CHAPITRE III

Où Médéric regrette ses chandeliers, ses poteries, mademoiselle Ninette, mademoiselle Louisa, et une femme du monde qui désire garder l'anonyme.

Médéric, qui pensait encore aux Trois Maupin de M. Scribe, s'écria soudain:

A propos, j'oubliais que M. de Bourjoly des Aubiers, mon futur beau-père, et mademoiselle Edwige de Bourjoly des Aubiers, ma future épouse, m'attendent ce soir, et que je dois signer chez eux mon contrat de mariage.

C'est cela, je me rappelle on ne peut mieux à présent. Je suis rentré chez moi cette après-dînée pour brûler la petite malle en cuir doré, cerclée de fer, qui contient les lettres et les gages d'amour de mes maîtresses! O jours trop vite envolés!

Eh bien! puisque tu m'aimes, ô salamandre, nymphe des feux et des flammes, déchire avec tes dents aiguës toutes ces choses de mes vingt ans: cheveux noirs, cheveux blonds comme le miel, et rubans feuille de rose! Et cette guipure, et ce haillon de soie couleur du ciel, et ces frêles tablettes, et ce bijou d'argent ciselé par l'ongle des fées, ô salamandre!

Et vous, ô torchères d'or, étoiles de ma maison, vous ne danserez plus pour moi vos danses! et toi, pendule de madame de Pompadour, ce n'est plus pour charmer mon oreille que ta petite enchanteresse agacera du pied la cloche amoureuse.

Mademoiselle Edwige achètera une pendule de Denière et des bronzes d'art.

Et vous, ô naïades familières, ondes caressantes et fraîches, naïades aux yeux d'azur moiré, vous pouvez aller faire l'amour sous les saules échevelés ou dans le vaste réservoir de la rue de l'Estrapade, orné de dauphins de fonte imitant le bronze!

Mademoiselle Edwige fera mettre à la cuisine ma belle fontaine de grès brun, découpée et fouillée comme l'Alhambra, et à l'office mes carafes de Venise.

Et toi, ô coupe altérée, sur laquelle les Ménades vêtues de fourrures ruisselantes ont écrit leur ode avec le sang des treilles!

Mademoiselle Edwige te rangera sur le plus haut rayon d'une armoire et elle achètera des verres de trois francs. Et non-seulement elle achètera des verres de trois francs, mais encore elle achètera des porcelaines élégantes et des étoffes de bon goût.

Ainsi, vous pouvez, ô gais Chinois couverts de grelots et de haillons d'or, paons écarlates et poissons de topaze aux ailes transparentes, vous pouvez regagner le fleuve Choo-keang, et la montagne du Ho-nan, et les forêts d'ébéniers où fleurit l'yo-kiank-hoa, la fleur qui s'ouvre et embaume la nuit!

Et toi, coucou de Nuremberg, avec tes charmantes fleurs grossières et ton peuple de bois peint de couleurs variées, mademoiselle Edwige te mettra dans la chambre de mon domestique! et tu seras réduit à honorer ce laquais de ton petit speech, bon Suisse si bien verni, qui me souhaitais le bonjour avec tant de politesse!

Donc, brûle et dévore, ô flamme azurée, tout ce qui fut mon coeur et ma vie, et même ce qui fut mon rêve pendant ces années joyeuses! Mets mon âme entre tes tisons et piétine dessus, danseuse folle!

Tu travailles pour mademoiselle Edwige jusqu'à ce que mademoiselle Edwige te chasse; car elle te chassera, ô salamandre! et elle dira que tu es une flamme libertine.

Mademoiselle Edwige fera établir ici un calorifère.

Devenez cendre et fumée, doux souvenirs!

Ce bouquet de violettes desséché, c'est à toi, Ninette! Pauvre ange! tu n'avais pas encore quinze ans! Te souviens-tu du petit jardin sur la fenêtre et de nos serments dans le mois des lilas, et du vent qui dénouait tes cheveux pendant que tu becquetais ta colombe! Pauvre Ninette! nous avons bien pleuré le jour où elle est morte, cette blanche tourterelle!

Brûle, petit bouquet d'un sou, dont le parfum divin semblait l'âme de nos jeunes amours!

C'est à Louisa, ce diadème d'impératrice fait de strass et de chrysocale, et ce collier de verroterie bizarre que Titien eût voulu passer au cou de sa maîtresse. C'est à Louisa, la grande funambule aux cheveux noirs comme la nuit, qui faisait le combat au sabre, vêtue d'une cuirasse d'or et coiffée d'un casque ombragé de plumes!

Brûlez, diadème et collier de cette amazone superbe, qui est retournée un beau jour dans la patrie de Praxitèle et de Laïs!

O Julie, noble femme! Il est à vous, madame la duchesse, ce camée inestimable qu'a porté avant vous Julie, la fille de l'empereur Octave-Auguste, Julie, l'amante du poëte Ovide! Vous aviez, madame, une fleur-de-lys dans votre blason, et c'est vous qui m'avez ordonné de vivre et de mourir en chevalier. Soyez bénie!

Et toi, brûle aussi, parure sacrée qui as touché le sein de la plus belle princesse de Rome et le front de la plus belle dame de France!