MADAME D'ATIS.

Madame D'Atis avoit été jolie en sa jeunesse, et on en avoit un peu médit. Son mari, qui étoit Viole[206], avoit toujours maille à partir avec elle, et il engrossoit toujours quelque servante; cependant elle en parloit comme d'un Mausole. «Je l'aimois si fort, disoit-elle (car il n'y eut jamais une créature plus phébus), que si j'eusse pu, me faisant servante, le faire empereur, je l'eusse fait; je lui étois attachée par de si beaux liens que la chair et le sang n'y avoient aucune part.»

Un jour qu'on parloit du cardinal de Richelieu: «C'étoit un grand génie, dit-elle; mais la grande connoissance qu'il avoit du mérite des hommes m'a coûté bien cher; il choisit M. d'Atis, et il ne pouvoit faire autrement, pour aller établir le roi de Portugal.» La vérité est qu'Atis avoit fait ici un grand exploit, car il avoit tué un des portiers du Pont-Rouge pour ne pas payer un double. Il alla en Portugal, où la disette de gens le fit considérer; il y fut tué commandant quelques corps de François en petit nombre. Après sa mort, le Roi envoya son ordre à son fils, et donna pension à la mère. Elle se disoit veuve d'un général d'armée et d'un gouverneur de province; et, allant consoler madame la maréchale de Guébriant, c'étoit environ en même temps: «Ah! madame, lui dit-elle, vous avez perdu le héros du Rhin, et moi j'ai perdu le héros du Tage!» Or, comme elle faisoit chez elle l'oraison funèbre de son héros, dont elle ne faisoit que d'apprendre la perte, sa sœur Du Menillet, autre savante, s'amusoit avec quelqu'un au coin du feu à démêler l'intrigue du Cid.

Elle faisoit, disoit-elle, lit à part, quoiqu'elle n'eût qu'un seul enfant, parce que M. D'Atis étoit d'une trop bonne maison pour faire des gueux. Jamais elle n'a appelé sa cuisine, quoique fort médiocre, que des offices. Elle a montré vingt ans durant jusqu'à sa mort le plan d'une maison magnifique qu'elle devoit faire bâtir. Un jour qu'elle parloit de cela, je ne sais quel sot, car il falloit qu'elle rencontrât une fois en sa vie quelqu'un qui lui damât le pion en fait de phébus, je ne sais quel impertinent, voyant que son fils avoit été taillé, lui dit sérieusement, pensant lui dire une belle chose, que tout contribuoit à contenter la passion qu'elle avoit de bâtir, et qu'il n'y avoit pas même jusqu'aux reins de monsieur son fils qui ne lui voulussent fournir des pierres pour ses bâtiments.

Ce fils étoit assez grand et assez débauché. Elle ne le vouloit pas laisser aller à la guerre: il s'en alla un beau matin en Hollande sans lui dire adieu: «Ah! disoit-elle, il étoit bien difficile de retenir ce jeune lion.» En Hollande, il empruntoit de l'argent à l'ambassadeur de Portugal, et disoit: «Ma putain de mère ne me donne rien.» De là il alla en Portugal, où il mourut de trois coups d'épée, après avoir tué, à ce qu'elle dit, le capitaine d'une compagnie de chevau-légers et mis le lieutenant hors de combat. On le voulut porter dans un couvent de religieux là auprès. Ces religieux ne vouloient recevoir personne; mais, dès qu'il se fut nommé: «C'est, dirent-ils, le fils de ce généreux François? qu'il vienne.» Il mourut là de ses blessures, qui étoient toutes par devant. «Le père et le fils, ajoutoit-elle, me coûtent plus de cent mille livres, et je perds la terre d'Atis, qui étoit substituée à ce pauvre garçon.»

Elle, qui s'en étoit plainte mille et mille fois durant sa vie, après qu'il fut mort, en disoit des merveilles; c'étoit la plus grande perte du monde. «Il me dit, disoit-elle, un peu devant que de s'en aller, une chose qui mérite d'être gravée en lettres d'or sur le marbre. Je lui reprochois ses dettes; il me dit: Je n'en ferai plus; mais, promettez-moi de payer celles que j'ai faites; car, quoique je n'aie pas l'âge, il n'y a point de minorité devant Dieu.»

Elle disoit d'un pauvre livre du père Du Bosc sur la matière de la grâce, dont l'épître au cardinal Mazarin avoit été toute refaite par Patru: «Le livre est bon, mais l'épître est ridicule.» Elle disoit au même père Du Bosc: «C'est l'opinion de Molinus.—Vous m'excuserez, répondit-il, c'est celle de Jansenia

Je fus une fois chez elle avec Patru; elle nous dit qu'une sotte femme qu'on appeloit madame d'Atis (elle ne croyoit pas dire si vrai), «avoit fait deux réflexions sur le cardinal Mazarin: l'une, qu'il avoit inventé le hoc, que la France étoit bien malheureuse d'être gouvernée par un homme qui avoit le loisir d'inventer des jeux; l'autre, qu'il avoit mis sa bibliothèque au-dessus de ses écuries, et que c'étoit parfumer les Muses avec du fumier.»

Elle mourut en 1656, et un certain pédant gascon, nommé Solon, qui étoit son domestique, on ne sait pourquoi, prit la peine de voler sa cassette quand il vit la dame à l'extrémité.

M. DE BELLEY[207].

L'évêque de Belley étoit fils d'un M. Le Camus-Pont-Carré, qui avoit été intendant des finances. Quand il étoit à son évêché, en Bresse, il voyoit M. de Genève, François de Sales, qu'on a béatifié depuis. Ce saint homme un jour s'étant plaint à lui de ce qu'il n'avoit plus de mémoire: «Pour moi, lui dit-il, j'ai autant de mémoire que jamais, mais je manque un peu de jugement.—Vraiment! dit l'autre, vous êtes un vrai Israélite auquel il n'y a point de fraude[208]

En prêchant à Saint-Magloire, le jour de ce saint, il prit ce texte: Meam gloriam non dabo (je ne donnerai point ma gloire); et il joua toujours là-dessus.

Une fois, en prêchant devant M. d'Orléans, il dit que les bonnes intentions ne suffisoient pas; que cela étoit bon pour Dieu, en qui vouloir et faire n'étoient qu'une même chose. «Par exemple, monseigneur, on dira quand vous n'y serez plus, car les princes meurent comme les autres hommes: M. d'Orléans avoit les meilleures intentions du monde, mais il n'a jamais su rien faire qui vaille.» Il y avoit là quelques évêques qui firent ce qu'ils purent pour irriter M. d'Orléans; au lieu de cela, il manda à M. de Belley qu'il l'iroit encore entendre le lendemain. Le bonhomme se douta de quelque chose, ou peut-être en eut-il avis. Il prêcha, et se mit à parler des curés. «Quand un curé ne réside point, qu'il ne veut point obéir, on a recours à monseigneur son évêque; on écrit à monseigneur à Paris, qu'un tel, etc. Monseigneur fulmine, etc. Voilà qui est bien, cela; voilà qui est selon les canons. Mais monseigneur le prélat qui ne résidez point, que peut-on dire de vous?» M. d'Orléans rioit comme un fou, et les pauvres évêques, car ils y étoient, étoient dans la plus grande confusion du monde.

Enfin, il permuta son évêché pour d'autres bénéfices de peu de valeur; mais ce ne fut pas pour faire le courtisan à Paris. Il avoit du bien de patrimoine; il en épargnoit tout le revenu à cinq cents livres près, et, avec celui de ses bénéfices, il le donnoit tout aux pauvres. De ces cinq cents livres, il payoit pension à l'hôpital des Incurables, où il s'étoit retiré pour assister les malades. Il n'y avoit point de valet, couchoit sur une paillasse piquée; un de ceux de la maison le servoit, et avoit soin de lui donner un caleçon des pauvres quand il falloit mettre le sien à la lessive, car le bon prélat n'en avoit qu'un. Il se retiroit à cinq heures, et personne ne le voyoit; il alloit l'été passer quelques jours chez M. de Liancourt, et ailleurs étoit toujours gai, mais se retiroit régulièrement à cinq heures.

Les moines, qui le haïssoient comme la peste, à cause du livre intitulé: De l'ouvrage des Moines[209], qu'il a fait contre eux, ont épluché bien exactement sa vie; mais ils n'y ont jamais trouvé à mordre.

Il lui prit une fantaisie autrefois de faire des romans spirituels pour détourner de lire les profanes. Cette vision lui vint quand l'Astrée commença à paroître. Il faisoit un petit roman en une nuit, et il en a beaucoup fait. C'est un des hommes de France qui a le plus fait de volumes.

Il prêchoit un peu à la manière d'Italie; il bouffonne sans avoir dessein de bouffonner; il fait des pantalonnades quelquefois; mais il reprend bien les vices, et est toujours dans le bon sens. Un jour, il rencontra en son chemin le chevalier Bayard; il ne fit plus que parler de lui, et oublia tout le reste. Une autre fois il fit je ne sais quelle comparaison d'un berger qui paissoit ses brebis dans un vallon; il se mit à décrire ce vallon, puis un bois, puis un ruisseau, et à la fin, revenant à lui: «Messieurs, dit-il, je vous ai menés bien loin; mais je vous y ai menés par des chemins bien agréables.»

Le cardinal de Richelieu lui envoya un brevet de conseiller d'État, et ensuite deux mille francs pour une année de sa pension; il les refusa. «Ah! dit le cardinal, je ne le croyois pas si désintéressé!» Et ensuite il l'envoya chercher: «Il faut que nous vous canonisions, monsieur de Belley, lui dit-il.—Je le voudrois, monseigneur, nous serions tous deux contents; vous seriez pape, et je serois saint.»

Il refusa un évêché que M. de Chavigny lui vouloit faire donner, disant qu'il en étoit indigne, et que c'étoit pour cela qu'il s'étoit défait du sien.

Le cardinal de Richelieu, qui avoit trouvé cet homme plaisant, l'envoyoit quelquefois quérir, même de Ruel, quand il étoit las de Bois-Robert et de tous les autres divertissements; car bien souvent il lui est arrivé de dire à Bois-Robert: «Ah! mon Dieu! le méchant bouffon! mais ne sauriez-vous me faire rire?» C'étoit comme ce noble Vénitien qui disoit: Sta cosa è troppo seria, buffon malinconico, fa me rider. Il envoyoit aussi chercher quelquefois le père Bernard, qui étoit un fou de dévotion, et lui faisoit conter l'histoire des prisonniers et des pendus qu'il avoit assistés au supplice. Ce père Bernard avoit été autrefois très-débauché; puis il s'étoit jeté dans la dévotion, faute de bien, et son zèle et son emportement l'avoient canonisé parmi le peuple avant sa mort. Il prêchoit dans les salles et sur l'escalier de la Charité, et une fois il dit: «Il faut finir, car voilà l'heure qu'on va pendre un pauvre passement d'argent, et se mit à crier un demi-quart-d'heure: Passement[210] d'argent. A sa mort on vendit trois ou quatre guenilles qu'il avoit au poids de l'or. Il avoit laissé ses souliers à un pauvre homme; les dames les lui mirent en pièces pour en avoir chacune un morceau, et lui donnèrent de quoi avoir des souliers pour le reste de sa vie. Pour faire le conte bon, on disoit qu'une d'elles avoit acheté son prépuce tout ce qu'on avoit voulu. Quelque temps durant, on disoit qu'il se faisoit des miracles à son tombeau; enfin, cela se dissipa peu à peu. Il disoit que le cardinal l'avoit reçu comme un prêtre, et M. le chancelier comme un valet de bourreau.

Revenons à M. de Belley. Quand M. d'Orléans alla loger au Luxembourg, il le fit prêcher. Cela ne lui étoit arrivé il y avoit long-temps, car les moines avoient eu assez de crédit pour lui faire défendre la chaire. On dit que M. d'Orléans, le jour de la Passion, étant au sermon entre La Rivière et Tubœuf, qui étoient pourtant assez éloignés de lui, il dit, comme s'il eût parlé à Jésus-Christ: «Je vous vois là, Monseigneur, entre deux brigands.» Prêchant le Carême dans le cabinet de Madame, en parlant des femmes qui se faisoient porter leur robe: «Je conseillerois, dit-il, aux pages et aux laquais qui leur lèvent la queue, de leur lever aussi la chemise, et de leur donner le fouet.»

Ayant vu prêcher M. de Grasse sur la matière de la grâce, il dit:

Voilà un sermon de la Grâce,

Prononcé de fort bonne grâce

Par monsieur l'évêque de Grasse,

Qui n'a pas la mine trop grasse.

Il persévéra et mourut aux Incurables en 1652

M. PAVILLON[211].

Je dirai un mot de M. Pavillon de Paris, évêque d'Alet en Languedoc, qui n'a d'ordinaire ni cheval ni mule, et donne tout son revenu aux pauvres. Il apaise les querelles, il court après les gentilshommes qui ont pris la campagne. Ce n'est point un cagot. Un seigneur de son diocèse, homme de cœur, se vouloit retirer du monde: «Gardez-vous-en bien, lui dit-il, vous êtes utile au monde, vous y donnerez bon exemple, vous apaiserez les querelles.» Et en effet, il l'y fit demeurer.