LE PRÉSIDENT NICOLAÏ.

Le feu président Nicolaï, père de celui-ci, qui est le huitième du nom, premier président de la chambre des comptes, en sa jeunesse eut bien des amourettes: celle qui fit le plus de bruit fut celle qu'il eut avec la femme d'un bourgeois nommé Guillebaud; on l'appeloit vulgairement la belle Bourgeoise, car c'étoit une fort belle personne. Le mari étoit jaloux. Notre président fut trois mois dans un cabaret, comme garçon (de cabaret), il n'en avoit pas trop mal la mine, afin de prendre son temps pour lui parler, et la voir sans qu'on se doutât de rien. Il n'en jouissoit ainsi au commencement qu'avec bien de la peine: depuis il eut un peu plus de facilité; mais elle le quitta pour un autre. Elle s'en repentit après, et se mit à genoux devant lui pour lui demander pardon; il se moqua d'elle, et n'en voulut plus ouïr parler.

La belle Bourgeoise rencontra Patru en son chemin: elle se faisoit conduire par lui au sermon; elle lui faisoit mille caresses. Lui, qui étoit amoureux de sa Lévesque[312], ne s'y amusa point: il est vrai qu'il croyoit qu'elle étoit engagée avec un nommé Sanguin. Il se trouva qu'elle étoit brouillée alors avec lui; mais ils se raccommodèrent.

Nicolaï aima ensuite la fille d'un sergent, de laquelle il eut une fille. On a cru qu'il l'avoit épousée. Cette autre maîtresse étant morte, il pensa à se marier. Prêt d'être accordé avec mademoiselle Amelot, aujourd'hui madame d'Aumont[313], il vit la cousine-germaine de cette fille à l'église; elle se nommoit également Amelot. Il en devint amoureux; aussi étoit-elle tout autrement jolie que l'autre, et il l'épousa; mais ils ont fait un triste ménage. Le désordre vient de ce qu'elle ne traita pas trop bien la bâtarde de son mari, car il l'avoit avertie de tout; et par contrat de mariage il se réserva la faculté de lui donner cinquante mille écus, comme il a fait. Il l'a mariée à un gentilhomme. Il avoit l'honneur d'être un peu fou, et sa femme a l'honneur de l'être encore. Il en vint jusqu'à séparer le logis en deux; et il ne voyoit plus du tout sa femme: il ne lui donnoit rien. Ceux qui lui avoient fourni des vivres, des habits, etc., firent un procès au président. Or, la cause fut plaidée à la grand'chambre, et il fut condamné. Tout ce qu'il fit ce fut d'obtenir qu'on mît dans l'arrêt que ç'avoit été de son consentement. Le premier président Le Jay en usa bien avec lui, quoiqu'il n'eût pas sujet de s'en louer, car ayant été chez lui pour une affaire qu'il avoit à la chambre, M. Nicolaï ne le voulut point voir. L'affaire se fit pourtant. Il a passé pour homme de bien, et avec raison, et ne se faisoit point autrement de fête; au contraire, il négligeoit de se faire payer ses appointements. Il a passé aussi pour éloquent, mais sans autre fondement que de parler avec quelque facilité; il étoit toujours prolixe. Cet homme avoit encore à sa mort une chambre qui n'avoit que de la natte pour toute tapisserie. On disoit qu'il achetoit les vieilles soutanes de son fils, et qu'il les faisoit ajuster pour s'en servir. Pour sa femme, à qui il avoit laissé pour s'entretenir huit mille livres de rentes, qui lui étoient venues du côté des Amelot, elle avoit fait peindre et dorer son appartement; elle étoit magnifique en toute chose.

Nicolaï avoit un frère qui vit encore, qui est un vieux garçon: il a été guidon des gendarmes, puis premier écuyer de la grande écurie. C'étoit lui qui disoit qu'un carrosse étoit un grand maquereau à Paris. Du temps qu'il le disoit c'étoit plus vrai qu'à cette heure, car il y en avoit bien moins. Il dit qu'il est un fou gaillard, mais que son frère le président étoit un fou mélancolique. C'est un assez plaisant robin.

Le président voulut marier son fils de bonne heure; on chercha les meilleurs partis. Ils jetèrent les yeux sur mademoiselle Fieubet, et il y consentit, lui, qui avoit tant pesté contre les gens qui voloient le Roi[314]. Il fit une bizarrerie pour les articles. La mère, de son côté, après qu'un ban fut jeté, envoya défendre au curé de Saint-Paul de jeter les autres, et cela, pour je ne sais quelle bagatelle dont elle n'étoit pas satisfaite dans les articles. Cela se raccommoda pourtant. Le jour des noces de son fils, le président demandoit si un point de Venise, qui avoit coûté deux mille livres, coûtoit bien dix écus, et on lui fit accroire qu'il y avoit bien pour huit livres dix sols de ruban d'argent à un habit où il y en avoit pour cent écus.

Deux ans après, condamné par tous les médecins, et ayant reçu l'extrême-onction, il lui vint en fantaisie que s'il alloit à Bourbon, il guériroit comme il guérit il y avoit dix ans: c'étoit au mois de mars. Il fait acheter secrètement un bonnet et un justaucorps fourré, des bassins, une seringue, etc., et commanda que son carrosse fut prêt pour le lendemain matin. Son valet-de-chambre en avertit sa femme et son fils. «Dites-lui, dirent-ils, que le carrosse est rompu, et qu'il y a un cheval boiteux.» Cela ne servit qu'à faire donner sur les oreilles au valet-de-chambre. Il part: la femme et le fils le suivirent. Dès Essonne[315] le voilà plus mal que jamais: il envoie quérir un médecin à Corbeil, à qui le fils dit le mot. Cet homme lui promet de le guérir s'il ne bouge de là; et quand il fut bien bas, le curé, à qui on avoit aussi parlé, lui demanda s'il ne vouloit pas voir sa femme, son fils et sa fille qui étoient venus pour recevoir sa bénédiction. Il dit que oui, les vit, et mourut comme un autre homme.

Voici la belle conduite de la mère pour sa fille. Dès quinze ans, elle avoit deux petits laquais avec qui elle s'amusoit à jouer et à badiner tout le jour. Cette petite demoiselle s'alla mettre une fois dans la tête que sa mère ne lui donnoit pas assez d'argent; et, pour en avoir, elle s'avisa d'un bel expédient. Elle laisse traîner des billets faits à plaisir, comme si elle écrivoit à quelque marquis; on les porte à la présidente qui s'imagine aussitôt qu'on veut enlever sa fille. Il ne falloit que la bien garder chez elle. Elle assemble le président Molé-Champlâtreux, cousin-germain de sa fille, et la marquise d'Hervault, femme du lieutenant de roi de Touraine, aussi parente bien proche. Ils concluent de la mettre dans un couvent, et font de l'éclat pour rien. Cette fille, quand elle y fut, conta naïvement la chose, et puis on la retira. Dans les Mémoires de la Régence, il sera parlé de la mère et de la fille.

PORCHÈRES L'AUGIER[316].

Porchères L'Augier, dont nous allons parler, et Porchères d'Arbaud, dont il est parlé dans l'historiette de Malherbe, étoient tous deux de Provence, tous deux poètes, et tous deux de l'Académie. Chacun d'eux traitoit l'autre de bâtard, et soutenoit qu'il n'étoit pas de la maison de Porchères[317], assez bonne en ce pays-là; mais ils s'accordoient en un point, c'est qu'ils étoient l'un et l'autre de méchants auteurs. Notre Porchères commença à paroître au temps de Nervèze et de son successeur Des Yveteaux, et étoit à peu près en vers ce qu'étoient les autres en prose: cela se peut voir par le sonnet que voici sur les yeux de madame de Beaufort:

Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des Dieux;

Ils ont dessus les rois la puissance absolue.

Dieux, non; ce sont des cieux, ils ont la couleur bleue,

Et le mouvement prompt comme celui des cieux.

Cieux, non; mais deux soleils clairement radieux,

Dont les rayons brillants nous offusquent la vue.

Soleils, non; mais éclairs de puissance inconnue,

Des foudres de l'Amour signes présagieux.

Car s'ils étoient des Dieux, feroient-ils tant de mal?

Si des cieux, ils auroient leur mouvement égal;

Deux soleils, ne se peut: le soleil est unique;

Éclairs, non; car ceux-ci durent trop et trop clairs.

Toutefois je les nomme, afin que je m'explique,

Des yeux, des Dieux, des cieux, des soleils, des éclairs[318].

Sa prose même ne valoit pas mieux, témoin le recueil du Carrousel, où il n'y a rien de bon de lui qu'une devise italienne dont le corps est une fusée, et le mot da l'ardore l'ardire[319].

Depuis, Malherbe apprit à parler françois. Je crois que Porchères a contribué avec Matthieu à gâter les Italiens d'aujourd'hui, et les Italiens à leur tour ont gâté quelques-uns des nôtres. Il n'y a que vingt ans qu'on a vu des secrétaires d'état[320] donner deux pistoles du Politico-Catholico de Virgilio Malvezzi[321].

La princesse de Conti faisoit cas de Porchères: il alloit tous les jours chez elle. Elle lui fit avoir l'emploi de faire les ballets et autres choses semblables; pour cela, il avoit douze cents écus de pension. Il voulut en faire une charge, et l'avoir en titre d'office, mais il ne savoit quel nom lui donner: il ne vouloit pas que le nom de ballet y entrât, et après y avoir bien rêvé, il prit la qualité d'intendant des plaisirs nocturnes. Par cette raison il voulut se formaliser de ce que Desmarets avoit fait le dessin du ballet qui fut dansé au mariage du duc d'Enghien[322].

Pour les habits, ç'a toujours été le plus extravagant homme du monde après M. Des Yveteaux, et le plus vain. J'ai ouï dire à Le Pailleur, qu'étant allé chez Porchères, il y a bien trente-cinq ans, il aperçut, en entrant dans sa chambre, un valet qui mettoit plusieurs pièces à des chaussons. Il le trouva au lit; mais le poète avoit eu le loisir de mettre sa belle chemisette et son beau bonnet; car si personne ne le venoit voir, il n'en avoit qu'une toute rapetassée, et ne se servoit que d'un bonnet gras et d'une vieille robe-de-chambre toute à lambeaux, dont il se couvroit la nuit. Il demanda à Le Pailleur permission de se lever, et avec sa bonne robe-de-chambre il se met auprès du feu. «Mon valet-de-chambre, car il l'appeloit ainsi, apportez-moi, dit-il, un tel habit, mon pourpoint de fleurs. Non, mon habit de satin.—Monsieur, quel temps fait-il.—Il ne fait ni beau ni laid?—Il ne faut donc pas un habit pesant; attendez.» Le valet, fait au badinage, apporte cinq ou six paires d'habits qui avoient tous passé plus de deux fois par les mains du détacheur et du fripier, et lui dit: «Tenez, prenez lequel vous voudrez.» Il fut une heure avant que de conclure. Ce pourpoint de fleurs étoit un vieux pourpoint de cuir tout gras, et ce satin étoit un satin à pièces empesées qui avoit plus de trente ans. Jamais on ne lui vit un habit neuf, qu'il n'eût un vieux chapeau, de vieux bas ou de vieux souliers; il y avoit toujours quelque pièce de son harnois qui n'alloit pas bien. La maréchale de Thémines disoit qu'il étoit «comme le diable qui a beau se faire agréable aux yeux de ceux qu'il veut tenter: il y a toujours quelque griffe crochue qui gâte tout[323].» C'est de lui que Sorel se moque dans Francion, où un poète demande son pourpoint d'épigramme, etc.

Il y a onze ou douze ans qu'il eut une grande maladie, durant laquelle il fit une confession générale. Depuis cela il ne voulut plus se peindre la barbe et s'habilla comme un autre homme. Il disoit que, pendant son mal, son neveu lui avoit dérobé cent lettres qu'il fit imprimer sans suite ni ordre. Cependant il est tout constant que Porchères lui-même en demanda le privilége à M. Conrart, et aussi des lettres d'académicien pour lesquelles il fallut aller à l'Académie. Ce fut la seule fois qu'il y alla, si je ne me trompe. Tout ce qu'il dit de ce neveu ne fut que lorsqu'il vit qu'on ne rendoit point ses lettres. Il a vécu jusqu'à cent trois ans. Il étoit grand et bien fait.

LE PÈRE ANDRÉ[324].

Le Père André, augustin, vulgairement appelé le Petit Père André, étoit de la famille des Boullanger de Paris, qui est une bonne famille de la robe. Il a prêché une infinité de Carêmes et d'Avents; mais il a toujours prêché en bateleur, non qu'il eût dessein de faire rire, mais il étoit bouffon naturellement, et avoit même quelque chose de Tabarin dans la mine. Il parloit en conversation comme il prêchoit.

Il y tâchoit si peu, que quand il avoit dit des gaillardises, il se donnoit la discipline; mais il y étoit né, et ne s'en pouvoit tenir. Comme il prêchoit un Avent au faubourg Saint-Germain, feu M. de Paris, à cause de je ne sais quelle cabale de moines dont il étoit des principaux, et aussi pour le scandale que ses bouffonneries donnoient, l'envoya quérir et le retint en prison à l'archevêché. M. de Metz[325] s'en formalisa, disant «que M. l'archevêque ne pouvoit faire arrêter un religieux qui prêchoit dans un faubourg qui dépendoit de l'abbaye de Saint-Germain;» et effectivement il le fit délivrer; mais ce fut à condition qu'il prêcheroit plus sagement. Il remonte donc en chaire; mais de sa vie il n'a été si empêché: il avoit si peur de dire quelque chose qui ne fût pas bien, qu'il ne dit rien qui vaille, et il fut contraint de finir assez brusquement. Il étoit bon religieux et fort suivi par toutes sortes de gens: par quelques-uns pour rire, et par le reste à cause qu'il les touchoit. Effectivement, il avoit du talent pour la prédication. On fait plusieurs contes de lui dont j'ai recueilli les meilleurs.

Il disoit que «Christophe pensa jeter le petit Jésus dans l'eau, tant il le trouvoit pesant; mais on ne sauroit noyer qui a été pendu.»

Prêchant un carême à Saint-André-des-Arcs, il se plaignoit toujours que les dames venoient trop tard. «Quand on vous vient réveiller, leur disoit-il: «Mon Dieu, dites-vous, quelle misère de se lever si matin!» Vous disputez avec votre chevet. «Une telle, dites-vous à votre fille-de-chambre, je gage que la cloche n'a pas sonné; vous êtes toujours si hâtée! il n'est point si tard que vous dites.» Hé! si j'étois là, ajoutoit-il, que je vous ferois bien lever le cul!»

Parlant de saint Luc, il disoit «que c'étoit le peintre de la Reine-mère, à meilleur titre que Rubens, qui a peint la galerie du Luxembourg; car il est le peintre de la Reine mère de Dieu.»

Il prêchoit sur ces paroles: J'ai acheté une métairie, je m'en vais la voir. «Vous êtes un sot! dit-il, vous la deviez aller voir avant que de l'acheter.»

A la fête de la Madeleine, il se mit à décrire les galants de la Madeleine; il les habilla à la mode: «Enfin, dit-il, ils étoient faits comme ces deux grands veaux que voilà devant ma chaire.» Tout le monde se leva pour voir deux godelureaux qui, pour eux, se gardèrent bien de se lever. Un jour, il lui prit une vision, après avoir bien harangué contre la débauche de cette pauvre pécheresse, de dire: «J'en vois là-bas une toute semblable à la Madelaine; mais, parce qu'elle ne s'amende point, je la veux noter, et lui jeter mon mouchoir à la tête.» En disant cela, il prend son mouchoir et fait semblant de le vouloir jeter: toutes les femmes baissent la tête. «Ah! dit-il, je croyois qu'il n'y en eût qu'une, et en voilà plus de cent.» Il remit une fois à prêcher sur ce sujet, à cause de la fête de Notre-Dame, qui étoit le lendemain, et, continuant la suite de l'Evangile: «Voilà, dit-il, la Madelaine qui entre, et moi je sors.» Et il s'en alla. Il disoit qu'il y avoit des Madelains aussi bien que des Madelaines. «Notre père saint Augustin, dit-il, a été long-temps un grand Madelain.» Puis, décrivant les parfums de la Madelaine: «Elle avoit de l'eau. De l'eau d'ange? C'étoit de l'eau d'ange noir, de l'eau de diable, de l'eau de Satan.»

Cela me fait souvenir d'un conte qu'on fait d'un prédicateur du temps de François Ier. «La Madelaine, disoit-il, n'étoit pas une petite garce, comme celles qui se pourroient donner à vous et à moi; c'étoit une grande garce comme madame d'Étampes[326].» Cette madame d'Étampes lui fit défendre la chaire. Quelques années après, ayant été rétabli, le jour de la Madelaine, il dit: «Messieurs, une fois pour avoir fait des comparaisons je m'en suis mal trouvé. Vous imaginerez la Madelaine telle qu'il vous plaira. Passons la première partie de sa vie, et venons à la seconde.»

Le père André comparoit une fois les femmes à un pommier qui étoit sur un grand chemin. «Les passans ont envie de ses pommes; les uns en cueillent, les autres en abattent: il y en a même qui montent dessus, et vous les secouent comme tous les diables.»

Il disoit aux dames: «Vous vous plaignez de jeûnes; cela vous maigrit, dites-vous. Tenez, tenez, dit-il, en montrant un gros bras, je jeûne tous les jours, et voilà le plus petit de mes membres.»

«Toutes les femmes sont des médisantes, disoit-il; je gage qu'il n'y en a pas une qui ne la soit pas: qu'elle se lève;» puis il s'arrête. «Hé bien! continue-t-il, vous voyez que pas une n'ose se lever.»

Un avocat s'alla confesser à lui, et lui dit fort peu de chose. Il lui ordonna pour pénitence d'aller l'après-dînée à son sermon: l'avocat y fut. L'Évangile du jour étoit: Dæmonium mutum, etc. «Savez-vous, dit-il, ce que c'est que Dæmonium mutum? Je m'en vais vous le dire: C'est un avocat aux pieds du confesseur. Au barreau ils jasent assez; devant un confesseur, au diable le mot, vous n'en sauriez rien tirer.»

Il en vouloit au curé de Saint-Severin. Il fit tomber le discours sur la bergerie, et qu'il falloit de bons chiens pour la garder. «Vous autres, dit-il aux paroissiens, vous avez un bon chien de curé.»

Pour montrer que l'honneur étoit plutôt in honorante quam in honorato (à celui qui honoroit qu'à celui qui étoit honoré): «Par exemple, disoit-il, quand je rencontre mon cousin, le président Boullanger que voilà, il me fait le pied de veau, et le pied de veau lui demeure.»

Pour cajoler M. Talon, l'avocat-général, qui l'écoutoit, il dit, en parlant de Cicéron: «Cicéron, messieurs, c'étoit un grand avocat-général.»

Dans l'opinion qu'ils[327] ont de l'Eucharistie, on ne pouvoit pas dire une plus grande sottise que celle qu'il dit une fois prêchant sur le Saint-Sacrement. «En voilà assez, dit-il, car les médecins disent: Omnis saturatio mala, panis autem pessima. Toute réplétion est mauvaise, et surtout celle de pain.»

Un jour qu'il prêchoit contre le luxe et contre les modes: «Vous voilà, dit-il, vous autres, poudrés comme des meûniers; et quand vous arriverez en enfer, les diables crieront: A l'anneau! à l'anneau!» Pour faire entendre cela, il faut savoir qu'il y a dix ans ou environ qu'un meûnier, à la Grève, gagea de passer dans un de ces anneaux qui sont attachés au pavé pour retenir les bateaux. Il fut pris par le milieu du ventre, qui s'enfla aussitôt des deux côtés; le fer s'échauffa, c'étoit en été. Il brûloit; il fallut l'arroser, tandis qu'on limoit l'anneau, et on n'osa le limer sans permission du prévôt des marchands. Tout cela fut si long qu'il lui fallut un confesseur. On en fit des tailles douces aux almanachs, et un an durant, dès qu'on voyoit un meûnier, on crioit: «A l'anneau! à l'anneau, meunier!» On fit aussi un almanach de la farine des jeunes gens et des mouches des femmes, avec une chanson que voici:

Dieu! que la mouche a d'efficace!

Que cet animal est charmant!

Le plus parfait ajustement

Sans elle n'auroit point de grâce.

Si vous n'avez mouche sur nez,

Adieu galants, adieu fleurettes;

Si vous n'avez mouche sur nez,

Adieu galants enfarinés.

Vous auriez beau être frisée,

Par anneaux tombants sur le sein,

Sans un amoureux assassin[328]

Vous ne serez guère prisée.

Si, etc.

Portez-en à l'œil, à la temple,

Ayez-en le front chamarré,

Et sans craindre votre curé,

Portez-en jusque dans le temple,

Si, etc.

Mais surtout soyez curieuse

Et difficile au dernier point,

Et gardez de n'en porter point

Que de chez la bonne faiseuse.

Si, etc.

LES ENFARINÉS.

Houspillons des modes nouvelles,

Singes des galants de la cour,

Venez farcer à votre tour,

Car le théâtre vous appelle.

Si vous n'êtes enfarinés,

Adieu l'amour de la coquette,

Si vous n'êtes enfarinés,

Vous n'aurez rien qu'un pied de nez.

Enfarinez bien votre tête

Et les collets de vos manteaux;

Vous en serez cent fois plus beaux,

Et ferez bien plus de conquêtes.

Si, etc.

Quand on vous voit passer on crie:

Meunier, à l'anneau! à l'anneau!

Il ne faut pas faire le veau,

Ni vous fâcher que l'on en rie.

Si, etc.

Il commença une fois ainsi: «Foin du pape, foin du Roi, foin de la Reine, foin de M. le cardinal, foin de vous, foin de moi, omnis caro fœnum

Il faisoit parler ainsi une fois les soldats d'Holoferne, après qu'ils eurent vu Judith: «Camarade, qui est-ce qui, en voyant de si belles femmes, tam delectas mulieres, n'ait envie d'enfoncer la barricade?»

Je lui ai ouï prêcher sur la Transfiguration: «Cela se fit, dit-il, sur une montagne. Je ne sais ce que ces montagnes ont fait à Dieu; mais, quand il parle à Moïse, c'est sur une montagne; il ne lui montra partout que son derrière, et parla à lui comme une demoiselle masquée. Quand il donne sa loi, c'est encore sur une montagne; le sacrifice d'Abraham, aussi sur une montagne; le sacrifice de Notre-Seigneur, encore sur une montagne. Il ne fait rien de miraculeux que sur ces montagnes; aussi la Transfiguration, n'étoit-ce pas une affaire de vallon?»

Voyant des gens jusque sur l'autel, il dit en entrant en chaire: «Voilà la prophétie accomplie: Super altare vitulos

Il prêchoit en un couvent de Carmes sur l'église desquels le tonnerre étoit tombé sans en blesser un seul. «Ah! dit-il, regardez quelle bénédiction de Dieu; si le tonnerre fût tombé sur la cuisine, il n'en fût réchappé pas un.» On dit Carme en cuisine

A la fête de Pâques, il se faisoit une objection. «Mais un mari et une femme qui couchent ensemble un si beau jour, que feront-ils? A cela il faut répondre par une comparaison. Si le jour de Pâques un débiteur vous apporte de l'argent, il est bonne fête; mais les gens ne sont pas toujours en humeur de payer: je suis d'avis qu'on le reçoive. Faites l'application, mesdames[329]

A propos de romans, il disoit: «J'ai beau les faire quitter à ces femmes, dès que j'ai tourné le cul, elles ont le nez dedans.»

«Le paradis, disoit-il, est fait comme une ville; mais c'est une ville comme La Rochelle, qui ne se prend point sans mouffles.»

Parlant de David, il dit que quand il alla en paradis, Dieu dit, le voyant venir de loin: «Qui est-ce?» et puis, quand il fut plus près: «Ah! c'est mon bon serviteur David; bras dessus, bras dessous, camarades comme cochons.»

Le jour de l'Ascension, décrivant la réception qu'on fit à Jésus-Christ au Ciel, il dit que Dieu dit à David: «Tenez la musique toute prête; voici mon fils qui vient.»

Une fois, il fit des lettres-patentes du roi de Ninive: «Nous, Ninus, etc., à tous manants et habitants de notre bonne ville de Ninive, savoir faisons que, sur l'avis à nous donné par notre amé et féal maître Jonas, que Dieu, etc.; avons ordonné et ordonnons que, etc.; et parce que ledit maître Jonas est prophète dudit Dieu, etc.» Il y avoit dix fois ledit Jonas et ledit Dieu.

En carême, il compara un jour la charité à l'échelle de Jacob, et disoit que ce n'étoit pas une échelle de chêne ou de hêtre, mais que le premier échelon étoit hareng, le deuxième morue; et ainsi de suite, il dit toutes les viandes de carême, «qu'il faut, ajouta-t-il, envoyer au couvent des Augustins[330]

Prêchant chez des religieuses qui l'avoient fort pressé de leur donner un sermon, il leur dit: «Eh! bien! me voilà; à cause que je suis Boullanger, vous croyez que j'ai toujours du pain cuit; mais vous ne songez pas combien j'ai de choses à faire.» Il se mit à leur raconter toutes ses occupations. Après, il compara une fille qui entroit en religion à un peloton. «Une novice, dit-il, c'est comme un morceau de bureau ou de papier sur lequel on commence à devider les premières aiguillées; mais, quelque bien qu'on fasse, il reste toujours un petit trou qu'on ne sauroit boucher.»

A Poitiers, les Jésuites le prièrent de prêcher saint Ignace; il voulut leur donner sur les doigts. Il fit un dialogue entre Dieu et le saint, qui lui demandoit un lieu pour son ordre. «Je ne sais où vous mettre, disoit Jésus-Christ: les déserts sont habités par saint Benoît et par saint Bruno....» Il faisoit une conversation des lieux occupés par les principaux ordres. «Mettez-nous seulement, dit saint Ignace, en lieu où il y ait à prendre, et laissez-nous faire du reste.» En sortant, il dit à un de ses amis: «Je n'ai voulu prêcher céans qu'après dîner, car je savois bien qu'autrement on m'y auroit fait méchante chère.» Une autre fois, à Paris, il en donna encore aux Jésuites en pareille occasion. «Le christianisme, dit-il, est comme une grande salade; les nations en sont les herbes; le sel, le vinaigre, les macérations, les docteurs: vos estis sal terræ; et l'huile, les bons pères Jésuites. Y a-t-il rien de plus doux qu'un bon père Jésuite? Allez à confesse à un autre, il vous dira: Vous êtes damné si vous continuez. Un Jésuite adoucira tout. Puis, l'huile, pour peu qu'il en tombe sur un habit, s'y étend, et fait insensiblement une grande tache; mettez un bon père Jésuite dans une province, elle en sera enfin toute pleine.» Les Jésuites se plaignirent à lui-même de ce qu'il avoit dit. «J'en suis bien fâché, mes Pères, leur dit-il; mais je me suis laissé emporter; je ne savois que vous dire. Dans quatre jours c'est la fête de notre Père saint Augustin, venez prêcher chez nous, et dites tout ce qu'il vous plaira, je ne m'en fâcherai point.»

Un jour il sut que madame de La Trimouille étoit à son sermon incognito: il parloit de l'Enfant prodigue; il se mit à lui faire un train tout semblable à celui de la duchesse: «Il avoit, disoit-il, six beaux chevaux gris pommelés, un beau carrosse de velours rouge avec des passements d'or, une belle housse dessus, bien des armoiries, bien des pages, bien des laquais vêtus de jaune passementé de noir et de blanc.»

Il disoit que le paradis étoit une grande ville. «Il y a la grande rue des Martyrs, la grande rue des Confesseurs; mais il n'y a point de rue des Vierges: ce n'est qu'un petit cul-de-sac bien étroit, bien étroit.»

«Un catholique, disoit-il une fois, fait six fois plus de besogne qu'un huguenot; un huguenot va lentement comme ses psaumes: Lève le cœur, ouvre l'oreille, etc. Mais un catholique chante: Appelez Robinette, qu'elle s'en vienne ici-bas, etc.» Et en disant cela, il faisoit comme s'il eût limé. J'ai ouï dire que ce conte vient de Sédan, où Du Moulin ayant dit à un arquebusier qui chantoit Appelez Robinette, qu'il feroit bien mieux de chanter des psaumes,» l'arquebusier lui dit: «Voyez comme ma lime va vite en chantant Robinette, et comme elle va lentement en chantant: Lève le cœur, ouvre l'oreille, etc.»

On dit encore qu'un artisan lui dit: qui au conseil des malins n'a été empêchoit sa lime d'aller, et qu'il faisoit beaucoup plus d'ouvrage avec Jean Foutaquin pour du pain et pour des poires, Jean Foutaquin pour des poires et pour du pain.

Parlant d'Hosanna, il dit «que les enfants étoient montés sur un arbre; je ne saurois vous en dire le nom, je vous le dirai tantôt.» Son sermon fini: «Messieurs, leur dit-il, cet arbre, c'étoit un sycomore.»

«L'Evangile, dit-il une fois, est une douce loi: Jésus-Christ nous l'a dit, il le faut croire.» Deux Jésuites entrent là-dessus. «Tenez, dit-il, voilà deux des camarades de Jésus, demandez-leur plutôt s'il n'est pas vrai.» Cela me fait souvenir d'un nommé Du Four, qui, dans les guerres des huguenots, ayant trouvé des Jésuites à cheval, leur demanda qui ils étoient: «Nous sommes, dirent-ils, de la compagnie de Jésus.—Je le connois, dit-il, brave capitaine, mais d'infanterie; à pied, à pied; mes Pères;» et il leur ôta leurs chevaux.

Prêchant sur la patience de Dieu, «Dieu, dit-il, il attend long-temps avant que de frapper; il menace, mais il ne frappe pas: c'est, dit-il, comme ce chasseur que vous voyez à cette tapisserie, il y a peut-être cent ans qu'il présente l'épieu à ce cerf, cependant il ne le frappe pas, et il n'y a que quatre doigts entre deux.»

Il disoit que personne n'avoit jamais tant prié Dieu que saint Joseph, car le petit Jésus le servoit comme un apprenti. Il lui disoit: «Donnez-moi, je vous prie, ceci; donnez-moi, je vous prie, cela; apportez-moi, je vous prie, cette tarière, etc.»

«Dieu veut la paix, disoit-il du temps du cardinal de Richelieu; oui, Dieu veut la paix, le Roi la veut, la Reine la veut, mais le diable ne la veut pas[331]