SCÈNE V

XANTIPPE, puis MYRRHINE.

XANTIPPE, consternée.

J'en ai des pleurs sous la paupière.

Il ne s'est pas du tout fâché. C'est une pierre.

Ah! j'ai beau faire, et c'est en vain que mon sang bout:

Je ne sais quel effort tenter; je suis à bout

D'inventions.

Apercevant Myrrhine.

Quelle est cette femme si belle

Qui vient chez nous?

MYRRHINE.

Salut, Xantippe! Je m'appelle

Myrrhine, et je veux voir Socrate.

XANTIPPE.

Bien. Tu veux!

Mais moi, je ne veux pas. La belle aux blonds cheveux,

Socrate n'est pas là .

Myrrhine veut parler, Xantippe l'arrête.

C'est bon.

MYRRHINE.

Mais...

XANTIPPE.

Par Aglaure!

C'en est assez. Ta bouche en fleur, tu peux la clore.

MYRRHINE.

Il faut...

XANTIPPE.

Il ne faut rien du tout. Je te connais,

Myrrhine! ainsi que tes pareilles. Tu venais,

Comme les autres, dis, lui verser le mélange

De miel et de nectar, la trompeuse louange!

Grand merci. Mon mari n'est pas à marier.

MYRRHINE.

Flatter Socrate! Moi! je viens l'injurier.

XANTIPPE, tout à coup radoucie.

C'est autre chose.

MYRRHINE.

J'ai la rage en ma poitrine.

XANTIPPE.

Se peut-il! conte-moi cela, bonne Myrrhine.

L'injurier! Socrate est là . Tu le verras.

MYRRHINE.

Grâce à lui, mon mari s'est enfui de mes bras.

Oui, mon mari, Dracès d'Anagyre!

XANTIPPE.

Un bel homme,

Je crois?

MYRRHINE.

Beau, patient, travailleur, bâti comme

Hercule, et qui naguère, avec des soins touchants,

Savait plaire à sa femme et cultiver ses champs.

C'est de philosophie à présent qu'il s'affame.

XANTIPPE.

Il néglige son champ, j'imagine?

MYRRHINE.

Et sa femme.

XANTIPPE.

Pauvre Myrrhine! Encor si Dracès était laid!

MYRRHINE.

Un jour, il entendit Socrate qui parlait

D'immortalité, sous les lauriers du Céphise.

Dans la foule mêlé, Dracès eut l'âme prise.

XANTIPPE.

Comme les autres! Va, nul homme ne vaut rien.

MYRRHINE.

Depuis ce jour, il suit Socrate comme un chien.

Dès le matin, sous les portiques, au Pœcile,

On peut voir à sa suite errer mon imbécile.

Cependant, l'héritage où sa vigne fleurit,

Son verger, son jardin...

XANTIPPE.

Sa femme...

MYRRHINE.

Tout périt.

Oui, Dracès, n'est-ce pas que la chose est indigne?

M'abandonne.

XANTIPPE.

Et tu veux qu'il retourne à sa vigne!

MYRRHINE.

Mais je verrai Socrate. On dit qu'il est moqueur,

Tant mieux. Je lui dirai ce que j'ai sur le cœur.

XANTIPPE.

Fort bien.

MYRRHINE.

Il entendra mes plaintes.

XANTIPPE.

À merveille,

Ma sœur.

MYRRHINE.

Qu'il n'aille pas faire la sourde oreille!

S'il pense que je vais jeûner pour ses beaux yeux,

Je lui montrerai bien qu'il se trompe.

XANTIPPE.

Tant mieux.

MYRRHINE.

Peur des phrases! J'ai mieux que cela, je m'en flatte.

XANTIPPE.

Va, tempête, gémis, crie, accable Socrate!

J'y consens, moi qu'il fuit, discourant et rêvant,

Pour lire des mots creux, sous la nue et le vent,

Aux gens de Munychie ou du port de Phalère.

Ne faiblis pas. Lorsqu'il sera bien en colère,

Alors, appelle-moi, ma chère, nous rirons!

Les hommes, crois-le bien, seraient moins fanfarons,

Si le mors leur blessait la bouche et la narine.

Voilà Socrate. Il vient. Du courage, Myrrhine.

Attaque-le sans peur et d'un front aguerri.

Déchire à belles dents! Mords!

Elle rentre dans la maison.