PRÉFACE de THÉODORE DE BANVILLE

Que de dettes j'ai, non pas à payer, ce qui serait impossible, mais à reconnaître, avec la plus vive gratitude!

À mon cher confrère, M. Jules Claretie, à l'écrivain, au romancier, au journaliste, au critique d'art, à l'auteur dramatique mille fois applaudi qui administre aujourd'hui la Comédie-Française, je dois les plus affectueux remerciements, et je les lui offre ici du fond du cœur. Le jour même de son entrée en fonctions, avant tout autre soin, il m'a écrit de venir lire aux comédiens Socrate et sa Femme, voulant tout de suite affirmer sa prédilection pour la Poésie, en accueillant un de ses plus humbles dévots, qui est en même temps un des plus obstinés et des plus fidèles. D'accord avec le Comité de la Comédie, il m'a donné une hospitalité fraternelle, et il a mis à ma disposition son goût exquis, ses conseils, et toutes les ressources qu'offre le premier théâtre du monde.

Que ne dois-je pas à M. Coquelin! Non seulement il a joué le personnage de Socrate en grand comédien, exprimant la sagesse, l'ironie, la bonté, la superbe éloquence du philosophe, bien mieux que je n'avais su le faire; mais il a adopté ma comédie, il l'a mise en scène; il en a insufflé la pensée et l'âme à ses camarades, heureux d'écouter les conseils de sa jeune expérience, et certes, je puis dire que ce petit poème est à lui autant qu'à moi.

Madame Jeanne Samary pleine de verve, d'esprit, d'ingéniosité, de finesse, d'emportement lyrique, est une Xantippe absolument parfaite, et mademoiselle Tholer a la beauté, la grâce ingénue, le charme vainqueur dont j'avais tenté de parer la figure de Myrrhine. L'importance que j'avais dû nécessairement donner aux personnages de Socrate, de Xantippe et de Myrrhine, m'a contraint à me contenter d'esquisser les autres. Les excellents artistes qui ont bien voulu s'en charger, mesdemoiselles Martin et Persoons, MM. Joliet, Gravollet, Falconnier et Hamel, les ont interprétés de façon à en accentuer la vie et le relief.

Le public de la Comédie-Française, si intuitif, si délicatement artiste, a applaudi, dans Socrate et sa femme, non seulement les intentions comiques, mais aussi les plus subtiles combinaisons d'harmonie et de rimes, attestant ainsi une fois de plus combien il aime la Poésie au théâtre, pourvu qu'elle soit émue et sincère.

T. B.


À L'AMI DE TOUTE MA VIE,
AU CRITIQUE ÉMINENT, À L'ÉRUDIT, AU SAGACE HISTORIEN
AUGUSTE VITU
CETTE COMÉDIE EST FRATERNELLEMENT DÉDIÉE
T. B.


PERSONNAGES

SOCRATE, M. Coquelin.
XANTIPPE, Mme Jeanne Samary.
MYRRHINE, Mlle Tholer.
ANTISTHÈNES, M. Joliet.
PRAXIAS, M. Gravolet.
EUPOLIS, M. Falconnier.
DRACÈS, M. Hamel.
MÉLITTA, Mlle Martin.
BACCHIS, Mlle Persoons.

La scène est à Athènes, dans la maison de Socrate,
en l'an 429 avant Jésus-Christ.

Le théâtre représente la petite cour intérieure de la maison de Socrate. Devant le mur de droite et celui de gauche, percés chacun d'une porte donnant sur les appartements, règne une rangée de colonnettes en bois, soutenant une corniche avancée. Le mur du fond, épais et percé d'une porte qui s'ouvre sur le vestibule, est surmonté d'une petite terrasse sur laquelle fleurissent des myrtes et des lauriers-roses. À gauche du spectateur, quelques chaises avec leurs coussins; à droite, une table et un lit de repos. Au lever du rideau, Socrate debout et immobile, parle lentement et avec le regard fixe, comme absorbé par une vision intérieure.