LA JEUNE FILLE
La vierge est un ange d'amour.
A. Guiraud.
Dieu l'a faite une heureuse et belle créature.
Inédit, M*****.
Brune à la taille svelte, aux grands yeux noirs, brillants,
A la lèvre rieuse, aux gestes sémillants;
Blonde aux yeux bleus rêveurs, à la peau rose et blanche,
La jeune fille plaît: ou réservée ou franche,
Mélancolique ou gaie, il n'importe; le don
De charmer est le sien, autant par l'abandon
Que par la retenue; en Occident, Sylphide,
En Orient, Péri, vertueuse, perfide,
Sous l'arcade moresque en face d'un ciel bleu,
Sous l'ogive gothique assise auprès du feu,
Ou qui chante, ou qui file, elle plaît; nos pensées
Et nos heures, pourtant si vite dépensées,
Sont pour elle. Jamais, imprégné de fraîcheur,
Sur nos yeux endormis un rêve de bonheur
Ne passe fugitif, comme l'ombre du cygne
Sur le miroir des lacs, qu'elle n'en soit; d'un signe
Nous appelant vers elle, et murmurant des mots
Magiques, dont un seul enchante tous nos maux.
Éveillés, sa gaîté dissipe nos alarmes,
Et, lorsque la douleur nous arrache des larmes,
Son baiser à l'instant les tarit dans nos yeux.
La jeune fille!—elle est un souvenir des cieux,
Au tissu de la vie une fleur d'or brodée,
Un rayon de soleil qui sourit dans l'ondée!
LE MARAIS
A MON AMI ARMAND E***
Ainsi près d'un marais on contemple voler
Mille oiseaux peinturés.
Amadis Jamyn.
En chasse, et chasse heureuse.
Alfred de Musset.
C'est un marais dont l'eau dormante
Croupit, couverte d'une mante
Par les nénuphars et les joncs:
Chaque bruit sous leurs nappes glauques
Fait au chœur des grenouilles rauques
Exécuter mille plongeons;
La bécassine noire et grise
Y vole quand souffle la bise
De novembre aux matins glacés;
Souvent, du haut des sombres nues
Pluviers, vanneaux, courlis et grues
Y tombent, d'un long vol lassés.
Sous les lentilles d'eau qui rampent,
Les canards sauvages y trempent
Leurs cous de saphir glacés d'or;
La sarcelle à l'aube s'y baigne,
Et, quand le crépuscule règne,
S'y pose entre deux joncs, et dort.
La cigogne dont le bec claque,
L'œil tourné vers le ciel opaque,
Attend là l'instant du départ,
Et le héron aux jambes grêles,
Lustrant les plumes de ses ailes,
Y traîne sa vie à l'écart.
Ami, quand la brume d'automne
Étend son voile monotone
Sur le front obscurci des cieux,
Quand à la ville tout sommeille
Et qu'à peine le jour s'éveille
A l'horizon silencieux,
Toi dont le plomb à l'hirondelle
Toujours porte une mort fidèle,
Toi qui jamais à trente pas
N'as manqué le lièvre rapide,
Ami, toi, chasseur intrépide,
Qu'un long chemin n'arrête pas;
Avec Rasko, ton chien qui saute
A ta suite dans l'herbe haute,
Avec ton bon fusil bronzé,
Ta blouse et tout ton équipage,
Viens t'y cacher près du rivage,
Derrière un tronc d'arbre brisé.
Ta chasse sera meurtrière;
Aux mailles de ta carnassière
Bien des pieds d'oiseaux passeront,
Et tu reviendras de bonne heure,
Avant le soir, en ta demeure,
La joie au cœur, l'orgueil au front.