LA TÊTE DE MORT
Ton test n'aura plus de peau,
Et ton visage si beau
N'aura veines ni artères,
Tu n'auras plus que des dents
Telles qu'on les voit dedans
Les têtes des cimetières.
Pierre Ronsard.
La mort nous fait dormir une éternelle nuit.
Joachim du Bellay.
Personne ne voulait aller dans cette chambre,
Surtout pendant les nuits si tristes de décembre,
Quand la bise gémit et pousse des sanglots,
Et que du ciel obscur tombe la pluie à flots.
Car c'était une chambre antique, inhabitée,
A minuit, disait-on, de revenants hantée,
Une chambre où les ais du parquet désuni
S'agitent sous vos pieds, où le plafond jauni
Se partage et s'écroule, où la tapisserie
A personnages tremble, et sur la boiserie
Ondule à plis poudreux au moindre ébranlement.
On en avait ôté les meubles; seulement,
Entre de vieux portraits, un crucifix d'ivoire,
Avec du buis bénit, sur une étoffe noire,
Pendait du mur: au bas, en guise de support,
On avait mis jadis une tête de mort;
Et me ressouvenant des fables qu'on débite,
Enfant, je croyais voir au fond de cet orbite
Que l'œil n'anime plus, de blafardes lueurs;
Et, quand il me fallait passer là, des sueurs
M'inondaient, tour à tour brûlantes et glacées:
J'aurais fait le serment que les dents déchaussées
De cet épouvantail en ricanant grinçaient,
Et que confusément des mots s'en élançaient.
A présent jeune encor, mais certain que notre âme,
Inexplicable essence, insaisissable flamme,
Une fois exhalée, en nous tout est néant,
Et que rien ne ressort de l'abîme béant
Où vont, tristes jouets du temps, nos destinées,
Comme au cours des ruisseaux les feuilles entraînées,
Sans peur je la regarde, et je dis: Quelques ans,
Que sais-je! quelques mois, un espace de temps
Beaucoup plus court, demain, après-demain peut-être,
Les yeux de mes amis ne pourront me connaître,
Tête de mort livide à mon tour.—Celle-ci
Est celle d'une femme autrefois morte ici,
Dont voilà le portrait qui, dans son cadre, semble
Vous regarder, sourire et remuer; l'ensemble
De ses traits ingénus, de fraîcheur éclatants,
Montre qu'elle touchait à peine à son printemps.
Pourtant elle mourut; bien des larmes coulèrent
Sans doute à son convoi, bien des fleurs s'effeuillèrent
Sur sa tombe, tributs de pieuses douleurs
Sans doute.—Mais le temps sait arrêter les pleurs,
Et, des premiers chagrins l'amertume passée,
Bientôt l'on oublia la belle trépassée.
—Belle, qui le dirait? où sont ces cheveux blonds,
Qui roulent vers son col si soyeux et si longs;
Cette joue aux contours ondoyants, aussi fraîche
Qu'au beau soleil d'été le duvet d'une pêche,
Ces lèvres de corail au sourire enfantin,
Ce front charmant à voir, cette peau de satin,
Où comme un fil d'azur transparaît chaque veine,
Ces yeux bleus que l'amour, passion creuse et vaine,
N'a jamais fait pleurer?—Un crâne blanc et nu,
Deux trous noirs et profonds où l'œil fut contenu,
Une face sans nez, informe et grimaçante,
Du sort qui nous attend image menaçante;
Voilà ce qu'il en reste avec un souvenir
Qui s'éteindra bientôt dans le vaste avenir.
BALLADE[ [1]
Regarder les ondes de l'air
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Puis admirant sur les sillons
Les ailes des gais papillons
De mille couleurs parsemées,
Les croire des fleurs animées.
Saint-Amand.
See! moats and bridges walls and castles rid.
Crabbe.
Sonne, sonne, ami Dampierre.
Ballade des chasseurs.
Un peu plus loin considérez cette alouette qui s'élève peu à peu du milieu des blés, en voltigeant en haut, elle chante si mélodieusement qu'il ne se peut mieux, vous diriez qu'elle va en chantant boire dans les nuées.
Le Confiteor de l'infidèle éprouvé.
Quand à peine un nuage,
Flocon de laine, nage
Dans les champs du ciel bleu,
Et que la moisson mûre,
Sans vagues ni murmure,
Dort sous le ciel en feu;
Quand les couleuvres souples
Se promènent par couples
Dans les fossés taris;
Quand les grenouilles vertes,
Par les roseaux couvertes,
Troublent l'air de leurs cris;
Aux fentes des murailles
Quand luisent les écailles
Et les yeux du lézard,
Et que les taupes fouillent
Les prés, où s'agenouillent
Les grands bœufs à l'écart;
Qu'il fait bon ne rien faire,
Libre de toute affaire,
Libre de tous soucis,
Et sur la mousse tendre
Nonchalamment s'étendre,
Ou demeurer assis;
Et suivre l'araignée,
De lumière baignée,
Allant au bout d'un fil
A la branche d'un chêne
Nouer la double chaîne
De son réseau subtil;
Ou le duvet qui flotte,
Et qu'un souffle ballotte
Comme un grand ouragan;
Et la fourmi qui passe
Dans l'herbe, et se ramasse
Des vivres pour un an;
Le papillon frivole,
Qui de fleurs en fleurs vole,
Tel qu'un page galant;
Le puceron qui grimpe
A l'odorant olympe
D'un brin d'herbe tremblant;
Et puis s'écouter vivre,
Et feuilleter un livre,
Et rêver au passé,
En évoquant les ombres
Ou riantes ou sombres
D'un long rêve effacé;
Et battre la campagne,
Et bâtir en Espagne
De magiques châteaux,
Créer un nouveau monde
Et jeter à la ronde
Pittoresques coteaux,
Vastes amphithéâtres
De montagnes bleuâtres,
Mers aux lames d'azur,
Villes monumentales,
Splendeurs orientales,
Ciel éclatant et pur,
Jaillissantes cascades,
Lumineuses arcades,
Du palais d'Obéron,
Gigantesques portiques,
Colonnades antiques,
Manoir de vieux baron
Avec sa châtelaine,
Qui regarde la plaine
Du sommet des donjons,
Avec son nain difforme,
Son pont-levis énorme,
Ses fossés pleins de joncs,
Et sa chapelle grise,
Dont l'hirondelle frise
Au printemps les vitraux,
Ses mille cheminées
De corbeaux couronnées,
Et ses larges créneaux;
Et sur les hallebardes
Et les dagues des gardes
Un éclair de soleil,
Et dans la forêt sombre
Lévriers en grand nombre,
Et joyeux appareil;
Chevaliers, damoiselles,
Beaux habits, riches selles
Et fringants palefrois;
Varlets qui sur la hanche
Ont un poignard au manche
Taillé comme une croix!
Voici le cerf rapide,
Et la meute intrépide!
Hallali, hallali!
Les cors bruyants résonnent,
Les pieds des chevaux tonnent,
Et le cerf affaibli
Sort de l'étang qu'il trouble;
L'ardeur des chiens redouble,
Il chancelle, il s'abat.
Pauvre cerf, son corps saigne,
La sueur à flots baigne
Son flanc meurtri qui bat:
Son œil plein de sang roule
Une larme, qui coule
Sans toucher ses vainqueurs;
Ses membres froids s'allongent,
Et dans son col se plongent
Les couteaux des piqueurs;
Et lorsque de ce rêve
Qui jamais ne s'achève
Mon esprit est lassé,
J'écoute de la source
Arrêtée en sa course
Gémir le flot glacé,
Gazouiller la fauvette
Et chanter l'alouette
Au milieu d'un ciel pur;
Puis je m'endors tranquille
Sous l'ondoyant asile
De quelque ombrage obscur.
[1] Le sujet de cette ballade est le même que celui de la pièce intitulée: Far-niente; mais le rhythme en est si dissemblable, que j'ai cru pouvoir la conserver sans inconvénient.
(Note de l'auteur, 1830).