ne savez rien de plus, ajouta-t-il, j'ai à vous dire, moi, que je sais où feu M. votre mari avoit déposé cent vingt mille écus d'or en espèces; c'est chez moi. Il n'en avoit tiré aucune reconnoissance, et je vois bien qu'il n'y en a point de registre.» Il les restitua, et on lui donna dix mille écus pour cela et pour le reste.
Le cardinal de Richelieu souhaita que Bonelles, fils aîné de Bullion, épousât mademoiselle de Toussy, qui étoit un peu proche parente de Son Eminence. Bonelles n'en avoit point d'envie. Il étoit amoureux de mademoiselle de Montbazon; mais le père le lui fit faire en dépit de lui. Il a été malheureux en enfants, ce bon homme, il n'y en a pas un qui ait réussi. L'abbé de Saint-Faron, qui avoit soixante mille livres de rente, sans ce qu'il attendoit de sa mère, a assez fait le niais avec la vieille Martel; et après, en une maladie, la peur du diable le saisit tellement, qu'il se mit dans l'Oratoire. La Taulade le fils, un gentilhomme béarnois, un peu maquereau, s'étant attaché à lui, a fait aussi le dévot par nécessité, et l'a suivi à Saint-Magloire. Il arriva une fois au Père de La Taulade une plaisante chose. C'est un fort gros homme. Un jour le fond de sa chaise s'enfonça; le voilà les pieds à terre; les porteurs, par malice ou autrement, ne faisoient pas semblant d'entendre. Il alla dans les crottes tout le long du Pont-Neuf, comme s'il eût été sous un dais. Nous parlerons ailleurs de Bonelles, de sa femme et du reste.
J'ai ouï dire que quand M. de Bullion maria sa fille avec feu M. le président de Bellièvre, alors maître des requêtes[35], il y avoit cent mille écus dans le contrat; mais comme le notaire vint à lire cent mille écus, Bullion dit: «Ajoutez d'or, monsieur le notaire.» C'étoit alors, je pense, cinquante mille écus au moins plus qu'il n'avoit promis.
Le bon homme mourut de crapule en moins de rien[36]. On m'a dit, mais je ne voudrois pas l'assurer, qu'il mourut de déplaisir pour avoir reçu un coup de pied du cardinal de Richelieu. Le feu Roi vouloit avoir cent mille livres pour quelque chose; le cardinal lui dit que M. de Bullion étoit chargé de dépenses pressées, et que cela seroit difficile pour le présent. Bullion parla comme le cardinal vouloit. A quelque temps de là, Coquet, confident de Bullion, avertit le Roi qu'on avoit des fonds. Il fallut donner cet argent au Roi. Le cardinal crut que Bullion avoit voulu faire sa cour à ses dépens, car le feu Roi avoit dit quelque chose sur cela au cardinal qui ne lui avoit pas plu. Il lui reprocha son alliance, le malmena et le frappa. Ce n'est pas la première fois que cela lui est arrivé. Dans la colère, il donna un soufflet à Cavoye pour avoir changé un ordre. Cela est de conséquence en fait de garde; Cavoye avoit tort. A quelques jours de là, il lui en demanda pardon[37].
MADAME D'AIGUILLON[38].
J'ai déjà dit qui elle étoit et comment elle fut mariée, à Combalet, qui étoit mal bâti et couperosé, et qui n'avoit rien que la jeunesse. Elle conçut une telle aversion pour lui, qu'elle ne le pouvoit souffrir et étoit dans une mélancolie effroyable. Quand il fut tué aux guerres des Huguenots, de peur que, par quelque raison d'Etat, on ne la sacrifiât encore, elle fit vœu un peu brusquement de ne se marier jamais et de se faire Carmélite. Ce fut aux Carmélites mêmes qu'elle fit ce vœu; elle s'habilla aussi modestement qu'une dévote de cinquante ans. Elle n'avoit pas un cheveu abattu. Elle portoit une robe d'étamine, et ne levoit jamais les yeux. Avec ce harnois-là elle étoit dame d'atour de la Reine-mère et ne bougeoit de la cour. C'étoit alors la grande fleur de sa beauté. Cette manière de faire dura assez long-temps. Enfin, son oncle devenant plus puissant, elle commença à mettre des languettes, après elle fit une boucle ou mit un petit ruban noir à ses cheveux; elle prit des habits de soie, et peu à peu elle alla si avant que c'est elle qui est cause que les veuves portent toutes sortes de couleurs, hors du vert. Le cardinal de Richelieu ayant été déclaré premier ministre, le comte de Béthune fut le premier qui se présenta pour épouser madame de Combalet. Le comte de Sault, aujourd'hui M. de Lesdiguières (ce devoit être un des plus riches gentilshommes de France), fut le second qui se fit refuser. Il est vrai que le cardinal ne la pressa pas trop pour celui-ci, non plus que pour l'autre[39].
Madame de Combalet renouveloit tous les ans son vœu de Carmélite; elle l'a renouvelé jusqu'à sept fois. Le cardinal fit consulter s'il étoit obligatoire; on lui répondit que non. Cependant, pour se décharger entièrement, elle fonda une place de Carmélite qui doit être reçue pour rien. Je crois pourtant qu'elle se fût résolue à épouser M. le comte de Soissons, s'il l'eût voulu, et comme j'ai déjà remarqué, il l'eût épousée si elle eût été veuve d'un homme plus qualifié. On fit courir le bruit en ce temps-là que le mariage n'avoit point été consommé avec Combalet. Cependant il passoit pour l'homme le mieux fourni de la cour, et qui étoit le plus grand abatteur de bois. J'ai ouï dire même que dans l'action, transporté de joie ou autrement, il avoit appelé un valet de chambre qui avoit été témoin de ce qui s'étoit passé. J'ai ouï dire encore que son mari n'avoit pas trop bien vécu avec elle, et qu'il disoit qu'elle avoit quelque chose sous le linge qui dégoûtoit fort. Je donne cela pour tel qu'on me l'a donné. Dulot[40], ce fou de poète royal et archiépiscopal, dont nous parlerons ailleurs, fit l'anagramme que voici sur cette prétendue virginité:
Marie de Vignerot,
Vierge de ton mari.
Madame de Rambouillet m'a pourtant assuré que jamais elle n'avoit reconnu que madame d'Aiguillon voulût passer pour fille. Cependant elle a pris des armes à lozange, il est vrai qu'il y a une cordelière; ainsi elle est fille et femme tout ensemble, car il n'y a point d'armes de son mari.
On a fort médit de son oncle et d'elle. Il aimoit les femmes et craignoit le scandale. Sa nièce étoit belle, et on ne pouvoit trouver étrange qu'il vécût familièrement avec elle. Effectivement elle en usoit peu modestement; car, à cause qu'il aimoit les bouquets, elle en avoit toujours et l'alloit voir la gorge découverte[41]. Un soir qu'il sortoit assez tard de chez madame de Chevreuse: «Ne laissons pas, dit-il, d'aller chez ma nièce; car que diroit-elle si je n'y allois?» La Reine-mère envoya des gens pour l'enlever comme elle devoit aller à Saint-Cloud, afin de mettre le cardinal à la raison, quand elle auroit ce qu'il aimoit tant; mais Besançon découvrit toute l'entreprise.
Ce qui a le plus fait de bruit, ce fut l'aventure de madame de Chaulnes. Voici comment une personne qui y étoit l'a contée. Sur le chemin de Saint-Denis, six officiers du régiment de la marine, qui étoient à cheval, voulurent casser deux bouteilles d'encre sur le visage de madame de Chaulnes; mais elle mit la main devant, et tout tomba sur l'appui de la portière où elle étoit. C'étoient des bouteilles de verre. Le verre coupe, et l'encre entre dedans les coupures et cela ne s'en va jamais. Madame de Chaulnes n'en osa faire aucune plainte. On croit qu'ils n'avoient ordre que de lui faire peur. Madame d'Aiguillon, soit par jalousie d'amour ou d'autorité, ne vouloit point que personne fût si bien qu'elle avec son oncle. Le cardinal ne faisoit pas trop grand cas de madame de Chaulnes; elle n'étoit plus dans une grande jeunesse; sa beauté déclinoit, et le reste n'étoit pas grand'chose. Il témoigna assez ce qu'il en pensoit un jour qu'il étoit à Chaulnes, durant le siége d'Arras: il trouva que madame de Chaulnes s'étoit fait peindre dans un vestibule avec tous ses gens autour d'elle qui lui apportoient ce qu'ils avoient acheté; car, voyant cela, il ne put s'empêcher de dire avec un souris méprisant: «C'est bien cette fois madame notre hôtesse.» Elle avoit pourtant quelque pouvoir sur son esprit, ou bien elle demandoit si hardiment qu'il ne pouvoit la refuser. En effet, quoiqu'il n'eût point d'envie, à ce qu'on dit, de lui donner une abbaye de vingt-cinq mille livres de rente aux portes d'Amiens, il la lui donna pourtant. Par vanité elle vouloit que tout le monde crût que le cardinal l'aimoit; et il y a eu bien des gens qui, sachant que madame de Chaulnes avoit une fois conté qu'un jour qu'elle étoit seule, je ne sais quel monstre à quatre pieds lui étoit apparu dans sa chambre et avoit disparu aussitôt; il y a eu bien des gens, dis-je, qui ont dit que c'étoit une invention pour se faire de fête; mais je le sais de trop bon lieu pour en douter. D'autres ont dit qu'une dame de Picardie, dont on n'a pu me dire le nom, étoit ennemie de madame de Chaulnes et lui avoit fait faire cette insulte. Comme le cardinal avoit été plus d'une fois à Chaulnes, Bautru dit un jour que M. le cardinal s'y plaisoit, mais le feu Roi, qui avoit tourné tout son esprit du côté de la malignité et qui harpignoit toujours le cardinal, dit que Bautru avoit dit que M. le cardinal se délassoit chez madame de Chaulnes. Bautru fit son apologie au cardinal, qui lui dit en propres termes: «Vous mériteriez des coups de bâton, si vous aviez dit cela.»
Le maréchal de Brézé, enragé de ce que madame d'Aiguillon ne l'a pas voulu aimer (car quoique ce fût la nièce de sa femme, il en a été amoureux à outrance), et peut-être aussi de dépit de ce que son fils n'étoit pas principal héritier[42], en a fait tous les contes qui ont couru. Il disoit toutes les circonstances de la naissance et de l'éducation de chacun des Richelieu, et qu'ils étoient tous trois à madame d'Aiguillon; et même qu'elle en avoit eu un quatrième. «Oh! dit la Reine, il ne faut jamais croire que la moitié de ce que dit M. le maréchal de Brézé[43].» Ainsi elle n'en auroit eu que deux.
Il se trouve que madame d'Aulroy, autrefois madame Du Pont-de-Courlay, générale des galères[44], présenta, durant le procès de madame d'Aiguillon et du duc de Richelieu, une requête qu'on supprima bien vite, par laquelle elle exposa au prévôt de Paris qu'on lui avoit supposé ces trois Richelieu au lieu de ses enfants. D'ailleurs madame d'Aiguillon, quand il a été question de la majorité de son neveu le duc de Richelieu, a dit que le baptistaire n'est qu'une feuille volante; qu'il n'y en a eu ni du premier ni du second, qui sont baptisés tous deux en même jour et en même lieu. L'aîné avoit cinq ans. Quelle apparence, s'il n'y avoit du mystère, que le cardinal de Richelieu n'eût pas fait charger le registre!
Dans le procès qu'elle eut contre feu M. le Prince pour la succession du cardinal, on la traita de gourgandine. Gautier dit délicatement, parlant du crédit qu'elle avoit auprès de son oncle: «Ce Samson n'avoit plus de force quand il étoit entre les bras de cette Dalila.» Elle, en revanche, fit reprocher à M. le Prince, par Hilaire, son avocat, qu'il s'étoit mis à genoux devant le cardinal de Richelieu pour avoir mademoiselle de Brézé pour M. d'Enghien. Il se leva et dit que cela étoit faux, mais il n'y a rien de plus vrai. Il offrit même au cardinal mademoiselle de Bourbon pour son neveu de Brézé; et le cardinal dit en cette occasion une des plus raisonnables choses qu'il ait dites de sa vie: «Une demoiselle peut bien épouser un prince, mais une princesse ne doit point épouser un gentilhomme.» Feu M. le Prince fit tant de fautes dans les emplois de guerre qu'il eut, qu'il fut réduit à offrir ses enfants; encore le cardinal les alloit-il malmener, s'ils ne se fussent bien réduits. Il vouloit que M. d'Enghien, pour avoir négligé de voir M. le cardinal de Lyon, à Lyon, au retour de Perpignan, retournât le chercher à Marseille; mais il n'y alla pas, on trouva le moyen de l'en exempter.
Feu M. le Prince fit à madame d'Aiguillon un méchant tour pour la duché d'Aiguillon. Par une pendarderie du lieutenant civil Moreau, cette duché fut adjugée à quatre cent mille livres, et les créanciers en offroient huit cent mille. Or, durant le procès, se voyant assistés d'un prince du sang, ils offrirent encore quatre cent cinquante mille livres, et il fallut que madame d'Aiguillon, qui n'eût plus été duchesse sans cela (car, quand elle eût acheté un autre duché, on n'eût pas reçu aisément une femme, et il falloit attendre pour cela la majorité), les payât dans la journée. M. le Prince, après la mort de son père, du maréchal et du duc de Brézé, s'empara de tout le bien de ceux-ci, et en jouissoit par force, quoique sa femme n'eût rien à prétendre à tout cela par le testament du cardinal. Madame d'Aiguillon ne voulut jamais s'accommoder, de peur qu'on ne dît que ç'avoit été aux dépens de ses neveux. Elle s'est maintenue, et a traité, dans le commencement de la Régence, plusieurs fois la cour à Ruel. Le règne de son oncle l'a rendue fort impérieuse; elle ne sauroit quitter sa première fierté. Elle a de l'esprit, du sens et de la fermeté; mais elle est brusque et têtue. Nous parlerons après de son avarice.
On a fait bien des médisances d'elle et de madame Du Vigean. Elles s'écrivoient des lettres les plus amoureuses du monde. Madame Du Vigean se jeta à corps perdu dans les bras de madame d'Aiguillon. C'eût été une tigresse si elle l'eût rejetée. Elle a été son intendante, sa secrétaire, sa garde-malade, et a quitté son ménage pour se donner entièrement à elle. Il y a eu des chansons terribles contre madame Du Vigean, jusqu'à dire de son mari:
Dans l'abondance de ses cornes
On ne sauroit trouver de bornes.
Cependant on ne m'a su nommer un seul galant de cette femme. A la vérité, on avoit un grand mépris pour le mari; et le duc de Lorraine voyant que cet homme avoit levé un régiment: «Hélas! se dit-il, il faut que je sois bien haï en France, puisque, jusqu'au petit Vigean, tout y prend les armes contre moi.»
Feu madame la Princesse avoit recherché l'amitié de madame d'Aiguillon pour avoir la protection du cardinal, car elle craignoit que son mari ne la confinât à Bourges. Elle appeloit le cardinal de La Valette mon époux, et lui l'appeloit mon épouse. Mademoiselle de Rambouillet, depuis madame de Montausier, étoit admirablement bien avec elle, et y est encore, mais non pas avec tant de chaleur. Nous en parlerons ailleurs.
Il est temps de parler de son avarice et de sa dévotion. Elle ne daigna pas écouter ceux qui lui conseilloient de donner cinq cent mille livres à feu M. le Prince pour avoir sa protection. Il lui en coûta plus d'un million d'or à elle et à ses neveux. Elle a eu trois cents procès, et pas un en demandant. Sans parler de toutes les grivelées qu'elle a faites, je dirai simplement ses vilainies. Voyant Cornuel à l'extrémité, elle envoya emprunter six chevaux blancs qu'il avoit; et quand il fut mort, et qu'on les lui revint demander, elle dit que les morts n'avoient que faire de chevaux. Le frère aîné de M. de Noailles disoit que, pour épargner son carrosse, toutes les fois qu'elle alloit à Ruel, elle prenoit un beau carrosse que le bon homme M. de Noailles avoit eu à Rome en son ambassade, et le renvoyoit toujours tout crotté. On a dit qu'elle avoit emprunté des jupes, et qu'au bord crotté on avoit reconnu qu'elle les avoit portées. Si cela lui fût arrivé un de ces jours qu'elle a rencontré le corpus Domini, cela eût été plaisant, car, quelque part qu'elle le trouve, elle le suit dans les crottes jusqu'au premier lieu où il se doit arrêter. Cela se fait en Espagne, et le Roi même le suit. Un Espagnol disoit cela à un François: «Je crois bien, dit l'autre, en France il est parmi ses anciens amis, il n'a que faire qu'on l'accompagne; mais parmi des marranes[45], il en a besoin.»
Elle donne aux églises, et ne paie pas ses dettes. Dans sa vision de cagoterie, elle dit à toute chose: «En vérité, cela fait dévotion,» et le dira quelquefois d'une chose qui n'y aura aucun rapport. C'est simplement pour dire: «Cela me touche.»
Elle a passé quelquefois des nuits entières, le ventre à terre, dans l'église de Saint-Sulpice.
Les deux mariages de ses neveux l'ont si brouillée avec la cour, que je le mettrai dans les Mémoires de la Régence.
LE CARDINAL DE LYON[46].
Alphonse-Louis Du Plessis étoit l'aîné du cardinal de Richelieu. Il fut destiné à être chevalier de Malte; en ce dessein on lui voulut apprendre à nager, mais il ne put jamais en venir à bout. Ses parents lui en faisoient des reproches et lui disoient qu'il ne vouloit être bon à rien. Enfin, las de leurs crieries, un jour que par hasard il n'y avoit personne avec lui qui sût nager, il se jeta dans l'eau si follement que, sans un pêcheur qui y accourut avec sa nacelle, il étoit noyé. Il le falloit donc faire d'église. Il fut, comme j'ai dit, nommé évêque de Luçon, et abandonna cet évêché à son frère pour se faire Chartreux.
Cet homme avoit naturellement quelque pente à la folie; la solitude l'achevoit. Pour cela les Chartreux de la grande Chartreuse, où il étoit, le firent leur procureur dans une contestation avec un gentilhomme fort brutal. Il eut des coups de bâton. Il porta cet outrage patiemment, et ne voulut jamais s'en venger quand il se vit cardinal. On dit qu'un astrologue lui prédit, avant qu'il fût procureur, qu'il seroit en grand danger d'une grande blessure faite à la tête avec du fer. Mais, étant devenu procureur, comme il entroit à Avignon, une chaîne du pont-levis lui tomba sur la tête, et il en pensa mourir. Le cardinal de Richelieu le fit sortir de la Chartreuse, et le fit archevêque d'Aix, puis archevêque de Lyon, cardinal, et grand-aumônier de France, et lui donna de grands bénéfices[47]. A Aix, aussi bien qu'à Lyon, il a fait la fonction d'un bon évêque. Le cardinal l'envoya à Rome pour autoriser d'autant plus la poursuite de la dissolution du mariage de M. d'Orléans. Là il acquit la réputation d'un homme fort charitable. A Lyon, durant la peste, il alla partout comme s'il n'eût pas eu sujet d'aimer la vie. On ne lui peut reprocher qu'une action qui fut, ce me semble, bien inhumaine, mais il faut croire que ce jour-là il avoit quelqu'un de ses accès de folie. Etant à Marseille, où il avoit l'abbaye de Saint-Victor, il alla voir les galères. Or le cardinal de Richelieu y avoit fait mettre le baron de Roman, qui avoit voulu lever quelques troupes pour la Reine-mère, traitement bien indigne d'un gentilhomme. Mais comme on avoit eu pitié de ce cavalier, il étoit à son ordinaire, hors qu'il portoit un petit fer à la jambe. Le cardinal de Lyon le fait prendre, le fait raser, et le fait attacher à la rame. Ce pauvre gentilhomme se coucha sur le banc et s'y laissa mourir de regret.
On dit que, entre autres visions, il croyoit quelquefois être Dieu le Père. Un jour qu'il couchoit dans une maison, où on lui donna un lit dans la broderie duquel il y avoit quelques têtes d'anges ou chérubins: «Vraiment, dirent ses gens, c'est bien à cette fois que notre maître croira être Dieu le Père.»
Il étoit familier et aimoit la conversation des dames. Berthod le châtré[48], de la musique du Roi, m'a juré qu'il l'avoit vu auprès de Lyon en un lieu où il y avoit bonne compagnie. On badinoit, on se déguisoit. Il se déguisa un jour en berger comme les autres, et fit déguiser toutes les dames en bergères. Il a été amoureux plusieurs fois, mais cela ne passa pas de petits présens. Il ne laissoit pas d'avoir de l'esprit, mais il paroissoit presque toujours hébété.
Un homme de qualité du diocèse de Lyon avoit un fils fort contrefait, et le vouloit faire d'église. Le cardinal de Lyon ne voulut jamais le tonsurer, disant qu'on se moquoit d'offrir à Dieu le rebut du monde.
L'abbé de Caderousse, du Comtat, l'étant venu voir, lui dit en entrant: «Monseigneur, je suis l'abbé d'un tel lieu...—Que voulez-vous que j'y fasse? répondit-il en l'interrompant.—Qui suis venu pour faire la révérence...—Faites-la donc,» ajouta-t-il.
Le cardinal de Richelieu, qui le connoissoit bien, ne voulut pas qu'il le fût trouver à Narbonne; aussi l'autre ne le voulut point aller trouver à Lyon, quand on y coupa le cou à M. le Grand. Le cardinal Mazarin, qui ne fit pas pour la charité ce qu'il devoit dans le procès que le cardinal de Lyon eut contre Deslandes-Payen, relativement à un prieuré qu'à ce qu'on dit le cardinal de Richelieu lui avoit ôté par violence, envoya offrir au cardinal de Lyon l'abbaye de Mauzac, dont il étoit titulaire, pour le dédommager de ce prieuré; mais il ne la voulut point prendre. Cette ingratitude le fâcha, car le cardinal Mazarin souffrit que Lyonne, dont la femme est parente de Deslandes-Payen, sollicitât contre lui, et c'étoit, ce semble, se déclarer, Lyonne étant ce qu'il étoit auprès de lui. Mais les mariages de ses petits-neveux de Richelieu le fâchèrent bien davantage. Celui qui a écrit sa Vie en latin[49] le veut faire passer pour un grand homme, et dit que l'emprisonnement du cardinal de Retz, à cause du mauvais exemple, l'affligea sensiblement. Il mourut environ vers ce temps-là.
LOPÈS.
Lopès, et quelques autres comme lui, vinrent en France pour traiter quelque chose pour les Moresques dont il étoit. On les adressa à M. le marquis de Rambouillet, comme à un homme qui entendoit l'espagnol. Ce Lopès avoit de l'esprit, et étoit homme de bon conseil. Il donna ici avis à des marchands de draps d'en envoyer à Constantinople; ils y gagnèrent cent pour cent, et, pour son droit d'avis, ils lui donnèrent une part, à quoi il ne s'attendoit pas. Après, il acheta un gros diamant brut, le fit tailler, et y gagna honnêtement. Cela le mit en réputation. De toutes parts on lui envoyoit des diamants bruts. Il avoit chez lui un homme à qui il donnoit huit mille livres par an, et le nourrissoit lui sixième. Cet homme tailloit les diamants avec une diligence admirable, et avoit l'adresse de les fendre d'un coup de marteau quand il étoit nécessaire. Ensuite toutes les belles pierreries lui passèrent par les mains. En ce temps-là, par envie ou autrement, on l'accusa d'être espion, et de payer les pensions d'Espagne. Un maître des requêtes, nommé Ledoux, croyoit avoir une conviction entière par le livre de Lopès, où il y avoit: «Gadamasilles por il senor de Bassompierre. Tant de milliers de maravédis,» et autres articles semblables. Lopès pria M. de Rambouillet de voir ce bon maître des requêtes. Le maître des requêtes lui dit: «Monsieur, y a-t-il rien de plus clair? Gadamasilles, etc.» M. de Rambouillet se mit à rire: «Hé, monsieur, lui dit-il, ce sont des tapisseries de cuir doré qu'il a fait venir d'Espagne pour M. de Bassompierre.» Celui-ci fait venir un Dictionnaire espagnol: Lopès fut absous, et le maître des requêtes interdit, parce que Lopès prouva que, sous prétexte de les acheter, il lui avoit pris pour quatre mille livres de bagues.
Le cardinal de Richelieu, pour se divertir, un jour que Lopès revenoit de Ruel avec toutes ses pierreries, que le cardinal avoit voulu voir exprès, le fit attaquer par de feints voleurs, qui pourtant ne lui firent que la peur. Il y alloit de tout son bien; aussi la peur fut-elle si grande, qu'il fallut changer de chemise au pont de Neuilly, tant sa chemise étoit gâtée. Le chancelier, dans le carrosse duquel il étoit, dit qu'il se présenta assez hardiment aux voleurs. Le cardinal eut du déplaisir de lui avoir fait ce tour-là, car il avoit joué à faire mourir ce pauvre homme; et pour raccommoder cela, il le fit manger à sa table. Ce n'étoit pas un petit honneur. Un jour il y fit mettre M. Tubeuf, qui en fut si surpris, à ce que dit Boisrobert, que, tout hors de lui, il mettoit les morceaux dans ses yeux, au lieu de les mettre dans sa bouche.
Une fois que l'abbé de Cerisy et Lopès faisoient des compliments à qui passeroit le premier, Chastellet, le maître des requêtes, dit: «Le vieux Testament va devant le nouveau;» car on le vouloit faire passer pour Juif, lui qui étoit Mahométan. On a dit de ce fat Montmaur, le Grec, qu'il avoit dit à Montmor,[50] le riche, pour le faire passer devant: «Primùm Hebræo, deindè Græeco.» Mais je ne le crois pas, il n'auroit osé; quelqu'un a dit cela pour lui.
Lopès vendoit un crucifix bien cher: «Hé, lui dit-on, vous avez livré l'original à si bon marché.»
Le feu cardinal l'employa à faire faire des vaisseaux en Hollande, et au retour il le fit conseiller d'Etat ordinaire. En Hollande, il acheta mille curiosités des Indes, et ici il fit chez lui comme un inventaire; on crioit avec un sergent. C'étoit un abrégé de la foire Saint-Germain. Il y avoit toujours bien de beau monde. Il avoit six chevaux de carrosse. Jamais carrosse ne fut tant au-devant des ambassadeurs que celui-là. Je me crevois de rire, car mon père étoit son voisin, de le voir manger du pourceau quasi tous les jours. On ne l'en croyoit pas meilleur chrétien pour cela. La Reine lui devoit vingt mille écus pour des perles; et comme il pressoit d'Esmery[51] pour être payé, l'autre lui donna en paiement une taxe d'aisé de soixante mille livres. Il se disoit des Abencerrages de Grenade. Il mourut après la conférence de 1649.