UNE VISITE NOCTURNE

J'ai un ami, je pourrais en avoir deux; son nom, je l'ignore, sa demeure, je ne la soupçonne pas. Perche-t-il sur un arbre? se terre-t-il dans une carrière abandonnée? Nous autres de la Bohème, nous ne sommes pas curieux, et je n'ai jamais pris le moindre renseignement sur lui. Je le rencontre de loin en loin, dans des endroits invraisemblables, par des temps impossibles. Suivant l'usage des romanciers à la mode, je devrais vous donner le signalement de cet ami inconnu; je présume que son passe-port doit être rédigé ainsi: «Visage ovale, nez ordinaire, bouche moyenne, menton rond, yeux bruns, cheveux châtains; signes distinctifs: aucun.» C'est cependant un homme très-singulier. Il m'aborde toujours en criant comme Archimède: «J'ai trouvé!» car mon ami est un inventeur. Tous les jours, il fait le plan d'une machine nouvelle. Avec une demi-douzaine de gaillards pareils, l'homme deviendrait inutile dans la création. Tout se fait tout seul: les mécaniques sont produites par d'autres mécaniques, les bras et les jambes passent à l'état de pures superfluités. Mon ami, vrai puits de Grenelle de science, ne néglige rien, pas même l'alchimie. Le Dragon vert, le Serviteur rouge et la Femme blanche sont à ses ordres; il a dépassé Raymond Lulle, Paracelse, Agrippa, Cardan, Flamel et tous les hermétiques.

—Vous avez donc fait de l'or? lui dis-je un jour d'un air de doute, en regardant son chapeau presque aussi vieux que le mien.

—Oui, me répondit-il avec un parfait dédain, j'ai eu cet enfantillage; j'ai fabriqué des pièces de vingt francs qui m'en coûtaient quarante; du reste, tout le monde fait de l'or, rien n'est plus commun: Esq., d'Abad., de Ru., en ont fait; c'est ruineux. J'ai aussi composé du tissu cellulaire en faisant traverser des blancs d'œuf par un courant électrique; c'est un bifteck médiocre et qui ressemble toujours un peu à de l'omelette. J'ai obtenu le poulet à tête humaine, et la mandragore qui chante, deux petits monstres assez désagréables; comme maître Wagner, j'ai un homunculus dans un flacon de verre; mais, décidément, les femmes sont de meilleures mères que les bouteilles. Ce qui m'occupe maintenant, c'est de sortir de l'atmosphère terrestre. Peut-être Newton s'est-il trompé, la loi de la gravitation n'est vraie que pour les corps: les corps se précipitent, mais les gaz remontent. Je voudrais me jeter du haut d'une tour et tomber dans la lune. Adieu!

Et mon ami disparut si subitement, que je dus croire qu'il était entré dans le mur comme Cardillac.

Un soir, je revenais d'un théâtre lointain situé vers le pôle arctique du boulevard; il commençait à tomber une de ces pluies fines, pénétrantes, qui finissent par percer le feutre, le caoutchouc, et toutes les étoffes qui abusent du prétexte d'être imperméables pour sentir la poix et le goudron. Les voitures de place étaient partout, excepté, bien entendu, sur les places. A la douteuse clarté d'un réverbère qui faisait des tours d'acrobate sur la corde lâche, je reconnus mon ami, qui marchait à petits pas comme s'il eût fait le plus beau temps du monde.

—Que faites-vous maintenant? lui dis-je en passant mon bras sous le sien.

—Je m'exerce à voler.

—Diable! répondis-je avec un mouvement involontaire et en portant la main sur ma poche.

—Oh! je ne travaille pas à la tire, soyez tranquille, je méprise les foulards; je m'exerce à voler, mais non sur un mannequin chargé de grelots comme Gringoire dans la cour des Miracles. Je vole en l'air, j'ai loué un jardin du côté de la barrière d'Enfer, derrière le Luxembourg; et, la nuit, je me promène à cinquante ou soixante pieds d'élévation; quand je suis fatigué, je me mets à cheval sur un tuyau de cheminée. C'est commode.

—Et par quel procédé?…

—Mon Dieu, rien n'est plus simple.

Et, là-dessus, mon ami m'expliqua son invention; en effet, c'était fort simple, simple comme les deux verres qui, posés aux deux bouts d'un tube, font apercevoir des mondes inconnus, simple comme la boussole, l'imprimerie, la poudre à canon et la vapeur.

Je fus très-étonné de ne pas avoir fait moi-même cette découverte; c'est le sentiment qu'on éprouve en face des révélations du génie.

—Gardez-moi le secret, me dit mon ami en me quittant. J'ai trouvé pour ma découverte un prospectus fort efficace. Les annonces des journaux sont trop chères, et, d'ailleurs, personne ne les lit; j'irai de nuit m'asseoir sur le toit de la Madeleine, et, vers onze heures du matin, je commencerai une petite promenade d'agrément au-dessus de la zone des réverbères; promenade que je prolongerai en suivant la ligne des boulevards jusqu'à la place de la Bastille, où j'irai embrasser le génie de la liberté sur sa colonne de bronze.

Cela dit, l'homme singulier me quitta. Je ne le revis plus pendant trois ou quatre mois.

Une nuit, je venais de me coucher, je ne dormais pas encore. J'entendis frapper distinctement trois coups contre mes carreaux. J'avouerai courageusement que j'éprouvai une frayeur horrible. Au moins si ce n'était qu'un voleur, m'écriai-je dans une angoisse d'épouvante, mais ce doit être le diable, l'inconnu, celui qui rôde la nuit, quærens quem devoret. On frappa encore, et je vis se dessiner à travers la vitre des traits qui ne m'étaient pas étrangers. Une voix prononça mon nom et me dit:

—Ouvrez donc, il fait un froid atroce.

Je me levai. J'ouvris la fenêtre, et mon ami sauta dans la chambre. Il était entouré d'une ceinture gonflée de gaz; des ligatures et des ressorts couraient le long de ses bras et de ses jambes; il se défit de son appareil et s'assit devant le feu, dont je ranimai les tisons. Je tirai de l'armoire deux verres et une bouteille de vieux bordeaux. Puis je remplis les verres, que mon ami avala tous deux par distraction, c'est-à-dire dont il avala le contenu. Sa figure était radieuse. Une espèce de lumière argentée brillait sur son front, ses cheveux jouaient l'auréole à s'y méprendre.

—Mon cher, me dit-il après une pause, j'ai réussi tout à fait; l'aigle n'est qu'un dindon à côté de moi. Je monte, je descends, je tourne, je fais ce que je veux, c'est moi qui suis Raimond le roi des airs. Et cela, par un moyen si facile, si peu embarrassant! mes ailes ne coûtent guère plus qu'un parapluie ou une paire de socques. Quelle étrange chose! Un petit calcul grand comme la main, griffonné par moi sur le dos d'une carte, quelques ressorts arrangés par moi d'une certaine manière, et le monde va être changé. Le vieil univers a vécu; religion, morale, gouvernement tout sera renouvelé. D'abord, revêtu d'un costume étincelant, je descendrai de ce que jusqu'à présent l'on a appelé le ciel et je promulguerai un petit décalogue de ma façon. Je révélerai aux hommes le secret de voler. Je les délivrerai de l'antique pesanteur; je les rendrai semblables à des anges, on serait dieu à moins. Beaucoup le sont qui n'en ont pas tant fait. Avec mon invention, plus de frontières, plus de douanes, plus d'octroi, plus de péages; l'emploi d'invalide au pont des Arts deviendra une sinécure. Allez donc saisir un contrebandier passant des cigares à trente mille pieds du niveau de la mer; car, au moyen d'un casque rempli d'air respirable que j'ai ajouté à mon appareil comme appendice, on peut s'élever à des hauteurs incommensurables. Les fleuves, les mers ne séparent plus les royaumes. L'architecture est renversée de fond en comble; les fenêtres deviennent des portes, les cheminées des corridors, les toits des places publiques. Il faudra griller les cours et les jardins comme des volières. Plus de guerre; la stratégie est inutile, l'artillerie ne peut plus servir; pointez donc les bombes contre les hommes qui passent au-dessus des nuages et essuient leurs bottes sur la tête des condors. Dans quelque temps d'ici, comme on rira des chemins de fer, de ces marmites qui courent sur des tringles en fer et font à peine dix lieues à l'heure!

Et mon ami ponctuait chaque phrase d'un verre de vin. Son enthousiasme tournait au dithyrambe, et, pendant deux heures, il ne cessa de parler sur ce ton, décrivant le nouveau monde, que son invention allait nécessiter, avec une richesse de couleurs et d'images à désespérer un disciple de Fourier. Puis, voyant que le jour allait paraître, il reprit son appareil et me promit de venir bientôt me rendre une autre visite. Je lui ouvris la fenêtre, il s'élança dans les profondeurs grises du ciel, et je restai seul, doutant de moi-même et me pinçant pour savoir si je veillais ou si je dormais.

J'attends encore la seconde visite de mon ami-volatile et ne l'ai plus rencontré sur aucun boulevard, même extérieur. Sa machine l'a-t-elle laissé en route? S'est-il cassé le cou ou s'est-il noyé dans un océan quelconque? A-t-il eu les yeux arrachés par l'oiseau Rock sur les cimes de l'Himalaya? C'est ce que j'ignore profondément. Je vous ferai savoir les premières nouvelles que j'aurai de lui.

1843.

FEUILLETS
DE
L'ALBUM D'UN JEUNE RAPIN

I
VOCATION

Je ne répéterai pas cette charge trop connue qui fait commencer ainsi la biographie d'un grand homme: «Il naquit à l'âge de trois ans, de parents pauvres mais malhonnêtes.» Je dois le jour (le leur rendrai-je?) à des parents cossus mais bourgeois, qui m'ont infligé un nom de famille ridicule, auquel un parrain et une marraine, non moins stupides, ont ajouté un nom de baptême tout aussi désagréable. N'est-ce pas une chose absurde que d'être obligé de répondre à un certain assemblage de syllabes qui vous déplaisent? Soyez donc un grand maître en vous appelant Lamerluche, Tartempion ou Gobillard? A vingt ans, on devrait se choisir un nom selon son goût et sa vocation. On signerait à la manière des femmes mariées, Anafesto (né Falempin), Florizel (né Barbochu), ainsi qu'on l'entendrait; de cette façon, des gens noirs comme des Abyssins ne s'appelleraient pas Leblanc, et ainsi de suite.

Mes père et mère, six semaines après que j'eus été sevré, prirent cette résolution commune à tous les parents de faire de moi un avocat, ou un médecin, ou un notaire. Ce dessein ne fit que se fortifier avec le temps. Il est évident que j'avais les plus belles dispositions pour l'un de ces trois états: j'étais bavard, je médicamentais les hannetons, et je ne cassais qu'au jour voulu les tirelires où je mettais mes sous; ce qui faisait pressentir la faconde de l'avocat, la hardiesse anatomique du médecin, et la fidélité du notaire à garder les dépôts. En conséquence, on me mit au collége, où j'appris peu de latin et encore moins de grec; il est vrai que j'y devins un parfait éleveur de vers à soie, et que mes cochons d'Inde dépassaient pour l'instruction et la grâce du maintien ceux du Savoyard le plus habile. Dès la troisième, ayant reconnu la vanité des études classiques, je m'adonnai au bel art de la natation, et j'acquis, après deux saisons de chair de poule et de coups de soleil, le grade éminent de caleçon rouge. Je piquais une tête sans faire jaillir une goutte d'eau; je tirais la coupe marinière et la coupe sèche d'une façon très-brillante; les maîtres de nage me faisaient l'honneur de m'admettre à leur payer des petits verres et des cigares; je commençai même un poëme didactique en quatre chants, en vers latins, intitulé: Ars natandi. Malheureusement, la nage est un art d'été; et, l'hiver, pour me distraire des thèmes et des versions, j'illustrais de dessins à la plume les marges de mes cahiers et de mes livres; je ne puis évaluer à moins de six cent mille le nombre de vers à copier que cette passion m'attira; j'avais du premier coup atteint les hauteurs de l'art primitif; j'étais byzantin, gothique, et même, j'en ai peur, un peu chinois: je mettais des yeux de face dans des têtes de profil; je méprisais la perspective et je faisais des poules aussi grosses que des chevaux; si mes compositions eussent été sculptées dans la pierre au lieu d'être griffonnées sur des chiffons de papier, nul doute que quelque savant ne leur eût trouvé les sens symboliques les plus curieux et les plus profonds. Je ne me rappelle pas sans plaisir une certaine chaumière avec une cheminée dont la fumée sortait en tire-bouchon, et trois peupliers pareils à des arêtes de sole frite, qui aujourd'hui obtiendraient le plus grand succès auprès des admirateurs de l'air naïf. A coup sûr, rien n'était moins maniéré.

De là, je passai à de plus nobles exercices; je copiai les Quatre Saisons au crayon noir, et les Quatre Parties du monde au crayon rouge. Je faisais des hachures carrées, en losange, avec un point au milieu. Ce qui me donna beaucoup de peine dans les commencements, c'est de réserver le point lumineux au milieu de la prunelle; enfin j'en vins à bout, et je pus offrir à mes parents, le jour de leur fête, un soldat romain qui, à quelque distance, pouvait produire l'effet d'une gravure au pointillé; la beauté du cadre les toucha, et je les vis près de s'attendrir; mais mon père, après quelques minutes de rêverie profonde, au lieu de la phrase que j'attendais: Tu Marcellus eris! me dit, avec un accent qui me sembla horriblement ironique: «Tu seras avocat!»

Il me fit prendre des inscriptions de droit qui servirent à motiver mes sorties, et me permirent d'aller assez régulièrement dans un atelier de peinture. Mon père, ayant découvert mon affreuse conduite, me lança un gros regard de menace, et me dit ces foudroyantes paroles, qui retentissent encore à mon oreille comme les trompettes du jugement dernier: «Tu périras sur l'échafaud!» C'est ainsi que se décida ma vocation.

II
D'APRÈS LA BOSSE

Hélas! voici bien longtemps que je reproduis à l'estompe le torse de Germanicus, le nez du Jupiter Olympien, et autres plâtras plus ou moins antiques: à la longue, la bosse et l'estompe engendrent la mélancolie; les yeux blancs des dieux grecs n'ont pas grande expression; la sauce est peu variée en elle-même. Si ce n'était l'idée de contrarier mes parents, qui me soutient, je quitterais à l'instant cet affreux métier! Cela n'est guère amusant, d'aller chercher des cerises à l'eau-de-vie, du tabac à fumer et des cervelas pour ces messieurs, et de s'entendre appeler toute la journée rapin et rat huppé!

III
D'APRÈS NATURE

La semaine prochaine, je peindrai d'après nature. Enfin j'ai une boîte, un chevalet et des couleurs! Comment prendrai-je ma palette, ronde ou carrée? Carrée, c'est plus sévère, plus primitif, plus ingresque; la palette d'Apelles devait être carrée! Oh! les belles vessies, pleines, fermes, luisantes! avec quel plaisir vais-je donner dedans le coup d'épingle qui doit faire jaillir la couleur!… Aïe! ouf! quel mauvais augure! le globule, trop fortement pressé entre les doigts, a éclaté comme une bombe, et m'a lancé à la figure une longue fusée jaune: il faudra que je me lave le nez avec du savon noir et de la cendre. Si j'étais superstitieux, je me ferais avocat. Je vais donc peindre, non plus d'après des gravats insipides, mais d'après la belle nature vivante! Dieux! si c'était une femme! ô mon cœur, contiens-toi, réprime tes battements impétueux, ou je serai forcé de te faire cercler de fer comme le cœur du prince Henri. Ce n'est pas une femme; au contraire, c'est un vieux charpentier fort laid, qui est, au dire des experts, le plus beau torse de l'époque, et qui s'intitule «premier modèle de l'Académie royale de dessin et de peinture;» pour moi, il me fait l'effet d'un tronc de chêne noueux ou d'un sac de noix appuyé debout contre un mur.

On distribue les places; nous sommes cinquante-trois, la plus mauvaise m'échoit. Entre les toiles et les barres des chevalets, qui font comme une forêt de mâts, j'entrevois vaguement le coude du modèle. De tous côtés j'entends mes compagnons s'écrier: «Quels dentelés! quels pectoraux! comme la mastoïde s'agrafe vigoureusement! comme le biceps est soutenu! comme le grand trochanter se dessine avec énergie!» Moi, au lieu de toutes ces merveilles anatomiques, je n'avais pour perspective qu'un cubitus assez pointu, assez rugueux, assez violet; je le transportai le plus fidèlement possible sur ma toile, et, quand le professeur vint jeter les yeux sur ce que j'avais fait, il me dit d'un ton rogue: «Cela est plein de chic et de ficelles; vous avez une patte d'enfer, et je vous prédis… que vous ne ferez jamais rien.»

IV
COMMENT JE DEVINS UN PEINTRE DE L'ÉCOLE ANGÉLIQUE

Ces paroles du professeur me jetèrent dans un douloureux étonnement. «Eh quoi! m'écriai-je, j'ai déjà du chic, et c'est la première fois que je touche une brosse… Qu'est-ce donc que le chic?» J'étais près de me laisser aller à mon désespoir et de m'enfoncer dans le cœur mon couteau à palette tout chargé de cinabre; mais je repris courage, et j'entendis au fond de mon âme une voix qui murmurait: «Si ton maître n'était qu'un cuistre!…» Je rougis jusqu'au blanc des yeux, et je crus que tout le monde lisait sur mon visage cette coupable pensée. Mais personne ne parut s'apercevoir de cette illumination intérieure.

Petit à petit, à force de travail, j'en revins à ma manière primitive, je n'employai plus aucune ficelle, et je fis des dessins qui pouvaient rivaliser avec ceux que je griffonnais autrefois sur le dos des dictionnaires; aussi, un jour, mon professeur, qui s'était arrêté derrière moi, laissa tomber ces paroles flatteuses: «Comme c'est bonhomme!» A ces mots, je me troublai, et, suffoqué d'émotion, je courbai ma tête sur ses mains, que je baignai de pleurs. Le tableau qui me valut cet éloge représentait un anachorète potiron tendre dans un ciel indigo foncé, et ressemblait assez à ces images de complaintes gravées sur bois et grossièrement coloriées, que l'on fabrique à Épinal. A dater de ce jour, je me fis une raie dans le milieu des cheveux, et me vouai au culte de l'art symbolique, archaïque et gothique; les Byzantins devinrent mes modèles; je ne peignis plus que sur fond d'or, au grand effroi de mes parents, qui trouvaient que c'étaient là des fonds mal placés. André Ricci de Candie, Barnaba, Bizzamano, qui étaient, à vrai dire, plutôt des relieurs que des peintres, et se servaient autant de fers à gaufrer que de pinceaux, avaient accaparé mon admiration: Orcagna, l'ange de Fiesole, Ghirlandaïo, Pérugin, me paraissaient déjà un peu Vanloo; et, ne trouvant plus l'école italienne assez spiritualiste, je me jetai dans l'école allemande. Les frères van Eyk, Hemling, Lucas de Leyde, Cranach, Holbein, Quintin Metsys, Albert Dürer, furent pour moi l'objet d'études profondes, après lesquelles j'étais en état de dessiner et de colorier un jeu de cartes aussi bien que feu Jacquemin Gringoneur, imagier du roi Charles VI. A cette époque climatérique de ma vie, mon père, après avoir payé une note assez longue chez Brullon, rue de l'Arbre-Sec, me fit cette observation que je devais savoir mon métier et gagner de l'argent; je répondis que le gouvernement, par un oubli que j'avais peine à concevoir, ne m'avait pas encore donné de chapelle à peindre, mais que cela ne pouvait manquer. A quoi mon père répliqua: «Fais le portrait de M. Crapouillet et de madame son épouse, et tu auras cinq cents francs, sur lesquels je te retiendrai cent francs pour tes mois de nourrice, que tu me dois encore.»

V
HURES DE BOURGEOIS!!!…

Madame Crapouillet n'était pas jolie, mais M. Crapouillet était affreux; elle avait l'air d'un merlan roulé dans la farine, et il ressemblait à un homard passant du bleu au rouge. Je fis le mari couleur pomme d'amour peu mûre, et la femme d'un gris perle tout à fait mélancolique, dans le genre des peintures d'Overbeck et de Cornélius. Ce teint parut peu les flatter, mais ils furent contents de ma manière de peindre, et ils dirent à l'auteur de mes jours: «Au moins monsieur votre fils étale-t-il bien sa couleur et ne laisse-t-il pas un tas de grumeaux dans son ouvrage.» Il fallut me contenter de ce compliment assez maigre; pourtant j'avais représenté fort exactement la verrue de M. Crapouillet, et les trous de petite vérole qui criblaient son aimable visage; on pouvait distinguer dans l'œil de madame la fenêtre d'en face avec ses portants, ses croisillons et ses rideaux à franges. La fenêtre ressemblait beaucoup.

Ces portraits eurent un véritable succès dans le monde bourgeois; on les trouvait très-unis et faciles à nettoyer avec de l'eau seconde. Le courage me manque pour énumérer toutes les caricatures sérieuses auxquelles je me livrai. Je vis des têtes inimaginables, groins, mufles, rostres, empruntant des formes à tous les règnes, principalement à la famille des cucurbitacées; des nez dodécaèdres, des yeux en losange, des mentons carrés ou taillés en talon de sabot; une collection de grotesques à faire envie aux plus ridicules poussahs inventés par la fantaisie chinoise.

Je fus à même d'étudier tout ce que laisse de trivial, de laid, d'épaté et de sordide, sur un visage humain, l'habitude des pensées basses et mesquines. La nuit, je me dédommageais de ces horribles travaux, dont ceux qui les ont faits peuvent seuls soupçonner les nausées, en dessinant à la lampe des sujets ascétiques traités à la manière allemande, et entremêlés de pantalons mi-partis, de lapins blancs et de bardane.

VI
RENCONTRE

Un soir, j'entrai, près de l'Opéra, dans un divan où se réunissaient des artistes et des littérateurs; on y fumait beaucoup, on y parlait davantage. C'étaient des figures toutes particulières: il y avait là des peintres à tous crins, d'autres rasés en brosse comme des cavaliers et des têtes rondes. Ceux-ci portaient les moustaches en croc et la royale, comme les raffinés du temps de Louis XIII; ceux-là laissaient gravement descendre leur barbe jusqu'au ventre, à l'instar de feu l'empereur Barberousse: d'autres l'avaient bifurquée comme celle des christs byzantins; le même caprice régnait dans les coiffures: les chapeaux pointus, les feutres à larges bords y abondaient; on eût dit des portraits de van Dyck, sans cadre. Un surtout me frappa: il était vêtu d'une espèce de paletot en velours noir qui, pittoresquement débraillé, permettait de voir une chemise assez blanche; l'arrangement de ses cheveux et de son poil rappelait singulièrement la physionomie de Pierre-Paul Rubens; il était blond et sanguin, et parlait avec beaucoup de feu. La discussion roulait sur la peinture. J'entendis là des choses effroyables pour moi, qui avais été élevé dans l'amour de la ligne pure et dans la crainte de la couleur. Les mots dont ils se servaient pour apprécier le mérite de certains tableaux étaient vraiment bizarres. «Quelle superbe chose! s'écriait le jeune homme à tournure anversoise; comme c'est tripoté! comme c'est torché! quel ragoût! quelle pâte! quel beurre! il est impossible d'être plus chaud et plus grouillant.» Je crus d'abord qu'il s'agissait de préparations culinaires; mais je reconnus mon erreur, et je vis qu'il était question du tableau de M. ***, dont le jeune peintre à barbiche blonde se posait l'admirateur passionné. On parlait avec un mépris parfait des gens que j'avais jusque-là respectés à l'égal des dieux, et mon maître en particulier était traité comme le dernier des rapins. Enfin, l'on m'aperçut dans le coin où je m'étais tapi comme un cerf acculé, tenant un coussin sous chaque bras pour me donner une contenance, et l'on me força à prendre une part active à la conversation. Je suis, je l'avoue, un médiocre orateur, et je fus battu à plate couture. On pluma sans pitié mes ailes d'ange, on contamina de punch et de sophismes ma blanche robe séraphique; et, le lendemain, le peintre à paletot de velours noir vint me prendre et me conduisit à la galerie du Louvre, dont je n'avais jamais osé dépasser la première salle: je me hasardai à jeter un regard sur les toiles de Rubens, qui m'avaient jusqu'alors été interdites avec la plus inflexible sévérité; ces cascades de chairs blanches saupoudrées de vermillon, ces dos satinés où les perles s'égrènent dans l'or des chevelures; ces torses pétris avec une souplesse si facile et si onduleuse, toute cette nature luxuriante et sensuelle, cette fleur de vie et de beauté répandue partout, troublèrent profondément ma candeur virginale. Le cruel peintre, qui voulait ma perte, me tint une heure entière le nez contre un Paul Véronèse; il me fit passer en revue les plus turbulentes esquisses du Tintoret et me conduisit aux Titiens les plus chauds et les plus ambrés; puis il me ramena dans son atelier orné de buffets de la Renaissance, de potiches chinoises, de plats japonais, d'armures gothiques et circassiennes, de tapis de Perse, et autres curiosités caractéristiques; il avait précisément un modèle de femme, et, poussant devant moi une boîte de pastel et un carton, il me dit: «Faites une pochade d'après cette gaillarde! voilà des hanches un peu Rubens et un dos crânement flamand.» Je fis, d'après cette créature, étalée dans une pose qui n'avait rien de céleste, un croquis où je glissai timidement quelques teintes roses, en retournant à chaque fois la tête pour m'assurer que mon maître n'était pas là. La séance finie, je m'enfuis chez moi l'âme pleine de trouble et de remords, plus agité que si j'eusse tué mon père ou ma mère.

VII
CONVERSION

J'eus beaucoup de peine à m'endormir, et je fis des rêves bizarres où je voyais scintiller dans l'ombre des spectres solaires, et s'ouvrir des queues de paon ocellées de pierres précieuses et jetant le plus vif éclat, des draperies fastueuses, des brocarts épais et grenus, des brocatelles tramées d'or et magnifiquement ramagées, se déployant à larges plis; des cabinets d'ébène incrustés de nacre et de burgau ouvraient leurs portes et leurs tiroirs, et répandaient des colliers de perles, des bracelets de filigrane et des sachets brodés. De belles courtisanes vénitiennes peignaient leurs cheveux roux avec des peignes d'or, pendant que des négresses, à la bouche d'œillet épanoui, leur tenaient le miroir sous des péristyles à colonnes de marbre blanc, laissant entrevoir dans le fond un ciel d'un bleu de turquoise. Ce cauchemar hétérodoxe continua lorsque je fus éveillé, et, quand j'ouvris ma fenêtre, je m'aperçus d'une chose que je n'avais pas encore remarquée: je vis que les arbres étaient verts et non couleur de chocolat, et qu'il existait d'autres teintes que le gris et le saumon.

VIII
COUP D'ÉCLAT

Je me levai, et, ma cravate montée jusqu'au nez, mon chapeau enfoncé jusqu'aux yeux, je sortis de la maison sur la pointe du pied avec un air mystérieux et criminel; en ce moment, je regrettais fort la mode des manteaux couleur de muraille; que n'aurais-je pas donné pour avoir au doigt l'anneau de Gygès, qui rendait invisible! Je n'allais cependant pas à un rendez-vous d'amour, j'allais chez le papetier acheter quelques-unes de ces couleurs prohibées que le maître bannissait des palettes de ses élèves. J'étais devant le marchand comme un écolier de troisième qui achète Faublas à un bouquiniste du quai; en demandant certaines vessies, le rouge me montait à la figure, la sueur me rendait le dos moite; il me semblait dire des obscénités. Enfin, je rentrai chez moi riche de toutes les couleurs du prisme. Ma palette, qui jusque-là n'avait admis que ces quatre teintes étouffées et chastes, du blanc de plomb, de l'ocre jaune, du brun rouge et du noir de pêche, auxquelles on me permettait quelquefois d'ajouter un peu de bleu de cobalt pour les ciels, se trouva diaprée d'une foule de nuances plus brillantes les unes que les autres; le vert Véronèse, le vert de Scheele, la laque garance, la laque de Smyrne, la laque jaune, le massicot, le bitume, la momie, tous les tons chauds et transparents dont les coloristes tirent leurs plus beaux effets, s'étalaient avec une fastueuse profusion sur la modeste planchette de citronnier pâle. J'avoue que je fus d'abord assez embarrassé de toutes ces richesses, et que, contrairement au proverbe, l'abondance des biens me nuisait. Pourtant, au bout de quelques jours, j'avais assez avancé un petit tableau qui ne ressemblait pas mal à une racine de buis ou à un kaléidoscope; j'y travaillais avec acharnement, et je ne paraissais plus à l'atelier.

Un jour que j'étais penché sur mon appui-main, frottant un bout de draperie d'un scandaleux glacis de laque, mon maître, inquiet de ma disparition, entra dans ma chambre, dont j'avais imprudemment laissé la clef sur la porte; il se tint quelque temps debout derrière moi, les doigts écarquillés, les bras ouverts au-dessus de sa tête comme ceux du Saint Symphorien, et, après quelques minutes de contemplation désespérée, il laissa tomber ce mot, qui traversa mon âme comme une goutte de plomb fondu:

—Rubens!

Je compris alors l'énormité de ma faute; je tombai à genoux et je baisai la poussière des bottes magistrales; je répandis un sac de cendre sur ma tête, et par la sincérité de mon repentir, ayant obtenu le pardon du grand homme, j'envoyai au Salon une peinture à l'eau d'œuf représentant une Madone lilas tendre et un Enfant Jésus faisant une galiote en papier.

Mon succès fut immense; mon maître, plein de confiance dans mes talents, me fit dès lors peindre dans tous ses tableaux, c'est-à-dire donner la première couche aux ciels et aux fonds. Il m'a procuré une commande magnifique dans une cathédrale qu'on restaure. C'est moi qui colorie avec les teintes symboliques les nervures des chapelles qu'on a débarrassées de leur odieux badigeon; nul travail ne saurait convenir davantage à ma manière simple, dénuée de chic et de ficelles; les maîtres du Campo-Santo eux-mêmes n'auraient peut-être pas été assez primitifs pour une pareille besogne. Grâce à l'excellente éducation pittoresque que j'ai reçue, je suis venu à bout de m'acquitter de cette tâche délicate à la satisfaction générale, et mon père, rassuré sur mon avenir, ne me criera plus désormais: «Tu seras avocat!»

1845.

DE
L'OBÉSITÉ EN LITTÉRATURE

L'homme de génie doit-il être gras ou maigre? chair ou poisson? et peut-il ou non se manger les vendredis et les jours réservés?

—C'est une question assez difficile à résoudre.

Quand j'étais jeune (ne pas confondre avec le roman du défunt Bibliophile), et il n'y a pas fort longtemps de cela, j'avais les plus étranges idées à l'endroit de l'homme de génie, et voici comment je me le représentais.

Un teint d'orange ou de citron, les cheveux en flamme de pot à feu, des sourcils paraboliques, des yeux excessifs, et la bouche dédaigneusement bouffie par une fatuité byronienne, le vêtement vague et noir, et la main nonchalamment passée dans l'hiatus de l'habit.

En vérité, je ne me figurais pas autrement un homme de génie et je n'aurais pas admis un poëte lyrique pesant plus de quatre-vingt-dix-neuf livres; le quintal m'eût profondément répugné: il est facile de comprendre par tous ces détails que j'étais un romantique pur sang et à tous crins.

Mes études zoologiques étaient encore bien incomplètes; je n'avais vu ni rhinocéros, ni veau marin, ni tapir, ni orang-outang, ni homme de génie, et je ne prévoyais pas que par la suite je ne fréquenterais que des génies exclusivement, faute d'autre société.

J'avais alors la conviction intime que le génie devait être maigre comme un hareng sauret, d'après le proverbe: La lame use le fourreau, et le vers des Orientales: Son âme avait brisé son corps. Je m'étais arrangé là-dessus avec d'autant plus de sécurité que je n'étais pas fort gras à cette époque.

Depuis, en confrontant ma théorie avec la réalité, je reconnus que je m'étais grossièrement trompé, comme cela arrive toujours, et j'en vins à formuler cet axiome parfaitement antithétique à mon premier, c'est à savoir: L'homme de génie doit être GRAS.

Oui, l'homme de génie du dix-neuvième siècle est obèse et devient aussi gros qu'il est grand: la race du littérateur maigre a disparu, elle est devenue aussi rare que la race des petits chiens du roi Charles: le littérateur n'est plus crotté, les poëtes ne pétrissent plus les boues de la ville avec des bottes sans semelle, ils déjeunent et dînent au moins de deux jours l'un, ils ne vont plus, comme Scudéry, manger leur pain avec un morceau de lard rance, dérobé à une souricière, dans quelque allée déserte du Luxembourg; les hommes de génie ne soupent plus comme autrefois avec la fumée des rôtisseries, ils prennent leur nourriture sur des tables et dans des assiettes qui sont à eux, ainsi que ceux qui les apportent. O progrès fabuleux! ô sort inespéré!

La poésie, au sortir de ce long jeûne, étonnée, ravie d'avoir à manger, se mit à travailler des mâchoires de si bon courage, qu'en très-peu de temps elle prit du ventre.

«Ce n'est plus Calliope longue et pure raclant du violon dans un carrefour,» c'est une femme de Rubens chantant après boire dans un banquet, une joyeuse Flamande au sourire épanoui et vermeil, que toutes les ailes d'ange dessinées par Johannot en tête des recueils de vers auraient grand'peine à enlever au ciel.

Passons aux exemples.

M. Victor Hugo, qui, en sa qualité de prince souverain de la poésie romantique, devrait être plus vert que tout autre et avoir les cheveux noirs, a le teint coloré et les cheveux blonds. Sans être de l'avis de M. Nisard le difficile, qui trouve au bas de la figure du poëte un caractère d'animalité très-développée, nous devons à la vérité de dire qu'il n'a pas les joues convenablement creuses, et qu'il a l'air de se porter beaucoup trop bien,—comme Napoléon devenu empereur.

Le monde et la redingote de M. Hugo ne peuvent contenir sa gloire et son ventre: tous les jours un bouton saute, une boutonnière se déchire; il ne pourrait plus entrer dans son habit des Feuilles d'automne.

Quant au plus fécond de nos romanciers, M. de Balzac, c'est un muid plutôt qu'un homme. Trois personnes, en se donnant la main, ne peuvent parvenir à l'embrasser, et il faut une heure pour en faire le tour; il est obligé de se faire cercler comme une tonne, de peur d'éclater dans sa peau.

Rossini est de la plus monstrueuse grosseur, il y a six ans qu'il n'a vu ses pieds; il porte trois toises de circonférence: on le prendrait pour un hippopotame en culottes, si l'on ne savait d'ailleurs que c'est Antonio Joachimo Rossini, le dieu de la musique.

Janin, l'aigle et le papillon du Journal des Débats, effondre tous les sophas du dix-huitième siècle sur lesquels il lui prend fantaisie de s'asseoir; son menton et ses joues débordent de tous côtés et passent par-dessus ses favoris; l'habit et la redingote trop larges sont des chimères pour lui, et tout spirituel qu'il est, l'on n'oserait pas se hasarder à dire qu'il a plus d'esprit qu'il n'est gros.

L'art est aujourd'hui à un bon point, et M. Alexandre Dumas aussi; l'africanisme de ses passions n'empêche pas l'auteur d'Antony de devenir très-dodu; sa taille de tambour-major est cause qu'il ne paraît pas aussi gros que ses rivaux en génie, cependant il pèse autant qu'eux. C'est M. de Balzac passé au laminoir.

On fait toujours payer trois places à Lablache dans toutes les voitures publiques; si l'on veut essayer la solidité d'un pont nouveau, on y fait passer le célèbre virtuose. Il défonce tous les planchers de théâtre, et ne peut jouer que sur des parquets de madriers ou des massifs de maçonnerie; son poids est celui d'un éléphant adulte.

M. Frédérick-Lemaître remplit très-exactement le pantalon rouge de Robert Macaire, et il ne paraît pas que les désagréments qu'il a éprouvés de la part des gendarmes l'aient beaucoup fait maigrir. Au contraire.

Byron, s'il n'était pas mort fort à propos, serait aujourd'hui fort gras; on sait les peines qu'il se donnait pour éviter l'obésité, qui lui venait comme à un amoureux du Gymnase, car Byron ne concevait que les poëtes maigres et les muses impalpables suçant un massepain tous les quinze jours: il buvait du vinaigre et mangeait des citrons, le naïf grand poëte et grand seigneur qu'il était.

M. Sainte-Beuve commence à voir pousser, sous le poil de chèvre mystérieux de son gilet, l'abdomen le plus rondelet et le plus satisfaisant. O Joseph Delorme du creux de la vallée, qu'êtes-vous devenu?—M. Sainte-Beuve est un grassouillet quiétiste et clérical qui promet beaucoup.

Eugène Sue, qui partage les idées de Byron, se désole de voir son génie lui tomber dans l'estomac.

Au reste, cet embonpoint n'est pas volé, car les muses de ces messieurs sont d'une voracité incroyable: il faut voir tous ces poëtes lyriques à l'heure de la nourriture. M. Hugo fait dans son assiette de fabuleux mélanges de côtelettes, de haricots à l'huile, de bœuf à la sauce tomate, d'omelette, de jambon, de café au lait relevé d'un filet de vinaigre, d'un peu de moutarde et de fromage de Brie, qu'il avale indistinctement très-vite et très-longtemps. Il lappe aussi de deux heures en deux heures de grandes terrines de consommé froid.—M. Alexandre Dumas demande régulièrement trois beefsteaks pour un, et suit cette proportion pour tout le reste. Quant à M. Théophile Gautier, il renouvellera incessamment l'exploit de Milon de Crotone de manger un bœuf en un jour (les cornes et les sabots exceptés, bien entendu): ce que ce jeune poëte élégiaque consomme de macaroni par jour donnerait des indigestions à dix lazzarones; ce qu'il boit de bière enivrerait dix Flamands de Flandre. M. Sandeau dîne passionnément, et Rossini a toujours l'âme à la cuisine ou aux environs. Le cuivre de son orchestre montre une certaine préoccupation de casserole qui ne quitte pas le grand maestro dans ses inspirations les plus sublimes.

Nos grands hommes sont de force à lutter avec inspiration, leur pensée peut être aussi affilée et tranchante qu'un damas turc; ils ont un fourreau si bien matelassé et rembourré qu'il ne sera pas usé de longtemps.

Cependant, quoique la graisse soit à l'ordre du jour, il faut avouer qu'il y a quelques génies maigres: M. de Lamartine, M. Alfred de Musset, M. Alfred de Vigny, et quelques autres; mais il est à remarquer que toutes ces gloires, dont les os percent la peau, sont des rêveurs de l'école de la Nouvelle Héloïse ou du jeune Werther, ce qui est peu substantiel et peu propre au développement des régions abdominales.